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CHAPITRE XIII

Conversations.

Nous avons repris nos conversations, sous les tilleuls de Seebûhl , au chalet et à la Chartreuse. Les promeneurs des rives du lac nous abordaient souvent , mon ami Gérald et moi , et se mêlaient agréablement à nos entretiens. L'intimité natt vite , en Suisse, de l'admiration mutuelle pour tant de grands paysages.

SeebQhl , sons les tilleals.

3 octobre.

MA FEMMB.

Qu'avez - vous lu pendant notre absence ?

NOTRE AMIE

Nous avons lu Bettina d'Arniro.

GÉRALD

Quel charmant livre I II nous a causé un grand plaisir de poésie.

MOI

Personne n'a jamais si bien senti, ni si bien animé la nature. Cette jeune fille , avec sa passion italienne et son rêve allemand, est un ange ou plutôt un démon de feu devant ce froid et sublime olympien de Weimar, un Jupiter blasé.

GÉRALD

Nous avons vécu quinze jours de ces lettres ; on en vivrait un an.

NOTRE AMIE

Bettina d'Arnim a bien peu de cœur et Goethe n'en a pas du tout.

MA FEMME

Ce qui prouverait ce que vous dites de Bettina, c'est son oubli des morts. Voyez comme elle prend lestement son parti du suicide de la chanoinesse Gunderode. Au lieu d'éclater en sanglots, elle rédige une belle phrase et elle est consolée.

MOI

Madame d'Ârniiu a T imagination de Tamonr , elle n'en a pas la sensibilité.

A la Chartreuse.

GÉRALD

Ce n'est pas le temps du Livre , c'est le temps du Journal.

MOI

Au point de vue de l'argent, oui ; au point de vue de l'art, non.

Que font les journalistes eux-mêmes? Ils font des livres. Ils se gardent bien de s'en tenir au rôle de vulgarisateurs d'idées. Comme journalistes , ils se donnent en monnaie ; mais comme écrivains, ils se donnent en lingots, et c'est leur meilleure gloire.

Faisons donc toujours des livres.

Seebûbl, sous les tilleuls.

GÉRALD

J'ai été entendre souvent M. de Ravignan à

Notre-Dame. Cette grande cathédrale était un cadre bien vaste pour l'orateur. Je sortais étonné que cette parole pût suffire à la foule qui écoutait.

MOI

Elle ne suffisait pas complètement. Mais M. de Ravignan a la foi, et il est simple de cœur. C'est l'écho fidèle de la tradition catholique. Il ne s'enquiert pas de l'esprit moderne. Que lui importe la science? Tout ce qui n'est pas la loi est l'erreur. Une conviction profonde, [sincère, une conviction qui n'a pas été ébranlée par le vent du siècle, a plus d'autorité, que n'en aurait une haute éloquence plus profane. Voilà le secret de M. de Ravignan et de ses succès d'Église. Il a quelque chose de plus que le talent. Il croit.

GÉHALD.

M. de Ravignan est du midi. Il est de Rayonne, une petite Afrique. Il a sous une apparence modeste, l'ambition, la soif du pouvoir. Il ne respire que pour le gouvernement des âmes.

MOI

De tous les prêtres éminents que je connais , M. de Ravignan est celui qui m'a paru avoir le

plus la foi entière. Cette foi entière est une rare originalité , à notre époque. M. de Ravignan m'a toujours fait une impression de vertu. Il n'a pas la curiosité des idées , l'indépendance de la pensée , le génie de la découverte, le pressentiment de l'avenir. Il a le contraire. Il n'y a rien en lui du prophète ; c'est le religieux du passé. Il est humble , noble et droit. Madame de Girardin l'avait bien jugé. « J'admire cet honnête homme, disait-elle, qui a la naïveté de se prendre pour un jésuite. »

GÉRALD

Ne pas paraître Jésuite et l'être, serait le comble de l'habileté.

Aq chalet.

GÉRALD

Quel est, selon vous, le meilleur idéal de style pour un historien ?

Historien ou autre , le meilleur style pour un homme, c'est le style de son cœur, et puis après, le style de son intelligence , de sa verve ou de son génie.

GÉRALD

La manière qui me convient le mieux est celle des anciens , celle de Tacite. L'histoire sous son burin est un poëme.

MOI

C'est aussi ce qui me plaît le plus. Mais il faut admettre toutes les autres manières , lorsqu'elles sont inspirées. Il faut admettre Montesquieu pour qui l'histoire est une politique , Voltaire pour qui elle est un pamphlet , Bossuet pour qui elle est une vision. Il faut comprendre tout ce qu'on ne préfère pas.

Seebùbl , sous les tilleals.

MOI

Buffon fait une part trop belle à la patience.

GÉRALD

C'est une grande faculté, mais elle suscite plus de caractères que de talents.

' An cluJet.

UN NAPOLITAIN

De tous les orateurs, je vous l'ai dit à

Berne, le premier, selon moi, c'est Gicéron.

MOI

Chez les anciens, Démosthëne est plus foudroyant; chez les modernes, Bossuet est plus sublime. Je pourrais bien encore vous opposer Ghatam et Mirabeau , qui sont de si grands seigneurs de tribune ; Vergniaud et Lamartine qui sont de si grands poètes d'éloquence.

UN NAPOLITAIN

J'étais de votre avis avant d'avoir lu quatre fois tout Gicéron , comme je l'ai fait depuis dix ans.

MOI

Ge qui est vrai , peut-être , c'est que Gicéron est le plus écrivain des orateurs.

UN NAPOLITAIN

Oui, le plus écrivain, et aussi le plus juste, le plus vaste, le plus philosophique, le plus fécond, le plus pathétique.

MOI

Avec l'héroïsme, que serait-il donc?

UN NAPOLITAIN

11 serait le plus grand des hommes.

Nous sommes loin de nous entendre. Si vous n'aviez que de T admiration , je discuterais; mais vous avez de Tamour et il vaut mieux me taire.

StcbQhl, sons lestilleols.

GÉRALD

La question de la liberté religieuse est certainement la plus grande de toutes. Qaels beaux discours il y aurait à faire! C'est une cause plus auguste encore que celle de la patrie.

MOI

Assurément. Je demanderais plutôt que des harangues, un post-scriptum d'Évangile. Ce postscriptum , ce sera notre siècle qui le fera. Notre siècle a l'air d'un Pandemonium d'affaires, d'argent et de bourse , mais les cœurs éprouveront enfin un violent dégoût. Alors, de ces fanges accumulées, il fleurira une fleur nouvelle de sainteté.

A la Chartreuse.

UN SUISSE

Votre Béranger n'a jamais été méconnu. Il a

3Si VOYAGE

toujours été populaire. Peu d'hommes ont eu cette fortune.

MOI

Sa vie a été bien remplie. Anacréon n'était pas plus aimable , ni Tyrtée plus patriote. La jeunesse de Béranger a été d'un épicurien , son âge mûr d'un citoyen et d'un poète ; sa vieillesse est d'un sage. Dans tous les temps, il s'est montré un ami.

UN SUISSE

Il a été heureux.

MOI

Oui, et ce qui est plus rare, il a mérité de l'être.

Seebflhl , sons les tilleals.

GÉRÀLD.

Le plus grand écrivain du grand siècle , c'est incontestablement Pascal.

MOI

Disons : l'un des plus grands. J'ai de la piété pour Pascal, mais comme parole souveraine, vive Bossuet I

AUX ALPEg. 325

GBRALD.

Pascal a plus de coup d*œil.

MOI

Bossuet a plus de coup d'aile.

GÉRALD

Dans tout Pascal , il n'y a pas une déclamation.

Ni dans Bossuet non plus. Au milieu de sa grandeur, il a beaucoup de simplicité et il lui échappe des familiarités d'un charme soudain.

Sar un bateaa à vapenr da làe de Tban , en face d'Oberhufen.

UN VOYAGEUR

Les utopies nous perdent. Elles submergent la vieille Europe. En science de gouvernement et d'administration, la première de nos facultés, c'est le bon sens ; je l'estime plus que le génie.

MOI

Je n'ai pas cet enthousiasme pour le bon sens; le bon sens peut être court.

Si VOUS parlez du grand bon sens, c'est presque le génie , ou du moins c'est le génie pratique.

Le bon sens transcendant, créateur, est le génie complet et je le préfère à tout.

Louis XIV, voilà le simple bon sens; Colbert, voilà le bon sens élevé et vaste; Frédéric, voilà le bon sens éblouissant et fécond , voilà le génie politique.

UN VOYAGEUR

Je ne conteste pas ces divers degrés du bon sens. Seulement, je me déclare pour celui qui a le moins d'imagination ; c'est le plus infaillible.

MOI

En d'autres termes , le crépuscule vous paraît plus clair que le jour. Telle est cependant votre conclusion.

Seebtthl, soos les tilleuls.

céRALD.

J'ai ouï dire que Mickiewicz avait fini par s'acclimater si bien en France, que l'accès de Varsovie lui eût -il été facile et honorable, il serait demeuré à Paris.

MOI

On se trompait évidemment. Car cette figure étrange de Mickievvicz, où se mêlaient l'Europe et l'Asie, était une figure d'exilé. Il y avait dans ces traits bronzés une souffrance de proscrit. Mickiewicz était le mal du pays fait homme.

Le ciel de la Pologne ou le ciel de Dieu, voilà ce que Mickiewicz désirait de toute l'ardeur de son âme. Je l'ai entendu au collège de France et ailleurs. Il m'inspirait toujours un étonnement plein de pitié. Ses yeux avaient un regard, quelquefois intérieur, souvent vague. Sa pensée cherchait l'avenir, sa parole. était un hennissement prophétique et sa chevelure frissonnait en tombant , comme les longs crins d'un cheval de rUkraine. Tout le génie, toute la rudesse , toute la générosité , toute la douleur des Polonais, et jusqu'à l'égarement qui naît parfois de l'exil, étaient empreints dans le grand poète slave.

Aa chalet.

UN BELGE

Je vais bien vous surprendre. J'aime mieux Lucain que Virgile.

MOI

C'est une affaire de goût. Vous aimez mieux alors Téloquence que la poésie.

UN BELGE

Cette éloquence -là, oui. Chaque vers de Lucain est une médaille.

MOI

En effet , Lucain forge et frappe ses vers ; il ne les chante pas.

SeebflhI , sous tes tilleuls.

NOTEE AMIE.

Trouvez- VOUS que Bettina d'Amim ait une âme ? Je ne crois pas qu'elle en ait une.

MOI

Je ne le crois pas non plus. Cette fenune singulière semble un élément multiple. C'est une chose bizarre, charmante ou magnifique. Tantôt c'est un tourbillon de flamme et de fumée ; tantôt un feu d'artifice; tantôt c'est un torrent; tantôt une aurore , quelquefois, un arc-en-ciel.

NOTRE AMIE

Tout, excepté une âme. La lecture de ces let-

AUX ÀLP£S. 3i9

très à Goethe n'est pas bonne à la longue. Elles attentent à toutes les délicatesses du cœur. Elles ne sont pas T œuvre de Tamour; elles sont le chefd'œuvre de la coquetterie.

MOI

Bettina est la bayadëre de la poésie allemande. L'esprit qui gonfle ses narines et qui bat dans ses tempes , c'est l'esprit païen , l'esprit des sens et de l'imagination. Elle est tout enivrée de la vie universelle ! Elle préfère une couronne d'épis ou de pampres, la solitude des grottes parfumées, la cime éblouissante des monts, la mousse verte des forêts , à la paix profonde des sanctuaires et à toutes les promesses mystiques d'une autre vie. La vie présente avec toutes ses délices, toutes ses senteurs, toutes ses harmonies, avec ses concerts d'astres et de flots, avec sa puissante expansion et sa merveilleuse fécondité, voilà le bien , la réalité, l'idéal de Bettina d'Arnim. Son caprice ne va guère au delà. Que lui importe le ciel? La terre lui suffit. Son Dieu visible c'est Goethe , son culte , c'est le panthéisme. Bettina est une prêtresse de Cybèle.

A la Chartreuse.

UN DIPLOMATE

Je voudrais que la philosophie se défendît sans attaquer, et maintînt ses droits sans attenter à ceux des églises. Tous les salons de VEurope, tous les gens du monde et beaucoup de gens de lettres se renferment de plus en plus dans mon système de prudence.

MOI

Votre système est commode. Il ne compromet pas. Vous ne boirez pas la ciguë.

Mais ce que vous appelez sagesse, ne serait-ce pas plutôt indifférence, faiblesse, égoïsme?

UN DIPLOMATE

Mon métier, c'est de négocier et non de combattre.

• MOI

Voyez le catholicisme, le protestantisme, toutes les religions, elles combattent et négocient à la fois.

Que doit faire la philosophie? respecter les personnes, vénérer les vertus, mais partout dissiper Terreur, gagner du terrain, marcher en avant, tenter une conquête aujourd'hui.

en tenter une autre demain, après- demain, toujours.

Voilà Tunique méthode.

Si la philosophie eût agi , depuis trois siècles, à votre gré, où en serait -elle? je vous le demande. Elle en serait, comme au temps de Descartes et de Pascal, à la distinction des vérités naturelles et des vérités surnaturelles.

Elle n'aurait pas, je m'imagine, labouré, ensemencé, fécondé le dix -huitième siècle; elle n'aurait pas récolté comme sa moisson, la révolution de 1789.

UN DIPLOMATE

De toutes les philosophies la moins dangereuse et, à la longue , la plus profitable, c'est la philosophie d'insinuation.

MOI

Depuis Rousseau, Voltaire, Mirabeau, on n'insinue plus, on parle. Ceux-là n'étaient pas des sybarites, ils n'avaient pas une langue sans verbe.

Seebflhl, soos les UUeuls.

NOTRE AMIE

Je me souviens délicieusement, de Montreux , et je souhaiterais d'y aller avec vous. Montreux donne un avant-goût de l'Italie.

GÉRALD

Ce village à mi-côte a une température de serre dans le climat souvent rude de la Suisse.

MA FEMME

Mon mari, qui a fait autrefois le tour du lac Léman, m'a toujours parlé de Montreux comme vous.

MOI

J'ai cherché inutilement dans mes papiers anciens quelques vestiges de ce premier voyage. Ce voyage, que j'avais écrit et confié à une amie, a été brûlé ou perdu à sa mort. Je ne le retrouverai jamais.

J'avais vingt ans. J'allais devant moi, au milieu des enchantements de mon âme , de la nature et de Dieu.

La poésie parfumait ma jeunesse et les lilas ma route ; je respirais, par bouffées deux printemps.

Je regrette les pages naïves et déjà si lointaines de mon voyage, où l'on sentait partir, éclater de ma vie, mieux que d'une aubépine, les floraisons d'avril. Je les regrette ces pages , comme la pêche regrette son duvet, le cerisier sa fleur, le jour son matin.

33i VOÏAGE

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