UN STATUAIRE
On l'affirme. Trouvez-vous qu'il ressemble à Byron ?
MOI
Il n'y a aucune affinité. Le christianisme a changé la face humaine, en la passionnant, en la torturant. Il a jeté Thomme dans les luttes formidables de r esprit. Il a mis 1* enfer et le ciel dans notre cœur, et il a fait de cette vie un combat toujours terrible , quelquefois sublime. Il a remplacé le calme par T angoisse. Il a détruit une beauté , il en a créé une autre , peut- être supérieure.
Je vous répète donc que ce masque attribué à Pindare ne ressemble pas du 'tout à Byron , et je comprends pourquoi. Une tête moderne, fût-elle sereine, et celle de Byron ne Test pas, ne peut ressembler à une tête antique.
Une maison de Lausanne.
SELBOR.
Comment jugez-vous ces deux portraits d'André Chénier et de Paul-Louis Courier?
MOI
Je les juge médiocres. Les hommes valent mieux que les portraits.
SELBOR.
André Chénier et Paul- Louis Courier sont deux grecs de TAttique.
MOI
Oui , Tun a le miel , et l'autre Taiguillon des abeilles de THymète.
Parc Haldimaim.
MOI
Quel est, selon vous, le chef-d'œuvre de Rousseau ?
UN GENEVOIS
Son chef-d'œuvre, c'est Y Emile. La Nouvelle Héloïse vient ensuite comme le modèle du roman. Ne sont -ce pas là aussi les deux ouvrages que vous préférez ?
MOI
Non ; ni le Contrat Social , ce traité de géométrie radicale qui a eu l'influence d'un Évangile.
Mon livre de prédilection , à moi, c'est le livre des Confessions.
Ce livre qui a toutes les fraîcheurs , tous les bouillonnements, toutes les amertumes , ce livre
dont le commencement est écrit avec de la rosée, le milieu avec le sang du cœur et la fin avec des larmes, restera comme un livre unique.
On ne l'admirera jamais assez , ni Rousseau non plus.
Rousseau est un demi- dieu, si Ton songea ses origines.
Il a inventé dans la langue , une langue de flamme , de sanglots et de musique. Il y a introduit le sentiment. Il a soumis au rhythme Tâme moderne et la révolution française. Cette langue de Rousseau est plus vivante et plus vibrante que celle de Voltaire et de Bossuet.
Rousseau est le plus âprement sincère des grands hommes. Voilà pourquoi son style est peut-être de tous les styles le plus pénétrant.
Cet homme qui avait été laquais , menteur, un peu voleur, père sans entrailles, se leva comme un prophète, et, c'est après avoir obéi dans une antichambre , qu'il domina le monde.
Quel prodige! quel triomphe du bien sur le mal dans cette humble et sublime destinée ! De si bas , personne ne parvint si haut. Cet aventurier dès l'adolescence , plein de vices et d'ombrages , corrompu presque au berceau , malade
au déclin, voici pourtant ce qu'il accomplit : Il créa la langue du cœur, il enfanta le peuple , il fonda la démocratie dont il fut lui-même Tavénement, et il plaça Dieu sur l'autel du libre esprit en touchant de son charbon d'apôtre les lèvres du vicaire savoyard.
Voilà ce que fit Rousseau.
UN GENEVOIS
Voltaire n'a pas tant fait.
MOI
Ne comparons pas ces hommes si diversement novateurs. Lorsqu'ils sont dans le sérieux et dans le vrai, ils s' entr' aident. Voltaire manœuvre au milieu des aristocraties , les ménage, les séduit, les attire ; Rousseau perce les foules , les coudoie, les réveille, les appelle. Tous deux par ces chemins différents tendent à un même but : l'affranchissement de la raison humaine.
Voltaire, dans ses rares moments d'impartialité, rendit justice à Rousseau , il la lui rendit en ce sens , et magnifiquement : — « Moi et Jean- Jacques, disait -il, nous sommes comme saint Pierre et saint Paul. »
Parc Haldiuiauu.
MOI
Ce parc sent bon. Il exhale partout Dieu, l'immortalité de rame, la morale, la charité, comme de forts parfums. Il répand avec les odeurs de la terre, les dogmes des sages et des martyrs dans toute leur pureté.
UNE DAMK ALLEMANDE.
Sous ces arbres , en effet , je respire la piété sans mélange. J'ai Tesprit au large autant que le cœur, et la vertu me serait aussi facile que la foi. La Suisse est la plus irrésistible des prédications.
Mor.
Oui; comment n'être pas de la grande religion, au milieu des Alpes?
Où seraient les idoles aux proportions d'une telle nature? Il ne peut vraiment y avoir ici de dieu , que Dieu !
VOUS adressait quelques mots, soit dans une rue, soit dans un salon , c'était une faveur. Il était compté et il se comptait comme un prince. Il était adoré des femmes, estimé des hommes.
Il avait des séductions infinies et un prestige irrésistible.
De toutes ses passions , la plus invincible était celle du jeu. Personne ne savait la fortune du chevalier de Lusignan. Était-il pauvre? était-il riche? c'était un mystère. On ne lui connaissait aucune propriété territoriale. On supposait que son luxe était alimenté par son jeu effréné. Sa réputation n'avait jamais été suspecte. On disait de lui qu'il était heureux. On le croyait loyal, et mon père l'a toujoiu*s tenu pour un galant homme.
Le chevalier de Lusignan revint en Europe, vers Tannée 1799. Mon père ne le rencontra plus qu'en 1806, à Lausanne. Le chevalier y vivait comme à Saint-Domingue. Tous les soirs, il jouait et il gagnait plus souvent qu'il ne perdait. Le club où brillait le chevalier de Lusignan se composait surtout de colons et d'Anglais.
Un soir, une partie s'engagea, plus orageuse , plus acharnée que de coutume. Les ad-
versaires étaient lord Houdston et le chevalier de Lusignan. Le premier, à trois heures du matin, devait quatre mille guinées au chevalier qui recommença une nouvelle partie avec un colon.
Mon père , reprit Selbor, était là ; lord Houdston ne se possédait pas, son agitation était extrême. 11 fit quelques tours de chambre , puis, se dirigeant brusquement sur le chevalier, il lui dit : « Monsieur, je vous paierai demain , mais je ne jouerai plus avec vous. J'ai mes raisons , ajouta-t-il d'un accent qui sonnait le mépris. » — « Vous avez vos raisons ! répliqua froidement le chevalier de Lusignan. Eh bien, Mylord, j'aurai l'honneur de vous les demander, n'en doutez pas. » Exaspéré de tant de calme, lord Houdston, hors de lui, frappa le chevalier de Lusignan au visage. Tous les jeux cessèrent et tous les regards se portèrent à la fois sur les deux antagonistes. Le colon qui luttait contre le chevalier avait déposé ses cartes, lorsque celuici dit sans émotion apparente dans la voix , ni sur le visage : — «Monsieur, continuons. Mylord aura bien la bonté d'attendre que nous ayons fini. ))
Tout le monde était consterné. Le chevalier de Lusignan poursuivit tranquillement sa partie et la gagna.
Alors il se leva et parut plus grand qu'à l'ordinaire. Mon père ne pouvait s'expliquer l'empire que cet homme exerçait par son impassibilité.
Le chevalier de Lusignan était fort noble, en s'inclipant devant ceux qui l'entouraient dans une anxiété attentive. — « Messieurs, dit-il, voilà le premier outrage que je reçois. Il a été si poignant, que je souhaite un peu de réflexion avant d'y répondre. Vous daignerez tous , Messieurs , vous qui avez été présents à l'insulte, l'être à la réparation. Je vous attendrai demain dans ma maison de Court, à onze heures. Nous déjeunerons au pavillon, où rien ne nous dérangera.
Quant à vous, Mylord, dit-il à l'Anglais, vous m'êtes tellement nécessaire, que je vous réitère plus particulièrement mon invitation. »
Après ces paroles, le chevalier de Lusignan salua l'assemblée et sortit.
Elle se composait de dix spectateurs. Mon père était tout frémissant. — « Aucun de nous, me disait-il, ne dormit, l^ne curiosité fébrile nous ôta le sommeil et nous poussa, un peu
avant onze heures, à la villa de Court et au pavillon. Nous arrivâmes haletants. Lord Houdston entra dans le salon à onze heures précises. Il remit quatre mille guinées en billets de banque au chevalier de Lusignan, qui les prit et qui les jeta négligemment, sans même les regarder, dans un secrétaire qu'il referma en y laissant la clef.
Le chevalier montrait son aisance accoutumée. Il causa légèrement, spirituellement, comme un hôte empressé. On nous annonça que nous étions servis. Lord Houdston était placé en face du chevalier. Nous eûmes un déjeuner exquis, les plus belles fleurs, les meilleurs vins, les fruits les plus rares. La conversation fut tout à fait étrangère à la préoccupation générale. Le café versé , nous fumâmes les cigares. Lord Houdston en fuma trois. Dès qu'il eut lancé en Tair sa dernière bouffée de tabac, les domestiques blancs se retirèrent et deux serviteurs noirs, que le chevalier de Lusignan avait ramenés de Saint- Domingue, apportèrent un plat d'argent au milieu de la table :
— (( Voici un mets pour lord Houdston et pour moi, pour nous seuls, » dit le chevalier. Et sou-
levant le couvercle, il découvrît deux pistolets. — (( Je pense, Mylord, reprit-il, que vous attendiez cela et que vous avez réglé vos affaires, comme moi les miennes. » Lord Houdston fit un signe d'assentiment.
— « De ces pistolets, dit le chevalier, l'un est chargé, l'autre ne l'est pas. Mylord va choisir. » Lord Houdston s'empara de l'un des pistolets, le chevalier de l'autre.
A ce moment, les deux serviteurs noirs poussèrent la grande porte vitrée qui s'ouvrit sur l'orangerie, et nous aperçûmes une fosse qu'ils avaient creusée. La terre qu'ils avaient retirée avec les bêches funèbres, bordait toute fraîche l'un des côtés de la fosse. Un petit sentier avait été tracé dans cette terre remuée , pour que le chevalier de Lusignan y posât le pied, aussi près de la fosse que lord Houdston.
Les orangers embaumaient. ^ Leur verdure tendre se mêlait à la verdure sombre des ormes. Les yeux erraient de la fosse aux arbres, des arbres au lac et aux Alpes.
— (( Monsieur, dit le chevalier de Lusignan à mon père, vous et vos compagnons, vous serez nos témoins. Avouez, ajouta- t-il en souriant.
que le champ -clos est digne d'une querelle comme la nôtre. » Et faisant le tour de la fosse, il vint se placer dans le petit sentier ménagé par les esclaves noirs, en face de lord Houdston. Les combattants se saluèrent. Lord Houdston eut l'intention de parler, mais il rougit et se contint. An signal convenu, les deux coups partirent en même temps. Quand la fumée fut dissipée, le chevalier de Lusignan était seul debout. Lord Houdston gisait, tout sanglant. On le releva. Il avait été tué roide d'une balle dans le cœur. • Les serviteurs noirs se disposaient à le descendre dans le fosse et à le recouvrir de terre, mais on s'y opposa. On courut avertir le magistrat et chercher un ministre anglican. Ce fut mon père qui offrit au chevalier de Lusignan un appartement sous son toit. Le chevalier accepta cette hospitalité, et, pendant plusieurs jours qu'elle dura, ne témoigna pas un regret sur lord Houdston. Il ne proféra non plus aucune récrimination. Il se contenta d% dire à mon père : — « Tout est bien, et lui ou moi nous devions mourir; car, lui et moi, nous étions gentilshommes et il m'avait touché de la main. »
Après Lausanne, le Léman.
Je me suis rendu pédestrement à Morges.
Aller plus loin m'était impossible. J*ai été retenu par les splendeurs du Mont Blanc dont j'apercevais les croupes, les sommets, les océans solides, encadrés entre les Alpes, comme la Jungfrau à Interlachen. De Morges, le Mont Blanc n'est pas seulement une mer, c'est un monde de glaces.
J'ai loué une barque à quatre rames. J'ai fendu le lac en ligne droite, sans perdre un instant du regard le mont prodigieux. J'ai débarqué près d'Évian, sous les châtaigniers de Savoie, et je me suis rembarqué, toujours les yeux sur le Mont Blanc. Je l'ai vu dans la lumière chaude du midi. Je l'ai vu au soleil couchant, d'abord d'un blanc très-vif, puis d'un rose embrasé, puis, au soleil couché, d'un blanc mat, comme j'ai vu si souvent les glaciers de l'Oberland bernois, ces glaciers incomparablement supérieurs à tous les autres, si j'en excepte le Mont Blanc, ce géant de quatorze mille quatre cent trente-trois pieds d'élévation.
Après une nuit traversée des lueurs du sou-
venir, j'ai remonté sur ma barque et j'ai côtoyé Âubonne, Rolle, Nyon où le grand Haller fit de si belles expériences, Goppet où M"* de Staël brilla comme un météore humain, Genthod où Charles Bonnet vécut, dévoué à la science et à l'amitié. J'ai découvert, sur les bords opposés, Cologny où Jean de MuUer méditait sa grande histoire, où Byron écrivit quelques chants de Childe Harold et son poëme de Manfred.
J'ai abordé aux admirables quais de Genève, non loin de la petite presqu'île où l'on a placé la statue de Jean-Jacques Rousseau. Cette gloire, quoique bien tardive, m'a pénétré d'une joie profonde. Rousseau s'élève de son piédestal, entre la ville et le lac. Il est certainement attendri, tout bronze qu'il paraît, des honneurs que lui ont enfin décernés ses concitoyens, et il regrette peut-être que son monument ne soit pas à Clarens, au milieu des personnages de son choix, dans ce paradis de son cœur et de son imagination.
Je me suis acheminé vers l'humble maison d'horloger, où naquit ce grand homme. J'ai continué, tout pensif, de l'hôtel de ville à l'église de Calvin. Cette église, Saint-Pierre de Genève,
l'opiniâtre réformateur la maintint fièrement en parallèle avec Saint-Pierre de Rome, et en équilibre avec le catholicisme par l'autorité qu'il s'était acquise sur l'opinion publique de l'Europe. Aujourd'hui le protestantisme est menacé dans sa propre capitale. Le pape s'avance jusqu'àGenève, contre Calvin, par les jésuites, dont Carouges est la place d'armes formidable.
De Saint-Pierre, j'ai redescendu à la bibliothèque et je m'y suis installé. J'y ai remarqué un manuscrit d'une traduction de Quinte-Curce. Ce manuscrit, orné de vignettes, fut enlevé parmi les bagages du duc de Bourgogne, après la bataille de Granson. Charles le Téméraire lisait chaque soir cette biographie antique.
C'était son Iliade. Il avait pris pour modèle le fils de Philippe de Macédoine, mais il ne fut point Alexandre ; il ne fut qu'une rude ébauche de Chartes XIL
Mon bonheur à la bibliothèque de Genève n'est pas l'étude des livres, c'est l'examen des vieux portraits. Scaliger, Grotius, Budé, Knox, Jeanne d'Albret, d'Andelot, Odet et Gaspard de Coligny, d'Aubigné, Clément Marot, Luther, Calvin, Théodore de Bèze, Farel et d'autres
encore passent tour à tour devant moi, la plupart d'une austère, morbide et ascétique beauté. Icî, je les omets à dessein, je les nomme seulement; plus tard, dans un livre sincère, je déroulerai Tbistoire épique et théocratique de ces grandes vies. Je tâcherai de les raconter avec le respect et T approfondissement que méritent, presque tous, ces indomptables caractères» dévoués, corps et âme, à leur cause.
Le continuateur de ces hommes bibliques est d'abord Descartes. Son portrait révèle un initiateur. Il a le front large, la bouche ferme, le regard intrépide. Il fonde héroïquement la liberté de penser.
Ce que les réformateurs ont cherché par la sainteté, par le martyre, ce que Descartes a cherché par la philosophie, Voltaire l'a cherché par le bon sens et par tous les flamboiements de l'esprit.
Voltaire plane encore sur Genève du haut de Femey.
J'ai monté la pente qui conduit au grand Sacconnex , et je n'ai pas tardé à gravir, sous les marronniers , l'avenue du château de Voltaire. Ce n'est plus le même Ferney, surtout à l'inté-
rieur. Les traces anciennes ont disparu dans des réparations bourgeoises. Et toutefois, c'est de Voltaire qu'on se souvient. Là , les vivants sont les morts , et le grand mort est le seul vivant.
Matériellement , il ne reste à Femey, de Voltaire 9 qu'un orme planté de sa main , que ses charmilles, et que la terrasse où il s'est tant promené , entre la chaîne du Jura et celle des Alpes. On ne voit qu'un petit bord du lac ; en revanche, on embrasse le Mont Blanc tout entier.
Voltaire, d'ailleurs, n'était pas très - sensible à cette puissante nature. Ni les eaux, ni les cimes ne le transportaient. Des merveilles de la création, des phénomènes du ciel et de la terre, il ne se passionnait que pour la lumière, dont il suivait les jeux fantastiques en lui et autour de lui. Lumière lui-même, il aimait à réfléchir la lumière dans le foyer étincelant de son intelligence.
Voltaire, malgré les ironies, et Rousseau, son émule, malgré les sophismes, étaient dévorés du zèle de Thumanité. Ils roulaient comme des fleuves de feu, dans une direction semblable, un idéal religieux et politique. Voltaire est un fleuve de théisme ; Rousseau , un fleuve de dé-
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mocratie. Ils entraînaient , avec une irrésistible vitesse, leur siècle vers l'inconnu , vers un inconnu meilleur.
Je suis revenu de Ferney par le petit Sacconnex , d'où j*ai admiré un étonnant horizon.
A ma gauche , s'étendaient les Voirons ; à ma droite, les Salèves. En face de moi, s'arrondissait le Môle , et derrière le Môle , entre les Salèves, s'élançaient les glaciers, et leur roi, le Mont Blanc , le Mont Blanc dans toute la pompe de ses sommets. J'en ai compté neuf. Tous ces monts avec leurs caps, leurs torrents , leurs vagues, leurs lacs solides, nageaient dans un azur chaudement coloré.
J'ai passé près des Délices , une autre demeure de Voltaire, et je me suis arrêté à très -peu de distance de cette maison de campagne , au confluent du Rhône et de l'Arve.
Le Rhône et l'Arve sont là un même fleuve , dont la moitié coule bleue et l'autre moitié, grise, sans se confondre, pendant plus d'une demilieue.
Je suis retourné vers la ville , par les méandres tantôt d'émeraude, tantôt de turquoise, du Rhône. J'ai remarqué les cages où Genève nour-
rit ses armes vivantes, des aigles, comme Berne nourrit des ours.
J'ai longé le Rhône jusqu'à la bouche écumante du lac , d'où le fleuve se déverse dans la cité , non loin de la presqu'île de Rousseau , et se précipite, en bouillonnant, sous les arches des ponts. Tandis que je le considère avec ravis- • sèment, j'entends la cloche du bateau à vapeur. Je cours à l'embarcadère.
Le lac était tranquille. Pas un soufile ne le ridait. Un capitaine de vaisseau anglais se promenait sur le tillac. Il allait rejoindre à Lausanne sa famille pour quelques mois. Il revenait de Geylan. Il souriait à la Suisse. Il me raconta en très-bon français ses voyages à travers le moûde. Peu à peu, le vent fraîchit, le lac s'agita. Entre Morges et Evian, à la pointe Saint -Sulpice, un orage terrible se déclara. Presque tous les passagers tombèrent sur le tillac. Moi, j'évitai la chute en m' asseyant et en me cramponnant au plus vite. Le capitaine anglais conserva l'équilibre. Il donnait des conseils au timonier. Il fronçait les sourcils. Le bateau chancelait, le lac nous couvrait de flots blanchissants comme ceux d'une mer.
Ils étaient moins larges, mais aussi houleux.
— « Quelle bizarre aventure ce serait, me dit le vieux capitaine avec calme , de faire naufrage ici 1 Je suis à deux lieues de ma famille qui me tend les bras , et nous pourrions sombrer dans ce lac d'eau douce. Car c'est une vraie tempête. »
Après m'avoir ainsi parlé à voix basse , il se tint impassible au gouvernail , près du pilote.
Nous arrivâmes tout trempés des jaillissements du lac. Ma femme , mes amis , la femme et les enfants du capitaine nous reçurent au port d'Ouchy, avec une joie égale aux inquiétudes qui les avaient tourmentés pendant la tempête.