CHAPITRE XVIII
Vevey, CUrens, Moutreux, Ghillon, le théâtre de la Nouvelle Hélolse. Villeneave, le Rbdne.
Je me suis reposé un peu à Lausanne et j'ai exploré avec Selbor, nos bâtons à la main , Vevey, Clarens, Montreux, Chilien , Villeneuve. Tout ce fond du lac est adorable. Madame Selbor et ma femme nous précédaient en voiture.
J'ai contemplé , de Vevey, dans une religieuse émotion , les rochers de Meillerie , les dents d'Oche, les cinq pics de la dent du midi, le cône noir du Catogne et la crête de glace du Vélan. J'ai retrouvé, de plus près, la dent de Mordes, les Diablerets, les tours d'Ay et de May en, la dent de Naye , et la dent de Jaman qui me rappelle un peu la pointe du Stockhom.
Je suis entré dans la maison morne de Ludlow, l'un des juges de Charles I". Le régicide passa trente ans au milieu des plus beaux sites
sans les regarder. Il vécut là , indifférent à la nature qiii Taurait adouci , tout entier à la politique, ce formidable écueil , contre lequel il se brisa obstinément. Homme malheureux et fort , toujours rongé dans ses rancunes, toujours trompé dans ses espérances, et jamais découragé, granit nébuleux comme ceux de la côte , stoïquement impassible dans le double orage du ciel et des flots I
Vevey, Clarens , Montreux , Chillon , voilà le théâtre charmant de la Nouvelle HélcUse. Entre Clarens et Montreux, le château de Châtelard fut . choisi, par l'imagination de Rousseau , pour la demeure de M. de Wolmar. Ce château, entouré de vignobles , est la réalité que le poëte transforma en un idéal si touchant.
De Vevey à Chillon le poëme de Rousseau se combine avec le paysage pour enivrer d'une double ivresse.
Je me suis retracé toutes les scènes , tous les personnages de la Nouvelle Héloïse , et toutefois, je n'ai pas lu ce livre depuis vingt ans I Par l'énergique secousse de mon impression , ma mémoire s'est éveillée et m'a murmuré tout bas mille fragments des lettres de ce livre im-
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nKMiel, malgré qnelqaes dédamations et beaucoup de longueurs.
La coDtrêe de Oarens étaii sacrée à cause de sa beauté; eUe Test encore à cause du roman de Rousseau. Ellea une voix, un cœur, une poé^e. EUetressaOk sous les pas du Toyageur. Il entend les sanglots de Qaire d*Orbe, de Saint- Preux, dn baron d'Étanges^ de Wolmar, d'Edouard Boinston et Fimmatériel entretien de leurs âmes avec Tâme de Julie. Julie est la fête et le deuil de cette terre de Tamour. Elle descend, aérienne, du nuage sur les monts. Le vent de ses ailes est plus doux qu'une caresse. Elle glisse sur les eaux , elle erre dans les vignes, partout présente et vivante , iàoï qu'elle ne soit qu'un songe de Rousseau. Divin privilège du génie , de tirer du néant des personnages et de les douer d'ua souffle impérissable ! Ces héros de la fiction ne sont pas moins durables que les héros de l'histoire.
J'ai tourné par les sentiers verts de Clarens. A Montreux, j'ai écouté , de minute en minute , les petites cascades des torrents et le bruit d'une fontaine qui coule des lèvres d'un enfant de bronze , sur la terrasse, près de l'église.
Là, quelle perspective s'ouvre à l'enchantement du regard 1 En face, la dent du Midi darde ses pics , déchaîne ses rivières de glace et ses avalanches de neige. A gauche, le beau mont Arvel , tout dentelé , domine le golfe de Montreux, le château, la baie de Chillon , et le bourg de Villeneuve, au fond du lac. A droite, la chaîne de Savoie se développe de gradins en gradins , dans des ondulations pyramidales. Au delà, du côté de 'Genève , le lac est une mer.
Je me suis approché lentement de Chillon, où Selbor, M™* Selbor et ma femme m'attendaient.
Chillon est tout ensemble une prison et un château. Il appartenait à la Savoie depuis le xii* siècle. En 1636 , la Suisse le conquit. Il devint la résidence des baillis bernois jusqu'en 1733. Il est maintenant un musée d'artillerie, un dépôt d'armes et de munitions.
Ce château est très - pittoresque. Bâti sur le roc vif, dans le lac, il sort miraculeusement des eaux avec ses six tours et ses trois tourelles. Ses cachots sont horribles. Ils ont des piliers massifs auxquels étaient enchaînés les prisonniers. Lord Byron a gravé son nom sur un de ces piliers, au-dessus de l'anneau de fer du captif Bonni-
vard. Peu de temps après sa visite , rauteur de Ghilde-Harold écrivit en deux jours son poëme de Chilien, à l'hôtel de l'Ancre, au port d'Ouchy.
Ce qui est affreux dans ces souterrains , c'est l'atroce simplicité de l'architecture. Il y a le cachot principal , puis la salle étroite , obscure, où le prévenu était jugé ; puis une sorte de cabinet sinistre où le condamné couchait sa dernière nuit, sur un lit et sur un oreiller de pierre; puis , à quelques pas, un bouge, où, soit les criminels, soit les innocents, étaient pendus à un gibet. On les détachait de là, pour les jeter, par une ouverture , dans le lac qui , sous cette ouverture , a plus de huit cents pieds de profondeur.
Au-dessus de ce cercle infernal , au-dessus de ces voûtes, de ces cavernes de la douleur, où l'araignée tisse partout sa toile, il y avait un palais de plaisir et de luxe , une cour avec ses raffinements, ses galanteries, ses festins et ses bals. La chambre de la duchesse de Savoie est singulièrement curieuse. Elle a le plus beau point de vue du château sur le lac qui frissonne et blanchit entre Montreux et les rochers de Meillerie. J'ai été distrait de ce paysage merveilleux par le sentiment navrant des misères
humaines dans leur contraste avec les magniiicences de la nature. Sous le même toit, vivaient les oppresseurs et les opprimés, dont Tintermédiaire était le bourreau ! Odieux mélange de joies et de tortures, ce château m'a laissé une angoisse dans le cœur. J'avais déjà éprouvé ailleurs cette émotion. En franchissant le pont de bois de Chilien , il m'a semblé quitter la Tour de Londres. Villeneuve, où nous nous sommes rendus, est à l'extrémité de cette moitié du lac que j'ai nommée le lac alpestre, par opposition à cette autre moitié qui court vers Genève, et que j'ai nommée le lac marin.
. J'ai fait marché, sur le port, avec deux bons rameurs qui nous ont conduits, dans leur barque, à la seule île du Léman. Cette île , plus petite encore que l'île du lac des Quatre-Cantons , est étayée d'un parapet et ne renferme , pour toute végétation , que trois peupliers. De là , nous avons vogué jusqu'à l'alluvion de gravier du Rhône. Le fleuve bondit du Valais dans le vaste bassin compris entre les Alpes, le Jura et le Jorat. Il remplit ce bassin , de Villeneuve à Genève, avec quarante et une autres rivières , et voilà le Léman. Là, j'ai désiré Melbye, le grand peintre
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danois, qui reproduit si bien la transparence et le tumulte des eaux, que ces eaux soient torrents, lacs ou mers !
La longueur du Léman est de dix-huit lieues , sa largeur la plus grande, de quatre lieues. Il a mille pieds de fond , près de Meillerie. Sa forme est celle d'un croissant. Ses plus belles rives sont de Vevey et d'Évian à Villeneuve. Sa température la plus douce est à Hontreux. Les collines de Montreux sont l'Italie de la Suisse.
Mon kc est le premier, a dit Voltaire, qui en avait vu peu d'autres.
Son lac est le premier, en effet. Mais le lac de Thun, mais le lac des Quatre-Gantons sont aussi les premiers. Je ne leur préfère pas le lac de Genève. Les lacs ressemblent aux génies des grands hommes. Il est de ces génies qui brillent par leiu* étendue , tandis que d'autres sont supérieurs en beauté , en variété, m élévation.
Et cependant , nul plus que moi n'admire le Léman , ce lac si splendidement immense. Il a été célébré par Calvin , par Bèze , par Haller , par Voltaire, par Rousseau, par Byron, par madame de Staël qui ont habité ses bords. Il rend tous ces grands noms petits , tant il est grand
lui-même! C'est le triomphe infaillible de la nature, d'anéantir l'homme, non qu'elle soit plus noble que notre âme ,• mais parce que son influence secrète nous met en intimité soudaine avec Dieu. On ne veut plus converser qu'avec elle, et, par elle, vec lui, son créateur éternel et le nôtre.