ESPRIT DE CASTE
Ce mot, ou, du moins, le sens qui s'y rattache, ne passera pas plus de mode dans une république que chez les hidous. L'idée pourra varier dans son application spéciale; mais, partout où il y aura société, il y aura hiérarchie, et iiiérarchie tenace. Comme cela est naturel et inévitable, cela, par conséquent, est bien. R.este la question de savoir quels doivent être les titres à la supériorité.
Comme il n'y a point', en Amérique, de hiérarchie féodale, excepté dans les États à esclaves, où vivent deux classes bien tianchées sans aucun autre intermédiaire, il' semble absurde que ce qui reste en Europe de distinction féodale soit imité en Amérique. Partoutoù existe, aux Etats-Unis, uneapparence d'aristocratie convenlioinielle, elle doit prendre sa source dans la richesse, car elle ne peut s'appuyer sur la naissance. Une aristocratie d'ar.'5:ent est vulgau'e par tous pays, et surtout dans une république. C'est la seule espèce de vulgariié que j'aie vue aux États-Unis.
J'imagine que les Anglais qui se sont plaints le plus de la vulgarité des manières américaines ont agi ainsi par deux causes : d'alwrd , en prenant pour base de leur jugement leiu's idées conventionnelles, ce qui est une vulgarité de leur paît; et ensuite parce que leurs relations avec les Américains ont été limitées à ceux qui se considèrent comme l'aristocratie des États-Unis, aux opulents et fastueux citoyens des ports atlantiques. Les vovageurs anglais sont reçus de la manière la jîIus hospitalière par cette classe de la société; on les présente dans le beau monde de Boston, de Ncv>-York ou de Philadelphie, et ils apprennent à voir le pays des mêmes
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yeux que feiirs botes. Il n'y a pas denial là dedans; c'est très naturel, mais ce n'est pas pour un étranger le moyen de bien connaître le pays et sa population. Le voyageur qui clierchera soigneusement à voir par lui-même, non avec des yeux d'Européen et d'aristocrate, mais avec des yeux d'homme, trouvera la véritable aristocratie du pays non seulement dans les salles de, bal et dans les bureaux de banque, mais aussi dans les bateaux pêcheurs, dans les magasins, dans l'enceinte des collèges et à la charrue. Jusqu'à ce qu'il ait vu tout cela et qu'il ait étudié les manières naturelles de l'aristocratie naturelle, l'Anglai?, qui appliquerait à plus d'une classe la qualification de vuli^airCj ne serait pas plus dans son droit qu'un Américain qui qualifierait de 'vulgaires tous les Anglais, après avoir vu seulement la classe des aider mans de Londres.
Jeus Toccasion de voir le grand nombre d'erreurs qui naissent de cette cause :, on me parlait beaucoup de Boston, ville la plus aristocratique, la plus vaine et la plus vulgaire si l'on en juge par sa première société, mais qui possède heureusement d'autres mérites. Ce n'est pas que je la regarde, avec ses habitants, comme la plus religieuse, la plus éclairée et la plus vertueuse ville du monde, il en est d'autres aux Etats-Unis que je lui préfère sous ces rapports; mais, Londres excepté, je ne connais pas de ville qui réunisse un plus grand nombre de personnes de mérite et intéressantes à connaitrc; seulement il arrive que ces personnes appartiennent, pour la plupart, à l'aristocratie naturelle, très peu à l'aristocratie conventionnelle : leur inOuence est presque nulle ; aussi la société ne parait pas leur devoir grand'chose. Ces personnes-là ont leur niéiite à part; mais il est tellement éparpillé, et pour ainsi dire concentré dans ceux qui le possèdent, qu'il n'est d'aucun prolit pour le corps social. Quoique
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Boston contienne un assez grand nombre d'hommes et de femmes dont l'exemple suffit pour mettre sa société à l'abri de l'accusation d'immoralité et de mauvaise foi dans les manifestations religieuses, c'est cependant un foyer dliypocrisie. Malgré sou intelligeiice supérieure, le grand nombre de ses institutions de bienfaisance et son hospitalité libérale, on y trouve, à un très haut degré, Funion extraordinaire et pernicieuse du dérèglement des mœurs et de l'infidélité, avec tous les dehors de la piété la plus stricte et de la convenance la plus sévère. Ce dérèglement et cette infidélité se retrouvent, je le crains, dans toutes les autres villes de l'autre côté de l'Atlantique; mais nulle part, sans doute, elle n'existe d'une manière aussi absolue avec une piété aussi ostensible. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner la question religieuse, mais, en ce qui cfïncerne" l'hypocrisie, je crois qu'elle prend sa principale' source dans l'esprit de caste. Les habitants de la Nouvelle - Angleterre ont, il est vrai, renoncé au duel; mais les sentiments (uie mettait au jour la pratique du duel sont entretenus avec soin par les membres de l'aristocratie coriventionnelle; cela ressort non seulement d'une évidente hypocrisie, mais aussi de l'aveu de ceux qui ont la franchise de ne vouloir passer ni pour républicains ni pour chrétiens. Quelques uns appellent ouvertement de leurs vœux une monarchie; d'autres insinuent constamment les avantages de cette forme de gouvernement et ne cachent point leurs dégoùis pour la république. Remarquez, en outre, que ces hommes raisonnent toujours dans la sujiposition que, s'il y avait une monarchie, ils en composeraient la partie aristocratique; et pourtant, ils verraient bientôt combien leur erreur est grande à cet égard , si un événement aussi impossible arrivait jamais. Cette classe, ou plutôt cette coterie, car elle est très peu nombreuse ,
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n'exerce aucune influence, quoiqu'un de ses membres se soit hasarde ini jour à exprioier ses vœux pour la monarchie dans un discours anniversaiie du 4 juillet, discoiu'S qu il a depuis lait imprimer; il y a, du moins, dans son intrépidiié, quelque chose de respectable : le reproche d'hypocrisie ne saurait Talteindre.
Les enfants réfléchissent si ridèîemcnt cet esprit de caste, qu'eu dépit du masr[ue de l hypocrisie son existence ne saurait être douteuse. Les hommes faits peuvent déguiser leurs vœux aristocrafiqucs sous leurs lamentations relatives à l'état déplorable de la littérature et de la science, supposant que la ricliesse et le loisir sont les conditions essentielles de la littérature, que la science et la dignité sociale sont inséparables, et commettant la légère bévue de croire que l'aristocratie naturelle de l'Angleterre, ses philosojjhcs et ses poètes se rattachent, par l'identité et l'origine, à son aristocratie conventionnelle. Les dames peuvent cacher aux autres et même à leurs propres yeux leur égoïste oigiicil de caste, sous la prétention à une suj)ériorité de délicatesse et de raliinement; mais de ])areils déguisements ne vont point à la taille des enfants; ils répè'ent au dehors ce qu'on leur a anjjris à la maison. Une jeune personne me disait un jour que, dans sa ])ension, elle appartenait à une catégorie délicieuse : autrefois il n'en existait pas, jusqu'au moment cù y arrivèrent plusieurs filles d'épiciers enriclus; les pensionnaires du bon ton avisèrent au moyen de parer à cet inconvénient et se formèrent en catégories. Klle me dit que la fille d'un buraliste de loterie étant venue dans la pension, aucur.e ca.tégorie ne voulut la recevoir, avec quelle dureté on la traita et combien il était diliîcile de lui venir en aide, à cause de son extrême timidité. Celle qui me donnait ces détails ajouta qu'elle et sa catcgoi'ie, con)})Osée d'une soixan-
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laine de jeunes personnes, ne se visitaient qu'entre elles; combien il serait délicieux de n'avoir pas parmi elles de lilies d'épiciers, mais que c'était impossible.
Voilà l'éducation que Ton donne sous une républi([ue. Ce qui doit consoler, c'est l'assurance énoncée dans la dernière jiartie des renseignements ({u'on vient de lire. Les exclusifs trouvent l'exécution de leurs vœux iinpo.ssible ; ils n'obtiendront pas une monarcbie, et ils ne pourront ni compléter ui clore leurs catégories) à plus Forte nsison, des fonctions républicaines ne seront-elles jamais confiées à des hommes accoutumés, dès leur enfance, à distin- ,';uer entre les p-rofessions, à regaider un éj)icier comme au dessous d'un banquier. Le principal effet <le l'esprit aristocratique dans une démocratie est de rendre ceux (pii en sont imljus exclusifs dans un double sens, car ils sont plus encore exclus qu'ils n'excluent les autres : le seul dommage qui en résulte pour la république, c'est qu'elle a dans son sein un petit nombre d'individus agissant en vcrlu (U^s principes anti-républicains, et devenus par là ses enfants j)ervers, au lieu d'être pour elle des amis et des serviteurs sages et utiles.
A riiiladelpbie, oii j'allais beaucoup en société, quelques unes des personnes de ma connaissance demeuraient dans Cbesiuit-Street, d'autres dans Areb-Slreet. Au bout de (pielques semaines de résidence dans cette ville, je reconnus, à ma grande surprise, que quelques unes des dames que j'admirais le plus, non seulement n'avaient jamais vu d'aiUres dames dune grande beauié que j'admirais tout autant qu'elles, mais qu'encore elles refusaient a])solument de les voir. Je demandai plusievirs fois rexj)l!cation de ce myslère; quelqu'un me dit qu'iui étranger ne pouvait rien comprendre aux usages de leur société. Je sentais que c'était vrai, mais cela ne
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i3oiivait me satisfaire. Un autre me dit que cette mutuelle ignorance provenait de ce que les dames d'Areh-Street devaient leur fortune à leurs pères, tandis que les dames de Chesnul-Street devaient la leur à leurs grands-pères; un antre qui plaisantait beaucou]! sur un nouveau mode de révérence nouvellement adopté déclara que cela proven.iit de ce (]ue les dames d'Areh-Street se levaient deux fois seulement sur la pointe des pieds avant de saluer, tandis que les damesdeCliesnuL-Street se levaient trois fois. l)ans tout cela, une chose seule me parut certaine : c'est combien il était fâcheux que ces dames se privassent du plaisir de s'admirer mutuellement pour des raisons aussi futiles; car, en vérité, il n'en existait pas d'autres.
Il ne faut pas croire que le seul fait de vivre dans une république sulïisc pour déraciner cette espèce d'amour-propre qui prend la forme de l'orgueil de fiimille. C'est un point d'arrêt dans le passage de l'égoïsme à la bienfaisance; ii est donc naturel et utile en son temps et en son lieu, de même qu'un enfant regarde son père comme l'homme îe ]>lus sage qu'il y ait dans le monde, de même que chacun des membres d'une famille regarde ses parents comme ce (ju'il y a de plus grand, de meilleur et de plus heureux, jusqu'à l éj)oque où il acquiert une connaissance intime d'autres individus : ce sentiment exclusif existe partoutoù il y a des familles. Un homme public et eminent nous dit un jour que, dans im voyage qu'il avait fait dans une partie reculée de son État, un singulier exemple de l'orgueil de famille l'avait beaucoup amusé : deux frères, simples fermiers, s'étaient réclamés de sa parenté, ce qui, en clFet, était vrai; ils se présentèrent à lui en ([iialité de cousins; l'un d'eux amena son lils, hideux petit magot (jui avait des cheveux roux; son père lui passa la main sur les cheveux avec complaisance et déclara que c'était le
loO DE L\ SOCIÉTÉ AMÉkICAIAE.
vivant portrait de son oncle Richard ; la ressemblance était frappante : c'était son oncle Richard trait pour trait; c'étaient les mêmes cheveux; l'oncle Richard resta quelque temps muet, et ce fut à peine si, à la fin, il put articuler quelques mots ; sur quoi le père ajouta, avec un sourire de satisfaction : « Crbiriez-vous que ce petit drôle a six ans, et quil ne peut encore articuler un seul mot. ))
Personne ne blâmera l'orgueil de famille contenu dans de sages limites; en supposant qu'il reste dans son état actuel, il est inoffensif dans le cercle étroit où son action estrenferniée; mais dansune ville soumise au mouvement delà société, ce même orgueil peut se transformer en esprii de caste ou s'exalter de manière à compromettre la pureté de la fraternité républicaine. L'alternative est grave pour l'état de la république et d'une haute importance pour l'individu.
L'étendue et l'influence de l'aristocratie conventionnelle aux États-Unis indiquent l'état de la république, en ce sens qu'elles donnent une mesure de l'esprit anti-républicain qui y existe. Du reste, une pareille aristocratie doit rester trop insignifiante pour devenir jamais dangereuse; elle ne peut choisir ses membres, en restreindre le nombre ou préserver de souillure sa qualité, car il faut qu'elle se perpétue non par transmission héréditaire, mais en se recrutant au dessous d'elle. Les épiciers senrichissent, les artisans deviennent gouverneurs de l'État ; et heureusement qu'il n'y a ni loi, ni raison, ni désir pour qu'il en soit autrement. Ce petit nuage voltigera au dessus de la république comme la vapeur perpétuelle qui plane au dessus du Niagara, produite par la force et la régularité du mouvement d'en bas. Quelques uns pourront s'aflliger que le ciel ne soit jamais complètement serein; mais le petit nuage ne fera peur à })ersunne : l'aristocratie
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con veuf ionnelle de rAmérique n'inondera pas plus la république que la vapeur blanche ne submerpera la cataracte dont elle émane ; l'une de ces craintes serait aussi raisonnable que l'autre.
SECTION IT
PROPRIETES.
Il est une vérité que j'ai trouvée unanimement admise aux États-Lnis : c'est qu'une fortune privée trop considérable est incompatible avec l'esprit du républicanisme. La richesse est un pouvoir; et nul individu ne doit posst'der une somme de pouvoir trop considérable.
Des vérités reconnues ne sonlèvent aucune plainte. Je n'ai jamais rencontré personne qui blàmàt Topinion publique de sa répugnance pour la grande fortune : au contraire , tous ceux avec qui je me suis entretenue sur celte matière m'ont paru être de l'avis de tout le monde. Au milieu de celle convoitise universelle du gain, que combattent inutilement les prédicateiusdans la chaire et les moralistes dans leurs livres, il ne semble pas qu'il y ait aucune intention dallerau delà de ce que l'opinion publique approuve. L'amour des richesses est absorbé par la déférence à l'opinion. C'est plutôt un esprit de concurrence et d'ostentation quun désir d'accumuler. Nous avons déjà dit que dans les six Étals de la Nouvelle- Angleterre, sur une population de plus de deux millions d'habitants, c'est à peine si l'on trouverait quatre ou cinq cents fortunes de 100,000 dollars et au dessus.
Le sentiment populaire s'élève avec tant de force contre la transmission des grandes iortunes et la préférence accordée à un enfant au détriment des
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autres, que nul n'essaie de le faire. Les rares tentalives faites par des personnes à prédilections féodales, pour perpétuer cette vicieuse coutume, ont heureusement échoué. On a bi-aucoup li de l'expédient de l'un de ces testateurs, qui avait stipulé la réversion périodique des produits d'un domaine considérable , oubliant que les produits réversibles étaient vendables comme toute autre chose, et que, sous l'empire d'une démocratie, il n'est pas plus possible de régler les aiïaires privées que les afiaires pubiicfues des générations futures. Le plus grand propriétaire actuel d' Albany, dont tout le monde connaît la richesse héréditaire, se propose de partager sa fortune entre ses enfants, qui sont, je crois, au nombre de treize. Sans doute son exemple détruira la coutume de favoriser un seul enfant pour la conseivation d'iuie grande fortune.
Ce pi'ogrès lent vers le nivellement de la propriété est une amélioration à l'état des choses dans l'Aneien-Monde, où l'accumulation de la ricbessejiar masse, le dénuement qui en résulte pour une portion considérable de la société et les lignes de démarcation qui s'établissent ainsi de classe à classe et d'homme à homme, constituent un système trop absurde et trop barbare pour durer. Le progrès lent des Américains vers l'égalité dans la répartition des richesses est encore plus important en ce qu'il indique par quelle voie la société doit être un jour alTranchie de ce qu'elle a d'absurde et de barbare sous le point de vue de sa proj)riété. Cette voie n'est encore aj^ercue que par un petit nombre; mais le .^rand nombre qui imite autaîit qu'il j)eut les errements du vieux monde, et nourrit avec soin ses prédilections féodales, ne ])0urra pp.s longtemps résister à la conviction que doit nécessairement amener en lui la force des ])rincipes répub!ic;>ins, à savoir que le seul moyen d'assiu'er une lil)erlé sociale parfaile, assise
Ill" PARTIE. CIVILISATION. 183
sur (les principes démocratiques, c'est la communauté des biens.
En Amérique on n'a pas une moins grande horreur que partout ailleurs du des|)Olisnie qui voudrait égaliser arJDilrairoment la propriété. Un pareil despotisme paraîtra toujours un faulùme de l'ima- Piination. Le nro'îiès vers le niveilementque demande maintenant 1 opinion publique est d'accord avec la jusîice; on veut que mil n'empiète sur la génération présente en vue de s'enrichir; que nul ne diminue la portion de ses euiiints puînés pour enrichir l'ainé; que nul n'empiète sur la génération présente en vue d'enrichir une génération à venir. Tout cela est admis et requis; mais, en vertu de la même règle et par suite du même principe, nul n'aura la permission d'enlever à l'homme laborieux: la richesse acquise par son travail pour la donner à l'oisif; d'enlever au fort pour donner au faible ; d'enlever au sage ])Our donner à l'insensé. Une telle atteiiite à la propriété ne peut jamais avoir lieu ni être sérieusement a})préhendée dans une république où tous , sauf les ivr(),<ir;ics et les esclaves , sont nroni'iétaires, et où la déclaration d indépendance levendique pour chacune de ces classes, avec la vie et la liberté, le droit de chercher- le bonheur à sa gui:-e. Il n'y aura pas d'atteinte à la propriété aux Ktats- Unis.
Ce que je crois inévitable, c'est un accord général » surnn princi})e de propriété plus rationnel que celui sous lequel les poj)ulations s'agitent frémissaiites; sous lequel la sa^gesse et la paix de la société sont bien inférieures à ce que les autres circonstances permettent despérer et de prévoir.
Les Anîéricains moralistes sont mécontents. « Notre civilisation actuelle, dit le docteur Ghanning, est caraclérisé;^ et souill'.'e pai' une d('vorante avidité de lichessc; et une cause <pii plaide en faveur du droit
I» Y DF. L\ SnCIl-Tli AMKEICAl.XE.
coiilie la forînne doit éveiller une violente opposilioii , surtout dans les villes où cette divinité est adorée.... » ff La passion dn gain sape de toutes pqrls tout sentiment pur et généienx , et de toutes palets, suscite ties ennemis acharnés contre toute réforme qui menacerait de détourner de son cours le ileuve de la richesse, il me semble, pai'lbis, qu'une grande révolution sociale serait nécessaire pour brisçr notre civilisation mercenaire actuelle, afin que le christianisme, maintenant repoussé par presque tous les gens du monde, pût se mctti-e de nouveau en contact avec 1 am,e, et reconstrnii-e la société d'après ses principes purs et désintéressés (i). » \oiià une prophétie. Les houunes pour qui la vérité et la justice ne sont pas de vains mois sont les prophètes de l'avcnii". Hn'*h ^
Les hommes instruits de l'Amérique ne sont pas moins mécontents que les moralistes : ils se plaignent du caractère superficiel de l'instruction ;^ de la dépression ou de la non-existence de la littérature. Quelques uns espèrent cjue les choses iront mieux, plus tard, quand la nation aura vieilli. Le plus grand nombre pense que le mal provient de ce que les hommes ont à s'occuper des travaux de leur profession; euiln il en est qui croient que l'Amérique aurait une littérature si elle avait une aristocratie héréditaire, seul moyen, prétend-on, de laisser aux individus le loisir et la liberté desprit nécessaires aux travaux littéraires. On a démontré* que c'était une erreiu'. La nature et l'économie sociale ne s'accordent pas au point de conférer habi- Inellenicnt le génie à ceux qui ont la richesse héi-cklitaire. La capacité s'est manifestée parmi les hommes occiqîéset pauvres beaucoup plus fréquciument que parmi les riches qui ont du loisir, de manièjv à défi) r.cllro ùe CiiairiMiigà Diini'v. iS:]-;.
Iir PARTIR. CIVILISATION. 185
concerter la jyrésomption Inimaine qui voudrait prescrire par quelles bouches les oracles du ciel doivent parler. 11 suHlt de jeler un coup d'œil sur la foule des {]éiiies, des philosophes, des savants et même sur la classe bien inférieure des hommes instruits, pour voir combien peu de bienfaiteurs du genre humain sont sortis des classiques nmf^jYiges, des studieux loisirs ^ des retraites savantes , etc. ; et combien est plus grand le nombre de ceux qui ont exhalé leurs axiomes, leurs chants, leurs prophétiesy leurs hvmnes du sein môme de la foule laborieuse! Quoi de plus proverbial (jue la pauvreté des poètes, le besoin de philosophie qu'ont eu les philosophes; les embarras p.écuniaires des inventeurs, le dénuement des savants? L'histoire de la société démontre qu'il ne faut pas plus chercher les plus hautes infelli.'rences dans le loisir opulent que la plus haute piété dans les cloîtres. Le vent divin du génie souffle où il lui plait. On pourra tenir des sacs ouverts pendant des siècles, sans le recueillir, pendant qu'il rafraiciiira le front de quelque soldat mutilé, courbé à Alger sous le poids de ses chaînes, ou quelque pavsan obscur conduisant sa charrue.
C'est évidemment se tromper que de croire que la propriéuî héi'éditaire, Toccasion , le loisir et autres conditions semblables créeront une littérature ou feront naître des savants : c'est une erreui' aussi grande que celle de ce journaliste américain qui prédisait à sa yjalrie des sculpleuis immortels, parce qu'il étaitarrivé à New-Yoï'k wno statue de Canova, en même lemps qu'on avait découvert des carrières de marbre. Il est vrai que la .statue est dans la carrière, mais elle gît ensevelie bien plus abstruse encore dans les impénétrables profondeurs de quelque inlelligence hurnaiiK,' : mettre en contact cetle intelligence et la carrière, voilà lo problème que la sagesse
humaine ne peut résoudre dans une succession de loisirs héréditaires et les retraites savantes. C'est là de ces comhinaisons que le Créateur n'a pas confiées aux mains de la créature.
Toutefois il est juste de reconnaître que si l'occasion et le loisir ne sont pas tout, que si même ces coaiditioiis ne sont rien en Tahscncc d'un travail utile, réunies elles sont quelque chose. Il y a bientôt un demi-siècle (i) qu'on a essayé, pour ki première fois, de préconiser le loisir comme le piivilé/^e de tout être humain. Cette prétention peut s'accommoder avec d'autres intérêts que ceux de la philosophie, de la littérature et de la science. Un peu de loisir est nécessaire à la santé de l'ame de tous les hommes. Sans loisir ne peuvent fleurir la production intellectuelle , la paix de Tame. On peut se le procurer sans le système actuel, ou il est l'apanage exclusif de quelques uns. Avec la communauté des biens il serait assuré à tous, car alors la somme nécessaire de tiavail serait bien inférieure à celle du temps disponible. Ainsi on pourrait voir quelle serait l'iniluencedu loisir sur la littérature.
Les hommes apjjartenant aux ])rofessions libérales sont aussi compris au nombre des mécontents; les premiers d'entre eux se plaifjuent que ces ])rofe3sions soient iîiférieures à ce qu'elles sont en Europe; la laison qu'ils en donnent est qu'on exige une instruction moins grande, et que tous C(nix qui veul(;nt faire leur chemin dans l'Eglise, la science ou le barreau, doivent se faire hommes de parti. Les travaux des professions libérales ne sont pas sudisamment rétribués aux Etats-Uiiis, comparativement à ces mêmes professions à l'étranger et aux autres travaux en Amérique. Pour se maintenir sur un pied respectable, un travail pénible est nécessaire, excepté
(i ) L'/m'esli/^ittein' ilc Gochvin.
Uf PARTIE. CIVILISATION. 487
à coux qui ont gravi les hauteurs de leur profession, et il leur a fallu commencer par là. Un de ces derniers en qui, certes, on ne pourrait supporter le droit de se plaindre me disait un jour qu'il s'était trompé dans le plan de vie qu'il s'était tracé, et que, s'il avait à recommencer sa carrière, il ariangerait sa vie d'une manière bien différente. Il avait raisonnablement choisi sa profession et avait été satisfait des résultats qu'il avait obtenus; mais son existence avait été un long tissu de fatigues et de soucis pour acquérir une fortune dont la moitié auraitpu lui suflire. « Si je pouvais rajeunir de vingt ans, me disait-il, je rechercherais avec moins d'ardeur les richesses et les honneurs, mais je ferais une part plus grande au loisir et aux récréations. » Quoique cet homme ne fasse cas de l'argent que pour le donner, que la générosité soit le trait distinctif de son caractère, il échangerait volontiers les moyens de satisfaire ses pro])ensions libérales contre une somme plus grande de plaisirs et de repos intellectuel. Le système actuel de concurrence mercenaire ne lui convient pas.
Je connais un homme appartenant à une profession libérale qui a trouvé ce repos intellectuel en se iTtiiant du système de concurrence et en se dévouant à une cause pour laquelle, lorsqu'il y est entré, il n'y avait que bien peu de concurrence. 11 avait, depuis quehpie temps, acquis une aisance suilisantc pour lui et sa famille. Un ami, étant venu le visiter dans son domaine, lui demanda quels étaient les placements les plus favorables dans le ])ays. (( Je suis de toutes les personnes, répondit-il, la moins propre à vous doiuier les reiiseignements que vous me demandez : je ne connais ici aucun moyen de placement. Nous sommes satisfaits de ce que nous avons, et ])eut-êli'e serions-nous moins heureux si nous étion^. plus riches : je ne m'occupe donc
188 DE LA SOClLTr AMKRICVIXE.
point à me tenir au courant des placements avantageux. » Il a très uti lenient employé son temps et son énergie au service de la cause de l'abolition. Il s'est montré j>eut-être, aux États-Unis, le plus eminent défenseur de la liberté de la parole et de la presse. Il enseigne, non seulement à ses enfants, mais au pays tout entier, comment on s'occupe do vivre, au lieu de ne s'occuper que des moyens de vivre.
Le commerce est mécontent : si l'argent, si le succès, indépendamment du but, pouvaient donner le bonheur, cpii serait plus heureux que les négociants d'Amérique? Comparés aux négociants en général, ils sont heureux ; mais comparés à ce que les hommes devraient être, ils sont enchaînés, dévorés de soucis, accablésdefatiguescommele dernier esclave. J'ai eu plus d'une fois l'occasion de juger de la condition intellectuelle de cette classe; et toute supérieure qu'elle soit à plusieurs classes nombreuses de l'Ancieu-Monde, sa vie est encore pleine de tracas et d'inquiétudes. A New-York, quelques amis, voulant meprouver combien les dames américaines menaient une existence digne d'envie, me disaient comment les riches négociants louent de jolies maisons dans la partie supérieure de la ville et les meublent magniliquement; comment ces messieurs se lèvent de grand matin, prennent leur déjeuner à la hàle, courent à leur comptoir à deux ou trois milles delà, passent les longs jours de l'été à s'agiter au milieu de la chalevu', de la poussière, du bruitet du trafic de Pearl- Street, etreviennent, lesoir, épuisés, ne pouvant qu'à peiric manger et parler; ])en(lantque leurs femmes, pour lesquelles ils se sont donné tout ce mouvement à la poursuite des richesses, ont passé toute la journée à arroser leurs fieurs, à lire un roman anglais, à visiter Icms connaissances, et à s'amuser chez la marchande de modes, donnant peut-être loo dollars poTU' le chapeau le plus récenunent arrivé
Ill'' l'Ain IE. ClVILISATIOiN. 189
(le Paris. Ce tableau fit sur moi une impression différente de celle sur laquelle on comj3tait. Il me parut que, si les dames préfèrent la société de leurs maris à celle des visiteurs du niatin et des marchandes de modes, cllcssont toutaussi à plaindre que leursmaris, et que celte manière d'user la vie ne peut être regardée comme nécessaire ou honorable. Si elles préfèrent porter des chapeaux au prix d'un dollar et avoir quelques jouissances dans la vie domestique, leur destinée est déplorable ; si elles préfèrent des chapeaux de loo dollars aux jouissances de la vie domestique, leur sort est bien plus déplorable encore. Dans tous les cas, leur existence et celle de leurs maris ne saui*aient manquer d'être inquiètes et malheureuses.
A New- York, j'assistai à un bal dont la magnificence égalait tout ce que j'avais vu de plus beau jusqu'alors. Quelques jours après, la dame qui avait donné le bal me demanda si je ne désapprouvais pas l'étalage et le luxe de leurs sociétés; je répondis que je désapprouvais tout ce qui n'était qu'étalage, mais que j'aimais le luxe et l'approuvais fort, tant que les plaisirs de quelques luis n'empiétaient pas siu' les droits des autres.
« Mais, » dit-elle, « il faut que nos maris paient tout cela, ils travaillent comme des forçats.
— Je suppose qu'ils le veuillent bien. Peut-être ferais-je un choix différent; mais s'ils préfèrent beaucoup de travail et Ijcaucoup d'argent pkitôt que de consacrer à leur famille un travail modéré et moins productif, je ne vois pas pourquoi je les blâmerais.
— Oh! mais nous dépensons tous au delà de nos revenus.
— Dans CO cas, vos plaisirs empiètent sur les droits des autres, et je n'ai plus rien à dire. »
S'il en est ainsi, comment cette classe ne seraitelle pas in(juiète et mécontente.
Les clas.ics ouvrière et agricole sont-elles satisfai-
lOb DK L\ SOCIÉTÉ A3lÉRICAlMi:.
tes? non, elles non plus, bien qu'elles soient, exléi*îeurcmcnt, mieux ])artagées qu'aucune autre classe que la société. Elles aussi comprennent que la vie a été donnée dans un tout autre but que celui de pourvoir aux moyens extérieurs de vivre. Elles doivent savoir que si, à force de persévérance, elles peuvent obtenir une certaine portion de temps pour des occupations qui n'ont pas le .n;ain pour objet, il n'en est pas moins vrai qu'il doit y avoir quelque chose de vicieux dans le système qui force les hommes à consacrer la presque totalité des heures de leur journée à se procurer ce qui, avec une combinaison différente du travail, pourrait s'obtenir en trois fois moins de temps; que leur pensée se soit ou ne se soit pas expressément portée vers ce sujet, presque tous les membres de la société savent que le soin de pourvoir à leurs besoins extérieurs absorbe la presque totalité de leur attention; et ils consentiraient volontiers à consacrer une courte portion de chaque jou.r à travailler pour la communauté, à condition dêtrc affranchis de toulc inquiétude à venir sur leurs besoins physiques. Ceux qui connaissent le mieux tout ce que le travail a de salutaire, ceux qui savent que la vie intérieure est nourrie par l'activité de la vie extérieure, comprennent néanmoins de quelle importance il est j)our leurs progrés que cette activité varie dans ses objets et soit séparée, autant que possible, de toute idée de nécessité ])hysique et de possession égoïste. Dans l'état actuel des choses, on a raison de dire au pauvre que son premier devoir est de pourvoir à ses jjesoins. Cette recommandation est juste aujoiu'dluii, parce que, s'il eu élait autrement, il lui fiuidrait empiéter sur les droits d'autrui; mais ce serait une triste leçon, comparée à celle qui sera enseignée à Fépoque où Tamélioiation de tous par chacun sera l'idée prédominante de la civilisation. Quand
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on réfléchit que ral)olitiou du système de concurrence et de. i^ain laisserait disponible une somme considéral)le de temps, de pensées et d'énergie aujourd'hui dépensée à user le corps, à stimuler et gasj)iller partiellement l'inlelligence, nul être pensantne peut être satisfait du système actuel.
Kn Angleterre, le mécontentement général doit subsister longtemps avant qu il puisse être rien fait d'ellicace pour y remédier. Les Anglais sont enchainés par des institutions qui ont jeté les droits de la propriété individuelle dans un dédale inextri-" cable. Quoique les esprits clairvoyants apci-çoivent que la propriété est le grand moteur du crime et de la misère, qu'elle est un ojjstacle aux lumières, corrompt la paix, éteint la foi et la charité; quoiqu'ils aperçoivent que les institutions destinées à régler les allaires extérieures suivent toutes le mémo cours étant d'abord nécessaires, puis utiles, puis inutiles, pernicieuses et nnalement insupportables; que la propriété suit les mêmes gradations que l'esclavage, autrefois nécessaire, maintenant intolérable; que la monarchie, autrefois nécessaire , est maintenant inutile, sinon ])ernicicuse; quoi([ue tout cela soit évident pour beaucoup d'esprits clairvoyants en Angleterre, tout ce qu'ils peuvent faire, c'est d'attendre que le reste de la société le voie également. Ils se lésignent à attendre, car il n'y a de changements désirables que ceux qui procèdent de lintelligencc mûrie et de la volonté éclairée de la société. Il en est ainsi pour l'Angleterre; en Amérique, sa marche sera plus rapide. Là les princi|)es démocratiques de l'organisation sociale, ayant déjà produit une égalisation de la propriété telle que jamais on ne Tavait vue, sont favorables à des changements qui sont, en effet, nécessaires à la mise en -])rati(juc pleine et entière des principes adoptés. Quand le peuple se fatiguera de son asservissement
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universel aux anxiétés matérielles , quand il aura suffisamment médité et discuté ce fait, que les quatrevingt-dix-neuf centièmes des délits naissent directement de la projjriétéj que le plus grand nombre des fautes humaines sont relatives à la possession égoïste; que les maladies les plus dangereuses sont causées par l'excès ou rinsuflisance du travail, et par l'anxiété de l'esprit, il sera préparé à se demander s'il n'existe aucun moyen d'éloigner cet effroyable cauchemar, et si les dilhcultés de son éloignement peuvent être comparables aux maux qu'il inflige. En Angleterre, le peuple a non seulement à rectifier les principes erronés d'une politique barbare, mais à triompher de l'accumulation d'abus qu'ils ont fait naître, œuvre qui peut demander des siècles. En Amérique, la volonté une fois mûrie, le peuple n'aura guère qu'à revenir sur ses pas dans la route que son imitation de l'Ancien-Monde lui a fait perdre. Chez lui, l'accumulation des abus est trop ])eu de chose pour opposer un sérieux obstacle à la volonté de tout un peuple.
On objecte qu'en Amérique la majorité de la société aurait horreur d'un grand changement comme celui dont je parle; on ajoute que, bien que soumis à la servitude des anxiétés matérielles, le peuple n'en sent pas le poids, ou en a pris son parti, fort bien : tant qu'il en sera ainsi, les Américains n'auront aucun changement à redouter, car tous ces changements doivent être l'ouvrage de leur volonté. Ils n'ont à craindre l'envahissement d'aucun pouvoir sur la terre. On permettra cependant à leurs amis d'entrevoir à l'avance la condition meilleure qui les attend. Quand nous regardons la chrysalide, nous aimons à nous reporter, par la j)enséc, vers le jour où elleseraun brillant papillon. Si nous pouvions en parler à la chrysalide, il est probable ([u'elle s'effiaierait à cette idée et représenterait rextrême dan-
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pvr qu'il y aurait pour elle à se trouver en l'air à une grande hauteur. jNolre intention n'est ])oint. de forcer onde bâter l'événement ; en attendant, la chrysalide finit par devenir papillon sans aucune objection de sa part.
La principale crainte avouée ou secrète de ceux cpii ne veulent même pas entendre parler de raljolition do la propriété individuelle, c'est d'être obligés de renoncer à leurs occupations et à leurs goûts. Mais nulle privation semblable ne peut avoir lieu que lorsqu'ils seront arrivés à avoir d'autres roùts que celui de l'argent, et à poursuivre leurs occupations favorites dans d'antres vues que celle du p-ain. « ()b! que deviendrai-je sans mes feuilles de mûrier? » pourrait s'écrier la chrysalide; « comment ferai-je pour passer mon temps, si je ne puis plus ramper le long des tiges? » A l'époque où elle cesse de ramper, elle se trouve une paire d'ailes qu'elle déploie et qui lui rendent désormais méprisable l'action de ramper; et puis, elle se sent venir le goût du nectar, préierable aux feuilles de mûrier, f[uelle que soit leur saveur. Les hommes peuvent bannir toute iiiqniéludesurla .satisfaciion de leurs goûts dans lorganisation nouvelle, car ce sera le changement des goûts qui amènera celui des circonstances, l'incompatibilité entre les uns et les autres diminuant à chaque transition.
Quant aux détails du futur systèfne d'économie, il sera temps d'y songer quand l'idée, dont la flamme brûle silencieuse dans un ])('tit nombre d'intelligences, aura été communiquée, 5c sera propagée et aiira produit une hnniùre sullisante ];our qu'on puisse travailler à sa clarté. Quand le peuple se montre intelligent, quand il adoj)te un grand principe, il se trouve toujours des mains (orles et habiles pour le lui préparer.
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SECTION III
RELATIO.N'S SOCfALES.
Les maiiiùres des Amcricains (en Amûfique) sont les meilleures que j'aie jamais vues. C'est au loyer donieslique ([u'elles ressoitent aveclepUis d'avaiUage ])Oui' les dames, et, poui* ies messieurs, c'est en voya- {jeaiit; si j en excepte la santé, qui n'est pas aussi l)onne qu'on le désirerait, je ne connais point de jjaradis comparable à l'intérieur de quelques unes des maisons où j'ai eu l'honneur et le bonheur de passer une ])artie des deux années de mon absence. L'hospitalité du pays est célèbre, mais je veux parler ici de quelque chose de plus que ce qui frappe habituellement les regards de létianger, de cette vie de famille que les voyageurs ont rarement le loisir ou roccasioii d'observer. Si l'on me demande quel est le Cîiarmc particulier auquel je îins allusion, j'hésite à répoiidrc lant ils sont nombreux; mais je ci'ois que c'est moins l'abondance extérieure, ou la liberté réci})ro(iue, ou la simplicité de manières, ou l'enjouement constant qui caractérise la. population, que sa douceur de caracière qui se reÛète comme la lumière du sohii sur le pays entier. Ou a dit que c'était la meilleure nature de peuj)lc (pii lût au monde, et je crois que cela est vrai. L'elïet de l'exemple généial est ici fort remarquable; j'ai renconîré, comme de raison, des tenqiéramcnts irritables, des caractères emportés cl irascibles, des gens disposés au despotisme et d'autres à la cojiiradiction ; mais c'était une chose charmante que de voir comme ces individus étaient tenus en respect, étaient dominés par l'exemple général de l)ienveillance et d obligeance, de manière à ne pas assombrir l'atmosphère domestique par leur mauvaise humeur. Je me suis souvent demandé l'eUet que
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devait' lit produire, sur les Américains, ceux de nos ouvrages où sont peints des caractères étranges et maladifs; ces ouvjages ne les représentent pas, à beaucoup près, avec l'énergie et la vérité cpi'oii pourrait utilement leur donner; mais, tels (ju'ils sont, j'ai cherché souvent l'efiet qu'ils devaient faire sur les Américains; ils peuvent en avoir une faible idée dans la diversité d'humeurs qui existe parmi eux comme partout ailleurs, ainsi que dans Thumeur capricieuse des enfants; mais ces diffornnlés de caractère dans les grandes ])ersoiines doivent leur paraître de monstrueuses caricalui'es.
Nécessai remuent, quelque influence générale doit adoucir ou restreindre le caractère de toute une nation de cette même race saxonne qui n'est pas partout aussi aimable. J'imagine que la pratique de l'indulgeiice, essentielle dans v.ne république, est la cause de cette particularité agréable. Dans una république, nul, en théorie, ne doit dominer son voisin; dans l'intérêt même de ses droits, il ne peut longtemps la mettre en pratique. Si rindépeadance morale de quelques uns, d'un grand nombre même, succombe sous cette pression égale et universelle, il en résulte, comme compensation, que les accès de tyrannie domestique sont par cela même restreints, et que le resp; et pour les di'oits réciproques, que les citoyens sont obligés de manifester extérieurement, ils robserventégalement, dans l'intimité du foyer, à l'égaid des êtres faibles et inodeireifs qui les entourent.
On aura peut-être (pielque peine à concilier ce caractère universel de douceur avec la nudtiplicité des duels aux États-Unis, avec cette susceptibilité meurtrière qui ne se borne pas seulement aux habitants encore à moitié barbares du territoire. Quand on sait (p.i'à la JNouvelle-Orléans il y a eu, en iS3/|, plus de duels que de jours dans 1 année,
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qu'en (I'c autres quinze ont eu lieu un dimanche matin ; qu'en i835, dans cette ville, il s'est livré cent deux duels du 1 " janvier à la fin d'avril, sans parler des coups de fusil et de pistolet échanr^és dans une querelle ; quand on se l'appelle le duel entre Clay et ilaudolph, la mort d'iîamilton dans un duel, et un grand nombre de faits du mêuie genre, on s'étonnera qu'une nation chez laquelle de telles choses arrivent soit renommée pour la bienveillance de sou caractère. Mais la jNouvelîe-Orléans est une localité à part : l'esprit de caste et la crainte du bîàme régnent en maîtres dans ce séjour de licence effrénée; les duels y ont lieu presque tous entre jeunes gens, et pour des causes frivoles. Sur ces cent deuxduelsque nous avons mentionnés, tous, à l'exception d'un seul, ont été de cette nature, et même sur les lieux la fréquence des duels excite un sentiment de dégoût et de honte. Une cour d'honneur fut instituée pour restieindre cette fatale manie; mais , malheureusement, elle n'obtint aucun résiil-;; tat edicace; son influence dégénéra au point qu'elle se borna bientôt à déterminer les armes des combattants, en sorte qu'elle finit par sanctionner le duel au lieu de le réprimer. Les duels les plus fréquents et dont l'issue est le plus fatale sont les duels à l'épée des créoles français.
Les cas extrêmes qui manifestent avec le plus d'évidence la folie et ta perversité de cette pratique, la i^raintc lâche et vile sur laquelle elle se fonde, commencent à produire leur effet. Les jeunes gens qui vont dans l'ouest établir des sociétés nouvelles prennent quelquefois Iciu^ respons.ibilité à cœur et sont l'ésolus à profiter de l'occasion favorable qui s'offre à eux pour substituer le vrai au faux courage, le couraj'-e moial au c>>iu-agc physique. La malheureuse et déplorable altaire survenue à Philadelphie, où Ton vit un jeune homme doux et inoifensif, fils