‹ Voyage aux États-UnisChapitre 11 sur 26 · III^ PARTIE. CIVILIS VTIOX. 1 OT · texte numérisé non relu

III^ PARTIE. CIVILIS VTIOX. 1 OT

unique d'une veiive, force à se battre malgré ses énei'giques remontrances, obligé de subir le feu de son adversaire, et percé d'une balle an cœur, ne sera pas oubliée de longtemps et ne saurait manquer de produire son eliet. L'un des individus les plus compromis dans cette alraire fut rayé des contrôles de la marine américaine (il y a été rétabli depuis), et aucun de ceux qui avaient pris une part plus ou moins directe à cette affaire n'a conservé , aux yeux de l'opinion publique, la considération dont il avait jovri auparavant. La m.ort d'Iîamilton a également ouvert les yeux sur les conséquences du duel : dans le temps, l'opinion géné^'ale était qu'il n'avait pu éviter de se battre; cette assertion a été démentie depuis; sa correspondance avec son meurtrier, antérieurement au duel, est remarquable. On m'avait dit, en arrivant dans le pays, qu'Hamilton était le plus i^rand lioinnie des Etats-Unis; j'étais curieuse de savoir ce qu'un homme plus grand que Washington pouvait dire pour s'excuser d'exposer sa vie d'une manière aussi condamnable; je lus avec douleur sa correspondance avec le colonel Burr : la crainte y respire à chaque ligne, une crainte compliquée, honteuse; il est évident qu'il tremblait entre deux craintes : celle de perdre la vie et celle de ne pouvoir défendre son honneur contre les attaques d'un misérable; entre ces deux ci-aintes, il succomba. Je ])arlais de cette correspondance à un duelliste : (f Oh î jj dit-ii, u Hamilton s'est battu en vrai capucin. » Ainsi , le plus grand, homme n'a pas même pu obtenir cette exécrable approbation à laquelle il avait sacrifié une vie qui pouvait être utile à son pays. Cela est juste : quand le mépris servira d'asservissem.ent salutaire à un faux point d'honneur, cette vanité cruelle disparaîtra devant la raison et la dignité de l'homme mieux comprise.

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Certains cas extrêmes qui surviennent sur les confins encore à demi bai'Dares du pays viennent parfois corroborer des leçons comme celles que j'ai citées. Un passnger, à bord du Henri- Clay sur lequel je remontais le îMississipi, offrait dans sa personne un exemple com.plet des résultats qu'entraîne une fausse idée de l'honneur; il appartenait a une des premières fiimilles du Kentucky, avait fait un mariage avantageux et s'était éta!)li à Natchez sur le ÎMississipi. Sa femme fut calomniée par un habitant de Natchez; ayant refusé de se rétracter, le calom.niateur fut tué d'une balle par le mari , qui s'enfuit au Texas. Sa femme rassembla les débris de leur fortune , suivit son mari , fit naufrage auprès de la Nouvelle-Orléans et perdit tout. Des personnes charitables vinrent à son aide , lui donnèrent les moyens de se rendre a sa destination, oii bientôt elle mourut du choléra. Son mari alla dans le Missouri et s'établit dans une partie éloignée du territoire , où il se livra à la profession du barreau , mnis toujours tourmcriîé de Vidée que les parents de l'homme qu'il avait tué étaient à sa recherche. Un jour, il rencontra un homme le visage caché dans son manteau, qui l'attaqua, le perça de deux balles dans les côtes et lui porta un coup de poignard. La victime retint l'arme meurtiére et empêcha que la blessure ne fût mortelle; en cet état, on vint à son secours et son ennemi pritla fuite. Le l3lessé se rétablit lentement; mais l'état de son bras droit robligea à ajorirner ses projets de ven-

p-eance. Il découvrit que son ennemi avait fui au tj » , ^

Texas; il ly suivit et le rencontra un sou*, a cheval, armé d'un fusil à deu.x coups. Ils se reconnurent à i'instan! ; le fuf.il à deux coups fut mis en joue; mais, avant qu'il fit feu, son ])ropriétaire, désarçonné, tomba mort comme le frère qu'il avait voulu venger. Le meurtrier avait pris la fuite, et

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remontait de nouveaii le fîeiiYc quand je le vis, ne doutant pas qu'il ne fût encore poursuivi par quelques parents des deux frères qu'il avait immolés. Qiie}([ues uns des messieurs qui étaient à bord ])ensaient que, s'il se constituait prisonnier à Natchez, il en serait quitte pour une punition léj^ère, ou que même il jouirait d'une entière impunité, et pourrait rentrer dans la société civilisée; mais il craignait la potence et se proposait d'aller rejoindre, s'il le pouvait, quelque compagnie de fourreurs dans le nord-ouest; e(, dans le cas où il n'y rénssii'ait pas, de se faire le chef d'ur.e tvihu dlndiens nomades.

Cette histoire peut être utile à ceux, s'il en est, sur qui la catas(roj)hc d'ïlamilton ne produirait pas une impression sulllsante. Les deux cas inégaux en gravité ne manquent toutefois pas d'analogie.

Tous ces évènemeiUs tragiques sont évidemment le résultat d'mie fausse idee de Fhonneur et non d'un vice de caractère; c'est ce que prouve l'amaljilité des Américains en tontes les occasions , où le point d honneur n'est pas mis en jeu. Dans les échecs et les mécomptes, les délais, les difïicuités et autres sujets d'huiiieur, ils ont un grand empire sur enxmèmes. Dans toutes les occasions dont j'ai été témoin, depuis l'incendie de Ne\v-York et les désappointements législatiis, jusqu'aux emhoinhenu'iils sui" la grande route, ils m'ont paru doués iVivAc admirable impassibilité. Cela allait même quelquefois si loin, que j'avais peine à me rexpiicjuer.

Kn voyageant en A'irginie, un jouj- où étant pressés nous désirions ne pas perdre une nùnufe, notre voiture s'arrêta devant une maison isolée où nous devions déjeuner. Nous dimes à la maîtresse de la maison que nous mourions de faim, et nous la ])riàmes de vouloir bien nous donner ce qu'elle avait de p.rêt. Cette femme était le type de la lenteur : elle nous fit attendre si longtemps, que déjà nous

200 DR LA. SOCIKTj': AMHRÎC.AINR.

délibérions si nous ne partirions pas sans manger. Enfui la table fut servie, et nous finies déjeûner le conducteur avec nous, pour économiser le temps. Je n'ai jamais rien vu de })ius plaisant que ce déjeuner. L'hôtesse se tenait debout avec la fjiavilé de Rhadamante, ai;itant un bouquet de ])iumes de paon pour écai ter les mouches. Nous tenions notre sérieux le mieux que nous ])Ouvions dans la crainte d'un rire inextinguible dont il ne nous aurait pas été possible de nous remettre. Tout sur la table était aigre; on eût dit que c'était un fait exprès. Quelle que fût la lutîe établie entre notre appétit et notre dégoût, celui-ci l'emporta. Quant à l'affamé conducteur, il goûta tonr à tour le pain, le café, le beurre, les œufs, le jami)on, le beefsteak, quoique rien ne fût mangeable. Nous ne louchâmes à rien; le prix était aussi exorbitant que les délais ; néanmoins notre paveur ne fit aucune ob.servation sur la manière dont nous avions été traités. Quand nous nous fûmes remis en roule, je lui demandai pourquoi il s'était n^ontré si indulgent et piesque satisfait.

« C'est une route nouvellement ouverte, » répondit-ii ; ;) les gens ne savent pas encoi'e comment vit le monde; peut-être n'ont-ils pas l'idée d'une nourriture meilleure que celle qu'ils nous ont présentée.

— Mais ne pensez-vous pas que ce serait un service à leur rendre que de leur faire des observations !

;— Ils ont fait ce quils ont pu et j'aurais été fâché de \^ur causer la moindi'c peine.

— Ainsi, vous aimez mieux qu'ils contiiuient à manger de mauvais aliments et à en faire manger aux autres, que de les afiliger eu leur apprenant à mieux faire. Pensez-vous que tous les voyageurs qui passeront par ici auront autant dégards que vous pour la susce]:)îil)i!ilé de Diôtesse.^

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— Oui, je le crois. Voiis voyez que le conducfeur n'a pas fait la moindre o])servatioii. « •■ i j

ToiUefois, quelque temps après, ayant été plus maltraités encore à Woodstock, où nous passâmes la nuit, notre payeur fit ses remontrances, avec beaucoup de douceur il est vrai, et ses observalions furent pyrfaitement reçues par le maitrc de la maison.

A celle indulgence s'allie l'obligeance la plus généreuse et la plus cordiale. Lorsqu'un cultivateur est incendié, ses voisins se réuuissenî et s'arrangent pour l'établir dans une maison meilleure que celle qu'il a peidue; ils remplissent ses granges avec leurs propres récoltes. Ce dont ils font le plus de cas c'est le temps, et cependant il n'y a rien qu ils prodiguent avec pJ.us d'enq)ressement pour le service d'aulrui. Leur générosité pécuniaire est connue; en considérant la richesse qui régne dans le pays, nous ne nous y arrêterons pas spécialement. La dépense de temps, de pensées et de soins est une bien meilleure preuve d'ini caractère obligeant. Les manifestations de cette disposition sont si incessantes et si multipliées, qu'on cViercherait vainement à en donner une idée. S'il était possible de faire ressortir cette grande vertu des États-Unis comme il l'est de mettre en relief les défauts des habitants, on conciliv°rait aux Américains plus de cœurs qu'on ne leur en a aliéné an sujet de leurs propres fautes on par les mauvais oliices des étrangers.

Selon moi, les Américains ne savent pas assez

o-énéralement combien ils se font de tort dans l'es- '■' . ....

prit des étrangers par une mauvaise habitude qui

prend sa soui'ce dans cette même disposition afleclueuse. C'est, })armi leurs mauvaises habitudes, celle ciui domine les autî'es ; mais , pour la guérir, il sufiirait delà leur faire connaître; je regrette vivement que la censure dirip;ée contre le (abac et ses

202 DE LA SOCM'Ti: AMKRICAIiNE.

cfl'els n'ait pas eu pour objet le défaut lout autrement sérieux de la flatterie. Il est facile de voir que l'habitude de la flatterie est un résultat prescpie inévitable de la combinaison d'une fausse idée de riionneur avec la bonté du caractère. Elle est si universellement répandue, qu'on a droit de l'appeler un résultat nécessaire. On la rencontre partout. Un homme qui avait été écolier dépravé, mauvais père, mauvais époux, ])ropriétaire d'esclaves plein de cruauté, dont la ré[)Utation de brutalité était aussi étendue que le territoire lui-même, fut loué dans les journaux après sa mort. Tout livre nouveau est élevé aux nues, tout orateur flatte le peuple; le peuple, à son tour, flatte les orateurs. Les piètres louent leurs ouailles, et les ouailles sont dans l'admiration devant rexcellence de leurs prêtres. Les maîtres d'école admirent leurs écoliers, et les écoliers exaltent leiu^s maîtres. Quant aux convives, surtout si ce sont des étrangers, l'hospitalité devrait pourvoir à ce qu'il y eût danscliatjue pièce un coin bien sombre où ils pussent se réfugier quand on fait leur panégyrique en face. Môme dans les familles où, assurém.ent, la flatterie ne saurait rehausser l'aliection, il y a, dans l'élévation des mérites respectifs, une absence de cette moclestie, de cette simplicité, de cette vertueuse sincérité qu'inspire une affection fidèle portée à son [)lus haut degré.

Sans parler de ce c[u'il y a de j)uéril et de vulgaire dans cette habitude, je pe:;seque si les Améric:iins savaient tout ce c[u'elle prouve d'égoïsnie , combien elle démontre le manque de bienveillance, ils exerceraient sur leur laugue le ir.ème erniiii'e que sur leur caractère et épargneraient à leurs inteilocuteurs des louanges pénililes. Pour justifier ce défaut, on me disait que cette admiration était réelle, ces éloges sincères. C'est possible : mais pourquoi les exprinicrait-on plutôt que toute autre

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pensée vraie dont l'expression ferait de la peine? Qu'on se livre tant qu'on voudra à son admiralion ; mais pourquoi détruire toute sympathie avec la peisonnc admirée, en parlant sur un sujet à propos duquel la sympathie doit cesser? N'est-il pas évident que, si l'éioge n'est pas pénible à la personne louée, il doit lui être funeste? Si elle est modeste, c'est une torture; dans le cas contraire, c'est du jjoison. Dans une Iroisième hy])othèse, il est possible que Télojjje soit indifférent; mais, quand on est indifférent pour l'éloge, on n'est pas loin de mépriser celui qui le donne. Quand la pudeur de l'amitié est violée, que la modestie d'une appréciation mutuelle est nulle, c'en est fait également de la sainteté de l'amitié, et il est à craindre qu'une passion égoïste et personnelle étouffe l'aflcction innocente et désintéressée. C'est assez; seulement je demande, à toute personne de bonne foi , si l'amitié dont il fait le plus de cas n'est pas celle qui est le moins défigurée par la louange, celle dans laquelle lui et son ami sont amenés lé plus rarement à peilser à l'opinion qu'ils ont l'un de l'autre. Je demande aux amis di\\n homme comme le docteur Channing, par exemple, si i'affecîion vive qu'ils hii portent n'est pas accompagnée de la délicieuse certitude que, tout en sympathisant avec toute émotion pure et vraie, il s'abstiendra d'en troubler le cours en y introduisant des allusions de personnalité. La louange peut aplanir pour quelques esprits vulgair(>s les (lifiicultés de relations nouvelles et superficielles ; on me le dit du moins; mais la communion intime et l'amitié permanente exigent v.nc pureté et un calme avec lesquels l'échange d'admiration est absol umen t incom patihle .

Tout ce qu'il me reste à dire relativement à l'esprit des relations sociales, c'est que la franchise qui préside aux communications de la vie privée dans

l'intimité du foj'er n'est pas moins indispensalile que la circonspection et la réserve partout ailleurs. Rien de plus délicieux que la familiarité et la confiance avec lesquelles j'ai été toujours traitée, et que j'ai vii témoigner aux antres à très peu d'exceptions près. Partout où j'ai été, tout était librement discuté; religion, philosophie , littérature et même le caractère public et particulier, national et individuel. La langue étant celle de ma patrie, il m'arrivait fréquemment d'ouhîier que je voyageais jusqu'au moment oii entrait un visiteur qui, me demandant comment je trouvais l'Amérique, me rappelait à Tinstant ma qjialité d'étrangère. Maintenant encore, de retour dans mon pays, sachant que l'Amérique est à mille lieues de moi, j'éprouve (pielcjue difficulté a considérer m.es amis personnels comme éléments de la société dont la condition est Tohjet de mes méditations. Ils sont trop véritablement pour moi des frères et des sœurs pour être à mes veux des sujets d'analyse, et je sens, à chaque instant, le besoin de les avoir auprès de moi pour controverser mes jugements ou les corroborer. Eux et moi nous savons tout ce (ju'il y a de bonheur dans leur foyer, et combien nous y avons été heureux! et c'est là lout ce que,' daiis *mon affection pour eux, je puis dire de leur vie domestique sans faire violence à leurs sentiments et aux miens.

Si je ne me trompe, la société du Nouveau- Monde, grâce au stinujlant delà question d'abolition, commence à comprendre ce que son excessive déférence pour l'opinion lui fait perdre en liberté pratique. Les exemples de ceux cpii peuvent et savent revendiquer et maintenir leur liberté dans ces temps d'épreuves re;louta!)ie3 sont vénérables et beaux aux yeux des jeunes gens. Ceux qui, dans les villes, ont vieilli dans la pratique de la défiance ignorent l'étendue de leurs privations; mais les li-

Ill' I'AKi'lE. ~ CIVILISATIOÂ. 205

bi'cs liabilants de la campagne el la jeunesse des villes ont des yeux pour la justice et un cœur pour la vérité, au milieu des brouillards et des subtilités dans lesquels ont été enveloppées l'écemment la vérité et la liberté. Les jeunes hommes de Boston surtout sont debout, et il est importaiit qu'ils le soient; Boston est regardée, dans toute l'Union , comme la cité supérieure qu'elle croit être ; et, nulle part, l'entrée dans la vie n'est plus périlleuse à la loyauté et à la moralité des jeunes aspirants au service public. Le Massachusetts est le quartier général du fédéralisme; même là, le fédéralisme recule devant la démocratie; cet État possède encore une majorité fédérale. Un habitant de i^îassachuselts a peu de chances de succès dans la vie publique s'il ne conunençe par être fédéraliste; et il n'a aucune chance de s'élever au delà d'un certain degré, si, ce degré atteint, il jie fait un retour vers la démocratie. L éjireuvc est trop forte pour rindépendance morale des ambitieux; aussi les yeux du monde sont- ils fixés sur les jeunes hommes de Boston. Tous les regards les observent ; on veut voir si ceux qui brûlent maintenant d'ardeur pour "une liberté complète respecteront plus tard les rê\'es de leur jeunesse, ou si, arrivés au nîilieu de la vie, ils tomberont dans la lâcheté, l'apathie et l'intolérance.

Qu'ils essaient seulement, et ils verront condjien sont grands le bien-être et la paix qui accompagnent le complet exercice des droits, dùt-il leur fermer pour un temps la carrière de la ])o]i tique et peutêtre de la fortune. Qu'ils regardent les traits du petit nondire de ceux qui, au milieu de Boston, vivent aussi librement que s'ils étaient au centre des prairies, ils verront sr.r ces visages une brillante sérénité que ne pourrait donner le seul senlijucnt de la sécurité. La poursuite de la sécurité conîre le dommage extérieur est ce qu'il y a de plus inutile

'iOG DE L.\. socnhii américaine.

clans ce monde. La seule sécurité oblenoble porte habitiiellement un autre nom, c'est le repos dans la vérité absolue. Là où il y a une tempérance de caractère qui défie la médisance, ime foi dans les bommes qui désarme le soupçon , une intrépidité (pii en impose à la méeliancefé, et un esprit d'amour (pii f^agne la confiance, là est la sécurité, elle n'est que là. Si une ou plusieurs de ces conditions manfjucnt, la sécurité fait place au danger dans la même proportion, et la prudence ne pourra jamais être que d'une utilité passagère. La prudence rè/^ne aujourd'hui en souveraine sur la population à."-ée de îîoston et sur une portion ts^op grande de la jeunesse ; l'indépendance anime le reste. Il faut savoir laquelle des deux ansa succombé quand la jeunesse actuelle de la ville sera devenue ses législateurs, ses magistrats et ses re[)résentants sociaux.

Je vais citer un extrait qui indiquera la nature des pensées çt des seutimeots de quelques personnes sur les lieux :

(f La liberté de pensée et d'opinion est opiniâtrement m.aiutenue : dans cetle oigueilieuse contrée, celte affection est devenue, en quelque sorte, un lieu commun : nos discours et nos journaux religieux ou politiques en sont remplis. Mais, après tout, est-ce là, parmi nous, le signe caractéristique d'une communauté quelconque? En est-il une seule qu'un juge compétent puisse montrer du doigt en disant :(( Zri l'opinion est libre? Au contraire, n'est-ce pas un fait douloureux et déplorable que , dans aucun pays de la terre, elle n'est plus enchaînée qu'ici ; que ce que nous appelons ici l'opinion publique a élevé un despotisme comme il n'en existe nulle part? L'opinion publique! c'est un tyran assis dans l'ombre, entouré de mystérieuses et vagues (erreurs, tenant ses pouvoirs on ne sait de qui ; monarque asiatique, inabordable, injuste, indé-

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Irôna!)^, j:)('ut-ê(re illcgitiine, mais irrésistible dans son pouvoir pour asservir la pensée, réprimer l'aclion , faire laire la eonviction, et placer perpétuellement les cœurs timides sous le joug indigne dune làehc eraiule, la crainte d'une opinion menteuse , de jugements bruyants qui, ré])audus pour im jour par le souffle populaire, contrôlent, par la bouche d'une impudente folie, les paroles et les actions du sage. De cette influence et de cette loi , de cet asseivissement à l'opinion, il résulte que nulle communauté n'est libre, bien que, sans nul doute, des individus le soient ; mais voire communauté, basée sur les principes que vous professez, est tenue de l'être (i). n

Voilà ce que j'avais à dire sur l'esprit des relations sociales : quant aux modes dans lesqiieis cet esprit se manifeste, leur agrément ou leur déplaisanee est une alfa ire de gout; nulle nation no^ doit avoir la prétention de juger les manièies d'une auti'e, par une raison bien simple : c'est qu'il n'y a pas de règle commune de jugement; et, si un individu essaie de les juger, la sentence n'équivaut qu'à une déclaration de son goût particuiier. Si, d'ailleurs, j'avais à exj^rimer ma pensée personnelle, je n'hésiterais point à dire que je jM-éfère les manières américaines à celles de tont auij-e peuj)le.

Ce qni fi'appe le plus désagréablement un étrangei*, c'est la froideui- et un air d'indilTérence dans les auljcrges et les boutiques; l'hahitude de fumer et conséqnenuuent de eraelier: le son de voix, surtout parmi les dames de la Nouvelle-Angleterre, et, au premier abord sciilemcnt, le ton de la conversation. Le grand cb.arme de la société améiicaine consiste dans la déférence exquise et la bonté affectueuse qu'on se témoigne mutuellement.

(i) vSlalc ihoiiglits on llic sUtc of llic T'Hue.'. Coslo-.i , iSoo, ii. 27.

Î2U8 D\L L\ SOClÉTli AMÉRICÂlISIi.

Qiian t a riiabitude de fumer et ses désagréables conséquences, je n'en dirai rien, sinon qu elle est trop invétérée pour que tout ce qu'on pourrait dire dans un livre la corri^^eât le moins du monde. Si le par- (juetdes hôtels, le tilîac des bateaux à vapeur et les lapis du Capitole ne dégoûtent pas les Américains au point d'amener à cet éîjard une réforme; si les avertissements des médecins ne peuvent rien, que reste-t-il à dire? j'abandonne ce dégoûtant sujet.

Il manque aux Américains un plaisir inconnu dans le timbre doux, sonore, argenté d'une voix de femme : un jour viendra sans doute où elles sauront parler autrement que sur le ton plaintif ou le ton aigu. Quand la santé des Américaines sera meilleure, leur voix s'adoucira ; en attendant, elles ignorent combien leur manière de parler nuit, à leur beauté remarquable et presque géiiérale paiijii

elles. ^ . ;; ;; ^

Chez les bommes, on ne peut s'empêcher de temarquer combien leur conversation paraît d'aboid lourde et monotone; ils causent d'union de voix uniforme, lentement et très longuement, en sorle que l'étranger ne s'étonne pas que les Américains trouvent la conversation anglaise précipitée, rude et saccadée. J'ai trouvé l'opinion assez gêné-' ralement établie qu'en Angleterre la eonver?ation est étudiée comme un arl ; un graiid nombre de mes amis m'allirmaient la chose au point que je doutais presque si j'étais bien ou mal informée. S'il existe une pareille étude, je puis assurer que je n'en ai ])oint trouvé d'application. Je n'ai jamais rencontre aularit d'exemples particuliers de conversation artificielle que pendant 1rs deux aimées que j'ai passées en Amérique ; la conversation des hommes publics éminents était généralcAuent plus instructive qu'agiéable, jusqu'au moment où ils oubliaient leur rôle d'honnues publics, et parlaient

lil^ PAIl'HE. — Cl\ JLISATIOA. 'J09

d'audes choses que des afl'aires de l'Etat. L'un ne pouvait dissimuler l'intention d'exercer sur vous une influence particulière, intention contre laquelle l'interlocuteur ne manque jamais de se mettre en garde; un autre cherchait à vous empêcher de voir qu'il parlait sur un sujet tout préparé et comme s'il eût fait une lecture, amenant, comme accidentellement, les contrastes et les comparaisons par lesquels il voulait frapper votre imagination; quelques uns, afin, je crois, de se cacher à eux-mêmes comme aux autres que la logique n'était pas leur fort, couraient après les analogies el ne parlaient presque que par métaphore; c'était une mauvaise tactique , car quelques unes de ces métaphores étaient si helles et paraissaient si justes, qu'au lieu de passer inaperçues elles fixaient l'attention et donnaient le temps de découvrir qu'elles n'étaient pas exactes. Les exemples les plus remarquahles de ce genre se sont présentés à moi dans le sud, où j'ai eu le plaisir d'entendre de tout heaucoup phis que de logique.

C'est ici le lieu de parler de la conversation du docteur Channing : je le ferai parce qu'il y a eu à ce sujet heaucoup de malentendus et, conséquemment, des rapports erronés. Je n'ai jamais vu personne dont la conversation fut moins agréahle au premier ahord, et finit ensuite par concilier davantage à un excellent causeur l'afl'ection de ses auditeurs.

^Malheureusement, ceux qui le jugent d'une manière généiale ne l'ont vu qu'une ou deux fois, après lesquelles ils le connaissaient heaucoup moins que lorsqu'ils étaient à mille lieues de lui. Cette circonstance me servira d'excuse pour ce que j'ai à dire d'un homme que je révère et que j'estime trop pour qu'il me soit possible de le louer publiquement plus que ne le comporte le témoignage que l'on doit à de tels hommes. Le docteur Channing a, jeu conviens^

210 DE LA sociihÉ amékicaim:.

riiabiUide malheureuse de subordonner son esprit à rintelligence qu'il suppose à !a personne avec laquelle il converse, ou aux connaissances qu'il lui croit sur un sujet à I'efjard duquel il désiie ohlenir des l'cnseignctnents. L'application nVlant pas naturelle ne saurait être admise; il en résulterait autrement que ce que l'on obtiendrait ainsi donnerait de très fausses idées sur l'esprit d'un lioinme qui se livre à ces lieux communs que commande la médiocrité de ceux qui écoutent. En faisant l'application de ceci au docicur Channing, oji comjirendra (pic que quand ses paroles paitent de l'ame elles de\ iennentdes actes; ou n'en oublie plus ni un son ni une sylb^be. La raison en esl ({ue les choses ijr. isibles sont p\)ur lui des réalités, et les choses matéj'ielles des ombres. Après des communications continues et franches avec lui, on s'étonne, comme d'une chose inexphcable, qu'il puisse exister dans le monde d'autres objets sérieux de recherche (|ue la vérité, la justice et la charité.

.l'ai déjà parlé de la conversation de RI, ïSîadisson comme étant pleine de (jrace , remar(piable surtout par sa vivacité, sa rapidité et sa variété dans un homme de quatre-vingt-quatre ans, affligé de plusieurs inhrmités : c'était un type magnilupie du gentleman acconqili de Icpoque révolutionnaire.

H est des personnes qu'il me semble à moi-même étrange de nommer à jiropos d une pareille matière, alors qu'il est en elles des choses que je prise beaucoup plus que leur éloquence ; niais je ne puis m empêcher d'en faire mention sous ce point de vue. Je veux parler du docteur et de mistrissFollen, de Boston. Le docteur Follen est Allemand : il s"cst fait connaître en Allemagne par son patriotisme; il a rendu son nom aussi importun aux princes que cher aux peuples. 11 résideen Amériquedepuis treize ans, voilà sept ans qu'il est citoyen du Massachu-

m'' PAUTir. CIVILISATION. ill

sgLIs. Il possède parfaitemenl la langue depuis quelques années ; mais, comme il la fail servir anx besoins d'un esprit mûr et richement orné, il n'en tait pas le même usage que ceux dont c'est la langue maternelle : c'est, pour lui, un instrument d'une puissance extraordinaire. Le docteur Follcn est, d'ailleurs, un homme profondément instruit, que, sons ce rapport, je n'ai pas la prétention de juger. La grande masse de ses connaissances est vivifiée par un esprit qui semble avoir traversé toutes les épreuves humaines; s'appropriant tout ce qu'il y a de vrai el de pur, et dédaignant tout le reste; k un i-eligieux amour de la liberté, à un sentiment inlailliblc du vrai principe de la liberté dans tous les cas qui se présentent, il joint une intrépidité qui excite la rage là où sa. douceur n'est pas connue, et une douceur qui désarme ceux qui craignent son intrépidité. Aucune acquisition plus précieuse dans leur condition présente n'a pu être faite par les Etats-Unis. Je le considère comme l'homme le plus remarquable el le plus eminent que j'aie vu dans le pays. Le docteur Follen a embrassé la cause de l'abolition de l'esclavage; il s'est déclaré partisan de la liberté de la pensée, de l'action et de la parole, de manière à se faire craindre (ou j)lulôt ses opinions, car nul ne ]3ciH le craindre personnellement; de quelques uns des habitants de son État, f[ui ontsur l'honneur une idée erronée; mais, h mesure qu'il sera mieux connu des plus sincères de ses concitoyens, il sera regaixlé par tous avec l'orgueil et l'affectueuse admiration qu'il inspire à ceux qui ont Ihonneur et le bonheur d'être ses amis. H a épousé une dame de Boston, ftmme de génie, douée d'affections larges et tendres qui constituent son élément naturel, ce qu'il y a d'admirable dans leur intérieur ; celle dont ils ont été les hôtes ne saurait ni l'oublier ni le déciire.

Le mode de conversation en Américpx^ m'a j)aru monotone, mais, au fond, riche et original. Dans

212 Dli LA. SOCllh'É AMKKiCAINE.

les premiers temps, j'éprouvais quelque (lilÏJcuUé à rester attentive, pendant toute la durée de la réponse, aux questions qu'il m'arrivait de faire. La personne interrogée semblait se croire obligée en conscience à une réponse pleine et détaillée; elle se plaçait donc, aussi près que possible, du déluge dans le passé, du millénium dans l'avenir, que le sujet le permettait, ayant soin, dans Tintervalle, de ne rien omettre d'imporlant. Naturellement, il se trouvait çà et là des gens pour me dire précisément ce que je savais et omettre ce que je voulais savoir, mais cela n'arrivaix pas souvent; en général, j'obtenais dans la conversation des rens.eignemenls si complets, si impartiaux, si exacts ;

la lucidité et l'originalité de leur transmission étaient (j ....

si amusantes, qu'au bout de six mois j'étais grande admiratrice de la conversation américaine. Un jour, un monsieur exprima devant moi sa surprise de ce que je faisais si peu de questions, ajoutant que, s'il était en Angleterre, il ne cesserait dequesîionner tout le long du jour. Je lui répondis que je n'éprouverais pas le besoin de demander des renseignements aussi longtemps, qu'on m'en donnerait plus en un jour que ma tête ne pouvait en contenir. Je n'ajoutai point que je n'étais pas douée d'une puissance d'attention suflisantc pour les informations que j'avais moi-même demandées; je ne crois pas que j'aie jamais éprouvé une pareille difliculté.

Les Américains eux-mêmes paraissent ne pas ienorer cette tendance aux lon.o;ueurs et cette monotonie de détails dont Cbarlcs Lamb se plaint en parlant des Écossais. On raconte, des voyageurs américains, des histoires qui surpassent tout ce que j'ai vu en ce genre : tel est, ])ar exemple, ce voyageur américain de retour d'Europe, à qui on demandait comment il avait (rojivé Rome; à quoi il répondit : que Rome était uîie l'oit belle ville, mais

in* PARTIE. CIVILISATION. 213

que Ips ('difices publics avaient un peu ])esoin de reparations. Telle est encore la remarque faite par une dame sur un sermon qu'elle. a^ ait entendu. Un pi'édicateur, parlant de l'aveuglement des hommes sur l'avenir, avait di( : « Combien peu dliommes, lorsqu'ils font construire une maison, songent à faire l'escalier assez large pour qu'un cercueil y puisse passer! )) La dame en question, en sortant de l'église, observa très sérieusement que les prêtres traitaient dans leurs sermons de singuliers sujets. « Sans doute, ajouta-t-elle, c'est une grande commodité qu'un escalier large; mais les prédicateurs pourraient bien prendre pour texte de leurs sermons autre chose que des escaliers étroits. » Un sénateur eminent me disait un jour que deux choses lui déplaisaient souverainement : c'était un gentleman se levant dans le sénat et parlant toujours comme s'il ne devait jamais s'asseoir, et un gentleman s'asseyant dans son cabinet et parlant toujours comme s'il ne devait jamais se lever. «

Néanmoins on trouve parfois des expressions singulièrement épigrammatiques dans la bouche de gens qui n'ont jamais entendu parler de cet ait de. la cotis'ersation dont ils supposent que les Anglais font une étude. Un ecclésiastique, qui n'est autre que le docleur Channing, aperçut \u\ jour, au moment où il acquittait un péage, une planche qui ressemblait beaucoup à une pierre tumulaire et contenant une annonce de gcuiévre, l'hum, tabac, etc. « Je suis charmé, » dit-il à la fille qui recevait le péage, a je suis charmé de voir que vous ayez enterré ces choses-là. — Si nous les avions enterrées, » dit la lille, K vous n'auriez pas manqué de conduire le deuil. » Des jeunes gens, qui voyageaient à cheval dans les montagnes Blanches, se sentant fort altérés, s'arrêtèrent devant une maison sur la route et demandé! eut du lait. Ils vidèrent tous les vases qu'on leur' présenta

21'l DE LA SOCn'.TK AMi'tJCAINE.

et en demandèrent encore. La maîtresse de la maison apporta enfin une énorme jatte de lait (pi'elle j)laea sur la table en disant : « On dirait, messieurs, que vous n'êtes pas encore sevrés. ;)

Je citerai, en outre, la réponse faite par un Virginien à une sotte question ([ue lui adi-essait une daiiie : (( Qui a fait le pont Naturel? — Dieu le sait, madame. )i

J'ai rencontré fréquemment des versions nouvelles de vieilles fables; en voici une qui, je le crois, en vaut bien une autre : Noé avertit ses voisins de ce qui allait arriver et leur dit pourquoi il construisait sonarclie, mais personne ne faisait attention à ses paroles. Quand les gens placés sur les bauts lieux entrent de l'eau jusqu'au menton, une vieille connaissance de Noé lui demanda avec instance de le recevoir dans l'arcbe. Noé ne lui répondit que par des refus réitérés. t( Eli bien, » ditlhomme, quand il vit qj^ie ses instances étaient inutiles, « allez vous promene^^vous et votre arcbe, je ne pense pas que nous ayons une grande averse. »

Rien ne présente un contraste plus singulier que l'enjouement et la simplicité de la conversation domestique aux Etats-Unis, comparée au grand pédantisme dont on trouve parfois des exemples. Un monsieur m'assura gravement que j'étais tout à fait dans l'erreur, parce que je n'étais pas du même avis que lui sur je ne sais quel point. Tout le monde se mita rire; mais lui, sans se déconcerter, nous apprit qu'il avait cru, dans un temps, à la possibilité de se tromper comme tout le monde, mais que l'expérience l'avait convaincu (pi'il ue s-j tiompait jamais; en conséquence, il avait mis de coté toute crainte d'erreur. Je lui dis que je craignais (pie le lieu qu'il babitait ne fût bien monotone, attendu qu'il v avait là un oracle pour régler toutes cboses. Il répondit que, mallieureusement, les autres n'étaient pas aussi convaincus

m" PVP.TIE. CIVILISATION. 215

qiie lui de son infaillibilité. Ce ii'élait pas une plaisanterie, je parle; d'an homme grave et positif. \jn autre monsieur me dit un jour très sérieusement que, depuis peu, le temps était excessivement «/i^c//*-/ ^'7jicitx. Un autre, me montrant un u^.onsieur à bord d'un bateau à vapeur, me dit que c'était un hashleu(^\ ) de la première force. Une dame m'ayant questionné un join^ sur ce que j'avais ressenti à Niagara, voici quelle fut sa dernière question : « N avez-vons pas éprouvé le désir de vous jeter daus la cataracte et de vous réunir à la terre votre mère? — Non. »

J'ai rarement rencontré des exemples de ce pédantismc dans la classe ap;ricole et ouvrière, surtout parmi les jeunes gens. La pire et la plus nombreuse classe de pédants se compose de dames d'un moyen âge. Une couturière en robes, très lettrée et fort méritoire, me déclarait qu'elle jouerait de malheur si ses robes n'allaient pas aux dames du voisinage. Elle avait pris poui- pation les proportions exactes de la Véiuisde ÏMédicis; que pouvait-elle faire de mieux? Une autre me priait d'écrire quelque chose sur le mont Auburn (le magnillque cimetière prés de lîoston). Je lui demandai quelle espèce de conq^osition elle désirait; elle nu; dit qu'elle souhaiterait ([ue le mont Aubinn fût considéré sous trois points de vue : tel qu'il était au jour de la création, tf'l qu il est maintenant et tel (pi'il seia au jour de la résui'reetion. L'idé(ï me plut si fort, qu'ùu lieu de traiter ce sujet pour elle je l'engageai à le traiter pour moi.

Quant aux formes particulières du lan.gage, j'en suis fort mauvais juge; je ue les aurais pas même remarqu(H s si l'on n'avait pas, à l'avance, appelé sur ce point mon a lient ion. Je remarquai que le mot Jeni/fice?,l \)iu\n\ du langage et que le maidd/ac lui

(r) CVsf sons ce non! qu'on ilrsii^nc, en Anglctcn-i^, les fcninips (jni s'ciciijHMit ilo sciences v[ tic lillt'raUi:e. (Test, nnx IVninics seules ([ue celte deii'Pininalion s'aj'i li jue. {D'ola ilu 7 ri'.dmUur.)

a ëlé substiliié. Cela produit quelquefois un singulier efiet. Dans la prison de Nashville (Tennessee), après avoir vu le préau des hommes, je demandai au concierge de me montrer celui des femmes. « Nous n'avons pas de dames ici pour le moment, madame, » me répondit-il; u nous n'avons jamais eu que deux dames condamnées pour avoir volé un aloyau ; mais, comme on a reconnu qu'elles étaient ahandonnées par leurs maris et dans le besoin, elles furent graciées. » Un professeur, dans un cours publie, pailant des traits caractéristiques de la femme, s'exprima, dit-on, ainsi : « Qui furent les dernières à la croix? des dames. Qui furent les premières au sépulcre? des dames. » a-xnyi .

J'ai été quelquefois surpiise de certaine expressions : j'ai souvent entendu dire qu'il faisait un temps terriblement beau. Dans la\irginie, ces expressions superlatives sont fort à la mode. Un homme très malade et en proie à d affreuses souil'iances envoya chercher un ami. A l'arrivée de celui-ci, la douleur avait diminué, mais le malade se sentait tiès faible. H Comment vous trouvez-vous? » lui dit son ami. — « Je suis puissamment faible, mais cruelleuient soulagé. )>

Les gasconnades des Kentuckyens sont connues: elles sont ingénieuses et parfois très amusantes, maisabsurdesdansla bouche d'une persoruleborné(^ Un Kentuckyen, non content de me faire admii-er la beauté des forêts, ajoutait que le tissu des feuilles était j)lus fin et plus riche dans le Kentucky qiie partout ailleurs. Je préfère encore l'air dégagé de cet au(re qui, me parlant de la fécondité du sol, ajoutait : « Si vous plantez un clou le soir, le lendemain matin il aura poussé une pique. »

Les vovageurs se plaignent beaucoup de la froid(nu^ avec laquelle on est traité dans les hôtels et dan.s les auberges d Amérique; peut-être est-ce un

IIl^ PARTJE. — CIVILISATION. 217

peu la faute des étrangers; avec un air engageant, on fait cesser cette froideur, mais elle n'en est pas moins très désagréable au premier abord. On nous a toujours j)arl'aitement traités; la réserve du premier accueil se dissipait dès que nous nous montrions sociables et disposés à nous servir nous-mêmes. Aussitôt que la réserve était attaquée, elle cédait, mais je ne suis pas surprise que des étrangers, peu disposés à faire des concessions, et surtout des messieurs qui voyagent d'un bùtel à l'autre, trouvent cette contrainte extrêmement pénible. On ne devrait jamais oublier qu'excepté dans les villes, c'est toujours par nécessité ou par complaisance, rarement par goût, que la femme ou les fdles de citoyens américains servent les voyageurs. Cette interruption de leur repos domestique, cette obligation de paraître en présence de personnes inconnues, doivent leur être pénibles et taire excuser en elles une absence apparente de cordialité. Quelques voyageurs américains, cbarmés de l'empressement des garçons d'bôtel en Europe, déclarent qu'ils paient aussi volontiers la civilité que leur diner. J'avoue que je suis d'un goût différent. J'aime mieux l'indifférence qu'une civilité fondée sur la carte à payer; mais je préfère à Tune et à l'autre la cordialité qui se maniieste quand vous offrez de faire votre lit, d'arranger votre feu ; la cordialité qui fait que votre bôtesse entre dans votre parloir, prend une chaise, lie la conversation, non seulement en vous demandant où vous allez, mais en vous disant tout ce (pii l'intéresse dans son voisiua.o:e. Une servante, dans un hôtel de Meadviile, en Pensylvanie, nous piia de changer de route, afin d'avoir l'occasion de visiter quelques vuis de ses amis; u un beau célibataire qui venait récemment de perdre sa femme et son superbe Uls; » auprès de qui elle offrit de nous donner une lettre d'introduction. A Mavsville, Ken-

218 DE LA SOCIÉTÉ AMÉrICAI -E.

tuckv , la maîtresse de la maison envoya plusieurs fois s'excuser de ee qu'elle ne venait pas elle-même nous servir, sa présence étant nécessaire au chevet de son enfant malade. Comme nous exprimions notre regret de ce que, dans de telles circonstances, elle s'occupât de nous, la personne qui la remplaçait nous dit que nous ne ressemblions point à la généralité des voyageurs : les dames 8e tenaient habituellement pour olTensées si la maîtresse de la maison ne venait pas les servir elle-même. Elles n auraient pas voulu ou\rir ou fermer une fenêtre; mais elles sonnaient pour que la maîtresse de la maison vînt le faire pour elles. Ces personnes ont probablement été accoutumées à être servies par des esclaves, ou même à ne pas l'être du tout; en sorte qu'elles aiment à profiter de l'occasion. A iSashville, Tennessee, notre hùlesse nous traita extrêmement bien , et, à notre départ, elle embrassa toutes les dames delà société. J'eus de bonne heure l'occasion d'établir une distinction entre la froideur et l'hospitalité : notre société composée de six personnes traversait l'Etat de INew-York. Un matin, aux premiers rayons du jour, nous quittâmes Syracuse, nous proposant de déjeuner à Skaneatles; mais, ayant éprouvé des retards sur la route, lorsque nous atteignîmes Elbridge, la faim ne nous permit pas d'aller plus loin. Un jeune et impétueux Carolinien, qui était avec nous, sortit le premier de la voiture et revint bientôt sur ses pas en nous disant que nous ferions mieux de poiu'suivre notre route, que la maison et les gens avaient un tel air de froideur, que nous ne pourrions jamais obtenir un repas confoitable; mais, comme il nous fallait, à tout prix, manger, nous persistâmes à nous arrêter en cet endroit. La jjremière pièce dans Inquelle on nous fit entrer était humide, et il n'y avait pas de feu allumé; or, nous étions déjà grelottants de froid. Je crus m'apercevoir que la famille évacuait

m' PAr.Tm. ^ — civilisatiidn. 210

la pièce voisine : on nous roflVit, et d'immenses l)ûches furent entassées clans la cheminée. Deux des demoiselles de la maison, en rohes de cotonnade, les cheveux tressés et relevés, suivirent leur mère dans la cuisine, d'un air grave et d'un pas tranquille; deux autres restèrent dans l'appartement, et api-ès avoir arrangé leurs cheveux devant la glace, en notre présence, elles se mirent à préparer la table, tout en tricotant dans les intervalles. L'une ou l'autre était presque toujor.rs assise avec nous, s'occupatit à tricoter et répondant à nos questions avec une simplicité grave. Bientôt on nous apporta un des meilleurs déjeimers que nous eussions eus en Amérique : un plat chargé de tartines de beurre, des biscuits tout chauds, des beefsteaks, de la sauce aux pommes, des pommes de terre chaudes, du fromage, du beurre et deux plats d'œufs. Nous fûmes servis avec beaucoup de soin par les quaire demoisellestricotantetlcurmère, et l'on prit polimentcongé de nous. La carte ne se monta qu'à deux dollars et un quart pour nous tous. » Avez-vous jamais vu des lilies comme celles-là? » s'écria le jeune Carolinien, fraîchement dé})arqué d'Europe ; « à leur port et à leur démarche, on les prendrait pour quatre piincesses captives ! » Nous nous écriâmes tous que nous ne souffririons pas qu'on médît de ces jeunes personnes. Elles nous avaient traités avec l'attention la plus affectueuse, et nul ne pouvait dire si leur réserve était plus grande que ne le comportaient leur situation et leur position de fortune.

Tant de voyageurs ayant eu iplus fréquemmejU 1 occasion d observer los manières américaines dans les voitures publiqvies et dans les bateaux à vapeur que dans les maisons puarticuiières, tout a été dit sur ce sujet; seulement jalteste que je ne crois pas que les Américains ne mangent pas plus vite que d'autres : la célérité aux tables d'hùle est remar-

220 DE L^ SOCIKTK VMÉrICAINF.

quable ; mais il en est de même en Anf^lelerre, où l'on n'accorde aux voyageurs que dix minutes ou un quart dlieure par repas ; dans les maisons particulières, je ne me rappelle pas avoir jamais été pressée. En voyage, la civilité empressée et non interrompue de tous les messieurs a quelque chose de frappant pour un étranger : le degré d'attention accordé aux femmes est plus grand, selon moi, qu'il n'est utile et agréable à ceux qui le témoignent et à celles qui en sont l'objet; mais les manières dans une diligence américaine peuvent offrir une leçon et un exemple à beaucoup d'Européens qui ont une haute idée de leur civilisation, .le ne dirai pas précisément que tous les messieurs, vieux ou jeunes, malades ou bien portants, fatigués ou non, cèdent de droit aux dames les meilleures places de la voilure, ni que, euMrginie, par une journée de juillet, cinq messieurs prennent place, pendant plusieurs lieues, sur l'impériale de la diligence, où il n'y a rien pour se retenir et pour appuyer ses pieds, pour qu une jeune personne, d'une santé délicate, ait de la place pour étendre ses pieds et changer de position. Il est évident que si elle n'avait pas la force de voyager, com me tout le monde, en diligence, sa famille aurait dû voyager en voiture y)articulière ou rester à la maison, plutôt que d'exposer cinq personnes à risquer leur santé et sacrilier leurs aises dans l'intérêt d'une seule. Quelques bons effets moraux que cette abnégation puisse avoir sur le caractère des messieurs, ce n'en est pas moins une habitude fort préjudiciable aux dames; leurs manières en voyage ne sont lien moins qu'aimables. Des femmes qui sont charmantes chez elles sont, en voyage, de vraies enfants gâtées ; il n'est pas lare de les voir trembler de peur et jeter de grands cris à la moindre apparence de danger; mais il y a quelque chose de pire encore dans le froid égoïsme avec lequel elles accep-

1)1*" l'AUriE. — CIVILISATION. 221

tent ce qu'il y a de meilleur en tout, sans s'inquiéter si elles imposent des sacrifices aux autres, et même, dans le sud et à l'ouest, sans accorder un mot ou un coup d'œil de remerciment. On les prendi-ait véritablement pour des enfants gâtées, quand les messieurs ne sont pas là pour leur être sacrifiés. Dans la salle des voyageurs, en attendant les repas ou la voiture, et dans la cabine d'un bateau à vapeur, je n'ai jamais vu des manières plus repoussantes que cellesdecertainesAméricaines; elles ont l'airdecroire que vous voulez les maltraitei", jusqu'à ce que vous leur ayez prouvé le contraire; leur regard est oblique et soupçonneux, ou bien elles vous regardent en face; elles vous observent d'un air froid et immobile; si voris vous approchez, elles se mettent, à l'instant même, sur la défensive, vous repoussent froidement pour prendre les meilleures places; dans tout ce qu'elles disent et font, pas la moindre trace de franchise ou de bonne humeur : voilà les conséquences désagréables qui résultent pour les dames de l'habitude d'être gâtées. Les dames de la Nouvelle-Angleterre, qui, par suite de la supériorité de leur nombre, sont obligées de compter beaucoup moins sur les soins des autres, sont des compagnes de voyage bien plus agréables que celles du reste du ]vavs; on en pourait conclure que c'est chez ces dernières un défaut dont il leur serait facile de se corriger. J'ai toujours éprouvé que, lorsque je pouvais me contenir et montier que je n'avais pas de mauvaise intention, l'apathie commençait à se fondre, les jolies dames s'humanisaient et se montraient comme je pense qu'elles sont chez elles au milieu de leur ménage. Si ces dames voulaient bien se demander de quoi elles ont peur, et ])ourquoi on serait moins gai, moins obligeant, moins agréable dans la société fortuite de cinquante personnes, dont l'agrément dépend [irincipalement de leurs bons olHces mu-

222 DE LA. SOCILTE AÎIERICAINE.

tuels, que chez soi, au milieu d'une demi-douzaine de voisins, elles effaceraient une tache désagréa]>le dans les manières nationales, et aux charmes déjà si nombreux de leur patrie ajouteraient un attrait de plus.

J'aurais beaucoup à dire des mœurs de la campagne en Amérique; mais le tableau qu'en a fait miss Sedgwick dans ses ouvrages est si beau et si frappant de vérité, qu'il serait iiuitile de m'y arrêter. Ces tableaux sont également intéressants pour le lecteur anglais et pour les Américains à cause de la pureté et de la hdélité del'esprit démocraticpie cpiils respirent. La femme qui sut si bien apprécier le bonheur de vivre dans la société qu'elle a décrite méritait l'honneur d'être la première à la présenter aux affi étions de l'humanité.

Les manières des classes riches dépendent nécessairement de la nature des objets et des intérêts qui les occupent : mais elles ne sont pas, en général, aussi agréables que celles de leurs voisins moins opulents. L'ostentation incpiiète de ceux qui vivent pour le faste et l'étalage a, comme je l'ai dit, quelque chose de vulgaire; c'est la seule vulgarité qu'on trouve dans le pays. C'est principalement aux eaux (ju'il faut la voir se déployer : à Rockaway, dans le Long-Island, pendant que la compagnie attendait le diner, je vis un jour, dans une vaste salle, un certain nombre de groupes dont le croquis aurait fait la fortune d un caricaturiste habile. Si une dame ayant de bons yeux et un ingénieux pinceau voulait esquisser les phénomènes d affcet.ition qu'on peut voir en un jour dans la piaz/.a et la salon de Rockaway, elle pourrait devenir un utile censeur; mais ce serait une tàehc trop pénible et trop honteuse pour quiconque possède un esprit vraiment républicain; pour moi, en pareille comj.agnie, je ne pouvais revenir de mon étonnemenl; j'étais comme

Ur PARTIE. CIVIfJSATIOIV.

si l'on m'avait placée sur mw soi'te de ten'aiii équivoque, entre la société complètement imaginaire des romans soi-disant maritimes publiés depuis quelques années, el les larfjes esquisses de la vie américaine par M' Darblay. Cela ne ressemblait à rien de réel, quand je voyais les jeunes demoiselles^ resplendissantes de parure, se promener avec alleclation, tenant à la main un mojiehoir de batiste, de soixantedix dollars, et s'ariélcr en extase en voyant entrer lui petit enfant; les mères aussi, pleines d'une affectation d'une auti'e espèce, et les frères errer eà et là, tantôt avec gravité, tantôt avec noncbalance; et, au milieu de tout cela, pas une pbysionomie, pas un monvemenl, pas un ton natiuel qui viennent voiis dédommager. J'évoquais alors, comme contrastes, les scènes de village dont j'avais été témoin : la noce joyè'use, les promenades en ebariot, les offrandes de fleurs sauvages à rétran.o;er, la politesse mutuelle et simple, et je pouvais h peine croire que des scènes si opposées existassent dans la même république.

Les manières du genre de celles que je vis à Roekaway sont, dans le pays, considérées comme vulgaires : cela doitètre, car celles de la majorité leur sont bien supérieures. Elles ne méritent d'èti'c remarquées quepareequelles sont absoliunent anti-républicaines dans leur principe et leur expression : or, le moraliste doit signaler, dans cbacpie classe, tout ce ({ui s'éloigne du ])rincipe républicain et imprimer le cacbet du mépris à des manières vicieuses ou fausses dans une société basée sur des principes constitués. Le mépris, ainsi indigé, sera peut-être un moyen dépargner ce ridicule à cCux qui seraient tentés de se le donner. L'ostentation, en Amérique, peut être diminuée par le ridicule et le dédain, comme l'a été le suicide en France. 11 vaut mieux détourner les esprits faibles et vains d'entrer dans la cairière de la vanité

2*ii Di: L\ bOCililK A.MJiKiCAl.NE.

que (le les signaler alors qu'il est trop tard; d'ailleurs, n'est-il pas préférable, dans l'intérêt des esprits lucides et forts, de n'avoir à mépriseï* que des choses et non des personnes; s'il est utile, s'il est nécessaire en effet de stigmatiser un vice abstrait, il n'est pas également nécessaire de le personnifier dans les individus qui en sont atteints.

En considérant les manières des riches, on fait naturellement abstraction de la meilleure sortede riches, de ceux dont les principes et l'esprit sont démocratiques, les désirs modérés, les occupations rationnelles. Leur richesse devient, à leur égard, une circonstance peu importante. Ils font plus de bien que d'autres, soutiennent un plus grand nombre d'institutions utiles; ils possèdent des maisons et des bibliothèques admirables; mais ces choses ne sont

Î)oint associées à eux dans l'esprit de leurs amis aussi ongfemps quelles ne le sont point dans le leur. Ils rentrent dans la classe des honunes honorables et indépendants, véritable gloire du pays, tous justes comme s'ils n étaient pas riches. ^ ient ensuite une autre classe de gens riches : ce sont ceux qui font un usage utile de leur temps et de leur argent, mais qui n'ont pas le bonheur de posséder la véritable foi démocratique; ceux-ci ont des manières infiniment meilleures que celles de Rocka^vay, mais moins bonnes cependant que celles des républicains plus purs ; ils sont supérieurs à la vanité de l'étalage et aux luttes de la mode, mnis ils redoutent l'ascendant de l'ignorance et se défient des classes qu'ils ne connaissent pas. Ils lisent ; leur imagination habite i'Ancien- Monde et ils ont insensiblement adopté l'un de ses préjugés, à savoir que le peuple i:e peut être qu'ignorant, passionné et avide. Leur conversation trahit une présomption et leur personne un malaise qui ne peuvent être que défavorables aux bonnes manières. Cette classe, peu nombreuse, est, en gêné-

lir PARTIi:. CIMLISATIOJN'. 225

ral, si respectable ct quelquefois si utile pour des objets importants, qu'il est bien à désirer qu'elle se reporte perpétuellenjcnt aux principes démocratiques ipii calmeront ses inquiétudes et donneront à ses manières cette sérénité, apanage des républicains sincères qui ont tout à espérer et ])eu à craindre.

L'un des speclacles le plus curieux du pays est la. réception du président. Rien de plus facile que d'en rire, car il n'est peut-être pas de réunion d'hommes qui n'ait son côté risible. La réception du président prête, sous plus d'un rap])ort, au ridicule; les hommes y vont en manteaux de voyage, en ceintures de cuir; on y voit des perruques de toutes les dimensions, et une immense variété de saints adressés au premier magistrat. Les femmes s'y rendent en chapeaux et en châles, causent, montent sur les chaises pour mieux voir, et, de là, promènent leurs regards sur les vastes salles. On raconte que deux jeunes filles, ainsi costumées, furent installées par leurs cavaliers sur le manteau de la cheminée, où elles tenaient la place de deux candélabres , et d'où elles pouvaient parfaitement voir entrer le monde. Rien d'amusant connue le spectacle ([ue cette foule mêlée aux ambassadeurs étrangers et à leur suite présente d'observer les rappoits qui existent entre toutes ces classes et tous ces gens réunis sur le pied de l'égalité. Mais, s'il y a là quelque chose qui prête à rire, ce n'en est pas moins un coup d'œil imposant. Si les habitants de Washington désirent l'abolition de cette coutume, il faut ([u'ils ignorent la dignité qui y préside et frappe les yeux de l'étranger, malgré tous les inconvénients qui peuvent s'y mêler; je suis fâchée qu'elle ne se renouvelle plus annuellement. Je suis fâchée qu'on n'y distribiie plus de rafraîchissements, (pioique ce soit une chose qui offre moins d'importance et plus d'inconvénients. L'abandon de celte

22(3 DE LA. SOCIKTÉ AUlÉRir-ALNE.

coutume sera une preuve incontestable de mauvais goût. Il doit y avoir une épo({iie et un lieu où le premier magistrat et le peuple se réunissent pour échanger leurs respects, Icute autre affaire cessante, et j aimerais à voir cette réimiou redevenir annuelle.

Je n'ai point vu de nsauvaises manières à la réception du président, si ce n'est de la part d'un Anglais sot et Fanfaron. Tout était Laime et paisible, et je remaïquai un air de gaité qui me surprit. Le beau monde s'amusait de l'aspect de l'assiinblée , et le vulgaiie du spectacle nouveau qu il avait sous les yeux. Nous partîmes à huit heures. Quand nous descendimes de voiture, je vis un ceitain nombre de femmes, fort bien accompagnées , monter les escaliers, dans le deuil le plus simple. Dans la salle étaient des grou])es de jeunes gens se })romenant de long en large, en déployant leurs graces, tandis que des dames ôtaient leur cliàie et laissaient voir des ])arures resplendissantes. Le président, ayant, à sa di'oite et à sa gauche, quelques membies de son cabinet , se tenait au milieu de la première pièce, se préparant à saluer toutes les dames et à donner des poignées de main à tous les hommes ({ui se présenteraient. La comj)agnie s'ap])rocha alors de la cheminée où étaient les dames de la famille du président, accompagnées du vice-président et du secrétaire du Trésor; de là les visiteurs sedispersci'cntdans les diverses pièces , causant par groupes dans la salle Bleue, ou se joignant à l'inuiicnsc quantité de promeneuis dans la grande salle de l'Ouest. Après y avoir fait deux tours, je retournai à la salle de réception , le point le plus intéressant pour un observateur. Je vis entrer successivement les ambassadeurs avec leur suite, les juges de la Cour suprême, la majoiité des membres des deux Chambres, et, au milieu de tout cela, de simples cultivateurs , des boutiquiers , des

IIl^ PARTir. — CIVILISATION. 227

artisans avec leurs épouses patriarcales et Ir iirs filles naïves. Les unes avaient lair gai , d'autres l'air occupé, aucune l'air humble. Je crois qu il pouvait y avoir trois mille personnes présentes; une seule chose y inancpiait, et c'était, selon moi, une lacune importante : il ne s'y trouvait aucune personne de couleur. Les individus ou les classes sont libres de choisir leur société comme il leur convient et en vertu de règles qu'ils ont faites; mais ici il ne doit pas y avoir de distinction. Je sais Texcuse qu'on allègue : la circonstance que la réception a lieu dans un pays à esclaves, la présence des planteurs du sud, et beaucoup d'autres ; mais de tels motifs disparaissent devant ce fait bien simple, que la réception du président a été instituée afin que tous les citoyens des Etats-Unis, sans distinction, se réunissent à certaines époques pour présenter leurs respects à leur premier magistrat; tout homme de couleur qui est citoyen des Etats-Unis a droit d'y être admis aussi bien que tout autre. Leur présence ajouterait encore à la dignité de V.hite-llouse. 11 est honteux qu'il y ait un lieu aux États-Unis où la population soit plus libre que là de se réunir sur un pied d'égalité : ce lieu est la cathédrale catholique de la Nouvelle-Orléans. J'ai vu des personnes de toutes les nuances de couleur s'agenouiller sur la pierre, sans séparations ni distinctions. Il m'eût été doux de trouver aussi quelque édifice séculier où, d'un consentement général, tous les hommes pussent se réunir en frères; mais, même dans fAinérique républicaine, on chercherait en vain un pareil édifice.

Les Américains, pour l'enseignement des manières , possèdent un avantage (ui'ils n'apprécient point assez : ils ont sous les yeux, dans celles de la race de couleur, une perpétuelle caricature de leurs propres folies , un mii'oir dans lequel ils ne peuvent s'empêcher de se voir reproduits. Les nègres

228 DE LA SOCuVlj': A.Mi:iiICAI^E.

ont, par dessus tout, le caractéfc imitatif. Dans leur condition dégradée actuelle, avec peu de principes, peu de lumières, peu d'indépendance, ils copient avec le plus grand succès leurs supérieurs. Ils jjortent l'imitation beaucoup plus loin que ne le Font en Europe les domestiques des riches. Les valets noirs des États-Unis ont les graces sémillantes, la cravate apprêtée et les manières prétentieuses des valets de Londres; mais l'imitation s'étend à des matières plus importantes. Les esclaves du sud ne se bornent pas à prendre les noms et les titres militaires de leurs maiires, ils les reproduisent en quelque sorte dans les Formes de leur politesse et dans les détails de leurs réunions. J'ai en ma possession un billet d'invitation à un bal (i), écrit sur papier rose, doré sur tranche. Quand la dame invitée vint trouver sa maîtresse afin qu'elle lui donnât le cachet nécessaire pour l'autoriser à être dehors après neuf heures du soir, elle portait une robe de satin, pardessus laquelle était une robe de mousseline, elle avait des souliers de satin et des gants blancs; ujais le satin était fané, la mousseline déchirée; les souliers grimaçaient sur des pieds cagneux, et les gants blancs tombaient en lambeaux de ses doigts noirs. Au lieu d'une belle dame, c'était une caricature.

Jusque dans la dernière des courtoisies, la politesse Funéraire, la race de couleur imite les blancs. L'épitaphe dun petit enfant noir à Savannat commence ainsi : « Lis charmant, flétri dans sa ileur, etc. » Ils ont des coutumes qui leur sont particulières : l'une consiste à refuser de manger en présence des blancs. Quand nous faisions de longues expéditions, emportant avec nous des vivres

(i) « MonsiiiiT Fticii.iid M;is(y jiric i:)is|r-ss Mikcns cl l;i sori'-lv de miss Arlluir de vouloir liicii riuniorir di' leur conipamiic , liiiii.-iiiclic soir, à. sept lit.' Il rcS; dans K-i^iaiid liuijjasiu au\ luilcsilu dortciirSinilli. »

[ISutcilc l\,hilciir.)

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OU nous en procurant sur la route, les esclaves se retiraient toujours, avec leur part, derrière les arbres ou tout autre abri.

Les Américains peuvent être assurés de conserver intactes les bonnes manières tant que l'intelligence sera respectée parmi eux comme elle l'est, et continuera à constituer le premier titre à la considération. Quelles que soient les folies et les frivolités des classes prétendues fashionables, elles ne parviendront pas à effacer les coutumes nationales ou à marquer les classes les plus importantes de la république. L'intelligence a partout le pas dans les relations sociales, et il continuera d'en être ainsi dans les principes. Une chose me frappa, c'est que, dans les campagnes, on peut fréquenter les membres les plus éclairés d'une famille et non les autres. On peut les inviter à une lénuion choisie et réserver les autres pour une occasion plus ordinaire. Quant aux villes, Washington, avec sa population mélangée à l'époque des sessions, est une exception à toutes les règles. Là j'ai fréquemment vu certaines gens fort peu sensés devenir temporairement l'objet de plus d'attentions que les gens les plus sages ; mais, dans les autres villes, je ne me souviens pasd'avoir vu une grande influence à des personnes n'ayant pas une somme sulïisante de mérite intellectuel. Une beauté de Washington me racontait la mort d'un jeune homme qui, au milieu de la nuit, endormi dans un ])etit bateau, était tombé dans le Potomac. Elle me dit où l'on avait retrouvé son corps, à quelle famille il appartenait, et termina en ajoutant : « On le regrettera beaucoup dans les soirées. » Washington est un lieu où un jeune homme peut être regretté de cette manière; ailleurs on eût donné ime meilleure raison ou l'on n en eût pas donné du tout. Dans les capitales des États, les hommes prennent rang selon le mérite intellectuel qu on leur suppose. Sans doute, il

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entre dans cette évaliialion l)icn des méprises, et, ce c|u'il y a de pire, on pardonne bien des défectuosités morales en tavenr de la supériorité intellectuelle; toutefois les motifs de préférence sont d'une nature plus élevée; la gradation est établie d'une manière plus rationnelle qu'ailleurs, et, là où il en est ainsi, les conditions essentielles des bonnes manières ne sauraient manquer. On estheureuxde voir dans les campagnes les hommages rendus à l'auteur et à 1 homme d'État, comme à ce qu il v a de plus élevé dans l'échelle des êtres. Quel que soit l'auteur ou l'homme d'État auquel ils s'adressent, ces hommages sont honorables pour ceux qui les offrent. Il n'est pas moins satisfaisant de voir, dans les villes, les fats les ])lus élégants et les capitalistes les plus opulents céder le pas à des hommes et à des femmes distingués seulement par leur intelligence. Les manières les plus défectueuses, celles qui s'écartent le plus delà nature et font le plus de violence aux affections sont celles qui proviennent d'une estime exagérée des choses extérieures et mensongères, comme les meilleures sont celles qui manifestent l'amour des choses invisibles et réelles. Les Américains ont cet avantage, qu'ils portent plus de considération à l'intelligence qu'à la richesse et à l'élégance. Il leur reste à élargir leurs idées, à étendre leur intelligence jusqu à ce qu'elle s'identifie à leuis yeux avec la morale. Des manières nationales, une hiérarchie nationale, graduées en conformité avec un tel principe, neseiaientpas matière à controverse, maiscommanderaieut l'admiration et formeraient progressivement le goût du reste du monde. Je crois que ce changement commence à se faire sentir dans les relations sociales des Américains qui ont rejeté la fausse idée de l'honneur aujourd'hui prédominante, et dans le généreux dévouement qui rend témoignage aux vérités impopulaires. La franchise, la

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douceur, rarfectueux empressement de ces hommes ont. une grace qji'aucune éducation conventionnelle ne saui'ait donner. Un ha])itant du sud se rendant de New-Yoïk à Pliiladelpliie, à Iwrd d'un bateau à vapeur, lia conversation avec deux inconnus, et bientôt la question de l'esclavage fut abordée. Il était propriétaii'e d'esclaves, et ils étaient abolitionnistes. Il y ("n eut un surtout dont la conversation lui plut beaucoup, et ils discutèient longienips ensemble. A la fin, il dit, en s'adressant à l'autre abolitionniste : «Comme il est agréable de discuter cette matière avec un homme comme votre ami! Si vous autres ai)olitionnis(es, vous étiez tous comme lui, nous ne tarderions pas à nous entendre; înais vous êtes habituellement si intraitables et si violents! Vous ressemblez fous à Garison. Veuillez me dire, je vous prie, le nom de votre ami.

— Vous venez de le dire : c'est M. Garison.

— Impossible! ce monsieur est si doux, si poli !

— Demandez au capitaine si ce n'est pas M. Garison. »

C'était un point important; on interrogea le capitaine. Ce monsieur si doux, si courtois, si simple, si agréable, c'était Garison.

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