IDÉE DE L'HONNEUR
Le lalent cl le morilc sont les sciili molil's pcrmancnls de distinclicn. Lo 'rout-riiiss;mt leur ;i confère d'cletnelles lettres de noldesse , et ce sont eux qui fout ]es noms brillants et ininiortcls ;iiixqiiels nos enfants jieuvent aspirer comme les autres. Ce sera notre faute si, dans notre ])atrie, la société n'est pas , comme le gouvernement , ori^aniséc sur une base nouvelle.
Jliss Sedgwick.
Sans doute il vaut inieiix vivre pour l'honneur que pour la richesse : mais jusqu'à quel point doit exister cette préférence.^ cela dépend de l'idée qu'on se fait de l'honneur. Là où la vérilé et la justice sont quelque chose de plus que de vains mots, Tidée d'honneur exclut toute crainte, hormis celle de mal faire. Là où l'honneur prend sa source dans l'opinion viagère deshommes, attache à la dépendance une crainte toujours présente, et que nous consultons perpétuellement pour agir ou nous ahstcnir, nous paralyse sans cesse; danscecas on subit une servitudeaussi pénible quedansla poursuitede !a richesse. Silarichesses'envole, ainsi iait la pojnilarité. Si de riches cargaisons redoutent sur l'Océan les écueilset les tempêtes, si les moissons peuvent être détruites par les éléments, la réputation au.ssi a des périls à craindre dans les différences d'opinions, dansladiversitédesvues et des caractères. Si donc nous devons ajouter foi à tout ce quelesmoralisicsont écrit, cequeîessagesont allirmé sur la vanité et la misère à dé[)endre des applaudissesements humains, nous devons conclure qu'il n'y a
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de liberté véritable ni pour les soeiétés, ni pour les individus qui vivent dans la crainte de l'opinion.
Cette déférence pour l'opinion se manifeste sous diverses formes dans différentes pai'tics du pays, et sous des combinaisons sociales dissemblables. Dans le sud, où le travail lui-même est un capital et ne peut, par conséquent, commanderlc respect convenable, il y a beaucoup de vanité de représentation, beaucoup de dépenses inutiles dans la crainte de l'imputation de pauvreté, qui suivrait la moindie économie; la vie qu'on y mène est tin-bulcnte et cavalière, par la crainte de l'imputation de làcbeté, qni suivrait le pardon des injuies. La crainte du blâme est une véritable panique sous l'empire de laquelle les hommes renoncent à la li!)erté d'action et de parole. Dans le nord, la société a pu, grâce surtout à l'influence religieuse héritée des ancêtres, surmonter, jusqu'à un certain point, cette crainte vulgaire, en tant (pi'elle se manifeste dans la turbulence du caracîère ; mais là s'est arrêté le progrés. Un gentleman de la Nouvelle-Angleterre, se plaignant de l'insolence des représentants du sud au con^Tès envers les représentants du nord, en se prévalant de ce que les hommes du nord ne sont pas duellistes, disait un jour, devant moi, que, s'il était au congrès, il annoncerait son intention de se battre, .fe ne crois pas qu'il se fut montré en arrière de la société à laquelle il appartenait, au point d'adopter une prati- (ju<' coupable (pj'elle avait déracinée d'au milieu d'elle, et de l'adopter par suite de cette même crainte d'impntation qu'il méprisait dans le sud; mais l'impulsion sous l'empire d(; laquelle il parlait démontrait que, lorsqu'on laisse la crainte delopinion s'établir sons une forme (pielconque, elle est apte à ])rendre les formes les plus fâcheuses.
Quand j'étais à Phila(lel[)bie, un incident dé})lorable ai-riva à une famille de ma coinuiissance. Lii
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fils unique, agë de dix-neuf ans, fut insulté par un de ses compagnons d'étude; son père et son oncle se consultèrent sur ce ({u'il y avait à faire et envoyèrent le jeune homme combattre la personne qui l'avait insulté. La mère, quand on lui apprit ce duel, demanda au ciel que, si l'un d'eux devait succomber, ce fut son fils; sans doute elle sentait, dans son cœur vertueux, que mieux vaudrait mourir qu"assassiner un homme par une làclie crainte de l'opinion. Le premier agresseur perdit un doigt, et l'afiaire s'est ainsi terminée; mais elle n'en est pas restée et elle n'en restera pas là ; car ce jeune homme a reçu, des guides de sa jeunesse, une leçon de bas égoïsme , de làchet(' moiale; i! est à ciaindre qu'elle n'exerce à jamais sur lui une funeste iniluence, et la société dans laquelle il vit a vu sacrifier à de faux principes deux de ses membres les plus respectables.
Voici ce que me disait un habitant des Etats du sud, oil le duel est très répandu : « Un homme peut en tuer un autre et n'en pas valoir moins pour cela. Il peutètre vil dans ses transactions pécuniaires, mais il ne lui est pas permis de voler, il peut jouer, mais il ne peut tenir une maison de jeu. )> Les duellistes du sud préteudenl que les bonnes manières ne peuvent exister que là où la vengeance est le châtiment des mauvaises. La crainte du blâme et de la vengeance est, pour le moins, aussi méprisable que les mauvaises maniènïset, incontestablement, plus vile que la crainte de l'opinion qui ])révautdaus le nord.
Dans le nord, il ne saurait y avoir que peu de vanité de représentation parla difficulté de se procui'er des domestiques, ce qui n'empêche pas l'ostentation de la richesse d'être grande dans les villes commerciales. C'est là que l'aristocratie se forme et se rassemble; or, comme nous l'avons déjà dit, l'aristocratie c'est le parti de la crainte, tandis que la démocratie est le paiti de l'espérance. La crainte de
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l'opinion prend inie foule de formes : il y a la crainle de la vulgarité, la crainte de la responsabilité et, surtout, îa crainte de se singulariser. Il y a quelque chose de plus déplaisant, au premier aspect, dans la réserve de l'Américain du nord que dans la turbulence de îa race cavalière du sud. Ce n'est que lorsque les exceptions individuelles sortent de la niasse, lorsqu'elles mettent au jour la francliise et la générosité domestiques de toute la population, ce n'est qu'alors que l'étranger s'accoutume peu à peu à cette absence de toute confiance sociale, à cette réserve qui porte un cachet d'égoïsme si prononcé.
Les Américains du nord sont, par l'éducation et l'habitude, telleiuent accoutumés à la réserve dont je parle, qu'ils ignorent son étendue et sa singularité. Ils sont blessés des remarques que font les étrangers à propos de cette singulière manie, et du ridicule que déversent sur elle ceux de leurs compatriotes qui ont voyagé hors de leur pays. iMais la singularité est en eux. Ils peuvent parcourir le monde entier; nulle part, ils ne trouveront une société qui consente à se soumettre à la contrainte d'une réserve permanente, et à déférer sans cesse aux opinions d'autrui. Ils ne ne trouveront que chez eux une société où il n'esl pas jiîsc{u'aux pelits enfants qui ne prennent garde de commettre des méprises et ne parlent de l'eflet des actions SiU" l'opinion des autres; où les jeunes gens déterminent en silence (pielles opinions ils exprimeront en public et celles qu'ils n'avoueront que dans l'intimité du foyer; où presque toutes les femmes écrivent des lettres pitoyables, parce qu'il est convenu qu'on ne doit pas conlier ses secrets au papier; et où les personnes d'un âge mûr semblent manquer presque universellement de cette foi aux principes, qui faitqu'onles exprime en tout (enq)setdans (outes les circonstances.
(( Mislriss i>, )) disait un enfant de onze ans à une
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de mes amies, « à quelle église allez-vous? — A celle de M'*' '*"'*'. — OmistrissE, vous êtes donc unitaire?
— Non. — Pourquoi donc allez-vous dans cette église?
— Parce que j'en aime le service. — ?Jais mislriss B, songez à Texempie, l'exemple, mistriss B ! »
Après avoir passé quelque temps dans le pays, je fis observer, à une personne qui connaissait parfaitement la société au milieu de laquelle elle vivait, que, depuis mon débarquement, je n'avais pas encore vu une lettre passable écrite par une dame, quoique la conversation de plusieurs, parmi celles qui m'avaient écrit, me parût supérieure. Toutes les lettres étaient insignifiantes, réservées dans leurs expressions, limitées à des lieux communs et surchargées de flatteries. L'art épistolaire , répondent-elles, n'existe pas en Amérique; nous n'avons pas de lettres bien écrites. La force de l'opinion publique est telle, et les périls de la publicité sont si grands, que les hommes n'écrivent pas ce qu'ils pensent, dans la crainte que leurs lettres ne tombent en de mauvaises mains. Ceci réagit sur les femmes et rend leur style artificiel. Ce n'est pas qu'il n'y ait des lettres bien écrites en Amérique ; parmi mes amis et correspondants dans ce pays, il y a des femmes et des hommes dont le style pour la franchise, la grace et la beauté, ne saurait être surpassé; mais je ne connais point de milieu entre cette excellence et l'insignifiance complète qui caractérise tout le reste.
Quand l'étranger est un peu revenu de la première impression pénible que lui cause toute celte réserve, il demande naturellement ce qui peut la rendre nécessaire. A cette question je n'ai jamais entendu faire une réponse satisfaisante. La force de lopinion publique ne saurait faire à vui individu, homme ou femme, un mal comparable à l'inconvénient de vivre dans une réserve perpétuelle. Quiconque, homme ou fcujme, ne j)eut cnduier le blàmc ferait mieux
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(1(^ (Itifi ichrr un espace dan?, la forêt ol d'aller y vivre comme dans le seul lieu où il puisse être à rai3ri des attaques de l'opinion. Quand on a peur des observations et des commentnires, il faut s'isoler entièrement de la société; car l'intérêt que des êtres humains prennent les uns aux autres est si profond et si universel, que les observations et les commentaires sont inévitables; par.tout il y a des yeux pourvoir, des cœurs et des esprits pour désirer et conjecturer. jNatureilem.ent, un honnête homme ne redoute pas cette investigation; s'il n'est pas sur de ses opinions sur une matière quelconque, il le dira et cherchera à s'éclairer; s'il en est sûr, il les exprimera dans loccasion et sera prêt à en avouer les molifs. Sans doute il n'est pas agréable devoir nos opinions traitées de fausses et de dangereuses, mais c'est un mal très faible^ comparé à la servitude de la dissimulation et aux tourments de la crainte. Cette servitude, ce tourment sont pires que tous les maux que pourrait infliger la force de l'opinion publique , lors même qu'elle devrait nous fermer la carrière politique, nous interdire tout succès dans notre profession et nous priver des avantages sociaux les jjlus précieux. 11 est des membres de ia société américaine qui ont trouvé la persécution, rexcommnnication el la violence plus supportables que la dissimulation de leur conviction.
Peu de personnes le mettent en doute, quand la question leur est présentée d'une manière claire e distincte. Ils en conviennent à l'église, le dimanch<*, et dans la conversation du foyer; et si, dans le monde, ils n'agissent pas d'après cette conviction, c'est grâce à la force de l'habitude et de l'éducation; ils portent leurs chaînes depuis si longtemps qu'ils en sentent moins le poids. Je doute ([u'ils puissent même concevoir un état de société où nul homme ne craigne son voisin, où la responsabilité des opi-
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nions n'entraîne aucim inconvénient, où les hommes, convaincus que la conséquence ne saurait se prévoir et que le juste ne doit pas la redouter, s'y exposent sans crainte et ne se tourmentent pas à calculer ce qui est incalculable. Quand le temps viendra, pour les Américains, de découvrir tout cela, d'apercevoir quelle misérable conlrainle ils se sont imposée par cet asservissement à l'opinion, ils comprendronlcommentilse faitque, bien qu'extérieui-ement, mieux partagés qu'aucun peuple de la terre, ils n'ont pas été pour cela plus heureux que le reste du monde. Je doute que, dans les classes inquiètes de TAncien- IMonde, il y ait autant de pénible sollicitude, d'anxiété nerveuse que cette seule cause en produit parmi les habitants des villes des États du nord de l'Amérique. Si j'avais à choisir, j'aimerais mieux endurer le malaise involonUiire de l' Ancien-Monde (pie l'anxiété gratuite du Nouveau, si ce n'est que sa souffrance volontaire peut être écartée en un moment. Il est des exemples, en petit nombre, mais frappants, d'individus à l'âme forte, qui ont découvert et mettent en pratique la vraie philosophie du laisser-allei', qui ont ouvertement pris position dans les principes, et cjui, préparés à toutes les conséquences, se résignent humblement et avec joie à toutes les inflictions possibles de l'opinion. Quoique peut-être cela n'entre pas dans leurs calculs, il est probable qu'ils trouvent dans lopinion plus de jouissances et moins d inconvénients que ceux qui la courtisent le jjlus assidûment.
Si cette habitude de réserve n'était pas un mal trop sérieux, il y aurait quelque chose d'amusant à observer sa jnise en pratique. A l'époque où l'ouvrage du docteiir Channing, sur l'esclavage, venait de paraître, la conversation s'établit entre une dame de Boston et moi. Elle commença eu me disant :
(( Avez -vous lu l'ouvrage du docteur Channing?
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— » Oui. Et vous?
— )) Oh ! non. Ne le (rouvez-vous pas bien inopportun ?
— » Non ; je le regarde, au contraire, comme très opportun.
— » Mais n'est-ce pas un mal que d'augmenter, en ce moment, reffervescence publique?
— » Cela dépend de la nature de l 'effervescence; mais ce livre me semble avoir un cUPet calmant, comme l'a, en général, l'exposition des principes vrais.
— » Mais le docteur Channing n'est pas un homme pratique, ce n'est qu'un savant dans la retraite; il n'a aucun intérêt réel dans la question.
— «Aucun intéi'ét matériel; cettecirconstance, de même que sa retraite, le met à même de voir plus clair que d'autres, dans une question où les principes éclairent les hommes, et où la pratique send)le n'avoir pour effet que de les aveugler.
— » Eh bien ! je lirai cerlainement ce livre, puisque vous en faites tant de cas.
— » Ne le lisez pas, je vous prie, si c'est là votre unique motif. »
Jîieiilôt ajjrès parut une réponse ta l'ouvrage du docteur Channing; c'était un pamj)h!ot qui sentait d'une lieue la cniinte, les dollars et conséqnemment l'insulte. Un gentleman de Boston, qui avait montré, dans des occasions imj)ortanl(>s, un grand courape moral, ne lit aucune mention de cette réponse pendant les premiers jours de sa publication. Eulin, entendant une autre personne en parier comme elle le méritait, il dit : u Maintenant qu on dit ouvertement son avis sur cette réponse, je n'ai aucune objection à faire connaître ce que; j'en pense. J'ai gardé le silence jus(praujourd"hui; mais, hier, j'ai entendu quelqu'un en parler comme vous en parlez vous-njên)e, et je n'hésite plus à déclarer que je
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regarde ce pamphlet comnie une production infâme. »
On me dira que ce sont là des exemples spéciaux , soit; mais ils n'en attestent pas moins l'état habituel de la société par la direction donnée à la réserve. Ailleurs, il est possii)le que l'on c.-aigne aussi quelquefois; mais on ne songerait ])as à s'abstenir de lire un bon livre ou à gardei' le silence au sujet dim mauvais pamphlet, jusqu'à ce qu'on se sentit appuvé par l'opinion d'auirui.
Quand je parlerai de 1 esprit des rotations sociales, on verra combien la vie domestique des Américains contraste fortement avec cet état de choses : ce que je déplore en ce moment, c'est un égo'isme individuel trop généralement répandu.
Le voyageur doit aller dans Touest, s'il veut voir régner universellement la liberté et la franchise des manières. Les gens de Fcuest ont un laisser-aller confortable, également éloigné de l'arrogance du sud et de la timidité du nord; ils joignent à cela l'hospitalité qui distingue ie pays tout entier, en sorte que c'est, au total, une population séduisante. Leur assurance vient probablement de leur énergie remarquable, attestée par les conquêtes sur la nature, dont leur présence, même dans l'ouest, est un sullisant témoi.onaffc. Ce sont lessens les plus francs que j'aie vus en Amérique; aussi, au milieu d'eux, on se trouve délicieusement soulagé de ce sentiment de douleur et d indignation que la réserve mondaine ne manque jamais d inspirer. Si l'étranger s entend flatter dans l'ouest, il peut conclure avec assurance que celui qui lui parle vitnt de la jNouvelle-Au gleterre. « Nous sommes ])ortés à croire, » me disait un habitant de l'oriest, u que, quelles que soicîit les qualités d'une autre personne, nous valons autant qu'elle. » En conséquence, les relations ont eu lieu sans la moindre alicnfion au mérite des qualités
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respectives. Grace à eo cbarinniil. laisser-aller, leurs pensées libres se traduisent en actes coiifoinies, et le monde y gagne beaucoup. Comme on doit s'y attendre, il y a, par ci par là, des exemples d'extième présomption, mais, je n'hésite fias à le déclarer, répandus comme le sont, dans la société actuelle, la fausse modestie et la lâcheté morale, ce degré d'assurance, qu'on nomme communément présomption, gagne chaque jour dans mon estime; un sentiment exagéré de soi me semble une méprise moins nuisible et moins désagréable que l'idolâtrie de l'opinion; c'est une erreur qui sera rcctiliée tôt ou tard, et il arrive souvent que ce n'en est pas une. L'événement décide la question d'exagération en dernier ressort, et, tant que l'événement n'aura pas prononcé, il est fort aeréable d'accorder aux pens tout le mérite qu'ils se croient. Cela est plus agréable que de voir les gens restreindre leurs propres facultés par un sentiment de prudence et de réserve qui indique une égale défiance des autres et d'eux-mêmes. Si John Aiilton vivait aujourd'hui et qu'il avouât son espoir de produire une œr.vre que le monde 7ie laisserait pas mourir, quel concert de réprobation s'élèverait contre lui! comme on l'accuserait de présomption! tandis que Fevenement ayant rendu cette déclaration véritable, elle est citée maintenant comme un exemple de la noble assurance du génie.
Les gens de l'ouest ont droit de montrer de l'assurance, car ils ont prouvé ce qu'ils peuvent accomjîlir; ils viennent de loin avec des qualités qui ont assez de force pour les guider dans une région nouvelle; ils domptent cette l'égion , ils la façonnent à leurs vues, et si, souvent, ils oublient que le monde est en uroffrès, s'ils se repardcnt comme rela- Iivement aussi grands dans la société actuelle qu ils l'étaient naguère dans le désert ; il faut se rappelei-, ])onr leur justiricalion, qu'ils <mt constaté leur
puissance dans la conquête des circonstances.
S'il ne nous est pas encore donné de voir, hormis dans les exemples individuels, l'exquise union de l'intrépidité avec la modestie, de l'assurance avec la douceur ; s'il faut choisir entre le désir d'être grand à ses jn'opres yeux , et la crainte d'être petit aux yeux d'autrui, les amis des Américains souhaiteront pour eux que leur erreur soit de celles qui s'allient a trop plutôt qu'à pas assez de liherté.
Quant à l'importance attachée à l'opinion des étrangers sur l'Amérique, je l'ai trouvée moins frappante que je ne m'y attendais. Dans le sud , on est très sensible à l'opinion du monde sur l'esclavage; dans la Nouvelle-Angleterre , la vénération pour l'Angleterre est plus grande qu'aucun peuple, selon moi, ne doit en éprouver pour un autre. L'amour de la mère-patrie, l'orgueil filial qui s'attache à la mémoire des ])éres sont des sentiments naturels et honorables, et l'on comprend qu'on témoigne un degré très élevé de déférence pour ceux qui habitent actuellement le sol de cette mère-patrie et les lieux où ont vécu, pensé et parlé ces sages. Mais, (ant que la supériorité ou l'infériorité d'une nation civilisée, à l'égard des autres , ne pourra être constatée avec précision, cette excessive vénération avec laquelle l'Angleterre est regardée par les Américains semble impliquer une absence d'estime pour eux-mêmes. Toutefois, c'est là un sentiment infiniment plus noble et plus salutaire que celui qui a été manifesté par quelques Anglais à l'égard de quelques Américains, ce mépris qui a été rétorqué par quelques Américains. Mais, dans chaque nation, les contempteurs, assez bruyants pour produire un certain elVet, sont en trop petit nombre pour (pie nous nous arrêtions à en parler davantage, l'oiît Anglais qui, ayant vu et connu les Aniéricains sur leur proj>i-e sol, ne les honore pas comme nation et ne les aime
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pas comme amis personnels, cet Anglais est un triste échantillon du peuple dont il porte le nom : et tout Américain qui, ayant vu et connu les Anglais sur leur propre sol, ne respecte pas sa patrie en proportion exacte de sa prédilection, pour ce qu'il y a de mieux dans les Anglais, celui-là n'est pas digne d'être Américain.
Pendant ma traversée, les Américains à bord me prévinrent que, partout, je serais importunée de cette question : (( Comment tronvez-vons FAmérique? w Arrivés à quelques milles de New- York, un bateau à vapeur vint à notre rencontre, amenant des amis de quelques uns d'entre les passagers. Nous montâmes à bord de ce bateau à vapeur pour nous rendre à la ville : c'était bien le plus étroit, le |>lu3 sale et le plus incommode de tous les navires. Une pluie battante nous obligea de nous réfugier dans la cabine où il y avait à peine l'espace nécessaire pour se tenir debout, et nous n'étions éclairés que par une seule lampe en fort mauvais état. (( Eh bien, miss M..., » dit un des passagers américains, i( comment trouvez-vous l'Amérique ?» C'était la première fois qu'on m'adressait la question qui devait m'ètre si souvent renouvelée. Toutefois, je ne pense pas que la plupart de mes interrogateurs attachassent à ma réponse plus d'importance que ceux qui m'adressèrent, pour la première fois, cette question dans la sale cabine, ou que mon ])etit ami Charles, qui ne tarda pas à adopter la même formule, et me disait, de temps à autre, avec beaucoup de gravité : « Comment trouvez-vous ce ijays-ci? » J'appris bientôt à n'y voir qu'une manière de commencer la conversation, comme en Angleterre nos observations météorologiques. Bien que les Américains aient de l'Angleterre une trop haute idée et ne s'estiment pas assez eux-mêmes comme nation, je pense qu'ils attachent beaucoup moins d'imjiortance à l'opinion
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des étrangors sur leur patrio, que ne pourrait le faire croire aux Anf^lais la couduite des voyageurs américains en Angleterre. C'est sur le sol anglais que prend naissance cette anxiété. Dans leur patrie, la généralité des Américains semble comprendre ce qui est vrai des nations encore plus que des individus, à savoir que, tout agréable qu'il puisse être d'être] ugé favorablement par ses voisins, cependant, quand on est vertueux et heureux en soi, le reste n'importe pas beaucoup. J'ai rencontré quelques individus qui, les uns dans l'intention de me plaire, d'autres sous l'influence de préjugés locaux, me parlaient, avec vme ridicule afTecîation de candeur, de ce qu'ils appelaient la justesse des attaques grossières dirigées contre FAmérique par la presse anglaise; mais j'ai eu le plaisir d'en rencontrer un plus grand nombre qui déclinaient la juridiction d'observateurs que leurs préjugés, ou quelque chose de pire, rendaient incompélenls à juger une nation. L'irritabilité de leur vanité a été beaucoup exagérée, en partie, pour servir des intérêts d'auteurs de la plus vile espèce, et, en partie, par suite de la conduite ridicule de quelques Américains en Angleterre, qui ne représentent pas plus la nation à laquelle ils appartiennent qu'un jeune Anglais qui, lorsque j'étais à New-York, remonta l'Hudson par une pluie battante, attesta que ^V est-Point ne valait pas Kichmont , descendit la rivière la nuit et déclara, à son retour, que les Américains faisaient grand bruit de paysages qui n'avaient rien que de très ordinaire.
Ce sera un bien pour les Américains, spécialement ceux de l'est et du sud, quand ils auront sur l'honneur des idées aussi élevées que celles qui ont inspiré leurs révolutionnaires ancêtres. Quand ils auront de la démocratie l'idée qu'en avaient leurs honunes d'Etat de 1801, ils modéreront leur hom-
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mage à ropinion et ajouteront à leurs vertus le culte de l'humanité : alors seulement ils seront à la hauteur de leurs institutions; alors ils jouiront de cette liberté et de cette paix intérieures dont la liherté et la paix extéiieurcs ne sont que des moyens exceptionnels. Dans ce progrés, ils seront toujours secondés par raccroissemen! des relations entre l'Angleterre et l'Amérique; car, quelque fascinés que puissent être les Américains par le spectacle du luxe, de la liberté dans la conversation et de la haute culture intellectuelle de certaines portions de la société anglaise, ils ne peuvent qu'être choqués de l'aristocratique insolence qui est le vice de l'ensemble. L'esprit de dénigrement, cet esprit puéril et barbare, est à peine connu en Amérique; on n"a pas même d'idée de l'insolence anglaise de classe à classe, d'individu à individu, si ce n'est dans le traitement infâme des gens de couleur. Pvien, dans la civilisation américaine, ne m'a frappée plus agréablement que l'invariable respect pour i/hommc dans sa qualité d homme, et rien, non plus, depuis mon retour en Angleterre, ne m'a plus alïligéc que le contraste que j'y ai vu sous ce rapport. L'Anglais qui n'est point allé en Amérique ne saurait se faire une idée de l'atmosphère d'insolence dans laquelle il vit, de la contagion de mépris qui infecte, dans sa patrie, toutes les relations sociales ; il ne saurait comprendre jusqu'à quel point tout ce qu'il peut dire de plus vrai et de meilleur, sur le traitement des gens de couleur en Amérique, est neutralisé sur les lieux par ce seul fait, que le mépris concentré là bas sur les noirs est, ici, disséminé sur la société tout entière.
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SECTION I