‹ Voyage aux États-UnisChapitre 3 sur 26 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Il y a lin naviic en parlnncc poiii- Trii.oli , un aiilrc pour ks Indes ; j'iù appris au Piial lo qu'il y en a un (roiticjiie pour le Sîcxifjuc, un (piatrit'nie pour FAiii^lc- Icrrc , suus compter beaucoup d'autres encore.

SuAKSPEARE, le Muichmul de p'eiiUe.

Pourquoi m'arrêterais-je à signaler l'immeiise étendue du commerce des Etats-Unis, objet de ladmiiation de l'Europe et du monde? Il sullit , à cet égard , de mettre des chiffres sous les yeux du lecteur, de lui présenter l'état des exportations et des importations publié annuellemeut; rien ne saurait être |>lus concluant.

Dolldij.

,La valeur des importations, en iSaS, a été de 96,340,075

La valeur des exportations de produits domestiques , pour

i8?5, a été 66,944,745

Idem de produits étrangers . 32,590,643

Total 99,535,388

La valeur des exportations de produits domestiques , pour

i83o, a été 59,462,029

Idem de produits étrangers i4, 387, 479

Total 73,849,508

La valeur des exportations dt; produits domestiques, pour

i835, a été 81,024,162

Idem de produits étrangers 23, 3i 2,811

Total 104,330,973

On voit, par ces états, quelle réduction considérable a subie le commerce des Étals-Unis, par suite du tarif qui a enlevé au commerce une grande quantité

60 DE L\ SOCIÉTÉ AJlÉniCALNE.

de capitaux pour les reporter sur les manufactures. La balance a été, à peu de chose prés, rétablie par la perspective de l'expiration du système protecteur; le commerce et les manufactures ont fait de nouveaux et rapides progrès. Le tonna<ge étranger du Massachusetts s'est accru de cinquante-trois pour cent dans les cinq dernières années , quoique, grâce à un nouveau mode de construction, les navires contiennent une quantité double avec le même tonnage nominal.

Le commerce du sud-ouest était dans un grand état de prospérité lors de mon passage dans ce pays. Quand j'étais à Mobile, en avril i855, j'appris que, depuis le commencement de l'année , il était arrivé en cette ville cent quatre-vingt-trois mille balles (i). Un commerçant de mes amis me dit que l'intérêt de l'argent était extrêmement élevé. L'intérêt légal est de huit pour cent; mais il est facile d'en obtenir le double. J'ai connu un riche gentleman de la Nouvelle-Orléans qui, pour s'occuper, fait valoir son argent; chaque année, il réalise d'énormes bénéfices en prêtant à un haut intérêt. Il m'a déclaré qu'il ne perdait jamais et réalisait toujours des gains considérables, tant le commerce, est florissant,

(i) Voici quelle a eis la valeur des cargaisons arrivées à Mobile :

En i83o, par vaisseaux américains Gp,7oo dollars.

par vaisseaux anglais 74,435

En i834, par vaisseaux américains 014,072

par vaisseaux anglais 74,709

3S8,8ii

La valeur des cargaisons parties de Mobile a e'te :

En iS3o , par vaisseaux américains i,5r7,GG3

par vaisseaux anglais '17(3,702

En i834 ; par vaisseaux américains 4, 084, 826

par vaisseaux anglais 1,585,8- 1

G,''70jir;.7

Il*-* PARTIE. ÉcOiNOrwIE. 67

ta ni les demandes de capitaux sont nombreuses. Voilà donc un pays où l'on peut se convaincre pleinement de Fahsurdilé des lois contre l'usure; elles sont éludées aussi souvent qu'on le juge convenable et ne servent qu'à attacher une sorte de honte à un acte qui doit, de toute nécessité avoir lieu : le prêt de l'argent a un intérêt plus élevé que l'intérêt légal. La même chose a lieu dans le Massachusetts où l'intérêt légal est de six pour cent. Là , comme ailleurs, l'intérêt s'élève en proportion des demandes de capitaux.

J'ai connu un homme qui avait perdu soixantequinze mille dollars dans une spéculation malheureuse, et qui espérait les regagner en totalité dans la campagne suivante. Le prix de toutes choses augmentait. Pour ma part, j'eus à payer douze dollars pour mon passage de Mobile à la Nouvelle-Orléans ; et, pour remonter le Mississipi, il me fallut payer vingt-cinq pour cent de plus que si j'eusse fait ce voyage l'année précédente. 11 m'en coûta cinquante dollars ; ce furent les deux seules exceptions au bon marché remarquable avec lequel on voyage aux États-Unis; et partout ailleurs ces prix ne paraîtraient pas élevés.

Le Cumberland, sur lequel est situé Nashville, capitale du Tennessee, et qui se jette dans l'Ohio, est à peine connu de nous, en Angleterre; cependant c'est sur cette rivière que descend un septième de tout le tabac consommé dans le monde. Je la remontai dans un très petit bateau à vapeur; on en compte douze, six grands et six petits, qui y naviguent continuellement et transportent du coton , du tabac et des passagers. L'un de ces bateaux à vapeur avait transporté, l'année précédente, trois cent soixante balles de coton de la valeur de trois cent soixante mille dollars.

Quand on regarde les ports du nord et qu'on cxa -

08 DK LI SOClÉli'; AMiÎKICAi?;!:.

mine la variété et retendue de leur commerce, on est tenté d'ajouter foi à ce que m'ont dit plusieurs négociants américains, que la langue anglaise finira par devenir usuelle sur toute l'étendue du globe.

Salem, dans le iVÎassachusetts, est une ville remarquable. Cette cité de paix sera, dans Tavenir, plus connue par son commerce que par sa sorcière tragique. Elle compte quatorze mille habitants, et elle est pins riche, proportionnellement à sa population , qu'aucune ville du monde. Elle fait un commerce de spéculation , mais avec bonheur et sur une vaste échelle. Il arrive souvent qu'un vaisseau part sans cargaison pour un voyage autour du monde; dans ce cas, le capitaine met les aines de ses enfants en pension, emmène sa femme et ses enfants les plus jeunes, et fait voile pour quelque localité demi- J3arbare, où il se procure quelque cargaison bizarre, qu'il va ensuite échanger ailleurs avec avantage contre quelque autre; il fait ainsi le tour du monde tout en trafiquant, et rapporté, dans sa patrie, un fret d'une très grande valeur.

Les marchands actifs de Salem espèrent s'approprier une large part de la pèche de la baleine; déjà leurs vaisseaux pénètrent dans les glaces du nord. Dans les ports russes, ils sont accueillis comme des chalands favoris, et les cotes de la Suède et de la Norwége leur sont familières. Ils font presque autant d'affaires avec Brème qu'avec Liverpool. Ils parlent de Fa val et des autres Açores comme si elles n'étaient qu'à deux pas. Les fruits des pays de la Bléditerranée sont sur leurs tables. Ils ont des relations nombreuses au Caire; ils ont vu le tombeau de Napoléon à Sainte-Hélène, vous conteront d'étranges histoires de Mozambique et de Madagascar, et vous montreront des ivoires de ces payslà» Ils parlent de la puissance du roi de Mascale, et les richesses de la côte sud de l'Arabie leur t ont cou-

Il*" PARTIE. l' CO NOM IE. 60

iiiiC'S. Onelqu'ini s'avisa, il y a quelques années, d'exporter de la .^lace aux Giandes-Iudes. Un (juart delà cargaison fondit en route, le reste se vendit à raison de six francs la livre. Quand la valeui- de ce nouvel objet d'importation fut connu, il fut très demandé; les dernières ventes se sont eflectiiées presque instantanément à raison de.; dix francs la livre; en sorte que c'est maintenant une bonne spéculât icm d'envoyer de la glace à quatre mille lieues pour rafraîchir le sorbet en remplacement du salpêtre. Les jeunes demoiselles d'Amérique ont, dans leu.r cabinet, des coquillages rares de (Jeyian, et les murs de leurs salons sont ornés de copies chinoises de gravures anglaises. Il en est deux qui m'ont beaucoup amusée; la scène de lîéro s'évanouissant dans l'église, dans Beaiicoup de hniît pour rieuj et un Sliakspeare entre la Tragédie et la Comédie. Les ligures de la Comédie et de Béatrice, delà main d'un Chinois I Je n'aurais pu découvrir le lieu de leur seconde naissance, si un malheureux raccourci ne m'avait mis sur la voie. Je parlais un jour à un ami de la beauté de tous les nouveaux coi'dages que je voyais, soyeux et brillants; il me dit qu'ils étaient faits avec du chanvre de Manille, dont les Anglais ne j)araissaient pas connaître la valeur, quoiqu'il ait été introduit en Angleterre; il me dit qu'il en avait été le premier importateur. Il y a huit ans, on en importait annuellement six cents balles, maintenant vingt mille. Les négociants doutent que l'Australie soit capable de surmonter le désavantage résultant de Fabsence de rivière navigable ; ils espèrent beaucoup de la terre de Van-Diemen, ont bonne opinion de Singapore et meilleure encore de la Nouvelle-Zélande . l'ont le monde vous citera des anecdotes de Canton et vous donnera de descriptions des iler. de la wSociéië et des ile,^ Sandwich, tl lotir nrvive souvent.

de longer, du snd au nord, les côtes occidenlales des deux continents; ils rapportent des fourrures des régions reculées de leur sauvage patrie; jettent, en passant, un coup d'œii sur les Andes, doublent le cap Horn, touchent aux ports du Brésil et de la Guyane; aux Antilles, se croient presque dans leur patrie ; débarquent un beau matin à Salem et vont tranquillement chez eux comme s'ils n'avaient rien fait de remarquable.

Tel est le commerce de Salem, dont nous n'avons donné qu'un faible aperçu. On peut sen faire une idée dans son iMusée célèbre. On a introduit dans cette institution un monopole d'une nature bien inolTensive. Nul n'est admis membre de la Compagnie des propriétaires du Musée s'il n'a doublé le cap lioî'n et le cap de Bonne-Espérance. Libre à chacun de visiter l'institution, et de contribuer soit en argent, soit en nature, à augmenter la col-lection des curiosités qui s'y trouvent; mais le doublement des caps est une condition indispensable pour être admis à ihonneur d'être membre de la Société. Ceci a pour résultat d'établir une intimité plus grande parmi les membres, et de commander le respect à ceux qui ne peuvent pas être admis. La Société, après ravoir construit une salle magnifique pour le dépôt des objets de curiosité, a en caisse vingt mille dollars; mais un avantage jjeaucoup plus important pour elle, c'est qu'il est maintenant passé en habitude de ne pas revenir d'un long voyage sans en rapporter quelque objet nouveau à oftrir au Mus;':e. Gela oblige à s'enquérir de ce quil contient déjà, et assure à cet établissement un accroissement perpétuel de richesses. Je fus charmée d'y voir quelques curiosités orientales qne je n'aurais jamais eu occasion de trouver ailleurs; entre autres, certaines figures éîoimantes faites d'un métal mix 16 incdmni qu'on rrciteille h Java, et représentant

Il" PARTIE. — ECONOMIE. 71

les anciens soldats hollandais envoyés pour garder les premières colonies. Une personne raisonnablement grave pourrait passer tout un jour à rire devant ces caricatures. Je ne me serais jamais douté qu'il y eût tant de verve plaisante dans la population de Java.

La solidité du commerce des Etats-Unis a été mise à Fépreuve par le grand incendie de New- York. Toutes les circonstances relatives à cet incendie ont été remarquables ; ce qui Ta été le plus , c'est que pas une faillite n'a eu lieu à la suite de ce désastre.

Pendant plusieurs jours avant l'incendie, le froid avait été intense; le thermomètre, à Boston, était à 17 degrés au dessous de zéro. Le dimanche précédent, i5 décembre i855, j'allai entendre l'ami des marins, le père Taylor, comme on l'appelle, prêcher dans la chapelle des matelots, à Boston. Son éloquence a un caractère tout particulier. Dans sa prière, je remarquai les paroles suivantes : a Donnez-nous de l'eau ! de l'eau! Les ruisseaux refusent de murmurer et les rivières de couler. Ouvrez les fontaines; ouvrez les sources secrètes que votre main connaît, et donnez -nous de l'eau ! de l'eau ! Ne nous laissez point périr par une disette d'eau ou par un déluge de conflagrations; car nous redoutons l'étinceiie imprudemment errante. » J'ignorais auparavant la crainte qu'on avait des incendies pendant ces gelées rigoureuses. Cette crainte n'est que trop fondée. Un gentleman était dans l'habitude de prendre un bain chaque jour; on le vit, 'un matin, revenir de la rivière tout désolé : il avait employé trois heures à briser la glace sans pouvoir obtenir une goutte d'eau. Quelle situation, en cas d'incendie?

L'incendie de New-York éclata à huit heures du soir, le njercredi, 16 décembre. Tout le mondeea connaît les principaux détails; on sait que cinquante-'

iZ DE LA SQCIl-.TK AMiT.ICAl.NE.

fleux il cinquante - quatre acres de terrains couverts de constructions n'ont plus présenté qu'un monceau de ruines; que plusieurs édifices publics ont été détruits, et que 1;'. perte totale s'est élevée à une valeur de dix-huit millions de dollars.

Trois mois après, j'ai recueilli sur les lieux un j^rand nombre de détails de la bouche de témoins oculaires et de cjuelques unes des victimes de ce désastre. Dans une pension bourgeoise de Broad^vay, où résidaient quelques uns de mes amis, se trouvaient plusieurs négociants, dont quelques uns avec leurs femmes. Tous dînèrent ce jour-là fort gaîment et parfaitement satisfaits de leur condition et de leur perspective. A huit heures, on entendit crier au feu ; on n'y fit aucune attention, le cri au feu étant, à New-York, aussi fréquent que la nuit et le jour. Peu de temps après, on vint cherclier un négociant de la compagnie, et une certaine inquiétude se manifesta. Deux ou trois personnes regardèrent par les croisées des étages supérieurs; mais la nuit élait si calme, la gelée si intense, que l'atmosphère était beaucoup moins éclairée qu'elle n'auraitdù l'être. On vint appeler un autre de ces messieurs, puis un autre encore. La nouvelle ^ iiit qu'il y avait ime disette d'eau absolue et point de poudre dans la ville. Tous les messieurs se précipitèrent dehors ; les dames, inquiètes, quittèrent les feiiètres ])our aller voir l'incendie, puis revinrent de l'incendie aux fenêtres. Il y avait dans la maison un jeime Allemand et sa femme nouvellement arrivés, et qui, ne sachant pas un mot d'angiais, ignoraient ce qui se ])assait. Tous leurs eiïeîs, jusqu'aux vêtements de la dame, étaient restés dans leur magasin, dans Pearl-Street, où étaient également ses livres, ses cahiers de musique, sa garde-robe et tout ce qu'elle , possédait. De bonne jieure, dàtisla matinée, on vint réveiller en sursaut cèmousient^ i ne sachant co qii'oï! bti ^ul^itt; il kc

Il*" PARTIE. i.CONO-'.ilE. '''

rendit dans Peail-Slreot, cL ce fut à peine si, au milieu de ce spectacle de désolation, il put sauver ses re.j^istres. Le matin, sa femme se voyait dénuée de tout, même de vêtements, dans un pays étranger dont la langue lui était tolalement inconnue. Miih il y avait autour d'elle des cœurs bienveillants, et je la revis quelques semaines après dans ime disposition d'esprit des plus favorables.

A trois heures du matin, la m.aitresse de la maison se trouva si fatiguée, qu'elle se retira dans sa chambre, enjoignant à ses domestiques de l'éveiller si le feu prenait à Broad-Street, parce qu'alors il serait temps d'emijaîler Fargenîerie et d'emporter les meubles. Peu de temps après on frappa à îa porte : Broad-Street toutefois ne bridait pas encore; c'étaient quelques uns des messieurs qui rentraient gelés et enfum.és, demandaut à grands cris des secours et de l'eau chaude. L'un d'eux, qui n'avait à perdi'e que trois caisses de linge d'Ecosse, dont il parvint a sauver une en sacriuant toutefois nn superbe manteau esj)agnol , désirait faire voir à sa femme le spectacle de la conOagiation. Elle se rendit^ avec lui sur le théâtre de l'incendie : il était plus de minuit. Ils prirent position dans un squarre au centre duquel était entassée une immense quantité d'objets de prix. C'était quelque chose d'étrange et de pénible que de voir tant d'oi)jets précieux jetés pôlemêle : la terre jonchée de cachemires ; les chevaux marchant dans la dentelle jr.squ'au ventre; les soieries françaises déchirées et embarrassées dans les roues des cliarretfes. Cette dame ramassa des ciuiles et des voiles, et quand son mari lui demanda où elle prétendait les mettre, elle ne put que les rejeter. A peine eiît-elle quitté c( t endroit, que le feu prit à toutes les m.aisons au squarre; elles s'écroulèrent, et tous ces oUjets précieux brûlèrent envnîîH- fians lus iinmens^o ictt de Joie.

Ouekfîie mésintelligence existait entre les né/^ociants et les charretiers; ces derniers croyaient avoir à se plaindre de certains négociants; j'ignore s'ils avaient raison ; ils crurent le moment favorable pour se venger : les uns croisèrent les bras en s'appuyant sur leur charrette et refusèrent de faire un pas si on ne leur donnait vingt dollars par chargement; quelques autres môme refusèrent de marcher à quelque prix que ce fût. Cela dut causer aux victimes uneaiïliclion plus grande que le désastre dont elles souffraient. Un charretier, entre autres, refusait obstinément sa charrette à un Français qui n'avait pas un moment à perdre pour sauver ses marchandises ; enfin le Français, tirant de l'argent de sa poche, lui dit froidement : « Combien voulez-vous me vendre votre cheval et votre charrette? » c'était pour le charretier une tentation irrésistible. Il demanda 5oo dollars pour sa charrette et sa rosse. Le Français les lui compta à l'instant même et sauva pour 100,000 dollars de marchandises : chacun d'eux avait fait un marché avantap:eux.

A six heures du matin, quand les explosions nécessaires eurent ralenti le feu, les messieurs de la maison dont j'ai parlé, complètement ruinés, autant du moins qu'ils pouvaient le croire, revinrent au logis. Quelques uns des moins maltraités se consultèrent pour savoir quel maintien on ferait à table; si Ton mettrait ce sujet de conversation sur le tapis, si l'on parlerait ou si l'on garderait le silence. Le repas fut triste : les messieurs avaient l'air préoccupé, les dames étaient inquiètes. Le lendemain on put causer ; on fit des descriptions, on raconta des anecdotes; on hasarda des conjectures sur l'étendue probable des pertes. Le troisième jour, tout le monde était presque aussi gai que si rien ne fût arrivé ; et cependant quelques uns avaient tout per- On, et d'autres ignoraient i'étendui' de leurs pertes.

Il" PARTIE. KCONOMIE. /5

Le lendemain de l'incendie, la nouvelle s'en répandit dans la partie supérienre de la ville. Quelques uns de mes amis étaient rentrés à onze heures du soir, revenant d'un mille de distance, sans avoir rien vu ni rien entendu de ce déplorable événement.

Le plus grand nomîjre des négociants de New- York j)crdirent ainsi en une nuit leurs maisons , leurs marchandises; plusieurs même jusqu'à leurs livres et leurs papiers, et enfin le bénéfice des assurances. Les Compagnies d'assurance furent plongées presque toutes dans une insolvabilité complète; le seul soulagement proposé ou qu'on pût offrir fut une prolongation d'échéance, sans intérêt, accordée aux dé!)itenrs du gouvernement, pour le paiement des billets donnés en garantie des droits à percevoir sur des marchandises récemment importées ; ce faible secours vint même trop tard pour être de beaucoup d'utilité.

Fort heureusement, l'incendie arriva à l'une des époques de l'année les moins occupées; les marchands purent se concerter pour la conservation de leur crédit, et ils le firent avec succès. Leur crédit soutint le choc de la confusion, de l'incertitude et de la panique inséparables d'un aussi grand désastre. La conduite des banquiers et des négociants qui n'avaient pas directement souffert fut admirable; ils mirent de côté leur circonspection ordinaire et accordèrent des secours et des facilités avec une libéralité sans égale : la conséquence en fut qu'aucune maison ne fit faillite. Il semble maintenant que le crédit conuïiercial de New- York est à l'épreuve de tous les chocs, à moins qu'il n'arrive un tremblement de terre comme celui de Lisbonne.

Quelques négociants eurent le plaisir inattendu de se trouver plus riches qu'ils ne l'étaient auparavant. îVun {V'vws voyageait en Europe avec sa fenune lors-

70 DF. LV ?Or.Il':TlC AMKRICAIiXE.

qu'il reçut la nouvollo que les cent cinquante magasins clans lesquels il avait des marcîiaiulises étaient réduits en cendres. Il écrivit que sa femme et lui se rendaient en toute hâte au Havre, pour retourner dans leur patrie, où ils étaient résolus à vivre de la manière la plus économique et la plus laborieuse pour réparer leurs pertes. Ils traversèrent l'Atlantique avec ce projet, et ajjprirent, en débarquant, qu'ils étaient devenus excessivement riches, la vente de leurs terrains ayant rapporté beaucoup plus que ne valaient auparavant terrains, magasins et marchandises réunis.

Au mois d'avril suivant, je vis les ciufjuante-deux acres de ruines. iSous triiversàmes ce qui autrefois avait été des rues, et gravîmes les débris de laBourse. Le piédestal de la statue d'iiamihon était encore debout; tout autour, le sol était jonclié de fragments de calicots brûlés, qu'on s'occupait à déterrer, de pans de murailles, de colonnes brisées : nous marchions sur des monceaux de café. Un petit garçon me présenta une clef de montre à moitié en fusion: les ruines noires d'une éfflise dominaient ce tableau. Ce qu'il y avait de plus sinf^nlier, c'était un magasin isolé et intact au milieu de la désolation générale; il appartenait à un Juif, était à l'épreuve du feu et contenait du foin dont pas un brin n'avait été roussi. Ce disgracieux édifice, carré oblong, aussi intact que si la fumée ne l'eut jamais touché, avait, dans sa position oblique, quelque chose de déplaisant, quand on songeait que tant d'autres constructions, également réputées à l'épreuve du feu, avaient disparu, et que celui-là seul était resté debout.

Au mois de juiilet suivant, tonte cette enceinte était couverte de nouveaux édiilccs; et maintenant, sans doute, Fccil ne pourrait s'apercevoir qu'un incendie a passé par la.

Si cet événement n'avait prouvé le crédit prodi-»

Il" PARTIE. IXOAO.MIE. i i

jijieux de r^ew-York, le prix énorme auquel furent vendus les lerralns , par exemjile , ceux dont nous avons parlé, pourrait faire croire à l'existence de beaucoup de spéculations cxlravagaiites; j'espère qu'il n'en est rien : toutefois la hausse des terrains fut extraordinaire.

Une dame avait vendu un domaine dans les environs de iNew-York pour une somme qu'elle et ses amis jugeaient considérable ; quelques semaines après qu'elle eut conclu le marché et peu de temps après la destruction de 18 millions de la richesse de la ville, elle vit qu'elle aurait pu obtenir un prix trois fois plus considérable. Toute la portion méridionale de la ville se convertit rapidement en magasins, et tout semble annoncer que les princes de cette métropole commerciale ne veulent donner à leurs conquêtes d'autres limites que celles du globe.

N'est-ce pas un objet d'instruction , en ménje temps qu'un objet d'admiration? N'y a-t-il là aucune conséquence à tirer dans l'intérêt des autres nations 1

Un membre du Parlement anglais, écrivant à un ami habitant un port d'Amérique, lui demandait de lui indiquer en quoi l'action parlementaire pouvait servir le commerce de l'Angleterre ou des deux pays. L'Américain répondit en recommandant à son ami de demander toujours l'abolition des lois sur les céréales, et de présenter sans cesse les États-Unis aux regards des gouvernants commerciaux de la Grande-Bretagne. «Yous parlez, » lui dit-il, cede vos arrangements commerciaux avec le Portugal, c'est fort bien! Mais qu'est-ce que le Portugal.^ 11 a deux millions de prêtres et de mendiants; dans un siècle, il aura encore ses deux millions de mendiants et de prêtres! Que seront, à cette époque, la richesse et les productions des Etats-Unis? » Si les États-Unis ont maintenant dix-huit ni'llions d'une population libre

78 DE LA SOCIÉTÉ ABIÉrICAINE.

etopuleiUe, qui s'accrcit chaque jour dans une progression sans égale, i intérêt de la Grande-Bretagne n'est pas douteux ; elle doit donner aux États-Unis la préférence dans les combinaisons de sa politique commerciale.

SECTION TI

Page 1