MORALE DE L'ÉC0N03I1E
Et. rependant vous ne pouvez avoir im seuliracnt posiî if de vos forces, si ce n'est dans ce qui vous a rc'ussi cl dans ce que vous avez fait. Entre une aptitude vague et incertaine, et une execution fixe , Indubitable, cjucUc diil'ercuce! ]\ous sentons confusément en nou.s une capacité indistincte que nos œuvres seules peuvent rendre patente et vi.siblc. ?sos œu\res sont Je miroir où Finteiligcncc voit, pour la première fois, se rr'fl{'cbir ses traits natun.'is. De là la folie de cet im possible précepte : « Connais-toi toi-memc, » jusrju'a ce qu'il ait etc transforme en celui-ci, partiellement possible : « Connais ce que tu peux faire. »
iSartor Jiesarlits, p. iGS , edition de Boston .)
La gloire de ce monde passe. Une gloire mondaine succède à inie antre, semblable à une suite de nuages qui passent devant la lune et deviennent de moins en moins distincts à mesiu^c qu'ils s éloignent dans le firmament, sous ces gloires passagères que fait briller le sourire d'une génération ; sombres vapeurs qui ne portent point en elles de lumière, combien ont traversé lespace de l'bistoire et se sont évanouies ! 11 était glorieux autrefois d'avoir puissance de vie et de mort sur une puissance patriarcale ; qu'est-ce que cela maintenant comparé à la puissance de vie et de mort que chaque homme a sur sa propre intelligence ! Autrefois il était glorieux d'être craint ; combien il Test phis maintenant d'être aimél Autrefois il était glorieux de déposer le fardeau de la vie pour échapper à des maux p.ersonuels ; combien il l'est plus maintenant d'accepter ces maux comme un bienfait et de ne donner sa vie que pour la vérité, pour Dieu et non pas pour soi ! Les rois et les guerriers furent
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jadis les héros du genre humain; aujourd'hui nous trouvons ses héros dans ses martyrs, dans ses poètes, dans ses artisans , hommes qui n'ont point été inhumés sous les pyramides ou dans les cathédrales, et dont personne, jusqu'à ce jour, ne connaît la sépulture. Le Seigneur leur montra la terre promise, puis les enterra sur ses confuis. Tout homme individuel peut être considéré sous deux aspects : d'abord, comme être isolé doué de facultés inhérentes et d'une volonté toute-puissante, créateur, roi, impénétrable mystère; puis, comme être lié à tous les autres êtres par d'innombrables affinités , n'ayant que des facultés acquises et une volonté dirigée vers le ciel, créature, sujet, intermédiaire transparent à travers lequel doit éternellement se révéler l'action des principes. Ces deux aspects sont vrais et par conséquent se concilient. C'est sons le premier que vivait presque exclusivement le vieux monde; c'est sous le second qu'apparaîtront de plus en plus les hommes à mesure qu'ils viendront habiter les nouveaux cieux et la terre nouvelle. La gloire qui s'attachait autrefois à la puissance et à la volonté, n'ayant de sources qu'elles-mêmes, s'ellace peu à peu, et il devient déplus en plus évident que ce qu'il y a de plus glorieux pour un homme , c est de devenir un organe intermédiaire aussi pur que possible des révélations qui doivent se faire par lui, d'eifacer toutes les taches , de corriger toutes les imperfections qui pourraient obscurcir ou altérer la lumière qui est dans son essence, il y avait autrefois de la gloire à enfreindre ou à éluder les lois de l'organisation physicjue et morale de l'homme, à empiéter ainsi sur les droits d 'autrui; maintenant on commence à comprendre qu'il y a une gloire plus haute à reconnaître et à suivre les lois de notre existence extérieure et intérieure, et à respcclei', au lieu de chercher à les
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usurper, les autres attributs priviiégiés éiuanés de la Providence.
En d'autres termes, il était glorieux de ne rien faire et honteux de travailler, à moins que ce ne fût avec un seul organe, le cerveau. Cependant il est dans la nature physique de tout homme de travailler avec ses membres, et dans sa nature morale d'apprendre ; or, la science ne peut s'obtenir que ])ar un seul moyen : en mettant en contact le monde idéal et le monde réel, et en les contrôlant l'un par l'autre à l'aide de notre intelligence et de nos actions, et non à l'aide de l'intelligence et de mains étrangères. 11 n'y a pas d'autres moyens d'arriver à la connaissance actuelle de quoi que ce soit , pas même à la connaissance de soi-même. Ce moyen, auquel chacun de nous est plus ou moins forcé de recourir , est celui-là môme que les hommes ont obstinément refusé de connaître. Ceux qui ont pu traverser la vie avec la moindre somme de travail possible ont été réputés les plus heureux; ceux à qui a été imposée la plus large part de travail ont été plaints comme les plus misérables. Si l'expérience des uns et des autres avait pu être mise en regard d'une manière visible et palpable , cette fausse évaluation eût été depuis longtemps bannie pour jamais des calculs humains. Les princes et les nobles , qui n'ont point connu les travaux de la guerre ou du conseil, tombent dans la satiété. Si les femmes exclues du monde des réalités, condamnées par l'usage à endurer le supplice insupportable de la pensée inoccupée et le dépérissement des facultés sans emploi, pouvaient, en descendant au tombeau, dire la vérité tout entière, on verrait que leur vie n'a été qu'un long vide de misère racheté seulement par la somme d'action qui leur a été permise, afin qu'elles pussent vivre. Si l'artisan mourant de faim, si le nègre esclave pouvaient, en arrivant enlin au
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repos de la tombe, voir une image complète de leur vie , ils se plaindraient beaucoup moins d'avoir eu trop de travail que d'avoir eu trop peu de liberie, trop, peu de lumières, et d'avoir été (rop fréquemment blessés dans leurs affections pour leurs enfants, leurs frères etleiîr famille. Ils se plaindraient que leur travail eût été d'une nature trop exclusive et trop matérielle, et qu'on leur en eût interdit la partie intellectuelle. Leur ])artage n'est pas le même. L'artisan travaille trop dune manière et trop peu d'une autre; l'esclave souffre (roji par punition et plus encore par privation ; mais il est rare qu'il travaille trop, même corporeilement. 11 connaît les maux du travail, le dégoût, la lassitude, mais il eonnait aussi les maux de l'oisiveté , le vide, le découragement. Il n'a ni le privilège qu'a la brute de diriger vigourevisement son instinct vers un objet immédiat oublié aussitôt qu'obtenu, ni le privilège de l'homme de travailler par nécessité morale à l'aide de certains efforts, en vue de certains résultats qui doivent donner une satisfaction croissante et durable. Ce n'est pas le travail qui est le fléau de l'esclave : il est rare qu'il ait le bonheur de connaître en quoi il consiste.
Si rhomme le plus heureux qui ait jamais vécu sur la terre (à l'exception de l'homme de douleur dont nul n'essaiera d'apprécier la paix ineffable) pouvait nous apprendre en qu.oi a consisté sa félicité pendant son rajjide passage dans la vie, on verrait qu'elle a résidé en lui-même plus qu'elle n'est résultée de ses relations avec autrui. L'invention de limprimerie même, cette immense lumière descendue des hauteurs de lintelligence pour en éclaii'er les zones iuféi'ieui'cs, n'a pas donné à son auteur autant de joies, s'il a \m calculer les l'ésultats de sa découveile, qu'il en a puisé dans la conscience de son œuvre, dans Taccomplissement
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de son entreprise. Le génie partage avec la vertu le privilège de se siilllre et de porter en soi sa récompense, rémunération invisible à ceux qui ne sont initiés ni dans les secrets du génie , ni dans les secrets de la vertu.
L'humanité discute, chaque jour, sur la grande question de la gloire et du bonheur ; une insensible amélioration dans les mœurs des nations en est la conséquence; et quelle que soit la lenteur des hommes à déchiffrer les caractères symboliques des vieux maîtres, et à lier un symbole avec un autre, de manière à en faire jaillir une vérité, et de cette vérité une prophétie, toujours est-il vrai que c'est chez les nations nouvelles ou renouvelées que nous devons chercher la somme réelle des lumières ainsi acquises.
Le chef sauvage qui n'a jamais entendu dire « que celui qui veut être le premier parmi vous soit votre serviteur )) est tout glorieux d'être à cheval, avec son wampum et son panache, pendant que sa femme le suit à pied, courbée sous le poids de sa tente, de ses provisions et de ses enfants. L'homme sage le regarde moins avec envie qu'avec pitié. Bans la société primitive, 1 hvomieur est attaché au droit du plus fort, et la force physique placée au dessus de la force morale. Le travail corporel, dédaigné alors qu'il est séparé du travail de la tête, devient le partage obligé du faible; de là la honte attachée au travail, et l'honneur attaché à la faculté de vivre avec plus ou moins de luxe dans l'oisiveté. Le conquérant barbare fait travailler ses captifs pour lui. Ses descendants, qui n'ont pas de prisonnières de guerre dont ils puissent faire des esclaves, enlèvent des captifs à une nation sans défense, inférieurs, même à eux, en civilisation. La classe asservie s'élève par des degrés presque imperceptibles , à mesure que commence à poindre le
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jour de la raison. Les classes par qui s'exécute le travail manuel de la société deviennent l'ohjet d'une certaine sollicitude de la part de ceux qui se sont réservé le travail intellectuel, ou l'absence de toute occupation ; alors on fait des lois pour eux ; classe vulgaire ou inférieure à qui , ;par pure bonté , on donne des lois, comme de la soupe, en les déclarant eoccelleiites pour les pauvres ; alors ils commencent à comprendre la législation qui les régit et on leur accorde une certaine considération en paroles, qui serait regardée comme une insulte par ceux qui croient beaucoup faire en daignant l'accorder.
C'est la période critique d'où doit sortir une nouvelle organisation sociale. Quand on en est venu à ce point, de nouvelles espérances fleurissent sous les pas des amis de la vérité. Un grand nombre de travailleurs manuels touchent maintenant à la limite des domaines du travail iuteîlectuel; et comme les empiétements de ceux qui ne travaillent pas sont devenus graves et funestes aux droits des autres, beaucoup de penseurs et de savants franchissent la ligne de démarcation, deviennent traA ailleurs manuels, et presque toujours ils ont à s'en applaudir. Les deux classes célèbrent l'union de la pensée et du travail manuel. A cet hyménée, les populations accourent en foule, et une nouvelle ère sociale a commencé. La gloii-e passagère du loisir et la honte attachée au travail se dissipent comme le brouillard des montagnes, et le travail apparaît aux hommes dans toute sa splendeur sublime.
Si, dans une ère semblable, une nation nouvelle commence sa carrière, que faudra-t-il attendre d'elle?
Si son organisation sociale dépend d'elle, si elle dispose d'une force morale applicable à des «circonstances modifiables, la nation nouvelle iiuitera probablement l'exemple des nations vieillies et n'osera
iOO DE L-V SOCli.TE AMI'RICAIISE.
pas, pcut-cLre méinc ne songera pas à avouer que ce qui, jusqu'alors, avait été une honle, excepté pour un petit nombre d'esprits prophétiques, est devenu maintenant une incontestable gloire. Ce serait trop attendre d'une réunion de dix ou quinze millions d'individus des deux sexes, tant que retentiront dans l'ancien monde les mois de rêveurs, de révolutionnaires et d'utopistes. Mallieureusement il n'est pas au pouvoir d'une nation de se réunir tout entière en conseil et de convenir de ce que sera sa condition morale. Les individus qui la composent pourront s'accorder poiu* l'accomplissement de! ce qui est réputé lionorable, et pour l'exclusion de quelques unes des infamies légales du vieux monde ; mais il n'est pas en leur pouvoir de dispenser à volonté la lumière pure de la gloire morale, pas plus que de donner à un paysage les teintes de l'arc-enciel, parce qu'ils possèdent un prisme. Les conditions morales , comme les institutions, naissent des circonstances antérieures, et la conviction ne peut se communiquer là où l'évidence n'est pas d'une nature communicable. Tout l'avantage qu'aura une nation jeune sur une nation vieillie, c'est que ses membres seront individuellement plus accessibles à la conviction, parce qu'ils seront plus accessibles à l'évidence, moins surchargés de formes et d'institutions antiques et de privilèges exclusifs; il en résultera probablement que quelques membres de la société nouvelle continueront, comme par le passé, à attaclier au travail une idée d'humiliation; mais, somme toute, le travail sera plus honoré qu'il ne l'a jamais été auparavant.
L'Amérique est, à cet égard, dans une position singulière ; elle est presque également divisée entre deux régions distinctes; l'une touche à l'ancienne barbarie relativement au travail , et l'autre brille éclairée des lumières modernes. Partout où existe
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une classe servile, le (ravail est considéré comme humiliant, à moins qu'il ne porte un autre nom et n'ait un caractère exclusif. Dans les Etals libres, le travail est plus véritablement et plus sincèrement honoré que dans aucune autre partie du monde civilisé. Ce qu'il y a de plus extraordinaire et de plus affligeant dans cet état de choses, cest que, tandis que le sud ridiculise et méprise dans le nord ce qui lui fait le plus d'honneur, le nord, à son tour, supporte ce mépris avec une contrainte mal dissimulée. Il est vrai que c'est par nécessiîé que là (ont le monde travaille; mais quelle qu'en soit la cause, c'est lui fait honorable et dont il faut se réjouir ; il serait à désirer qu'en tout temps et en dépit de tous les sarcasmes, le nord avouât, sans hésiter, que, chez lui, tout homme gagne son pain par le travail simidtané de son cerveau et de ses mains.
Quelle est, en réalité, l'existence des uns et des autres?
Dans le nord, les enfants vont tous à l'école, et tous y travaillent plus ou moins. A mesure qu'ils grandissent, ils sont répartis dans un nombre infini d'emplois. Tous les jeunes gens, sans exception, travaillent beaucoup; mieux vaudrait pour eux se noyer que de rester oisifs. Qu'ils ])rennent létat d'avocat ou toute autre profession libérale; qu'ils soient négociants, manufacturiers, fernuers ou citoyens, ils ont tous à se suilire à eux-mêmes. Il faut qu'u\i grand nombre d'entre eux , en apprenant leur profession future, gagnent les moyens de con- 1 inner à l'apprendre. Il y a beaucoup de travail manuel dans les collèges de l'intéi'ieur. Beaucoup d'étudiants donnent des leçons pendant les vacances. Plus d'un membre eminent du couprès a, dans son enfance, mené boire les chevaux do son père, ou dans sa jeunesse conduit la charrue dans les champs paternels. On trouverait à peine, dans
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la Nouvel le- Angleterre , un homme qui ne sût pas monter à cheval, conduire une voiture et soigner lui-même son cheval ; pas d'ecclésiastique, d'avocat ou de médecin qui, s ilélait privé de sa profession, ne pût gagner la vie par le travail de ses mains. Ensuite, il n'est pas de fermier ou de citoyen qui ne soit plus ou moins instruit et penseur. JNon seulement tous sont capables de se livrer avec connaissance de cause à Texercice de leurs droits politiques , mais tous ont, en quelque sorte, idéalisé leur vie ,♦ tous ont une connaissance suffisante des relations extérieures de leur patrie ; la plupart mêm.e, j'en ai la conviction, ont été plus loin, et connaisscnt les relations extérieures de leur être. Presque tous sont entrés en communication intellectuelle avec quelque esprit supérieur, moraliste, liomme d'état ou poète, et, à sa suite, chacun d'eux a franchi le cercle du foyer de lÉtat et de la patrie pour s'élancer dans le- monde idéal. Dans la conversation de ceux qui ont le monis de loisirs à consacrer à la lecture, il est facile de reconnaître l'influence de quelques uns de ces passages éclatants, diamants et perles tombés des lèvres du génie pour jeter leur éclat dans les cœurs de l'humanité tout entière. Quelques uns de ces passages semblent avoir donné un moule à la pensée, un but à l'existence et être devenus le mobile etl'ame de la vie entière de l'homme qui travaille et qui pense. Ces paroles divines sont des semences tombées dans le cocîîr de ces hommes occupés, pour y faire germer une moisson de grandes pensées et de belles actions. Les membi-es de la société réputés les moins heureux sont les jeunes gens qui héritent d'une fortune acquise. Un jour viendra, quand la société aura un peu vieilli, où l'oîi comprendra que la richesse n'exclut pas le travail; mais à présent, dans les Efats du nord, il n'v a pas de position plus triste
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que celie des jeunes gens qui ont une grande fortune. On préfère, pour représentants politiques, les hommes qui, en se frayant un chemin dans la société, ont fait preuve de talent et d'énerjjie -. il n'existe pas de classe de savants ou de gens de lettres à laquelle ces jeunes gens puissent s'incorporer. Tout le monde est occupé autour d'eux, et ils sont réduits à la nécessité de rester seuls, position la plus redoutée aux États-Unis. Leur unique ressource est de dépenser leur argent aussi rapidement que possible, et de vivre de ia vie de tout le monde. Je ne cite pas cela comme une chose raisonnable et sage, mais senlenieut comme un fait incontestable. Quant aux femmes des Etats du nord , la plupart ont le bienfait du travail, mais non pas dans la pro- [X)rlion et avec la variété nécessaires au bonheur de la vie. Toutes les femmes mariées, excepté celles des gens riches, ont beaucoup à faire dans leur ménage, par suite de l'instabilité du service domestique dont nous aurons occasion de reparler. Les femmes non mariées sont fort souvent obligées de travailler pour vivre. En général , le travail peut être considéré comme la régie et le loisir comme Texception (i).
(i) Poui- jirouvcr c|uc la classe ouvrière de ce pays ne manciue pns de penseurs , nous allons donner une lettre e'crile par la femme d'un artisan :
«Monsieur, pour m'empêclicr de devenir une aboîitionniste declare'e, il n\i rien moins f illu que le sentiment de mon incompetence à me former une o])inion juste sur une question aussi imjioriante, et qui embrasse des consétpu'nccs aussi éloignées de mes o!iserv;itions personnelles que rémancipation imnn'iliatc ou graduelle des esclaves. Vnu':tréc des jjri'ceptes (li\ ins, qui veulent que nous aimions notre piocliain comme nous-mêmes, et (ji'.e nous ne fassions pis aux autres ce qiie nous ne voiuliions pas qu^in nous fît ; instruite et avertie en même tcmj)s par le sentiment de rhunianiié, je ne puis hésller à A'oir, dans le système de l'escLnap,e, une inCanie violation des prescriptions de Dieu et une eruiîlie usurpation des droits de nos semblables. Sous ce point de vue, j'ai peine à eompreiulre comment on peut y )icrsister sans fouler aux pieds les inspirations de 1.» raison et delà conscience, et, ce f[Ui est plus important encore, Fautorité foimcllc des Ecritures et les arguments tics ho limes sages et èclairc's. L'observateur le plus superllciel ne peut s'etiipèeher d'aporcovoir, d.ms riiitérêt et ra:/,ilation universelle soulevée sur cette matière, un prélude à f(uelque inijortanie ri-yolu«
j,Ql/|- DK I. A. SOCII.T;': AMKiUCAINE.
j.^j.Qqdle ^Jl,la situation des iitals à esclaves lelaiivementau travail?
Jl y a deux ciasses : celle xjui sert et celle qui commande; un .<>(uilTi(; les sépare. La classe serviie n'a pas même le Ijieulaitdu travail exécuté de bon cœur. Nulles vérités solennelles ne viennent, ])armi ces créatures, eneonra.^er leurs âmes, stimuler leur intelligence et fortifier leurs bras. Leur malheureuse existence se passe entre une complète prostration de la volonté et un conllit de la volonté contre la force extérieure.
L'autre classe estdai.suiie position aussi défavorable que la classe la moins heureuse dans l'Ancien- Monde. Les moyens d'éducation pour les enfants sont si chétifs, que la jeunesse entre dans la vie sous des auspices peu avantageux (i). Dans un pays à esclaves, le pi-incipe, fondamental etvicieux, que le travail est humiliant laisse dans l'esprit de l'enfant une impression fatale. Je ne pouvais, sans un brisement de cœur, entendre de petits enfants articuler involontairement des pensées avec lesquelles nulle vraie religion, nulle vraie philosophie ne sauraient exister. « \'ous imaginez-vous que je travaillerai.^ « u — Ici, vous ne devez pas toucher la pelle. » « — Vous ne devez pas faire vous-même ceci ou cela : cela fâchera les nègres; les dames ne font pas ici ces choseslà. )i (( — Pauvre créature! elle est obligée d'enseigner : si elle était venue ici, elle aui'ait peut-être épousé un homme riche. » « — Maman a maintenant
ti:.n. Si lout se borne à cclie guerre, th- i>ai.',lcs, je siiai heureuse d'être (li'sappôinh-e. Pli'iiie de ces >.uiitimei!ls, mnn-;ieii!-, vous n'aurez pa-; de j)ein<; à cro-i-e c(iic j r.i lu avec !)eaiiroii|> d'i;i!eivt et de profit l'oii- ^ i'.ij^o l!ieii\"eill;irit , oi !.;lre e! iiiiiiiiijent de votie irère. »
■,Ni le lie. l' yl :ifciir .) (i) Voir, d.iî.s l'a|>j)e:uliee (^ , l'adiiiiraVile esquisse, tracée \M\r imic liahitaiile de Cliailesloii, de l'i:iiéi-ie;ii de la i'aîiiiiie d'un pl.nieii: ; elle «■•iiilient tout, rc qii'uji ])eiit dire sons le ra])porl de i edueation , et des liiaiix aî^aciiés à l'cial ai.tii',.1 lie la soeiele dausie sud.
{lYolc de l'yîutcnr.)
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lant par an , eti sorte que nous n'avons besoin de rien faire à la maison. C'est si commode ! » Lorsqu'en pension, des enfants qualifient de connue il faut tout ce(jui leur plait; lorsque, à l'exception des esclaves, elles piaigîient lous ceux qui sont obligés de travailler, et parlent de se maiier de bonne heure à un homme riche, il n'y a plus rien à espérer d'elles. Elles ont beau monter à cheval , pincer de la harpe, chanter de l'italien et enseigner à leurs esclaves ce qu'elles appellent leur religion, elles n'en sont pas moins plongées dans un état irréparable de dégradation.
Pauvres créatures! pourrait-on dire d'elles à leur tour; avec toute leur répugnance pour le travail, elles s;' doutent peu de ce qui les attend. Si elles se marient comme elles le désirent, elles vont mener une vie pénible, douloureuse et sans honneur. Ce travail qu'elles fuient, elles en évitent le nom, mais elles en subissent les plus fatigantes réalités. Le sort de leurs épr ux n'est pas digne d'envie , quoiqu'ils montent un cheval blanc (le plus haut degré de félicité aux yeux de l'esclave), quoiqu'ils reposent pendant les chaleurs et partagent leur temps entre les soins de l'hospitalité, la surveillance de leurs domaines et la tâche honorable et laborieuse des affaires publiques. Mais les femmes des planteurs sont, de leur propre aveu et de celui de leurs maris, aussi esclaves que leurs nègres. Si elles ne veulent pas qu'autour d'elles tout aille à la débandade, elles doivent avoir l'œil à tout, de la cave jusqu'au grenier : le ti-avail des esclaves est toujours mal fait. Quoiqu'ils soient toujours sur vos talons, auprès de votre lit avant que vous vous leviez, debout derrière votre chaise, penchés sur le canapé, offrant oOiciensementde tout faire, ils ne mancp-eul jamais de gâter ce qu'ils font; on ne peut obtenir d'eux que la plus petite somme de service possible. La dame de la
maison porte avec elle son énorme trousseau de clefs, car il faut renfermer tous les objets de consommation; il faut sans cesse qu'elle donne des ordres et qu'elle s'occupedesmoindres détails. Elleest toujours à surveiller et à essayer de mettre les choses en ordre sans le moindre espoir d'y réussir. Des fatigues et des soucis pareils peuvent-ils être compensés par une suite nombreuse, parle plaisir de passer pour riche? La couturière de village ou la femme de Tartisan qui balaie elle-même sa chambre et prépare le diner de son mari ne sont -elles pas plus heureuses que la femme du planteur avec les vingt esclaves qui la servent? Les fils de celte dernière émigrent parce que le travail leur répugne et qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter un domaine; et ses filles n'ont d autre perspective que de se marier comme elle pour tourner aussi dans le même cercle de fatigues et de dégoûts!
Quelques unes de ces dames sont au nombre des intelligences les plus fortes et des femmes les plus remarquables que j'aie jamais connues. 11 y a de nombreuses exceptions sans nul doute, mais il n'en est pas moins vrai que la vigueur intellectuelle est proportionnée parfois à leur responsabilité. Des femmes qui ont à gouverner une société barbare, quelque petite qu'elle soit, obligées d'établir et de faire exécuter des lois, de pourvoir à tous les besoins physiques et de régler tontes les habitudes d'un certain nombre d'individus qui ne peuvent, sous aucun" rapport, prendre soin d'eux-mêmes, ces femmes doivent avoir une intelligence fortement constituée si elles s acquittent de ce devoir. Celles qui reculent devant son accomplissement sont peut-ê(re les femmes les plus faibles que j'aie vues : égoïstement timides, humblement dépendantes, dolentes de corps et sans aucune portée dans l'esprit. Ces deux extrê-
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mes se trouvent en opposition frappante dans les États à esclaves.
Il est, clans les Étits à esclaves, un petit nombre d'infortunés, trop restreint pour constituer une classe^ qui attestent fortement par leur exemple tout ce qu'il y a de funeste dans le principe moral qui attache au travail une idée humiliante : je veux parler des blancs qui se livrent aux travaux corporels, et qui sont l'objet du mépris des esclaves. Là où il existe une classe servile dont la couleur est devenue un stigmate humiliant par suite de sa servitude, ce résultat est inévitable. Ceux qui ont la couleur sans la servitude sont méprisés parmi les blancs, et ceux qui ont la servitude sans la couleur sont méprisés parmi les noirs. Ces hommes sont, de la part des esclaves des Carolines, l'objet d'un mépris plus grand que celui qu'on témoigne à Saint-Domingue pour les ouvriers blancs. Les esclaves profitent de la seule occasion qu'ils aient de faire ce qu'ils voient faire à leurs supérieurs, de mépriser leurs semblables. Nul motif ne serait assez puissant poui- engager des hommes honnêtes et indépendants à rester constamment en présence de celte double manifestation de mépris et de haine. On doit, dès lors, se figurer aisément de quel le espèce est la moralité de ces ouvriers blancs.
Quand je dis aucun motif ne serait suffisant, je veux parler des motifs mondains. 11 en est d'autres: ce sont ceux qui amenaient les martyrs d'autrefois en présence des bêtes sauvages dans ramphithéàtre, qui guidaient Howard dans l'obscurité des cachots et donnaient à Guyon d.^ Marseille la force de s'offrir en holocauste à la peste. Ce sont des motifs de ce genre qui engagent des ^milles à venir vivre au milieu des mépris et des péiils, où tout est perdu pour elles, tout hormis le seul objet qui les amène. Ces amis df l'opprimé fugitif peuvont être méprisa-
10(S DH LA SOCfKTK A?tIKRlC.VIiNi:.
hies aux yeux de Ions ceux qui les entourent, mais un joiir révélera ce qu'ils sont aux regards du grand Etre dont les pensées ne sont pas comme nos pensées. Pour eux il sulfit que leur but soit atteint; ils sont supérieurs aux louanges et n'en ont pas besoin , et ils ont prouvé qu'ils pouvaient se passer de sympathie. Il suffit de les laisser à la paix de leur cœur.
SECTION I
MORALE DE l'eSCLAVAGE.
Nous n'écrivons pas ce titi'e dans un esprit de sarcasme, et, toutefois, il semble qu'il y ait moquerie à comparer l'esclavage avec le principe et la règle qui sont la pierre de touche de toutes les inslitutions américaines. Le principe que tous les honunes sont nés libres et égaux; que les gouvernants tiennent leurs justes pouvoirs du consentement des gouvernés et la régie de justice réciproque. Nous n'en dirons j)as davantage sur cette opposition entre les principes et la pratique. Mais l'institution de l'esclavage existe, et il nous reste à revoir quelle est la moralité de la société sonmiseà son empire.
Quelles vertus sociales sont possibles dans une société dont l'injustice est le caractère principal , dans une société divisée en deux classes , celle qui sert et celle qui commande?
Celle qui se présente d'abord est l'humanité. Nulle part, peut-être, elle ne se manifeste d'une manière plus touchante qu'ici. Il faut se rappeler qu'aux yeux des propriétaires d'esclaves, ce genre de propriété est une chose toute simple : leurs pères la leur ont transmise; eux-mêmes n'ont jamais connu la race de couleur que comme des êtres inférieurs nés poui- travailler au profit des l)lancs et leur servir de jouets. Incapables, imprévoyants, n'ayant pas de mobile plus élevé que la jouissance et la vanité, cou-
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damnés par leur nature à une entière dépeii(lanee, les affections bienveillantes de ces propriétaires d'esclaves se manifestent sous la forme de l'humanité, dont le spectacle est aussi beau à voir que peut l'être celui de l'iiumanité substituée à la jusiice. J'ai vu d'innombrables manifestations tout humaines aussi bien que des actes contraires. La sollicitude des maîtres et de leurs enfants , non seulement pour le bien-être, mais encore pour l'agrément de leurs esclaves, était pour moi un piquant sujet d'admiration. Les bons maitresn'épargnentni l'argent ni les peines pour satisfaire les désirs et souvent les caprices de leurs nègres ; ils font ainsi parfois de grands sacrifices et mettent beaucoiq) de modération dans l'exercice du pouvoir que leur confèrent la loi et la coutume.
A l'époque où le choléra ravageait la Caroline du sud, un riche planteur refusa de quitter l'Etat, comme faisaient la plupart de ses voisins : la seule précaution qu'il prit fut d'aller coucher à quelque distance de sa plantation, alors ravagée par le lléau. Il passait toute la journée au milieu de ses esclaves, les soignant lui-même, les mettant au bain, leur faisant prendre les remèdes nécessaires et relevant leur moral par sa présence et sa sollicitude. Il les sauva presque tous. Nul ne supposera qu'en se dévouant ainsi à ses esclaves, il agit comme propriétaire et non comme ami de l'humanité. Les considérations d'intérêt sordide avaient disparu devant les terreurs du fléau; une force bien supérieure à celle de l'intérêt était nécessaire à cet homme pour le soutenir dans une telle épreuve, et cette force n'était autre que celle de la philantropie.
Je citerai un autre exemple : un jeune homme qui, comme cela est ordinaire dans le sud, mettait son orgueil à avoir le plus grand nombre de nègres possible, épousa une Jeune personne qui, aussitôt
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après son mariage, manilesta, à l'égard de ses esclaves, un caractère impérieux et cruel. Son mari lui fit des remontrances avec douceur^ elle ne se corrigea pas ; il lui déclara qu'il ne souffrirait pas que des êtres dont le bonheur lui était confié fussent opprimés, et que, si elle Ty forçait, il la priverait du pouvoir dont elle abusait; elle ne se corrigea pas encore. Un jour, il vint lui dire qu'il avait vendu tous ses esclaves domestiques, dans leur propre intérêt; il ajouta qu'il lui donnerait tout l'argent nécessaire pour se procurer les services de domestiques libres quand on pourrait les obtenir, et que, dans le cas contraire, il supporterait lui-même sans se plaindre et l'aiderait à supporter l'inconvénient d'être obligé de se servir soi-même : il tint parole. Il est rare qu'on puisse se procurer des domestiques libres; ce gentleman si lier aide lui-même sa femme dans ses travaux, et, ce qu'il y a de mieux, sa femme se soumet gaîment à l'ignominie de n'avoir pas d'esclaves.
Rien ne m'a plus frappée que la patience des Américains du sud à l'égard de leurs esclaves, car on ne saurait beaucoup les louer de cette vertu à l'égard des abolitionnistes et du tarif ou de toute autre cause politique. Connaissant leur irritabilité sur une foule de points, je ne pouvais assez m'étonner de leur patiente résignation au milieu des sujets perpétuels d'humeur auxquels ils sont exposés chez eux fi). Cette vertu portée à un si haut degré ne peut s'obtenir que par une
(i) Un tlimanclie, je lue rendis il.ins une i)l;int;ition voisine avec une ilanic riiez la(|iK-lle je devais dîner <'e jour-là. Son mari n'était pas avec nous , oblige de se rendre dans iiuc autre direction. On avait ordonne la voilure p.our liuit heures du soir ; elle vint à six; le conducteur, qui était un esclave, dit i|ne sc>n maître Tavait envoyé, et nous |iriait de venir sur-le-champ. Xous partîmes, et trou\;1mes notre hôte iort étonne' de nous voir revenir de si bonne heure. Le message e'tuit une invention de l'esclave, fjui voulait rentrer ses chcvau.x , pour avoir sa soiree du dimanche. Son maître et sa maîtresse ne firent qu'en rire, et il n'en fut plus question. (IS'olc de l'.îulciti,)
11'= rAHTlE. ÉCONOMIE. I H
lon£!ue liabitiide : les Américains du nord, les Fran-
ais ou les Anglais, quand ils deviennent propriétaires d'esclaves, sont les mailres les plus durs, quelle qu'ait pu être auparavant la douceur de leur caractère; ils ne peuvent, comme le planteur indigène, attendre une demi-heure le second service d'un repas, ou voir toute chose faite de la manière la plus pitoyable, leurs appartements sales, leur propriéîé gaspillée, leurs projets dérangés, leurs enfants rebutés, eux-mêmes trompés par toute sorte d'artifices; ils ne peuvent, comme le propriétaire indigène, endurer tout cela de sang-froid.
Cette humanité, cette indulgence, cette patience m'étaient souvent alléguées pour justifier le système de l'esclavage ou aggraver les torts des esclaves intraitables; ce sophisme est si grossier, que, nulle part, si ce n'est sur les lieux, il n'a besoin d'être réfuté. J'étais lasse d'entendre parler de l'ingratitude des esclaves, et fatiguée d'expliquer que l'indulgence et les meilleurs traitements ne sont point une compensation à la perte des plus nobles droits de la nature. Que sont des danses, des cadeaux, des paroles de bonté, des regards bienveillants; qu'est-ce que cela en échange de l'existence politique, sociale et domestique, en échange du corps et de l'ame? N'est-il })as vrai que la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement?
Ces motifs fallacieux ont été allégués par des personnes réputées éclairées et pieuses, à propos d'un fait que je vais rapporter : Une dame opulente avait, en se mariant, amené, dans la plantation de son mari, plusieurs esclaves, entre autres une jeu ne lille, ayant deux ans de moins qu'elle, qui avait été élevée par ses soins et remplissait auprès d'elle les fonctions de femme de chambre. Les petits esclaves sont accoutumés à jouer hbrement avec les enfants de la famille; coutume qu'on louait en ma présence, mais
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que je n'ajiprouvais pas, altendu le mal qui peut résulter, pour les enfanls blancs, de ces reialions familières avec une race dégradée; en pensant surtout à l'époque où les uns devront entrer dans la classe servile, les autres dans celle qui commande. îMistriss témoignait pour celîe esclave une indulgence peu ordinaire, lui accordant le temps et les facilités nécessaires pour son insiruction religieuse et intellectuelle; en un mot, lui donnant mille témoignages de bonté. Un soir, pendant que cette fdle la déshabillait, la dame exprima ses aîTcctions pour elle, et dit, entre autres choses : « Quand je mourrai, vous serez libre ; n parole dangereuse à dire à une esclave n'ayant que deux ans de moins qu'elle. Quelque temps après, la dame fut prise dune maladie étrange, mystérieuse, contre laquelle l'art était impuissant. Une de ses amies, qui soupçonnait quelque chose, se chargea exclusivement de la soigner, au moment où elle semblait prête à expirer. Elle se rétablit, et, aussitôt qu'elle fut assez bien pour faire prévaloir sa volonté , elle exigea que nulle autre que son esclave favorite ne la servit. Elle retomba aussi bas qu'auparavant; elle alterna ainsi pendant quelque temps, selon qu'elle était conGée aux soins de son esclave ou à ceux de son amie. A la fui, elle interdit l'entrée de sa chambre à tout autre qu'aux médecins, prit les médicaments des mains de l'esclave et les mit à part ; on les analysa et on reconnut que chacun d'eux contenait de l'arsenic. La dame se rétablit insensiblement; mais je vis avec effroi des traces de soulTrauce restées sur tous ses traits. Le crime de cette fdle fut prouvé avec évidence; on ne connaît pas d exemple d'une intention homicide plus cruelle, plus froidement exécutée. Si jamais esclave méiila la potence (ce qui doit être une queslion même pour les esprits les pins hardis), c'était assurément cette fdle. Que ht-on?
n'^^ PAUTIE. LCONOMIE. IIJ
La dame avait le cœur bon, elle ne put supporter ridée de faire pendre cette esclave, cela était assez naturel ; mais ne voulant pas non plus la garder dans sa maison, ailn qu'elle ne pi'it pas en empoisonner d'autres, et craignant que le remords fut éveillé dans son cœur par la clémence de la personne à qui elle avait voulu ôter la vie, la dame la vendit.
On voulut me faire admirer la conduite de celte dame; on me demanda s'il n'y avait pas quelque chose d'inexplicable dans l'ingratitude de cette esclave et dans son hypocrisie, car elle avait coutume de faire la leçon à sa maîtresse et aux amis de sa maîtresse sur leur peu de ferveur religieuse qui allait jusqu'à passer en société la soirée du samedi, au lieu de se recueillir pour la solennité du dimanche. L'hypocrisie de cette fdie, son ingratitude pour les bontés dont la comblait sa maîtresse, tout cela n'était-il pas inconcevable? Non, cette lille ne voyait dans la religion que des pratiques, et sa perversité, toute grande qu'elle fut, ne pouvait s'appeler ingratitude; car, après tout, elle était plus lésée que favorisée. Tous les bons traitements qui lui étaient prodigués ne pouvaient la dédommager, et sa maîtresse restait encore de beaucoup sa débitrice (i).
La pureté des mœurs des blancs du midi n'est pas très grande; toutefois on peut citer des exemples de fidélité conjugale, de la part de plusieurs propriétaires ; et si le nombre de ces derniers n'est pas grand, il faut les regarder comme éminemment purs pour avoir résisté à la contagion du vice au milieu duquel ils vivent. Tout homme qui réside sur sa plantation peut avoir son harem; la coutume
(i) Nous en sommes f;lrlii; pour miss M.irtineati, dont la droiture de co'ur et le bon sens sont rarement en défaut; mais personne ne saurait admettre celle singiiliiTe explication du plus lik-lie et du plus abominable des crimes, surtout avec les circonslaïucs (ju'ellc nous lait connaître. (iVoft- de l Ldilcur français.)
1 \ 4 DIL L\ SOCIlhÉ AMÉKiCAliM-:.
et son intérêt pécuniaire l'y engagent (i). Aussi^ nous le réjDétons, ceux qui conservent intact llionneur de leur foyer peuvent être considérés comme d'une pureté incorruptible.
Hélas! ici se termine mon catalogue des vertus que peuvent pratiquer les propriétaires d'esclaves à l'égard de leurs travailleurs. L'injustice inhérente au svstème éteint toutes les autres et fait naitre toute une moisson de moralité fausse à 1 égard du reste de la société.
L'oppression personnelle du nègre est le vice le plus grave qui frappe un étranger dans le pays. Il n'en saurait être autrement quand des créatures humaines sont soumises sans restrictions à la volonté d'autres créatures humaines qui ne reconnaissent d'autre contrôle extérieur que la loi qui défend de tuer et de mutiler, loi dont l'application est diliicile dans les cas individuels. Un bel esclave se promenait à Colombie, Caroline du sud, dans un état complet d'incapacité physique par les causes suivantes : son maitre l'aimait et il jouissait de la rare distinction de n'être jamais fouetté. Un jour, l'enfant de son maitre, que Ton croyait, en ce moment, confié à sa garde, tomba et se fit mal. Le maitre se mit en colère, ordonna que son esclave fut à l'instant fouetté et ne voulut pas entendre un seul mot de justilication. Quand le châtiment eut été infligé, l'esclave se rendit dans la basse-cour, piit une hache et un billot et se coupa l'avant-bras droit. 11 alla ensuite trouver son maître, et lui montrant son moignon saignant, il lui dit : « \ous m'avez humilié, c'est pourquoi je me suis rendu inutile. Maintenant vous prendrez soin de moi tant que je vivrai. » On
(i; l.a loi di'clarc que les cnfmls des esclaves Goi\ent siÙMe la destinée tic L-tir laèic : <!'■ là riiaSitiide des i)lantcnrs de vendre e! tie léguer p;ir testament leurs i)roprcs enCiiiits. (^Yote de l' yUileiir.)
Il' PAKTIE. — ÉC0>»03IIE. \\$
reconnut ensuite que l'enfant avait été confié à un autre esclave.
On sait qu'il y a, dans les États du nord, des maisons où Ton donne asile aux esclaves fugitifs et où ils restent cachés jusqu'à ce qu'on ait cessé de les chercher. J'ai été initiée aux secrets de quelques unes de ces maisons et je citerai deux exemples qui montreront combien est horrible la tyrannie que le système de l'esclavage autorise 1 homme à infhVer à son semblable. Un nègre était parvenu à se réfup-ier dans l'un de ces asiles, et on l'y avait caché avec tant d'habileté, que toutes les recherches des constables et celles de son maître, qui s était mis personnellement à sa poursuite, avaient été inutiles. Ses hôtes lui conseillèrent fortement de ne point commettre d'imprudence, car on avait la certitude que son maître n'avait pas renoncé à l'espoir de le recouvrer; mais, dès qui! fut seul, il ne put résister au désir de quitter sa cachette, et se mit à la fenêtre où le premier objet que ses yeux rencontrèient fut le regard de son maître qui était alors dans la rue. Le malheureux fut obligé de reprendr-e sa chaîne.
Une jeune négresse, également fugitive, fut cachée de la même manière; déjà elle croyait qu on avait abandonné toutes les poiu'suites, lorsqu'elle fut alarmée en entendant les constables entrer dans la maison, sous la conduite de son maître. Elle se hâta de monter dans sa chambre, au troisième étage, et plaça un meuble contre la porte. Les constables forcèrent cet obstacle, et la malheureuse s'élança par la fenêtre. Son maître l'examina étendue sur le pavé, déclara que, désormais, elle ne serait plus bonne à grand'chose et reprit le chemin du sud. La pauvre créature, le corps brisé, les membres fracturés, fut emportée et soignée ailectueusement; elle est maintenant à Boston, infirme et mutilée, et vit des charités de quelques dames.
La connaissance du fait que je vais rapporter est
11 G DE LA SOClÉTt; AMÉllICAmE.
parvenue clans les États du nord, ce qui est rare pour des faits semblables, parce qu'une famille du New-Hampshire s'y trouve intéressée. Il a excité, partout 011 il a été connu, une liorreur méritée; et il faut espérer qu'il amènera la révélation d'autres actes de la même nature, puisqu'il n'est que trop certain que le nombre en est grand.
Un habitant du New-Hampshire se rendit dans la Louisiane, il y a longues années, et y prit une plantation. H suivit la marche ordinaire, empruntant des sommes considérables pour commencer, payant un intérêt élevé et amortissant sa dette d'année en année, au fur et à mesure de la vente de ses récoltes. H se conforma encore à une autre coutume du pays en prenant pour femme une quarteronne. Ce n'était qu'une maîtresse aux yeux de la loi, puisqu'il ne saurait y avoir de mariage légal entre des blancs et des personnes de couleur à un degré quelconque ; mais, selon la nature et la raison, c'était bien sa femme légitime. C'était une personne vertueuse, aimable et bien élevée, et ils vécurent heureux ensemble pendant vingt ans. Elle n'avait que la teinte la plus légère de la race de couleur. Sachant que, d'après la loi, les enfants des esclaves doivent suivre la destinée de leur mère, elle avertit son époux qu'elle n'était pas libre, l'une de ses aïeules ayant été esclave, et l'acte légal d'affranchissement n'ayant jamais été accompli. Le mari promit de s'occuper de cette affaire, mais n'y pensa plus. Au bout de vingt ans, l'un des époux mourut et l'autre ne tarda pas à le suivre, laissant je ne sais si c'est deux ou trois fdles, je n'ai pas pu m'en assurer d'une manière positive, mais j'ai raison de croire qu'elles étaient trois de l'âge de quinze, dixsept et dix-huit ans; toutes trois étaient d'une grande beauté sans la moindre teinte muLàtre. Le frère du définit croyait, avec tout le monde, que sou frère élail mort riche; il vint de JNew-Hampshirc,
Il'' PARTIE. ECONOMIE. HT
fut enchanté do ses nièces, promit de les emmener avec lui dans son pays ; et comme, selon tontes les apparences, elles étaient parfaitcnent blanches, de les introduire dans la société où, par leur éducation, elles étaient digues d'être admises. Cependant on reconnut que leur père élait mort insolvable, et bien que le déficit fût peu considérable, il fallut procéder à un inventaire dans l'intérêt des créanciers. Cet inventaire fut fait par le frère en sa qualité d'exécuteur testamentaire. Quelques uns des créanciers vinrent le voir et se plaignirent qu'il ne leur eût pas délivré un état complet de l'actif du défunt; il prétendit le contraire. Mais non; le nombre des esclaves n'était pas énoncé d'une manière exacte : il avait omis les filles du défunt! L'exécuteur, frappé de consternation, demanda qu'on lui laissât le temps de réfléchir. Il alla voir individuellement les créanciers et Ht un appel à leur humanité ; mais ceux-ci répondirent que ces jeunes personnes étaient un article de première qualité et que leur intention n'était pas d'en faire l'abandon. Quoiqu'il eût six enfants et qu'il ne fût pas riche, il olVrit tout ce qu'il avait pour le rachat de ses nièces, alléguant que c'était pins qu'on n'en retirerait en les veudant pour les travaux des champs ou pour le service domestique; mais sou offre fut rejetée avec mépris. On lui dit qu'il existait d'autres fonctions pour lesquelles ces jeunes personnes étaient propres, ce qui leur donnait une valeur bien plus considérable. Le malheureux oncle était au désespoir ; il fut tenté de tuer ses nièces pour les arrachera leur affreux destin; cependant il leur Ht connaître brusquement et sans préparation le sort qui les attendait. Jamais il n'avait vu le spectacle d'une pareille douleur, jamais il n'avait entendu les voix de telles angoisses. Ces jeunes infortunées ne mangèrent plus, ne dormirent plus, ne se quit-
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lèrent plus jusqu'au moment où elles furent conduites au marché aux esclaves de la Nouvelle-Orléans. Là elles furent vendues séparément, à des prix élevés, pour servir à la destination la plus infâme! et nul ne sait ce qu'elles sont devenues; elles sont perdues dans ce monde, mais elles reparaîtront, au jour du grand jugement, devant la pure lumière de Dieu!
Les habitants du sud prétendent qu'il y a moins de vices clans leurs villes que dans celles du nord ; cela n"a jamais pu être constaté d'une manière positive; ce qui se passe dans les maisons à esclaves est ou peut être tenu secret, tandis que la licence qni existe dans le nord peut être signalée; mais ces comparaisons pèchent par leur base. Qu'on regarde la licence positive du sud et qu'on déclare si, dans un pareil état social, la pureté et la paix du foyer peuvent avoir la moindre sécurité. Les liaisons avec les quarteronnes sont, à la iSouvelle-Oj-léans, une habitude presque universelle, comme me l'ont assuré sur les lieux des dames qui doivent en savoir quelque chose. L'histoire de ces liaisons est affligeante : il faut la faire connaître tant qu'on vantera la moralité des habitants de la Nouvelle-Orléans, à cause du calme et de la décence qu'on remarque dans les rues et au théâtre.
Les quarteronnes de la Nouvelle-Orléans sont élevées par leurs mères, pour être ce qu'elles ont été elles-m.êmes, les maîtresses des blancs. Quelques uns des jeunes quarterons sont envoyés en France; plusieurs sont placés dans des plantations éloignées de l'État; les antres sont vendus au marché aux esclaves, ils épousent des femmes d'une couleur plus foncée que la leur; les quarteronnes les dédaignent : (c ils sont si dégoûtants î )) Les fiiles sont élevées avec le plus grand soiti, du moins extérieurement, et il serait dilhciie de trouver des femmes plus belles
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et plus accomplies. Il n'est pas déjeune homme qqi n'en adopte une et ne l'établisse dans l'une de ces jolies maisons qu'on peut voir aux remparts. Ces liaisons durent quelquefois toute la vie, habituellement plusieiu^s années. Dans ce dernier cas, lorsque l'époque arrive où le blanc épouse une femme blanche, la terrible nouvelle parvient à sa compagne quarteronne, soit par une lettre dans laquelle il lui abandonne en toute propriété la maison et le mobilier, soit par les journaux qui annoncent son mariage. Il est rare qu'une quarteronne forme une seconde liaison; plusieurs se suicident, un plus grarid nombre meurt de chagiin. Quelques hommes continuent leur liaison après le mariage. Toutes les quarteronnes croient que leur compagnon fera une exception à la règle de désertion ; toutes les dames blanches croient le contraire.
Quelle sécurité peut-il y avoir, pour la pureté et la paix domestiques, là où tout homme a deux engagements, dont l'un doit demeurer secret; où tout homme a deux familles, dont chacune doit ignorer l'existence de l'autre; où les relations conjugales commencent dans la duplicité; où le cœur de l'époux renferme perpétuellement un secret pénible* Si c'est là le système qu'on nous représente comme plus pur que l'état ordinaire de la moralité, que doit donc être ce dernier ?
Il n'est pas nécessaire d'expliquer la situation des femmes esclaves sur les plantations où Ton se propose d'en élever le plus grand nonUjre possible pour les marchés du sud , ni de faire voir la licence effrénée que cette pratique doit amener. Elle doit être grande cette licence, pour que la femme d'un planteur m'ait déclaré, dans l'amertume de son cœur, qu'elle n'était que la première esclave du harem. M. Madisson m'avoua que le dérèglement de mœurs des plantations virginiennes ne s'arrêtait tout juste
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qu'aux limites de la dosîniclinn , et qu'il était reçu en coutume qu'une esclave doit devenir mère à quinze ans.
Un planteur du sud, justement respecté, observait, en s'entretenant avec un ami, qu'on ne savait pas hors du pays les motifs véritables des lois nouvelles qui rendent l'émancipation si diflicile. Il prétendait que les rapports des blancs avec les femmes esclaves produisaient une race mulâtre dont le nombre pourrait devenir dangereux si l'on permettait aux pères de suivre la pente de leur affection et d'affranchir leurs enfants. La faculté de lesémanciper leur était donc interdite, tandis qu'ils conservaient celle de les vendre. 11 est des personnes qui ont la faiblesse de compter, pour la destruction de l'esclavage, sur l'affection paternelle, alors que le mélange des races aura pris un développement sulliisant; c'est ce que j'ai entendu dire à un ecclésiastique du sud. Et cependant ces mêmes planteurs, qui vendent leurs enfants pour remplir leur bourse, qui les procréent dans le but avoué d'en faire de l'argent, ces lionmieG n'ont pas honte d'adresser le reproche (ïamfiIga?natio/i aux abolitionnistes du nord, dont nul, comme l'évidence le prouve, n'a conçu même lidée du mélange des races. C'est du sud, où ce mélange est perpétuellement encouragé, qu'est venue cette accusation hypocrite et mensongère.
On sait que les plus sauvages violences dont il soit fait mention dans le monde ont maintenant lieu dans l'ouest et le sud des États-Unis ; ce n'est que là qu'on entend parler d'hommes brûlés vifs, de cœurs arrachés et fixés à la pointe d'un couteau, et d'autres actions infernales, lésultat de la plus effroyable cruauté dont le cœur humain soit capable (1).
(i) B;!ns les Ircizc mois ilc ma rcsiJcncc aux États-Unis , j'iii aj-iiiis lu mort deqimtie hommes Ijiftli-'s vifs j>ar cxc'ciition somiiiaiic.
(lYote (le Cinteitr.)
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L'existence el la fréquence de ces actes sont incontestables. La cause immédiate de ces attentats n'est ]jas douteuse pour moi; elle provient de la licence (les mœurs : le nègre est exaspéré en se voyant privé de sa femme par son maître qui en prend possession; il poignarde ce dernier, ou, s'il échoue dans sa vengeance, il devient, à son tour, un objet de haine, et un destin cruel l'attend : le bûcher s'allume pour lui. L'assujettissement du nègre au travail forcé et au fouet amène des catastrophes terribles; mais j'ai la persuasion que la licence des maîtres est la cause première de l'état déplorable où se trouve la société au sud et au sud-ouest, situation telle que les éléments de cette société doivent nécessairement se dissoudre, si l'homme ne cesse pas bientôt d'être la propriété de l'homme. Ce ne sera pas par l'insurrection des nègres, mais par l'action naturelle du vice que celte dissolution aura lieu ; mais la marche de la démoralisation sera arrêtée, j'en ai l'assurance, avant d'être arrivée à ce point ; aucune insurrection sérieuse n'est à craindre, car les nègre-s sont trop dégradés pour agir avec ensemble, pour soutenir seulement le regard terrible des blancs. Comme toutes les classes d'individus profondément lésés, ils sont parfois impitoyables et cruels, malgré la bonté de leur nature; mais comme classe, ils sont sans courage; la voix d'un blanc, fùî-ce même celle d'une femmoj si le ton en était imjiérieux, sulîirait pour faire prendre la fuite à tout un régiment lévolté. Le poison est l'arme qui leur convient le mieux, puis le poignard dans les moments d'exaspération ; jamais ils ne tiendront la campagne, à moins qu'ils ne soient commandés par des noirs libres : tout désespéré que soit l'état de la société, le remède viendra probablement sans elfusion de sang.
Peut-être on dira (pi'il y a de 1 injustice à citer des
exemples de vice comme des indications de l'état de la société; je ne suis pas de cet avis : il faut les citer aussi longtemps que ces exemples seront assez communs pour frapper les ref^ards d'un simple voyageur, ponr ne rien dire de leur incompatibilité avec un accomplissement décent et régulier des relations sociales. Voyons, toutefois, cet état de choses sous son côté le plus favorable : prenons les paroles et les actes de quelques uns des membres de la sociéié les plus pieux, les plus éclairés, les plus humains. Ce point de vue de la société m'a causé, s'il est possible, plus d'aiïliction encore que le point de vue orageux et saillant que j ai présenté : l'endurcissement de l'ame parmi les meilleurs, l'émoussement du sens moral parmi les plus consciencieux m'ont plus aftectée que les coups de poignard, les empoisonnements et les bûchers; il suffira de quelques exemples qui n'ont pas besoin de commentaires :
Deux dames, qui font l'ornement de la haute société du midi, m'exprimaient tout le chagrin que leur causait l'esclavage et m'ouvraient librement leur cœur sur la douleur qu'elles en éprouvaient, sur la malédiction qui en résultait pour elles; elles me pressèrent un jour de leur dire ce que je ferais si j'étais à leur place; je leur répondis que j'abandonnerais tout, partirais avec mes esclaves, les établirais et habiterais avec eux quelque territoire libre; j'ajoutai, entre autres, que je n'oserais pas rester dans leur pays, dans mon propre intérêt et par des considérations morales, tf Quoi! lors même que vous n'auriez pas d'esclaves? — Oui. — Pourquoi ? — Je ne pourrais prendre sur moi de vivre en des lieux où j'aurais sans cesse sous les yeux l'exercice d'un pouvoir aussi monstrueux. » Elles ne répondirent rien dans le moment même; mais, quelques jours plus tard, elles trouvèrent l'occasion de
me dire que mes paroles les avaient frappées au cœur : la considération que j'avais mentionnée ne s'était jamais présentée à elles.
M"'" Lalaurie, !a même qni fnt maltraitée à Orléans par la populace, à cause de son infernale cruauté envers ses esclaves, cruauté portée au point de faire croire à une aliénai ion mentale, bien que son aliénation n'eût pu prendre une pareille direction partout ailleurs que dans un pays à esclaves, cette dame, dis-je, m'a été représentée comme extrêmement aimable avec les blancs.
Une question qui m'a souvent été adressée par des dames pleines d'amabilité est celle-ci : (( Ne trouvez- vous pas les esclaves, en général, très heureux ? )) Il ne paraissait pas qu'on leur eùi jamais fait ou qu'elles se fussent adressé à elles-mêmes la question par laquelle je répondais : « A leur place, seriezvous heureuses? »
Par une matinée étouffimte, j'étais assise avec une amie qui me donnait les détails les plus circonstanciés sur les esclaves de son mari ; elle me disait comment elle les nourrissait et les vêtait, les agréments qu'elle leur procurait, leurs capacités respectives, et ainsi de suite. Pendant que nous causions, une des esclaves du service intérieur passa devant nous ; j'observai qu'elle paraissait supérieure à toutes les autres; mon amie en convint : « C'est la femme de A, dis-je. — On l'appelle sa femme, répondit-elle, mais ils n'ont jamais été mariés. Il y a cinq ans, elle et A vinrent trouver mon mari et lui deuiandérent l'autorisation de se marier; mais il ne voulut pas y consentir, parce qu'il était encore incertain s'il vendrait A, et il répugne cà séparer le mari de la femme. — Combien d'enfants ont-ils?
— Quatre. — Et ils ne sont pas encore mariés?
— Non, mon mari ne le leur a pas encore permis ;
124 DE L\ SOCIKTK AMl-IUCAINE.
je suis sûre qu'il ne la vendra pas elle, mais il pourra bien vendre A. »
Une autre de mes amies me conta le fait suivant : B était le meilleur esclave qu'eût son mari; il devint amoureux de C, jolie esclave dune plantation voisine, qu'on acheta pour en faire sa femme. C avait un caractère jaloux et violent, et s'imaginait sans cesse que B avait des attentions pour d'autres esclaves; son maître l'avertit de réprimer sa jalousie, sans quoi il se déferait d'elle. Un jour que le maître dînait dehors, B vint à lui tout tremblant lui raconter que, dans un accès de jalousie, C avait voulu le frapper d'une bâche dont le coup avait failli l'atteindre ; le maître étant de retour dit à C qu'on ne pouvait plus supporter chez lui son caractère, et qu'elle devait partir; il lui donna le choix d'être vendue à un marchand et emmenée à la Nouvelle- Orléans, ou d'être employée aux travaux des champs dans ime plantation éloignée. Elle préféra être vendue au marchand qui, au lieu de l'emmener à la JNouvelle-OrU'ans, comme il en était convenu, la céda à un propriéiaiie du voisinage. C surveilla son époux, déclarant qu'elle tuerait l'esclave que B prendrait pour femme. « C est ainsi, continua celle qui me donnait ces détails, que le pauvre B fut obligé de rester veuf quelque temps; heureusement pour lui que C est morte l'été dernier. — Est-il possible, dis-je, que vous appareilliez et sépariez ces gens comme des brutes?» La dame me regarda d'un air surpris et me demanda comment il était possible de faire autrement.
Un jour, à dîner, pendant que deux esclaves se tenaient deirière nos chaises, la dame me racontait une histoiie plaisante dans laquelle un de ses anciens esclaves jouait un rôle. Elle parut tout à coup se rappeler que des esclaves Técoutaient, et elle rej;rit:
Il"^ PAHTIE. — liCOINOMIE, 12
(( D était un excellent garçon (c'est le terme par lequel on désifîjne les esclaves mâles de tout âge); nous le respections beaucoup, comme un excellent garçon qu'il était, • nous le respections presque autant que s'il eût été blanc; mais, etc. »
Une dame du sud , renommée pour son esprit et ses talents, racontait, comme une cbose très ordinaire, le fait suivant dans une société dont faisaient partie quelques uns de mes amis : elle avait eu en sa possession une très jolie mulâtresse à laquelle elle était fort attacbée. Un jeune bomme vint loger chez elle et devint amoureux de cette fille, « Elle vint à moi, dit la dame, et me demanda ma protection que je lui accordai. » Le jeune bomme partit; mais, au bout de quelques seniaines, il revint, disant qu'il était tellement épris de cette fille qu'il ne pouvait vivre sans elle. J'eus pitié de lui, ajouta la dame, en terminant, et lui vendis celle qu'il aimait pour i,5oo dollars.
J'ai souvent entendu prêcher dans le sud un homme d'une grande liberté de principes et d'un esprit des plus bienveillants. Son dernier sermon improvisé avait pour texte : « Déposez entre ses mains tous vos soucis, car sa sollicitude est étendue sur vous. » Le prédicateur nous dit, entre autres choses, que la sollicitude de Dieu s'étendait sur tous, sur les plus humbles comme sur les plus puissants. « Elle s'étend sur cette personne de couleur, » ajoutat-il, en montrant la galerie où les gens de couleur étaient assis ; « elle s'étend sur cette personne de couleur autant que sur le plus sage et le meilleur de vous autres blancs. » C'était l'insulte la plus caractérisée que j'eusse entendu adresser à un être Immain, et ce fut avec peine que je m'abstins de quitter l'église. Toutefois, aucun de ceux à qui j'en parlai plus tard ne parut comprendre ce qu'il ])ouvait y avoir là de mal. Et comment donc, disaient-ils.
I'iG DE LA SOCIÉTÉ AMÉlUCALMi:.
est-ce que la sollicitude de Dieu ne s'étend pas sur les gens de couleur?
Dans une société où les membres les plus éminents parlent et agissent ainsi, la plaie existante n'est pas même aperçue, lis ne cessent de vanter leurs bonnes intentions envers les esclaves, protestent contre les accusations des étrangers, et ils sont aussi sincères, en se croyant injustement accusés par ceux qui les visitent, que le sont ces derniers dans l'horreur qu'ils piofessent pour rimnioraiité de 1 esclavage. Cet aveuglement, qui fait fermer les yeux sur l'impureté et l'injustice de l esclavage, qui fait parler et agir, comme on vient de le voir, des dames et des ecclésiastiques d'un caractère irréprochable, est la phis grande preuve du relâchement universel des idées morales. Ce qui prouve encore, avec évidence, cet aveuglement, c'est le grand nombre de personnes qui m'ont parlé de l'état des Irlandais comme étant pire que celui de l'esclavage américain. Comme on le pense bien, je n'ai jamais essayé de faire l'éloge de la condition de l'Irlande, mais j'étais surprise, je l'avoue, de ne voir établir aucune diflérence entre deux choses d'une nature si distincte; entre l'oppression politique et l'esclavage personnel; entre exaspérer un peuple par des insultes politiques, et le posséder comme un troupeau dt* briUes pour en tirer un profit sordide. Ignorer en quoi Ton est coupable, c'est le pire ae tous les symptômes, là où l'on a les moyens d'être éclairé.
Je parlerai plus tard de l'état de la religion dans le pavs; il me suffira ici de dire que si, avec la loi de liberté et l'évangile de paix et de pureté qu'ils possèdent, les habitants du sud ignorent l'état déplorable du moral de la société, cet aveuglement prouve que ce qu'il y a de plus élevé et de plus pur peut se confondre avec ce qu'il y a de plus bas et de plus vii, lorsqu'une fois on a fait la fatale tentative de
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les l'aire coexister. Leur coexistence une fois admise, on peut faire U!i pas de plus, et dans le sud ce pas a été fait; il consiste à faire servir ce qu'il y a de plus élevé et de plus pur, à sanctionner ce qu'il y a de plus vil et de plus bas. jNous aurons occasion d'en reparler.
La dégradation des femmes est une conséquence si évidente des maux que nous venons de révéler, qu'il est inutile de nous étendre beaucoup sur ce pénible sujet. En ])arlant de cette dégradation des femmes, je ne prétends pas jeter le moindre doute sur leur pureté, il existe même des raisons concluantes pour que leurs mœurs soient extrêmement chastes. Leur nombre étant de beaucoup inférieur à celui de l'autre sexe, il en résulte dabord que toutes se marient jeunes, et, en outre, il y a constamment là une classe de leur propre sexe toute prête à servir les passions les plus eftVénées, de manière à leur épargner jusqu'au péril de la tentation. Leur dégradation résulte, non de leur propre conduire, mais de celle de tout ce qui les entoure. Là où la généralité des hommes est dépositaire de secrets que leurs fennnes doivent être les dernières à connaître, là où les intérêts les plus actifs et les plus importants de la vie ne peuvent être envisagés sous le même point de vue par les deux sexes, c'en est fait de touie confiance et de toute sympathie réelles; la femme n'est ])]us que rornemeiU de la maison de son mari, la directrice de ses affaires domestiques, au lieu d'être l'amie de tous ses instants. Je parle non seulement de ce que je suppose devoir être, mais de ce que j'ai vu. J'ai vu, avec douleur, les maris du sud traiter leurs femmes avec cette politesse affectueuse, cette galanterie si insullisante pour un cœur aimant; j'ai vu avec quelle horreur on envisageait pour une femme la nécessité de travailler, d'exercer les facultés que le Créateur lui a
ÊÊ . . ,
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données; j'ai vu l'empressement qu'on mettait à lui assurer, sans qu'elle l'achetât, le loisir et le repos, insulte la plus grave qu'on puisse faire à une femme intelligente et consciencieuse. J'ai entendu le ton de courtisanerie adopté avec les femmes, si différent, par la matière et le style, de celui qu'un homme adresserait à un autre homme. J'ai entendu vanter le respect chevaleresque dont les femmes sont l'objet dans ce paradis féminin, et j'ai aperçu quelque chose de ces angoisses de l'orgueil humilié, de ce conflit de sentiments amers, avec les({ue!s ces assertions étaient écoutées par celles qui comprenaient tout le vide de ce svstéme. Cependant les hommes paraissent complètement ignorer que les femmes ne sont pas traitées, parmi eux, comme elles devraient l'être, et ils lesteront dans cet aveuglement aussi longtemps que leurs relations licencieuses avec ce que le sexe a de plus vil les rendront incapables d'apprécier ce qu il y a de plus élevé. Le jour où leur société prendra rang , en raison des considérations morales plus que des considérations physiques ; le jour où ils se lèveront pour demander à svmpathiscr avec les objets réels de l'existence; le jour où ils comm.enceront à s'enquérir de la nature ainsi que du but de la vie humaine et à la respecter en conséquence, ce jour-là ils rougiront de honte de Tabus qu'ils ont fait du droit du plus fort, et de ces mêmes arrangements, de cette môme organisation dont ils sont aujourd'hui si fiers.
Une dame, élevée ailleurs, ayant appris à faire usage de ses facultés et à les appliquer aux objets qui lui conviennent, une dame qui a plus de lumières et de sagesse que, peut-être, aucun des hommes de sa connaissance, me parlait du dégoût qu'elle éprouve à entendre les discours qu'on lui adresse, dans la persuasion qu'ils lui conviennent; et comment; de retour chez elle, elle se console de
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celte insiilte dans la miieltc sympathie des livres. Le père- de jeunes demoiselles pleines d'espérance, qu'il prévoit devoir être im jour écrasées par ce déplorable système, me disait, d'mi ton de voix cpie je n'oublierai jamais 7 que, dans son pays, les fenuiies ne sont piopres à rien. Il y a des raisons pour espérer que ses enfants feront exception. Un homme qui déclarait prendre un vif intérêt à cette question s étonnait que, dans les États du nord, les femmes s'occupassent d'objets utiles; il me dit que cette même force de circonstances, qui, dans le pays qu'il habite, rend les hommes indépendants, ajoutait à la dépendance des femmes et ne ferait que l'accroître. (( Ici, » ajoutait-il, « la société marche vers l'orientalisme. 11 n'y a que deux moyens par lesquels la femme puisse exercer ses facultés dans toute leur étendue: ce sont le génie et le malheur; eux seuls peuvent lui faire rompre ses étreintes conventionnelles. Le premier est trop rare pour faire la base d'un raisonnement : puisse le ciel écarter l'autre! » Oh! puisse le ciel le hâter! s écrieraient bien des cœurs, si ce sont là, en effet, les conditions auxquelles la femme peut accomplir la destination de son être. Il y en a beaucoup, j'en ai l'assurance, qui ne pâliraient pas en voyant leur maison en flammes, en entendant venir l'ourafiian , en sentant la terre trembler sous leurs pas, si c'étaient la les messagers qui dussent ouvrir leur prison, et donner l'univers entier pour carrière à leurs âmes, lilies du ciel. Dieu leur a donné l'univers commeàlhomme, etlhomme les a emprisonnées dans un coin du monde d'où il craintqu'elles nes'échappent, tandis quelui, il faitce qu'il ne voudrait pas qui allât aux oreilles de la femme; il met le génie hors de question, et ne fait pas entrer le malheur dans ses prévisions. Mais il n'a pas calculé tontes les forces de la nature; au- Ircmciit il se garderait de voir dans les nè^jres ou les
iemnies une propriéfé, ou de compter sur l absence du génie et du malheur.
11 lui a été donné un si.jjne précurseur remarquable : Une femme dont les énergiques efîorts, pour adoucir les maux des malheureux soumis à l'esclavage, ne pouvaient satisfaire sa conscience et ses sympathies humaines, a secoué de ses pieds la poussière imprégnée de sang qui les couvrait; elle s'est retirée en des lieux où l'homme s appartient, non seulement pour vivre, mais encore pour dévouer son existence tout entière au renversement du système qu'elle abhorre d'autant plus qu elle l'a mieux connu. Soit que nous l'appelions génie ou malheur, soit que nous lui donnions son nom honoré d'AisGÉ- LixE Grimke, il est certain quelle a rappelé à la vie et à l'énergie beaucoup de femmes que n'avaient visitées ni le génie ni le malheur, mais qui portent des cœurs vertueux et forts. On verra, avant quil soit longtemps, que cette femme a matériellement retardé la marche vers V orientalisme.
Comme cela doit être, les enfants sont peut-être ceux qui souffrent le plus misérablement du système de l'esclavage. Qu'attendre de petits garçons qu'on instruit à considérer le courage physique comme le j)lus noble attribut de Thomme; l'orgueil de localité et de caste connue son plus bel ornement; l'esclavage d une partie de la société comme essentiel à la liberté ; du reste la justice comme m.oins importante que la générosité, et l'humiliation aux yeux des hommes comme le plus intolérable des maux? Qu'attendre de petites filles qui se vantent d'avoir fait fouetter un nègre pour avoir été inqieriincnt avec elles , et uni s'étonnent de la conduite i/iconvenajiie d\\n maitre qui mutile son esclave.^ Ces leçons ne sont pas toujours enseignées d'une manière expresse; quelquefois même on enseigne tout le contraire; mais c'est ce nue les enlants, dans un pays
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à esclaves, apprennent nécessairement de tout ce qui les entoure; comme dans une pension, les demoiselles les plus laides appreniientà considérer la beauté personnelle coiDmele plus important de tous les attributs, bien qu'on leur afiirme, cliaque jour, qu'il ne faut s'attacher qu'aux charmes de l'esprit.
Les enfants, dans les pays à esclaves, apprennent pis que cela. 11 est presque impossible de les empêcher d'avoir avec les esclaves d'étroites relations; et c'est une tentative qui est ùùle rarement. En général, les esclaves sont aussi grossiers que doit le faire présumer l'absence de toute pudeur domestique; ils ne songent même pas à avoir, avec les enfants , la moindre réserve : les conséquences sont inévitables. Les tourments infligés aux mèrrs par cette seule cause sont tels, que, si l'institution de l'esclavage dépendait de leur volonté, je crois qu'elles en accompliraient la destruction avec une énergie et une sagesse qui tiendraient plus de l'inspiration que de V orienta Usine. Parmi les forces incalculables de la nature, il faut compter la douleur des mères j)leurant sur la corruption de leurs enfants.
Un des résultats absolument inévitable de l'esclavage est le mépris des droits de l'homme , l'impossibilité même de les compi-endre. Probablement les gens comme il faut du sud, qui déclarent que la présence de l'esclavage exalte l'amour de la libeité , que la liberté ne peut être véritablement comprise que là où une classe spéciale peut s'approprier tous les privilèges sociaux , que, pour nous servir de l'expression del'mi d'eux, « ils connaissent trop l'esclavage pour consentir à être esclaves eux-mêmes, )) probablement ces hommes sont sincères dans leur déclaration; et, s'ils le sont, il en résulte qu'ils ne savent pas ce que c'est que la liberté. Qu'ils choisissent entre ces deux alternatives, de ne pas savoir
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ce que c'est que la liberté et d'être sincères, ou de savoir ce que c'est que la liberté et de ne pas être sincères. Je suis ])OJtée à croire que la première de ces deux suppositions est la vraie.
J'ai toujours remarqué, dans la conversation des habitants du sud, que l'idée qu'ils se faisaient des di'oits de l'homme se bornait, pour l'esclave, aune nourriture suiîisante en retour de son travail. C'était là la définition qu'on me faisait des droits de l'homme; et c'était en partant de ce point de vue qu'on discutait la question de l'esclavage. Quand j'essayais de définir ces droits par la règle fondamentale, je trouvais que cette règle logique et simple avait singulièrement fléchi entre les mains de ceux qui font profession de la reconnaître et de l'appliquer. Voici l'application qu'un ecclésiastique eu faisait du haut de la chaire, et les plus religieux d'entre les propriétaires d'esclaves n'hésitent pas à la répéter : « Traitez vos esclaves com.me vous voudriez qu'on vous traitât si vous étiez esclaves vous-mêmes. » Je crois fermement que des centaines de milliers d'individus ne voient pas que ce n'est pas là une loyale application de la règle, tant la coutume les aveugle et les empêche de voir dans le nègre un homme et un frère.
Un autre motif pour croire que les gens comme il faut du sud ne savent pas ce que c'est que la liberté, c'est que la plupart d'entre eux semblent ipnorer l'état de coercition dans lequel ils vivent eux-mêmes; cet état résulte non seulement de la crainte incessante dont j'ai déjà parlé et qui les poursuit partout, non seulement de ce que leur bien-être de tous les instants dépend de la volonté modérée ou hostile de ceux qu'ils ont lésés, mais encore aussi de leur propre législation. Les lois contre la presse sont aussi arbitraires que dans les États les plus des-
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policines de l'Europe (i), comme on peut le voir ])ar le petit nonihie et rinsionifiaiice des journaux du sud. Je n'ai jamais vu de jouriiaux aussi vides et aussi nuls que ceux: de la Nouvelle-Orléans. Chose étrange! au moment même où le sujet de l'abolition de l'esciavape dans les coloiiies anglaises devait nécessairement olïVir un haut intérêt dans les Eîats du sud, j'ai rencontré des planteurs qui ne savaient pas qu'une iïidemnité avait été payée, par la nation anglaise, aux proprii'taires des Indes occidentales. La misérable nullité des journaux du sud et l'habitude où l'on est d'en exclui'e les sujets sur lesquels les habitants ont le plus besoin d'être éclairés expliquent, jusqu'à un certain point, leur aveuglement sur leurs j)ropres att'aires comparées à celles du reste du monde, et leurs protestations de liberté qui proviennent probablement de ce qu'ils n'en connaissent pas de supérieure. Ils voient qu'ils sont plus libres que les esclaves; mais ils ne savent pas généralement ce que c'est qiie la liberté, là où tous sont libres. Eu i854, le nombre des journaux était, dans l'état de New-York, de 26^; dans la Louisiane, 5i ; dans le Massaehuseîls, 108; dans la Claroline du sud, 19; dans la Pensylvanie, 220; dans la Géorgie, 29.
Qiie doit-on penser de la liberté d'hommes soumis à la loi suivante.-* « Quiconque tenlera d'enseigner à une personne de couleur libi-e ou à un esclave à épeler, lire ou écrire sera, s'il est convaincu de ce fait, condamné a une amende qui ne pourra
(1) Les jDUMiaiix ne parlent jamais d'un fait, quelque remarqnaiiJe qu'il suit, clans le([iiel une ))ers(jnne <lc couleur, libre ou esclave, a joiu; un rùlo, par la crainte des lois qui pi-ououcent !a mort ou reniprisoiinenienl à ^ie coût re ceuv (|iii (•criveut, iisijirinient , pn!)lient ou tlisti iliueul quoi (jue ce soit teiid.iut à e\( ilei' le nireonlenteiiienl ou lin-subordination, etc., lui qui condarnnentà de I'm l( sanieniles ((uicouqnc eni])loiera un lap.;^aj;,e cajxi'ile de " ttoid>lei' la srcin-ilé des maîtres a\ec leurs cscl.'.ves, ou de diudnuer le respect (lui est commat:d(: aux sjens de coulevif, libres, à !'•■!•; lid des blancs.- » ClVclc ik- l' .lulcui .)
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t'tre moindre de cent cinquante dollars, ni excéder cinq cents dollars (i). n
Que penser de la liberté d'hommes qui ne peuvent émanciper leurs propres esclaves que du consentement delà législature, et encore à des conditions rigoureuses qui rendent la chose presque impossible? Nous avons dtjà dit qu'en ^ irginie, dans l'intervalle d'une suspension temporaire des lois contre rémanci[)ation, dix mille esclaves avaient été affranchis en neuf ans; et que, l'institution paraissant en péril, les restrictions primitives avaient été de nouveau imposées aux maîtres. On répond ù cela que ce sont les maîtres eux-mêmes qui ont aboli et rétabli ces lois ; c'est vrai , et par là il paraît qu'ils ont jugé nécessaire de se priver mutuellement d'une faculté dont un grand nombre avait fuit spontanément usage dès qu'il l'avait pu. Nous ne saurions voir là un haut degré de liberté ou d'amour de la liberté. Les lois qui interdisent l'émancipation font sentir dans le sud leur cruelle et gênante oppression ; j'ai entendu exprimer contre elles des plaintes amères. C'est invariablement sur elles que s'appuient les individus pour s'excuser de continuer à avoir des esclaves: or ces individus sont sincères dans leurs plaintes, ou ils ne le sont pas : s'ils ne le sont pas, il faut qu'ils soient placés dans une position bien déplorablement fausse pour être forcés à une telle hypocrisie; s'ils sont sincères, ils possèdent le moyen réj)ublicain de faire rapporter des lois tyranniques. Et pourquoi n'en usent-ils pas? Si ces lois sont oppressives, pourquoi n'en-
(i) Code tie r^'Hahunin. Dans la nirme srction , on lit : « Nul diillinicnt cruel ou iiiiisitti ne sera iii!lii;i' clans letendue de ce tctriloire : tout propriétaire dVs: hues, q ni l'aura autorisi' ou pciinis. sera, s"ii est convaincu du lait, condamné à payer une amende selon la naîui-e du (]('lil et î'i la discrétion de la coui', laquelle, t(nilcibis, ne poru'ra exce'der liiiix cents dollars. "
iJeux cents dollars ]iour avoir torturé un esclave, etcinif cents pour lai a\ f>iv enseigné à lire. {Note Je i Auteur.)
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tend-on aucune voix les dénoncer dans les legislatures? Lorsque des hommes, tout en se plaignant, se soumettent, involontairement si l'on veut, à des lois qui lient la conscience, on ne peut avoir une haute idée de leur amour de la liberté, et celle qu'ils possèdent ne doit pas être très grande.
Que doit-on penser de la liberté de citoyens qui sont exposés à perdre leur caste, lorsqu'ils se conforment aux prescriptions de leur conscience, dans un cas où la perversité des lois met l'intérêt du côté de la conscience et l'opinion publique contre elle? Je vais m'expliqiicr. Dans une ville du sud, je vis un homme qui paraissait réunir toutes les conditions nécessaires pour commander le respect; il était très riche, avait été gouverneur de l'État et était Tun des bienfaiteurs les plus ëminents de la ville. Il était gé/^érale/ncnt estimé, mais cependant sa réputation n'était pas co?nplètenient honne , ainsi qu'on me l'apprit avec beaucoup d'empressement. Je cherchai à connaître la cause de cette restriction, prévoyant bien qu'elle était d'une nature publique. Pendant que ce gentleman était gouverneur, il y eut une insurrection d'esclaves, les siens furent accusés d'en avoir fait partie : il ne le crut pas et refusa de les faire pendre; ce que l'on attribua à sa répugnance à sacrifier sa propriété. Cet homme se trouvait placé dans une position qui ne peut se rencontrer que là où l'homme est ré|)uté propriété; il était dans l'alternative ou de faire pendie ses esclaves, les croyant innocents, et alors il conservait sa réputation, ou de perdre sa réputation en leur sauvant ia vie. Nul autre que lui ne peut savoir les motifs véritables qui l'ont guidé dans cette circonstance; mais toutefois sa conduite réclame l'interprétation la plus favorable. Cela conveiuî, que penser de la liberté d'un républicain placé dans une pareille position?
Sans nous arrêter aux périls physiques et moraux
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qui monnoont ohix qui vivent t];uis une soci('(é où on est indul|^cnt pour la tiu'ljulenco, perils qui privent un homme de sa liberté d'action et de parole à un point qui serait rejjardé comme intolérable, si cette contrainte n'était ornée du faux nom de 1 honneur, il sulîit de jeter les yeux sur le traitement des aboliliounistes dans le sud, soit delà part des législateurs, soit de celle des individus, pourvoir qu'il n'existe là aucune intelligence véritable de la liberté.
Sur un rappoît vague, on même sur un simple soupçon, des personnes voyageant dans le sud ont élé arrêtées, emprisonnées, queUjuefois même fouettées ou soumises à d'autres tortures, sous prétexte qu'elles voulaient exciter une insurrection parmi les esclaves. Plus d'un iniiocent a été pendu, et le terrorisme a été organisé de manière à priver tous ceux qui professent ouvertement certaines opinions, de leur di'oit constitutionnel, de traverser le territoire tout entier. Après la publication de l'ouvrage du docteur Channing snr l'esclavage, des gentlemen de la Caroline du sud, dans un admirable esj)rit de libéralité, déclarèrent que, si le docteur Channin,»- entrait dans I'l'^tat avec u;\c narde de vinpt mille hommes, d n en sortnait pas vivant. J ai vu les lithogi ajibies envoyées dans des lettres aux abolitionnistes, représentant lindividn à (jui la lettre était adressée, pendu à une potence. J ai vu des aniches, émaïu'es des comités de vigilance, qui offraient des récompenses éiîormes à qui rapporterait la tête ou les oreilles des abolitionnistes éminents.
vSi l'on prétend (pic ces actes ne doiveîitôtre attribués (pi'à la fureur ignorante de certnins individus, ' je demanderai: D'où venaient les comités de vigilance qui siégeaient, l'aniiée dernière, dans le sud et dans l'ouest, ])rê(s à mettre la main sur toute pei"soune impi uier.te i\u\, professant des o[)inions cou-
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traires à Vosclavn.»e, se hasardait dans leur voisina[je? Comment se lail-ii que de liants fonctionnaires aient siégé dans ces comités ? comment se fait-il que quelques gouverneurs des Etals du sud se soient formellement adressés aux gouverneurs des Etats du nord, ler.r demandant la dispersion des sociétés contre l'esclavage, la répression de toute discussion, et le châtiment des propagateurs d'opinions aholitionnistes? comment se fait-il que, l'année dernière, le gouverneur de la Caroline du sud ait recommandé l'exécution somniaire, sans forme de procès, de toute personne saisie dans les limiks de l'État, avouant des opinions oj)posées à l'esclavage ; et que cet acte, ainsi (|ue d'autres aussi indignes du gouverp.eiu", aient été approuvés par un comité spécial de la législature?
To'.it cela provient de l'ignorance des premiers ])rincipes de la liberté, et non, sans doute, d'un hvpocrite oubli de ces principes ; car des hommes liers, qui se vanlent de Icuv amour pour la liberté et de leur aptitude spéciale à en jouir, ne voudraient ])as se' doiuirr volontairement le ridicule Isorrible dont ils se couvrent par ces actes indignes, ^i'out ce fi-acas est si impuissant, et s'ii n'est ])as sincère, il est si inuliie, (j!:e la seule supposition à faire c'est qu'ils ont perdu de vue les principes ibndamenlaux de leur constiinlion fédérale, ceux de leur constitiîlion particulière,, et qu'ils s'imaginent que leur liberté consister à écraser toute opposition à leur volonté. Le seul délit reproché aux abolilionnisles est celui d'avoir exprimé des opinions importunes; ils n'ont violé aucune loi des Etats, sinon celles qui ont été récemment promulguées pour anéantir* la liberté dé la pai-ole et de la pi-esse, lois qui, dans aucun cas, ne satuaienl èîre ol)ligaloires hors des limites des Etals jîour les(piels elles ont été faites.
La eonslilulioii delà Vir>;inie, amendée eji i83o.
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ëlablit que la législature ne votera « aucune loi mettant des entraves à la liberté de la parole ou de la presse. » Les Carolines du nord et du sud et la Géorgie décrètent que la liberté, de la presse sera conservée inviolable, attendu que la presse est le principal rempait de la liberté. La constitution de la Louisiane déclare que « la libre communication des pensées et des opinions est l'un des droits précieux de rbomme, et que tout citoyen peut librement parier, écrire et imprimer sur un sujet quelconque en répondant des abus de cette liberté. » La déclaration des droits du ^lississipi dit formellement (( qu'aucune loi ne sera établie pour limiter ou restreindre la liberté de la parole et de la presse. » Les constitutions de tous les Etats à esclaves contiennent des déclarations et des clauses semblables. Combien les descendants de ceux qui les ont faites ont dégénéré dans l'intelligence et la pratique de la liberté, violant tout à la fois et l'esprit et la lettre de leur constitution générale! Us n'en sont pas encore complètement convaincus; mais un jour, dans des temps plus calmes, ils le reconnaîtront, ils jetteront avec étonnement les yeux sur l'époque funeste et terrible où nulle voix ne s'élevait môme dans les législatures pour plaider la cause des droits de l'homme; alors que, dans l'intérêt d'une institution condamnée, ils oubliaient ce qu'avaient fait leurs pères, enchaînaient leur presse, se liaient les mains à euxmêmes, privaient leurs concitoyens du droit de vovaper librement, et leur enlevaient la liberté et la vie, sans qu'ils fussent coupables d'autre crime que d'avoir avoué et propagé leurs opinions.
En attendant, il conviendrait peut-être de ne plus se vanter de sa supériorité dans la connaissance et l'amour de la liberté.
Ici je termine de grand cœur mon attristant chapitre sur la morale de l'esclavage.
SECTION II
MORALE DES MANUFACTirUES.
Un effet remarquable des institutions démocratiques, c'est que, sous leur empire, le travail conduit à toul. Dans un pays où toutes les carrières sont ouvertes à chacun, où, théoriquement parlant, le mérite peut arriver à tout, Ihonnue a le plus fort stimulant pour exercer ses facultés et essayer ce qu'il peut faire; j'ai trouvé les chefs d'exploitation, qui occupent des ouvriers de diverses nations, pénétrés de celte vérité. Ailleurs, aucun artisan ne peut s'élever au delà d'un certain point d'habileté et d'une certaine somme de salaire ; en Amérique, un artisan peut arriver à être gouverneur de l'État,, membre du congrès et même ])résident. Loin que cette possibilité lui tourne la tète et le rende impropre à son métier (ainsi que le supposent ceux qui considèrent ces occasions comme ressemblant aux chances d'une loterie), elle 1 attache à son travail et à son maître, lui donne des habitudes et Tengage à cultiver son inteliiffence.
Le seul excès apparent auquel elle le conduit est une ardeiu' inconsidérée à entreprendre ; c'est quelquefois un mal pour l'individu, mais non pour ia société. Un h.omme qui se hâte de s'illustrer ou de s'enrichir par des inventions nouvelles peut nuire à sa fortune et à son crédit; mais il est habituellement utile à la société, en faisant connaître une idée nouvelle qu"un autre après lui exj)loitera avec plus de succès. Quelques uns des perfectionnements les plus importants dans les manufactures des États-Unis ont été faits ])ar des hommes qui, plus tard, sont devenus insolvables. L'activité entreprenante, quand elle est accompagnée de précipitation, suppose ordinairement beaucoup de pré-
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sornption, cc (jiii .sen)l)le iiKlif|iK'T qu'on prnse plus à soi qu'à l'objet donl on s'occupe; il arrive naturellement (jue l'inventeur primitif et trop présomptueux éciioue au milieu de son entreprise; un penseur modeste et plus ])atient la reprend en sousœuvre et complète l'invention dont il lire le profit. Les manufactures olTrcnt un emploi sur et utile à une grande somme d'énergie qui, sans elles, se dépenserait autrement, et ])rendrait une direction fausse : la moralité était faible dans plusieurs pays avant l'introduction des manufactures; aujourd'bui la population y est éminemment rangée; le plus grand vice est encore l'ivrognerie, mais il est moins fréquent qu'autrefois, et les autres défauts ont presque entièrement disparu. Un fabricant rangé peut faire p!us pour la morale de la société qui l'entoure que le clergé lui-même. L'essai qu'on a tenté de renvover des fabriques les ouvriers qui se livrent ouvertement à un vice quelconque a complètement réussi; tous Ofit intérêt à être à l'abri du contact d'individus vicieux, dont la société leur répugne ou peut leur oftVir du danger. Si un fabricant a la fermelé de renvover le-, ouvriers ouvertement vicieux, quelfjue besoin qu'il puisse avoir de leui-s services, il peut compter sur la cessation du niai et sur l'épiu'aîion de la société ({ni l'environne.
La moralité des ouvrières emj/loyeos dans les fabriques ne peut manquer d'être bonne, si l'on considère à quelles classes elles appartiennent. Beaucoup déjeunes filles entrent dans les fid)riqnes parce qu'elles ont trop de llerté pour le service domestique; celles qui ont cette nerté-là ne sauraient s'abaisser à luie immoralité grave; elles n'ont pas besoin de surveillance, et l'oii peut se reposer su.r elles du soin d'éviter la eoritagion du mauvais exemple. An\ yeux d'un élraiiger, leur (ierté semble prendre unedireclion erronée; peut-être, leur repu-
Il*^ PAHTiK. J'COAO.IIIE. i 'l I
finance pour îc service domestiqiic les prive-t-e!le do la salutaire influence du foyer de famille et de -plusieurs autres avantaf^es, mais c'est leur affaire; c'est à elles à choisir la direction qui leur convient. Quoi qu'il en soit, les raisons qui président à ce choix indiquent un esprit supérieur aux périls les plus grossiers de leur position.
Dans la filature de Vvaltham, je vis une afiiche qui portait que celles des ouvrières qui fréquenteraient l'École de danse seraient renvoyées : cet ordre avait été donné par la Comj)a(]uie au régisseur; j'en demandai les motifs à ce derniei', il me répondit : « L'hiver dernier, l'École de danse nous a donné quelques embarras ; elle ne peut se tenir que le soir, attendu que les jeunes filles sont toute la journée à la filature; elles sont fort jeunes pour la plupart, elles oublient l'heure, le plaisir les emporte, et elles dansent jusqu'à deux ou trois heures du matin ; le lendemain, elles sont incapables de travailler, ou, si elles travaillent, c'est aux dépens de leur santé. Nous avons donc interdit l'Ecole de danse; mais, comme dédommagement, je leur ai promis, aussitôt l'achèvement de la nouvelle salle de l'hôtel, de leur donner un bal tous les quinze jours ; le bal commencera et se terminera de bonne heure ; nous danserons tous ensemble : ma femme et moi nous donnerons l'exemple. ))
Il est un usage dans tous les élablissemenfs manufacturiers qui me parait inutile et fort mal entendu : en Angleterre, les meilleurs amis des pauvres regardent comme un surcroit de maux, poiu* ces derniers, l'interdiction complète de la solitude. Il est impossible qu'un être humain passe sa vie aussi bien qu'il le pourrait, lorsqu'il n'est jamais seul, lorsqu'il n'est pas fréquemment seul : c'est là une vérité importante que l'on ne détruira pas. Le silence; la liberté et le iccueilicnjenl de la solitude
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sont absolument essentiels à lu santé de lame; et rien ne saurait remplacer ce repos ou plutôt ce changement d'activité. Dans la demeure assignée aux pauvres anglais, les jjarents et les enfants sont entassés dans une seule pièce, par suite du manque d'espace et de mobilier.
Dans toutes les familles sagement organisées et au dessus de l'indigence, les parents rep;ardent comme une mesure essentielle de s'arranger de manière que chaque membre de la famille ait, à une certaine heure du jour, une pièce où il puisse entrer, fermer la porte et rester seul; quand la chose est possible, les chambres à coucher servent à cette destination. En Amérique, où 1 espace est moins restreint, où les maisons sont vastes, où les ouvrières des manufactures font construire des églises et des bibliothèques, et font élever leurs frères dans des professions libérales, ces mêmes ouvrières n'ont pas d'appartements séparés; elles couchent quelquefois six ou huit dans une même chambre et même trois dans un lit; c'est ce que je ne saurais approuver. Cetusa,o;e est trop contraire au besoin de solitude, besoin indispensable à toute ame pure et qui se fait plus ou moins sentir.
Il est temps que ces habitudes d'agglomération cessent : chaque jour, on construit de nouvelles maisons ; chaque jour, augmente le nombre des parents qui amènent leurs enfants aux manufactures. Si la Comjpagnie ou les parents, qui juésident à des établissements séparés, prennent l'IiLibitude de diviser les dortoijs en petites pièces dont chacune ne contiendra qu'un seul occupant , le surcroit de dépenses pour les cloisons et les fenêtres devra être une considération peu importante, conq)arée aux améhorations <jui résulteraient de cet airangement pour 1 intelligence, la moralité et les mœurs. Si ce changement n'est pas bientôt effectué , on verra , à mesure
Il" PARTIE. — HC0N05IIE. 1 ïo
qu'elle se iiiultiplieni, ia ])opulation oiiviière américaine, malgié tous les avantages que donnent l'éducation et l'aisance pécunfaire, éprouver un dommage irréparable en se soumettant à un inconvénient considé;é dans l'ancien monde comme le plus grave auquel expose la pauvreté. La pensée silencieuse de l'homme est sa meilleure sauvegarde et son plus noble privilège; la jeunesse innocente et laborieuse d'un pays nouveau ne doit pas, par suite d'un arrangement vicieux, être privée des bienfaits de cette sauvegarde et de la pleine jouissance de ce privilège.
SECTION llî.