MORALE DU COMMERCE
On dit, aux États-Unis, que le commerce, l'agriculture et la marine sont l'objet de la sollicitude spéciale du paiti fédéral, comme le serait l'armée, s'il y en avait une, de la part du parti dém.ocratique : cela est vrai. Une plus grande nécessité de coopération, et conséquenmient le sacrifice partiel d'indépendance imposé par les occupations commei'ciales, sont plus agréables à la portion aristocratique de la société qu'à la portion démocratique. Toutefois, pendant que le commerce s'est développé et s'est accru, le fédéralisme a diminué, surtout aux lieux où le négoce est conduit avec le plus d'activité, dans le Massachusetts. Peut-être la démocratie trouve-t-elle que des hommes réunis pour des objets qui nécessitent des concessions et une suboidination mutuelle gagnent plus par la concentration de la volonté populaire qu'ils lie perdent en indépendance individuelle. Quoi quil en soit, aux États-Unis l'esprit commercial fait, somme toute, honneur au peuple.
J'aurai, plus tard, l'occasion de parler de limportancc attachée à la richesse, cette tendance qui
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vicie la société américaine comme toutes les autres. Ici,* je me propose de parler seulement de l'esprit qui préside à un moyen d'acquérir la richesse.
L'activité de l'esprit commercial en Améri((ue est représenté à l'étranfrer, et trop souvent dans le pays même, comme n'indiquant qu'un sordide anioru- du fjain, qu'un empressement eiï'réné à s'enrichir, qu'un désir égoïste d'agrandissement. Ce point de vue me semble étroit et funeste. Je crois que beau-, coup de désirs, un grand nombre d'énei/]fies diver-; ses , plus ou moins nobles , plus ou moins vulgaires, trouvent, dans le commerce, un bnt à leur activité. J'ai étudié avec soin les qualités intellectuelles et morales d'un grgnd nombre de négociants et autres personnes employées dans le commerce ; j'ai trouvé que chez eux l'amour de l'argent était une influence plus superficielle et plus intermittente que beaucoup d'autres. , ,
L'esprit d'entreprise est très remarquable chez'i les négociants américains. Entrant dans la vie avec le monde entier ouvert devant eux et n'ayant qu'une tète et deux mains pour le conquérir, il s'élève ça eux un désir passionné de surmonter les obstacles : ce sont, comme j'ai eu occasion de le dire, les hommes qui ont l'imagination la plus active; l'u-, nivcrs leur apparaît sous les couleurs les plus favorables,'et ne croyant pas aux impossibilités, ils brûlent d'en faire la conquête.
Puis, A ient le désir de se distinguer, désir moins noble que l'esprit d'entreprise, mais plus élevé que la passion du gnin. La distinction recherchée n'est pas toujours celle qui accompagne exclusivement la richesse ; c'est aussi celle qui s'attache à des relations étendues dans le njonde, à un large coura-al d'affaires, à riiospilalité sur une vaste échelle.
Ensuite vient l'amour de Tart. Tout faible, précoce, ignorant peut-être que soit à présjJit ce goùl
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desalts, il existe néanmoins; et, clans beaucoup de maisons, on en trouve des preuves qui ne sontpassans mérite. Pour cultiver les arts, il n'est pas toujours nécessaire de réaliser ses conceptions dans des tableaux, des statues, des opéras, des édifices. L'amour du beau peut se manifester et se satisfaire par des moyens plus simples que ceux que les grands artistes del'ancien monde ont sanctifiés. Quiconque assisterait à l'entrevue de tel négociant américain avec son subrécargue, après un voyage de long cours, entendrait les questions et les réponses, verrait la joie avec laquelle de nouvelles curiosités sont examinées, de nouvelles théories du beau et de la civilisation sont exprimées avec une sorte de spontanéité ; quiconque verrait cela et douterait encore de l'existence de l'amour de fart, parmi les Américains, regarderait le désir du gain comme le principal mobile de ce négociant. Eh bien, il serait dans une grande erreur ; et puisse le ciel préserver la société du malheur d'être jugée par un pareil observateur!
Un but une fois adopté , l'activité humaine le poursuit avec ardeur. Ce sera quelquefois l'argent, ou, peut-être, des liards de la reine Anne, des marteaux de portes, de vieux livres (estimés pour leur édition et non pour leur contenu), des anneaux favoris, des autographes ou tous antres objets extérieurs dont la rareté constitue toute la valeur. Plusieurs négociants, que leur activité avait considérablement enrichis, m'ont dit que, bien qu'ils n'osassent pas l'avouer tout haut parce que personne ne le croirait, la vérité était (pi'il leur serait parfaitement indifférent de perdre leur fortune ; ils savaient assez que le bonheur consistait moins à j^osséder des dollars qu'à en acquérir : je crois vn avoir assez bien connu quelques uns pour pouvoir alîirmer que la perte de leur fortune serait plutôt pour eux un bien qu'un mal dans l'espoir de se livrer de nouveau
à cette existenco active que l'habitude et le succès leur avaient rendue af;réable. On peut penser que je ne donne pas ces hommes comme constituant la classe la plus élevée et la plus heureuse , et que je suis loin de les comparer au petit nombre de ceux dont les travaux sont d'une nature infaillible et perpétueilement satisfaisante, avec ceux dont la récompense est continue sans que la mesure en soit jamais comblée. Je veux seulement dire que la recherche, quelque avide qu'elle soit en apparence de la richesse, n'indique pas ntjcessairement l'amour de la richesse pour ellemême.
Quels sont les faits, quels sont les signes auxquels on peut reconnaître le caractère des négociants américains? Après une vie activement employée à s'enrichir, comment dépensent-ils leur argent; quel est le cas qu'ils en font?
Leur bienfaisance est connue du monde entier : non seulement cette bienfaisance qui fonde et dote des institutions charitables, qui vient au secours des infortunes accidentelles , mais celle qui établit des écoles d'un ordre élevé et ouvre une carrière aux plus dip^nes d'entre ceux qui y sont admis; la bienveillance qui s occupe de la condition des marins sur 10céan et de leur avenir dans leur patrie ; la bienveillance qui s'occupe à grands frais de perfectionner la civilisation de la société tout entière. En examinant les institutions les plus libérales des États du nord , on verra quelle huge part la classe des négociants a prise à leur établissement.
En outre, s'ils cherchent avec ardeur à gagner de l'argent, ce n'est pas alin de raccumulcr. Quelques uns, beaucoup même, allî'ctent une oslentation déploi'able; mais il m'a semblé que cette ostentation ven.îit après coup et qu'elle conduisait à la nécessité de gagner encore. Ne sachant comment employer les premiers bénéfices de leurs travaux, ils éclipsent leurs voisins et trouvent là un nouveau sli-
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mulant pour aii^jmentcr ou réparer leur fortune. Cela n'est ])as bien, sans doute, mais cela n'est pas de ravarice. Les exemples d'accumulation sont très rares. Pour les Américains, l'avare est une sorte de personnage idéal qu'on représeute coifVé d'un grand bonnet, vêtu d'une robe longue, assis dans une cbambre voûtée et entouré de cofires-forts; il serait diflicile, ou plutôt impossible, de trouver, de rencontrer parmi eux un avare véritable, en cîiair et en os. Ce que je racontais d'un avare que j'avais connu dans mon enfance ne manquait jamais d'exciter l'étonnement et même l'incrédulité de ceux qui m'écoutaient. La meilleure preuve qu'on puisse donner que l'activité des plus riches négociants d'Amérique n'ii pas l'argent seul pour but, c'est que, sur deux millions d habitants et plus que contient la Nouvelle-Angleterre, il n'y a pas cin([ cents individus, peut-être même pas quaire cents, qu'on puisse appeler riches, c'est à dire possédant 1 00,000 dollars et au dessus. Une communauté où la recherche sordide de la richesse serait générale oflrirait un résultat bien dlflerent de celui-ci.
Aux États-Unis, les banqueroutes sont remarquablement fréquentes et honteuses; honteuses dans leur nature, quoiqu'elles ne le soient pas suflisamment aux yeux de la société. Dans une ville commerciale, un ecclésiastique m'a déclaré que, dejiuls sa résidence, il avait vu faire faillite à presque tous les chefs de famille de sa congrégation. A Philadelphie, six à huit cents personnes invoquent annuellemeiiL le bénéfice de la loi d'insolvabilité; un plus grand nombre prend des arrangements avec ses créanciers, et ces arrangements ne sont coiuius que des parties. En voyant mie belle maison, dont le proj)iiélaire avait fait faillite ([uatre ans auparavant, et(|ui se trouvait alors posséder une fortune de 100,000 dollars, je demandai si ces cas étaient fréquents, et j eus la
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douleur dapprendre qu'ils l'étaient. Quelques personnes insolvables acquittent leurs anciennes dettes lorsqu'elles se relèvent; mais le plus grand nombre ne les paie jamais. Ce relâchement de moralité est favorisé par la situation de la société ; elle a besoin du concours de tous ses membres et il lui faut utiliser les ress'ources de tous, des hommes honorables d'abord, puis ensuite de ceux qui le sont peu ou point; mais rien n'est plus honteux pour la société américaine que l'indifférence avec laquelle on permet à des spéculateurs déjouer l'argent des autres, lesquels, après avoir ruiné ceux qui s'étaient fiés à eux, marchent partout tète levée, comme si, pendant toute leur vie, ils eussent complètement rempli leurs devoirs. Quelles que puissent être les causes ou l'excuse de l'esprit de spéculation, quoi qu'on puisse alléguer en faveur des méprises financières et des tentations offertes aux jeunes gens pour faire fortune , par le moyen des terres publiques , il reste une chose évidente pour tout le monde, c'est que l'homme qui, ayant failli etayant, plus tard, les moyens de payer la totalité de ses dettes, ne les paie pas, ne peut être regardé comme honnête homme et ne peut être considéré à l'égal des honnêtes gens, quels que soient ses ttilents ou sa fortune ultérieure. Que penserait-on d'une société qui accueillerait un voleur évadé, non corrigé, parce qu'un héritage opulent l'aurait mis à même d'avoir équipage? et cependant quelle différence y a-t-il dans les deux cas? C'est un devoir, plus rarement qu'on ne le suppose en général, de signaler et d'éviter le coupable. Sans doute, il faut accueillir et aider ceux qui ont été malheureux dans leurs opérations; mais, lorsqu'il s'agit d'un vice qui se propage chaque jour , qui est jugé av(>c une légèreté toujours croissante, la réprobation de la partie iionuéle de la société doit être ferme et positive. Qnicontpie ne voudi'ait pas frayer avec
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desvoleiirs evades doitëviterles banqueroutiers enrichis qui ne songent pas à payer leurs anciennes dettes.
Le plus grand reproche qu'on puisse adresser aux négociants des États-Unis est relatif à la question de l'abolition de l'esclavage. Cette accusation ne doit pas pourtant s'appliquer d\me manière générale; on pourrait citer de plus, avec honneur, des exemples d'une mâle franchise d'opinion en faveur de la cause de la liberté et d'un dévouement généreux à son triomphe. 11 est des négociants qui ont renoncé à leur commerce avec le sud dès qu'ils ont reconnu que leurs bénéfices provenaient des sueurs de l'esclave; etl'onencomptebeaucoupquiontprodiguéleur fortune et risqué leur réputation pour défendre la cause de l'abolition ainsi que de la liberté de la parole et de la presse; mais il n'en est pas moins vrai que c'est sur les négociants des États du nord que pèse spécialement le reproche de persécutions dirigées contre les abolilionnistes et d'atteintes portées aux libertés fondamentales du peuple.
On ne saurait remarquer avec indifférence que le mouvement abolilionniste a pris naissancedans l'acte sordide d'un négociant. Pendant que Garison était à Baltimore, s'occupan ta étudier le plan de colonisation, il arriva dans ce port un navire appartenant à un négociant de New-Burvport, Massachusetts; ce navire venait à Baltimore, ailn de se fréter pour la jNouvelle- Orléans; quelques dilïicultés s'élevant sur la nature de la cargaison qu'il devait prendre en chargement, le capitaine écrivit au négociant qu'on lui offrait une cargaison d'esclaves et l'eçut l'ordre de conduire ces esclaves à la Nouvelle-Orléans. Garison exhala, dans une brochure, son indignation contre cet acte commis par un citoyen du Massachusetts, où, chaque dimanche, dans les prières publiques, on remercie Dieu d'habiter un État dont le sol n'est jamais foulé par le pied d'un esclave. Garison fut condamné à
l'amende et à la prison ; après sa mise en liberté, il fut reçu avec enthousiasme à New-York, où il tint des conférences sur la question de l'abolition ; depuis lors, cette causoa gagné des forces, et, maintenant, elle est invincible.
L'esprit de ce négociant de New-Buryport n'a inspiré qu'un trop grand nombre de ses confrères : c'étaient, en grande partie, des négociants qui composaient l'assemblée publique dans la salle du Faneuil; dans toutes les émeutes, ils ont joué le principal rôle. lis ont fait taire le clergé, ont fait planer l'inlimidation sur les collèges, donné le mot d'ordre aux journaux et manifesté un esprit de mépris et de violence au moins égal à celui des propriétaires d'es- . claves, à l'égard de ceux qui, agissant d'après leurs convictions intimes, leur ont paru nuisibles à leurs intérêts pécuniaires. A Cincinnati, ce furent principalement des négociants qui se réunirent pour détruirele droit de discussion; ils adoptèrent une résolution où la violence était positivement recomniandée pour atteindre cebut. Cefurentencoredesnégociants qui allèrent en deputation trouver l'éditeur du journal abolitionniste de cette ville, afin de lui interdire, par voie d'intimidation, l'usage de son droit constitutionnel, et qui, par cet acte, assumèrent sur leur tète la responsabilité des violences qui suivirent. Cela était si évident, que leurs voisins de la rive opposée du fleuve, les jjropi'iétaires d'esclaves euxmêmes, leur reprochèrent le sentiment sordide qui les avait portés à vouloir étouffer les libertés de la république dans l'intérêt de leurs gains pécuniaires. . Un jour viendra où leui s veux seront débarrassés de la ])oudre d'or qui les aveugle. En attendant, tant qu'ils continueront à agir contre les droits les jnus précieux de la société; tant que, dans cette terrible question de l humanité opprimée, ils pourront être considérés; avec justice; comme plus coupables
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que les planteurs du sud eux-niemcs, plus coupables (praucuiie classe, à l'exception du clergé, cpi'ils cessent de vanter leur libéralité et leur bienfaisance; la générosité perd la moitié de sa valeur quand elle n'est pas accompagnée de la justice. Ceux-là ne sauraient être réputés les bienfaiteurs de la sociélédansun sens, qui sont inlidèles à leurs devoirs de citoyens dans un autre. Jusqu'à ce que ces hommes sortent de leur aveuglement et voient leur conduite comme elle est envisagée par les autres, l'estime du monde doit être dévolue à ceux qui, aux avantages de l'activilé, de la libéralité et du goût, ajoutent le mérite plus noble d'une fidélité intrépide et d'un dévouement généreux à la cause des droits de l'homme.
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