CIVILISATION
Ce ji.iys, quia donné au monde rexemi'lc de la liberté pliysiqiie, lui doit aussi celui de l'e'mancipation morale i car, jusqu'à ce jour, elle n'existe encore pour nous que de nom. L'inquisition de l'opinion publique e'toufle, dans la pratique , la liberté proclanie'e par les lois en lliéùrie.
Jeffersox.
Le degré de civilisation d'un peuple correspond à l'exaltation de lidée qui domine chez lui. L'idtîe prédominante des sauvages est la nécessité de pourvoir aux besoins physiques les plus grossiers : les premiers pas de la civilisation ont donc pour but le perfectionnement des satisfactions corporelles; loi'sque, par la combinaison du travail et des autres exercices de rinlelligence, les besoins du corps sont satisfaits avec répjularité et commodité, l'amour du plaisir, l'amour du loisir succèdent; puis vient le désir delà ricbesse; puis, enfin, la déférence pour l'opinion : nul peuple n'a encore été plus loin. Il s'est trouvé probablement, dans toutes les nations, des individus qui ont poiu^suivi une idée plus haute que celle-là; des eoulumes isolées, des législations partielles ont, dans toutes les sociétés, manifesté une tendance vers quelque chose de plus élevé que la moralité dominante. La majesléd'idées plus sublimes
4 54 DE L.l SOCIÉTÉ AMÉRICAINE.
est, d'ailleurs, tellement irrésistible, qu'un involontaire hommage leur a étéofïert de tout temps par les chefs de la société.
Quoique, jusqu'à présent, les actes ne répondent pas aux paroles, la proclamation de siècle en siècle de ce je ne sais quoi d'élevé, qu'on n'a pas pu encore atteindre, peut être considérée comme la prophétie distincte de ce qui doit avoir lieu ultérieurement. On y trouve une perception quoique obscure, un regard quoique faible vers quelque chose dont l'obtention ne peut manquer d'arriver avec le temps ; mais l'époque n'est pas encore venue. Dans les parties les plus éclairées de l'ancien monde, la transition du gouvernement de la majorité par la minorité ne fiiit que commencer dans l'intérêt de cette dernière, au gouvernement de la majorité, dans l'intérêt avoué de cette majorité elle-même. La vérité et la justice, sous l'empire desquelles chaque homme respecterait tous les autres hommes, où tous s'oublieraient dans 1 intérêt dautiui et considéreraient comme la destinée la plus glorieuse, non d'être servis, mais de servir les autres, sont encoie de vains mots. La civilisation de l'ancien monde correspond encore à l'idée vulgaire que l'homme vit dans et pour l'extérieur, dans et pour ce qui l'entoure, plutôt que pour ce qui est en lui. Quoi que puissent dire et faire un petit nombre d'individus, on suppose encore que la généralité des hommes vit pour la richesse , l'aisance et la dignité extérieure, et pour la réputation à son point le plus élevé. Le degré de civilisation ré^Dond à cette idée : à peine existe-t-il une institution ou une coutume qui suppose un but plus haut. IjCS moyens d'éducation, récemment appliqués, sont louables, en ce qu'ils attestent un progrès positif; néanmoins ils sont assez étroits, assez chétiis pour montrer combien c'est un effort inaccoutumé que de considérer l'homme lui-même comme plus noble
Ill'' PARTIE. ClVir.ISATION. 155
que l'imité sociale. Les parents, les tuteurs, les maîtres, les hommes clEtat croient encore avoir tout dit quand ils ont souhaité que leurs pupilles deviennent, imjour, des membres utiles et respectables de la sociélé. Le pkisgrand nombre des tuteurs s'effraieraient à l'idée que leurs pupilles pussent devenir autre chose; et cependant il est clair, comme le jour, qu'il faut que chacun ait la possibilité de devenir ce que le créateur a voulu qu'il fût, aussi longtemps qu'il sera constant que les hommes les plus généreux, qui ont été la gloire de la terre, ont été considérés, dans leur temps, comme l'opposé de membres utiles et respectables de la société. Les plus divins d'entre eux ont été réputés dangereux et pestilejitiels par leurs contemporains. Quiconque a étudié les voies de la Providence ne s'affligera pas de cet état de choses; il n'attendra pas qu'aucun arrangement social puisse être effectué, en vertu duquel les convictions et les sympîithies du vulgaire pourraient tout d'un coup s'élever au niveau de celles des êtres privilégiés; il ne souhaitera pas de voir changer les lois grandes et bonnes, en vertu desquelles les privilégiés de sa race saut rendus parfaits par la soujjrance : les yeux du monde ne s'ouvrent que giaduellement au grand jour de la raison ; il se bornera à remarquer Tétat inférieur d'une civilisation qui présuppose des buts extérieurs et spéciaux, et s'appuie, avec tant de confiance, sur les moyens mécaniques de les atteindre, qu'elle voit avec déplaisir la poursuite d'objets singuliers par desméthodes'inusitées. L'observateur jugera avec raison que c'est là un état inférieur de civilisation, quoiqu'il puisse entendre chaque jour des plaintes ou des félicitations surle haut point où est parvenue la civilisation, alors que l'instruclion marche à pas de géant, qu'on voyage avec une vitesse de cinquante milles à l'heure, et que des cuisiniers éniiaents dans leur art reçoivent
un traitement annuel de i,aoo livres sterling. Tant que la vérité et la justice resteront de vains mots; tant qu'on ne pourra vivre pour elles au détriment de sa fortune, sans passer pour des membres nuisibles et méprisables de la société, nul ne peut raisonnablement parler de la haute civilisation du pays qn'il habite.
L'Ancien-Monde considère avec intérétle Nouveau- Monde pour voir à quel degré de civilisation il est arrivé sous l'empire de circonstances nouvelles : l'intérêt qu'il y prend peut être vague et, en partie, involontaire; mais il n'en est pas moins vif. La majorité, qui ne comprend d'autres objets de désir général que la richesse, le loisir et l'honneur, regarde pour observer seulement sous quelle forme ces objets sont poursuivis. Le petit nombre de ceux qui rejettent le blâme de l'avilissement politique et social qui les entoure sur des restrictions extérieures seulement attendent de l'Amérique une ère parfaite de vertu et de bonheur, parce que les Américains vivent sous l'empire de la liberté extérieure. Où est la vérité .'* chacun la voit dans son opinion.
Les républiques de l'Amérique du nord sont nouvelles, mais les idées de leurs populations sont vieilles. Quand ces républiques étaient des colonies, elles contenaient un peuple vieux, vivant sous de vieilles institutions dans un pays nouveau : maintenant c'est un peuple mixte, enfant commenation, incessamment nourri des intelligences de l' Ancien-Monde, vivant dans un paysneuf, sous des institutions formées d'une combinaison nouvelle avec de vieux éléments. C'est là une situation si singulière, que l'Ancien-Monde doit se préparer à attendre quelque temps avant de voir ce qui cii sortira. L'Ancien-^iiondcdoil patienter; les Américains n'ont pas encore et n'auront pas de longtemps un caractère national; peu importe qu'ils croient en avoir un, ou^ du moins, cela n'importe
Ill" PAUTIE. — CIVILISATIOA. 157
que comme étant une indication du but vers lequel ils tendent. Leur Aénération jDOur Washington les a conduits à croire qu'il fut le type de leur nation ; leurs sentiments patriotiques s'identifient tellement avec lui qu'ils en concluent que la nation grandit à son image. Si un Américain était chargé par ses compatriotes de peindre ce qu'ils appellent leur caractère national, le ])ortrait aurait une ressemblance parfaite avec AVasliington; mais il y aurait erreur. Il existait des influences antérieures à Washington, et il est des circonstances qui lui ont survécu, qui font que d'autres images sont gravées plus profondément encore dans le cœur des iVméricains que celle de Washington lui-même. Son caractère constitue parmi eux une idée grande et prédominante; mais il en est d'autres qui prennent le pas sur elle j)arce qu'elles sont plus générales encore. La richesse et l'opinion étaient pi'atiquement adorées avant que Washington ouvrît les yeux à la lumière de ce soleil qui devait éclairer ses actes, et le culte de l'opinion est aujourd'hui la religion établie aux États-Unis. Si l'idée prédominante de la société ne naissait pas de circonstances sur lesquelles les changements des événements extérieurs n'exercent qu'une influence immédiate extrêmement faible, il est clair que, dans ce cas, cette idée prendrait sa source dans le caractère des bienfaiteurs qui ont accompli la révolution, et serait conforme aux paroles solennelles par lesquelles ils ont exprimé leur déclaration unanime. S'il n'y avait pas eu des influences antérieures, les principes de vérité et la régie de justice, d'après lesquels la déclaration fut rédigée, et la lutte révolutionnaire entreprise et conduite, auraient dû amener la civilisation tout enlière de la nation américaine ; alors on aurait obtenu la plus grande liberté sociale aussi bien que ])oli(ique; la poursuite des lichcsses aurait vie restreinte sans
diflicuUé ; la crainte de l'opinion et de la violence aurait été bannie, et de nobles facilités auraient été offertes aux progrès de l'homme extérieur comme aussi aux jouissances de 1 homme intérieur; mais il n'en a pas été ainsi, et l'on a eu un mélange de vieilles et de nouvelles influences, d'où est sortie une nouvelle espèce de civilisation.
La considération que l'Ancien-Monde accorde à la richesse est restée dans le jNouveau, quoique, je le crois et je l'espère, avec une force moins grande. Quoique tout le monde, en Amérique, et presque tout le monde en Angleterre , travaille pour arriver à la richesse, il me semble néanmoins qu'en Amérique ce but est moins qu'en Angleterre l'unique objet de la pensée et de toutes les sollicitudes. En Amérique, il est évidemment subordonné à une autre idée qui est encore une idole, mais d'un ordre supérieur a la première: le culte de l'opinion a certainement le pas sur celui de la richesse.
Dans un pays où la volonté de la majorité décide dans toutes les affaires politiques, on doit céder à la tentation d'appartenir à la majorité, à moins que cette tendancene soit combattue par de puissants intérêts, ou par la probabilité d'un prochain triomphe de la minorité. Dans ce cas, il faut à la minorité une volonté forte pour être minorité; une volonté forte est redoutée par les faibles, qui ont assez peu de foi pour croire qu'elle met en péril l'égalité politique, fondement jH'ineipal de leurs institutions. Cet effroi amène la persécution, ou, du moins, l'opprobre : l'opprobre devient un danger réel; comme tous les dangers, il est plus redouté ([u'il ne mérite de l'être, et plus il est redouté, plus il dure. C'est ainsiuue, par un manque de foi .dans Tin faillible opération du principe de vérité et de règle de justice, les principes ne sont plus que de vains mots dans les États du iNouveau-.Monde comme dans les rovaumes de l' Ancien-Blonde; et la
m'" PARTIE. CIVILISATION. 159
jeune lia lion qu'on espérait voir commencer une nouvelle et plus noble vie sociale met en pratifpic, dans sa civilisation, une idée peu supérieure à celles qui ont régné chez des nations moins bien partagées qu'elle en liberté politique.
U'lO DE LA SOCIÉTÉ A.MÉrICAI.M::.