‹ Voyage aux îles de la mer du Sud, en 1827 et 1828, et relation de la découverte du sort de La Pérouse (volume 2)Chapitre 28 sur 37 · CHAPITRE TIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIII

Traversée delà Tfouvelle-Zélande k Tonga , communément appelée Tpngatabou* — Séjovir à celte dernière île*

JDm 3 août 1827. J'ëprouvai pendant la nuit un de ces accîdens auxquels on est exposé à la mer et qui ont souvent des suites fatales. Au milieu de ipôn sommeil, Je fus éveille par une forte odeur de filmée et de roussi. Jugeant que quelque chose brû-? lait dans ma chambre , je me levai k la hâte et je trouvai que le feu avait pris à un morceau de toile. Je jetai plein une cuvette d'ea^ sur le foyer, encore peu considérable , de Tincendie et je p'eus pas d'autre peine à prendre pour l'éteindre. Cependant , comme la quantité de fumée qui remplissait ma chambre me fit craindre qu'il n'y eût encore du feu quelque part , je pris la précaution de faire enlever une certaine quantité de poudre (environ un demibaril^ qui se trouvait dans la cabine adjacente à ma chambre. L'accident était arrivé par la négligence de l'homme de garde, chargé de veiller ma lumière 5 cet homme s'était endormi et n'avait pu s'apercc- V(;ir de la chute du chandelier que le roulis du vaisseau avait fait tomber.

Du 1 1 . Rien de remarquable n'arriva depuis que tious eûjues quitté la côte de la Nouvelle-Zélande jusqu'au 9. Ce jour-là, un des naturehtdes îles Marquises , nommé Peter, se présenta à la revue de Tcquipage armé d'une massue qui lui fut ôtée sur-lechamp. Vouiint connaître la cause de celte conduite extraordinaire, j'appris que, depuis quelques jours, cet komme avait montré des symptômes de folie. Pour l'empêcher de faire du mal à personne , jc4}onnai ordre de le mettre aux fcirs ; mais jcle fis relâcher le lendemain soir, après m'étre assuré que son état était le résultat de la mélancolie et ne le portait pas à la violence.

Du 12. A huit heures du matin , nous aperçûmes l'île d'Eawa ou do Middelburg restant au S.-O. 5® S., distance de onze ou douze lieues. Nous courûmes toutes voiles dehors vers cette île. Latitude à midi, 21** 9' S.; longitude 174® 2' O. A quatre heures après midi , les extrémités d'Eawa nous restaient au S»-0. S^ O. et à l'O. V4 S.-O. S^ S.

A sept heures du soîr, les vents étant variables ^ je ne voulus pas approcher la terre avant le jour. En conséquence, je fis ferler les menues voiles et serrer le vent tribord amures. Nous louvoyâmes ainsi à petits bords pendant la nuit.

Dans la matinée , on prit un requin de l'espèce nommée bleue. En l'ouvrant , on trouva qu'il avait dans le ventre vingt-cinq petits tous vivans et de la

grosseur d'un merlus (i). Ni les Nouveaux-ZtMandais, ni aucun autre des insulaires de la n^r du Sud ne voùlui'enWên manger, tandis que les requins de Tespèce brune sont pour eux un grand régal.

Du i3. A six heures du matin, on distingua parfaitement la pointe nord d'Ea^tva restant à l'O. ■/4 N. O. Fait route , sous tontes voiles , dans cette direction.

Quatre ou cinq ans avant mon pressent voyage, des naturels d'Erawa , au nombre de dix ou douze , ayant éxé reçus sur le pont du baleinier le Supply^ qui naviguait «ous petiles voiles en attendant uade ses canots qui dtait allé à terre , ces sauvages firent une tentative po!ir s'epaparcr de ce bâtiment. Ils vivaient apporté de ietii-s pirogues quelques massues sous prétexte de les offrir en troc. Tout d'un coup, avec CCS armes et des barres de cabestan , dont ils. «'•emparèrent, ils assaillirent ceux des gens de l'équipage qui se trouvaienfsur le pont, tuèrent le frère du capitaine nommé Thornlo«i,lc charpentier du ha^ vire ainsi qu'un matelot , et se saisirent du capitaitae lui-même qu'ils jetèrent par dessus le bord. Heureusement pour ce dernier, il tomba dans un bateau baleinier <]ui était hisse sur des palans en dehors du

(i) Ce fail eotitredii i'opiiiioa des naUiraUstes , qiû ne «on^idèxenX pas le requin comme absoiumtail vivipare. Les pelils^ disentils , sont renfermés dans Aes œufs qui ne viennent à écîoro qu'au motnentoti la mère les pond.

navire. Il y trouva par hasard une longue-vue, et , avec une présence d'esprit admirable, il en tourna Je petit bout vers les sauvages qui le poursuivaient. Ceux-ci , ijupposant que c'était une arme à feu d'une espèce à eux inconnue^ s'enfuirent» et le capitaine se sauva ainsi la vie. Pendant ce tems , les hommes qui n'étaient pas de quart et qui étaient à dîner en bas , entendant le tumulte et les cris de» sauvages , s'armèrent de harpons en guise de lances et se précipitèrent sur le pont , où , après avoir tué quclque.^unsdes meurtriers, ils forcèrent les autres à se jeter à la mer pour regagner leurs pirogues à la nage.

Depuis celte époque, lesinsulairesd'Eawa avaient, dans plusieurs occasions, attiré loin de leurs embarcations les équipages des canots envoyés à terre par les navires en panne au large , et les pauvres matelots , saisis par une centaine de sauvages, avaient été attachés chacun à un cocotier; ils étaient demeurés dans cette cruelle po^sitioa pendant qu'un d'entre eux était renvoyé à bord du navire pour demander une rançon au capitaine. Cette rançon était souvent de quatre ou cinq fusils et d'une couple de barils de poudre que réclamaient ies sauvages et qu'il fallait qu'ils eussent entre lès mains avant de rendre leurs prisonniers.

Ayant besoin de visiter ces voleurs d'hommes pour me {wocurer des porcs , des ignames, etc. , et faire de l'eaa, je résolus de profiter de l'expérience

à autrui et de ne pas me laisser duper par eux. Eti conséquence , depuis que j'étais parvenu dans les parages de leiir île, j'avais fait faire à mbn équi*page et à mes soldats de marine de fréquens exercices du canon et du fusil, non-seulement à blanc > mais même à poudre ^ ce qui m'avait mis en tn^ sure d'être prêt à tout événement.

Le vent était si faible que nous n'approchions de là lerre que très-lentement. A midi , la pointe nord de Tîle nous restait à l'O. '/4 N*-0. Ô^ N. distance de trois lieues.

A une heure après midi, l'île de TongataboU était en vue de la tête des mâts restant à l'O. 8* S» Comme mon. principal objet était de faire de l'eau, je me déterminai à jeter l'ancre près d'Eawa. A sept heures du soir nous arrivâmes proche de la pointe nord de cette île et nous en longeâmes la côte occidentale en nous dirigeant vers le sud. Je fis tirer quelques coups de canon et hisser un fanal en manière de signal , supposant qtie quelques naturels se hasarderaient à venir au large , mais il n'en vint point.

I}u 1 4» Vers huit heures du matin , deux pirogues , conduites chacune par trois hommes avec des pagayes, vinrent à quelque distance du vaisseau. Elles étaient chargées d'ignames , de patates , de cannes à sucre , de noix de cocos, de coquillages, de massues, de lances, etc., pour troquer* Elles

fureai suivies de plusieurs autres chargées de même et un trafic assez actif s'établit avec les sauvages.

Dans la seconde pirogue qui nous approcha « se trouvait un miaitelot américain qui avait été laisse malade dans l'île deux ans auparavant. Nous apprîmes par cet homme qu'itnons serait difBcile de faire notre eau , attendu que la fontaine se trouvait à deux milles^ dans l'inténair. Cette mauvaise nouvelle me détermina à toucher à Tongalabou ; mais le pur ^tant alors déjà avancé , je.résolus de tenir le vaisseau sous petites voiles |usqu^au lendemain matin poor nous diriger alors vers Tonga.

Le chef de Tîle m'envoya en présent un porc et quek]ues ignames avec une invitation de venir lui rendre virite à terre ; mais ne me sentant pas disposé à être attaché à un cocotier pour un tems indéfini , ou .jusqu'à ce qu'on eût obtenu de moi une forte rançon, je refusai l'honneur qu'on voulait me faire , acceptant néanmoins le présent et envoyant en re-» tour un pistolet, une baïonnette et quelques pièces de coutellerie.

Au coucher du soleil, les pirogues nous quittèrent pour s'en retourner au rivage , laissant quatre natureb à bord du vaisseau. Ayant trouvé que je pouvais converser avec eux dans la langue de leurs voisins des Fidji , ils avaient déclaré qu'ils ne voulaient pas me quitter ^tôt. En conséquence ils demeur rèrent à bord toute la nuit et m'entretinrent de di- I. 17

UN ji58 «iK

verses choses q«i s*^taient passée» chet mes «dcmus amis des Fidji , depuis ma dernière et ménliorable visite en i8i3.

L'Américain me dit que ^ pendant son s^joor danà l'fle, on l'avait traité avec la plus grande bienveillance ^ panicul^ement le chef qui lui avait faii Thonneur de lui^ donner ^sa fille pour épouse* Il me dit encore qùe^ sachant un peu travailler le fer, ce petit talent lui avait acquis une haute estime de la -part des sauvages, qui lui donnaient de Touvrage autant qu'il en pouvait faire et qui le payaient trè^bien en productions du pays. pour la peine qu'il prenait de répai*er leups armes , leurs hameçons , etc. Cependant , malgré cette position assez douce et les honneurs que le prince lui avait conA^rés, il désirait que je lui donnasse passage sur mon vaisseau. Je lui demandai si sa fenmte n'aurait pas de chagrin de se -voir ainsi abandonnée. Il me répondit qu'elle en aurait certainement , mus qu'il avait extrêmement à cœur d'aller revoir ses parens en Amérique ; qu'au reste il ne serait pas ingrat envers son épouse* Ils'en ftit presque aussitôt à terre dans une des pirogue de ^son beau-père pour kd dire adieu , et au bout d'une ^ieure oia deux, il revint avec u fismme qui était une jeune Indienne âgée de quatorze à quinze aas et fort bttte. Cette pauvre feitame paraissait très^ affligée del'inlention qu'avait son marine la quitter. Je m'efforçai de la consoler et je lui fis présent de

quelques coltieiis ^ verroteries qui lui plurenl extraordinairement. Elfe partit ensuite dans une des pirogues de $on père après avoir fait de tendres adieux à son inconstant cpoux.

L'Américain m'apprit qu'environ deux mois auparavant il avait entendu pendant deux ou trois jours de suite des décharges d'arlillerie dont le bruil venait du côté de Tons^ , d'où il avait supposé que cette lie était attaquée par des vaisseaux eui*opéens« Cette supposition avait jeté son beau^père eitous les insulaires dans de vives alarmes. Bientôt après une piro^e arriva de Tonga et apporta la oouvelle de l'arrivée 4'»n vaisseau, portant pavillon blanc, qui avait jeté Taocre pnès de l'iie. Le messager ajoutait que , bientôt après , Ja guerre avait éclaté entre l'équipage et les insulaires contre lesquels le vaisseau avait tiré ses canons; que trois des insulaires avaient été tués aiasi qu'un des hommes de l'équipage et que peu de jours après le vaisseau avait remis à Ja voile.

Je suppc^ai , d'après ce récit « que le vaisseau jçh question était la corvette française/'^^/ro/otie.

Du i5. Au point du jour, je me dirigeai de noi^ veau v^s Ëavra ; mais, le vent soufflant avec force^ je ne comptais pas qu'il me vint de pirogues* Cepeii» dant , malgré le vent et la grosse mer, il en vint plusieurs chargées comme la veille. Après avoir trafi-*^ que de leur cargaison , j'y fis embarquer les quatre

naturels qui avaient couche à bord et à chacun des-^^ quels je fis un petit prësent.

A huit heures et demie, fait route sous toutes voiles pour Tonga. A dix heures et demie , donné dans le chenal entre la grande île et les petites qui Ta voisinent. Peu après je fis diminuer de voiles et faire un signal pour appeler un pilote.

En passant devant le Lagon, nous tirâmes un coup de canon. Beaucoup d'insulaires étaient rassembles sur le rivage et plusieurs pirogues se dirigèrent avec leurs pagayes vers le vaisseau. Dans l'une d'elles, je remarquai un blanc. Je fis mettre en panne pour attendre cet homme , mais la force du vent et du courant empêchèrent sa pirogue d'atteindre le vaisseau; Je repris aïorsma route sous petites voiles et j'entrai dans le chenal qui se trouve entre la quatrième et la cinquième des îles à partir de la pointe ouest du Lagon. L'île de droite se nomme Manouafai et celle de gauche Makhaha.

Etant monté moi-même au haut d'un mât pour fairegouverncr à défaut de pilote, jeremarquai que ce chenal est parsemé d'écueils et entre autres de bancs de corail qui certainement doivent avoir augmenté depuis que le capitaine Cook fit la reconnaissance de cette partie de l'archipel des Amis. Ce fiit avec la plus grande difficulté que «nous parvînmes à éviter ces récifs que la mer recouvre de plusieurs pieds d'eau.

Après uvoir fraochice passage dangereux, nous vînmes mouiller par treize brasses et demie au large de l'île de Pangimodou, qui nous reNtait au N.-£. distance d'un mille. Peu de minutes après que Tancre eut pris fond , npus fûmes accostes par plusieurs pirogues à deux , trois ou quatre pagayes. Elles étaient cbargëes dies productions de Tîle , telles qu'ignames , patates douces , noix de cocos « bananes , cannes k «ucre ; lune d'elles ^vait |i bord un coq et un canard. Les trocs commencèrent aussitôt.

Dans une de ces pirogues était le blanc dont il a ele parlé plus baut< Je l'invitai à venir à bord du vaisseau. Il se trouva être un des hommes du navire le Pori-au-Prince qui avait été enlevé à Tîle de la Harpie* l'une de celles de cet archipel, en décembre 1806. Soli nom était John Singleton. J'appris de lui que V Astrolabe avait manqué de périr dans le chenal que [e venais de traverser et que ce bâtimiei^t était parti du port où nous étions pour les Fidji , il y avait environ trois mois. D'après ce que rapportait cet homme , X Astrolabe, en entrant dans 1^ baie , avait touché sur un des écueils que j'avais évité ; eUe était restée dans cette situation pendant huit jours , au bout desquels elle s'était remise à flot par une grande marée et un tems calme , après avoir perdu trois ancres , deux cables et sa fausse quille , et néanmoins le bâtiment ne faisait pas \xj\ pouce d'eau.

Les chefs de ces Hes se gkirifieiii beaucoup dV^ Toir des Européens qoi rësîde rit «îbez eux. Ce sen^ tiinent donna Iteu à la malheureuse rixe que je vais l'acontei'.

Le malin du jour où le bâtiûient fr^inçais devait mettre à la voile , deux hommes de Téquipage ayant trompe la vigilance des sentinelles se glissèrent dans une pirogue où les naturels les cachèrent* Cette pirogue st dirigea vers fe terre. Perfdc tems après, im canot monte par huit ou dix hommes et un officier partit du bâtiment pour aller It J^angimoclou faire du sable ; mais la pirogue gagna le rivage avant lui. Le naturel quieonduisait cette pirogue ayant informe s^& compatriotes qu'ilavait avec lui deux Européens, les autres chefs en montrèrent de la jalousie et dirent : « Il &ut que notiâ ayons aussi quelques hommes blancs pour résider avec nous.^ En ce moment arriva l^ca^?. not. Les hommes qui le montaient ëtant sans armes^ furent saisis par les naturels et emmenés à terre. Deux embarcations armées furent envoyées à leur secours; mais , ayant qu'elles pussent atteindre le rivage, les naturels emmenèrent leurs prisonniers dans Tintérieur ; on les y poursuivit. Ils sortaient de tems en tems des bois pour faire tête aux gens^ du bâtiment ^ puisr ils continuaient leur retraite. Plusieurs huttes Ou maisons furent incendiées par les assailians et ils blessèrent deux insulaires qui moururent dans la nuit. Un caporal qui -faisait partie dé la troupe se

porta cil ayaul de ses çompagaons ei poursuivit les fuyants dans un sentier qui traversait le bois. Là , un naturel qui^était en embuscade le frappa à la léte d'une 1>aïonnette emmanchée au bout d*un bà^ ton et le fua. Il fut ram^^sé par ses camarades. Un ^lève de marine fut aussi blesse au bras d*une balle de fîiail , et la troupe n'ayant pas réussi à atteindre les iipmmes qu elle poursuivais revint k bord de ta coi*velte. . i

Le capitaine Durville envoya annoncer a terre que t si ses hommes ne lui étaient pas rendus ^ur-le-cha»pipy il s'approcherait au rivage et canon^ nerait le villagf voisin. Les insulaires répondirent en ces termes au messager : <« Dites . à votre capi^ H taine que s'il veut combattre nous sommes prêts » à le recevoir. S'il nous canonne , nous nous re-* » trancherons. » Aussitôt que cette réponse fui parvenue à bord^ on leva Tancre, çt la corvette fut placée dans une position à pouvoir tirer «a bop* dée sur le village (i).

La canonnade dura deux jours sans faire aucun mal, ce qui enhardit les'ii^ulaires jusqu'à sortir de leurs Iraqqhces. Un chef fut tué accidentelle-

(i)Il se trouva que le village en question était le village sacré de Jlf<7^/7^r2 /qui , étant regardé par les naturels comme la de* meure de leurs dieux et des âmes de leurs ancêtres et de leurs amis défunts , a , de tems immémorial , été considéré comme ui^ territoire neutre. Ce village est gouverné par le grand prêtre de rile qui garde les tombeaux des princes , préside aux sacrifices annuels et reçoit le^ prémices offerts à Tautel des dieux.

VQént par un boulet qui , ayant frapp<^ un arbre de bois dé fer, ricocha de son côte. Tous les perspn-^ nages importans de File se réunirent ^ors. Ils cq»^ surèrent ceux qui avaient été cause de la rupture « et décidèrent les chefs qui avaient enlevé les gens du canot à les laisser retourner ' à leur bâAiment avant que les choses ne pris$ei^ une tournure pla& fôcheuse. £n conséquence ces hommes forent reordus le troisième jour, sans avoir éprouvé aucun niau-r vais traitement.

Il &ut dire , à Thonnenr des naturek de Tonga 5 qu^ils avaient , au contraire , traité leurs prisonniers de la manière la plus hospitalière pendant tout le tems quHls étaient restés, entre leurs mains. Les deux déserteurs , qui avaient été la cause première de cette malheureuse affaire, représentèrent au chef, sous la protection duquel ils s'étaient placés, que si on les renvoyait à bord , ils paieraient de leur vie la faute quHls avaient commise , et dont les suites graves ne leur laissaient pas d'espoir de pardon. En conséquence rien ne put déterminer ce chef à les livrer, et le bâtiment mit bientôt à la voile sans eux pour se rendre aux îles Fidji.

Un de ces Français se présenta pour visiter le vaisseau. Je ne voulus pas l'admettre à bord , à cause de sa conduite envers son ancien commandant.

Dans la soirée je reçus la visite d'un naturel, nommé Langhi , dont j'avais fait la connaissance, il

y avair quelques années /dans un de mes prëcédens voyages. En novembre 1B24, ëlant parti de F Amérique du Sud pour venir chercher du bois de sandal , je relâchai aux îles des Amis , sur le Guider de Calcutta , dont j*étais capitaine et armateur, bâtiment de 25o to&neaux « qui portait seize ca« nons. Cet homme, et un naturel des Fidji, nommé Thaki , s'embarqu^èrent avec moi comme interprètes. J'allai avec eux aux Fidji, aux Nouvelle- Hébrides, à la Nouvelle-Zélande, et enfin au port Jackson. Là , je laissai Langhi et Thaki chez un de mes amis , en attendant mon retour de l'Amérique du Sud, où je me rendais* Je partis le 16 mars iSaS de Sydney pour Yalparaiso, et , dans le mois de mai suivant , le Calder fit naufrage. Un second navire qui m'appartetiait, lé Sainf-Patrick^ était alors dans le port , arrivant de la Nouvelle-Zélande avec une cargaison d'esparres , et avait heureusement échappé à la tempête. Je partis de Yalparaiso sur ce bâtiment, en octobre 182 5, pour me rendre à la Nouvclle-Zélande , et ensuite à Calcutta.

Dans ma traversée, je relâchai à Otaïti. J'y trouvai Langhi et Thaki ; ils me dirent qu'ils avaient quitté le port Jackson , parce que le climat y était trop froid pour eux , et que d'ailleurs on ne pouvait y avoir ni cocos , ni ignames ; qu'en conséquence ils étaient venus à Otaïti avec un capitaine Henry qui résidait dans cette île. Ayant vu que les Otaïtiens avaient embrassé le christianisme, ils

s Vf aient dëdiMs à Ie& imiter; cl, lorsque j'arrivai» lis se disposaient à retourner à Tonga avec quelques missionnaires otatliens et des maîtres d'école pour instruire leurs compatriotes. Gonformémetit à cettç résolution y Langbi , accompagné d'une de ses femmes , native d'Otaïti « et de deux n^atutek de la méme-île, qui s'étaient faits missionnaires, se repdit '^ aux îles des Amis où il arriva peu après mon dépait d'Otaïti. Aidé de ses compagnons , les mis$}on^ paires, il réussit à convertir son chef, le grand, Thubaou, et tous «es sujets du district de Nogo-r louffa. En me racontant ce qui lui était survenu de^puis que nou5 ne nous étions- vus, Langhi me dît qu il était arrivé récemment un bateau de WTiylou^ tacki que les courans avaient entraîné en dérive avec cinq hommes. Je Tinvitai à m*amener ces individus que j'aurais été^ bien aise d'entretenir, ayant touché plusîeurs'fois à leur île qui est située par i8^ 52 '*d^ latitude S. et iSg* 4^' de longitude O.

Au bout d'environ une heure , il m'amena deux dé ces hommes. Je les reçus à bord de mon vais^ seau et j'appris d'eux les détails de leur aventure.

Pamono , naturel d'Otaïti , établi dans leur île ^omme missionnaire et maître d'école , avait invité dix d'entre eux à s'embarquer dans un grand bâ-

teau pour aller à une île voisine appelée Roratongou, porter une lettre à deux de ses compatriotes qui y étaient établis comme lui , missionnaires et maîtres d'école.

Ce^ dix hommes partirent ; mais ils eurent lé malheur d'être assaillis par une tempête qui les entraîna sous le vent de l'île où ils voulaient aller. Ib dérivèrent ainsi à la mçrrî des vents et des coiirans pendant cinq mois, éprouvant toutes les horreurs de la faim. Cinq moururent; les cinq autres réussirent à prendre quatre requins et quelques oiseaux de me» qui venaient de tems en tcms se poser sur leur ba* teau , et qu'ils saisissaient avec autant d'adresse qws d'àvIdité^ et dévoraient tous crus, chair et plume*. Telle fut leur noumiure pendant tout le tems tfa^ih errèrent sur les flots. Les pluies qui tombaient d^ tems en tems leur fournirent tout juale assez d'eau pour les empêcher de périr de soif. »

Après avoir lutté de la sorte contre la famine et tous les dangei^ de la mer, ils eurent le bonheur d'être jetés sur une des îles de rArchipel des Amis* Les naturels , avec beaucoup d'humanité , allèrent • les enlever du milieu des brisans où leur bateau avait été mis en pièces , et , quand ils arrivèrent sur le rivage , ils n'avaient pas la forcç de se tenir de-» bout« Les soins les plus hospitaliers leur furei^ prodigués , et , au bout de quelque tems , ils re- Coutrèreot leur sanlé et leurs forces. Deux mois s'étaient écoulés depuis leur arrivée , et ils soupiraient ardemment après une occasion de retourner dans leur île natale.

Le bateau sur lequel ils avaient éprouvé ces souf*

franccfl avait été très-malheureux dans ses courses. Pendant ma traversée de l'Océan pacifique au Chili, en 18249 je touchai à Ulietea, Tune des iles de la Société , où je trouvai M. Williams , missionnaire de Londres. Il me dit qu'environ six mois auparavant, il avait envoyé son bateau àOtaïli , avec des lettres pour ses confrères de la mission; qu'il y était arrivé et en était reparti quelques jours-après » mais que, depuis lors^ il n'en avait plus entendu parler, et que par conséquent il croyait qu'il avstU péri en mer. Vers la fin d'octobre je partis d'UHétea et je touchai à l'île de Watiou , située à cinq cents milles 50us le vent d'Otaïti. Là je trouvai le bateau égaré et son équipage^ Il avilit, daiLS cette occasion , dérivé en pleine mer pendant trois mois, au bout desquels la Providence le fit échouer sur la côte de Walîou. C'était un bateau pesamment construit et du port d'environ 10 tonneaux. J'appris plus tard qu'il avait été remorqué par une goélette du port Jackson , de Watiou à Whyloutacki où il était destiné à faire encore éprouver de cruelles disgrâces à ceux qui, le monteraient.

Dans la soirée , je partageai l'équipage en trois bordées pour faire le quart , attachant à chaque bordée un officier et un officier marinier. Le premier de ces deux chefs devait se tenir sur la dunette, et l'autre sur le gaillard d'avant pendant la durée du quart. Pour engager mes gens à la vigi-

kBce , je leur rappelai ce qui ëtait arrivé au navire américain W Duc de Portland^ qui avait été enlevé à Tabordage dans ce même endroit ^ et dont tout Téquipage et les passagers avaient été massacrés , à Texcepiion d*une Anglaise nommée Éiiza Morley, et de trois enfans. Je leur rappelai encore la triste fin du capitaine Pimbleton et de M. Boston, Tun commandant et l'autre subrécargue du navire américain ïUnio^; l'enlèvement du bâti-^ ment nommé le Port-itU'- Prince ^ et le massacre de son équipage ; le sort qu'éprouvèrent deux baleiniers à Vavaou, et enfin, l'affaire de V Astrolabe, qui ne datait que de quelques semaines. Diaprés ces terribles exemples, je ne supposai pas que même un Lascar se hasardât à dormir pendant son quart.

Du 16. Au point du jour plusieurs pirogues arrivèrent de terre avec des productions de l'île , et les échanges comtnencèrent. Je reçus ensuite la visite des missionnaires otaïtiens qui passèrent la nuit à bôrdf avec leur famille , au nombre de trob hommes et de deux femmes.

Vers trois heures après midi, Thubaou, l'un des premiers chefs de cette île, et que les naturels croient être parent de leurs dieux \ m'honora de sa visite, lime fit présent de porcs, d'ignames et d'autres comestibles. Sachant qu'il avait embrassé le chris^ tianisme , je le fis saluer de trois coups de canon ,

dkliiiction dont il fiit trèa-fblté. Il me démandA à passer la nuit à bord de mon vaii^cau ^ ce à quoi je consenti^. Apres que nous eûmes pris le thé , il se rend[it sur Ja dunette où i} & associa aux prières de ses frères en Jésus-Christ , les mission-* naires oiaïtiens et Langhi.

A sept heures et demie du soir^ je fis illuminer le gaillard d'arrière avec des fanaux ^ et um partie des gens de mon équipage se mit à danser au son du tambour et du fifre.. Les ]^ouveaux*Zélandiâs exécutèreni la danse guerrière de lear pays « qui parut beaucoup amuser Thubsimi.

Je reçus dans la journée une lettre de deux personnes de^ mission weskyenne, qui destinaient c^c infoitnées du nom du vaissd^u qui avait jeté Vancre la veille dans la rade. Je m'empressai de les satis-

Comm^ il n'eût pas éli^ pfudent de détacher une çortion d^ mon équipage à lerre pour y faire de Teau , après ce qui s'était passé récemment entre les insulaires et les gens de YAsfrpJtihc , je me fis donner un échantillon de Teau qu'on pounait m*açportçr à bord. Je la trouvai excellente pour i' usage journalier , et , autant que je pouvais en ju« ^r, pour provision de campagne*

Du i<^. Dans le courant de la journée, noujs nous procurâmes, en échai:^e d'une assez forte partie de coutisUenc ^ quincaillerie , etc. ^ «nmon

trente porc5 et troU tonneaux pesant d'ignames. Les travaux du vaisseau furent peu actifs à cause de la communication avec les insulaires qui Tentouraient par centaines depuis le matin jusqu'au soir, trafiquant de leurs productions. Pour prévenir toute surprise de leur part, je tenais constamment sous les armes douze hommes qui se prome-^ nafent sur le pont , avec des fusils chairs.

Après le déjeuner^ Thubaou me fit présent d*un des plus gros porcs que j'eusse jamais vus , et d'une centaine d'ignames qui pesaient chacune au moins sept Iivres> Je hii donnai en retour un fusil avec sa baïonnette, un eartouchier avec ceinturon, et quel-* ques pièces de coutellerie. Peu après il prit congé de moi , promettant de revenir lé lendemain. Le» missionnaires otaïtiens partirent en n^me tems. Je leur fis pressent de quelques pièces de toile, de fil ^ d*aiguilleset d'autres objets d'uJîKté^

Du i8. Le trafic recommença ce matin de bonne heure. A dix heures , trouvait que je m'étais procuré une quantité suffisante d'ignames , j€ fis cesser €ette branche de commerce , et à midi , ayant ma chaloupe pleine de porcs, je défendis également d'en recetoir davantage , au grand mécontentement des insulaires qui avaient encore le long du bord plusieurs tonneaux d'ignames et un grand nombre de porcs. Je ne crains pas de dire que Tonga est l'fie des mers du S»d où les navires peuvent le plus

facilement se ravitailler, les provisions y étant extrêmement abondantes.

J'employai , dans l'après-midi , le d^f de Mafanga; les naufrages whyloutaekiens etTAmmcain d*Ëawa à aller faire de Teau à Pangimodou ; mais Teau qu'ils me rapportèrent ctsût saumâtre et toutà-fait impotable. Je demandai au chef où il s'était procuré l'eau dont il m^avait envoyé un échantillon. Il me répondit que c'était sur la grande île. £n conséquence je l'y envoyai avec des barriques. Peu de tems après le canot revint , et celui qu^i le commandait me dit qu'il avait laissé quatre hommes à terre, avec les barriques, pour les remplir avec l'eau d'un puits qu'ils creusaient dans Je sable, et que la marée exigeait qu'on envoyât chercher le radeau de barriques pleines , le lendemain à cinq heures du matin.

L'homme des Marquises, dont j'ai parlé précédemment, donna dans la matinée une nouvelle marque de folie. Étant en faction sur la dunette, il déchargea son }usil dans le canot suspendu à la poupe. Heureusement il ne pouvait , de ce côté , feire de mal à personne. Sa folie était une espèce d'hypocondrie, Ayant pris une voile du canot que le vent agitait pour un mauvais esprit, il lui avait lâché son coup de fusil. Pour prévenir des méprises plus fâcheuses , je le fis mettre aux fers.

Du 19. A quatre heures du matin, j'envoyai un

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canot à lerrc pour renvoyer les pièces à eau. A sept heures et demie , le vent étant devenu fort et la mer grosse , je fis signal au canot de revenir sans les barriques; mais, j'eus besoin de répéter plusieurs fois ce signal et de l'appuyer de trois coups de canon.

Un chef qui était venu à bord la veille , s'y trouvant retenu par le mauvais tems qui empêchait les pirogues de quitter le rivage , me pria de lui montrer notre manière de danser. Je lui donnai cette satisfaction. Mes matelots européens dansèrent des réels et des jigs au son du fifre et du tambour, a[M:ès quoi les Noùveaux-Zélandais entrèrent en scène. Ce mélange curieux de nations , de costumes et de maniées formait un spectacle intéressant et qui parut causer un très-grand plaisir au chef dé Tonga.

Les Lascars exécutèrent aussi leur danse asiatique , en frottant leurs orteils et leur talons contre le pont aux sons peu harmonieux d'un ^^eux violon qui n'avait pas précisément toutes ses cordes. Quoi qu'il en soit, notre hôte en fut charmé.

On vintm'informer que, pendant une forte averse de pluie qui était tombée la nuit précédente, l'officier de quart avait quitté son poste pour se réfugier dans ma salle à manger où il s'était endormi dans un fauteuil. C'était le même -qui était tombé précédemment dans cette faute. Voyant que je ne pouvais compter sur ses promesses , je résolus de lui rendre de fréquentes visites pendant ses quarts de I. i8

nuit, esp<Çrant que la crainte de me voir arriver à chaque instant le mettrait sur ses gardes. Sa négligence me fâchait d'autant plus que je pouvais craindre que les insulaires , informes de notre peu de sur^'eillance par ceux des leurs qu'on laissait de tems en tems coucher à bord , ne vinssent une nuit nous rendre une visite peu agréable.

Du 20. Un peu après trois heures du matin « m'étant approché de la fenêtre de ma chambre , j'aperçus une grande pirogue accompagnée de quelques autres plus petites qui se trouvaient tout près du vaisseau. Je courus sur le pont où je trouvai TofiBcier de quart endormi. Je J'éveillai et lui dis ce que j'avais vu. Il se frotta les yeux et me répondit que c'était une pirogue qui traversait pour se rendre à la grande île. Je lui adressai de nouvelles remon-^ Irances sur sa conduite, lui rappelaut que c*était la troisième fois , sans celles dont je n'avais pas connaissance , qu'il se rendait coupable d'une faute qui pouvait avoir les plus funestes conséquences.

Ayant fini ma réprimande , je me retirai dans ma chamibre et me remis au lit. Il ne s'était pas écoulé une demi- heure , quand je fus éveillé par un grand bruit qui se faisait directement sous ma fenêtre. Je l'ouvris, et à mon grand étonnement, je vis une très-grande pirogue contenant plus d'une soixantaine d'hommes et plusieurs autres qui la suivaient. Dans l'obscurité qui régnait alors , je saisis la pte-*

mière arme qui me tomba «ottô ia mai a : c'était un pistolet. Je courus en chemise sur la dunette , et en passant, je trouvai l'officier de quart endormi de nouveau. Il ay avait pas un seul homme sur la dunette. Pensant que les insulaires venaient nous aborder, je déchargeai mon pi.stolct sur la pirogue qui se trouvait la plus proche du vaisseau.

Langhi accourut au bruit et cria à ses compa* triotes de gagner le large , sans quoi ou décharge* rait les canons sur eux. Ils obéirent en disant à Langhi de nous prier de ne plus tirer. Heureusement , mon coup de pistolet n'avait atteint personne. ^

L'alerte passée, je reconnus que tous les hommes de quart s'étaient endormis à l'exemple de leur officier. Je fis lever Téquipage (entier. Quand tout le monde fut sur le pont, je démontai Tofficier de son quart , en déclarant que je ne saurais confier plus long-tems notre vie et la sûreté du vaisseau à un homme qui manquait d'honneur et d'énergie morale ou physique à un pareil point, et qui, dès lors, était incapable de remplir des fonctions aussi importantes que cçUes d'un chef de quart.

Nous fûmes eiitourés , comme à l'ordinaire , de pirogues chargées de porcs , d'ignames , de cocos^ etc. ; mais nous fîmes très-peu d'achat3 , étant déjà suffisamment approvisionnés. Plusieurs autres pirogues amenèrent des femmes des premières fa-

milles de Tonga qui dësiraieiit voir les Nouveaux- Zélandais. Je les reçus toutes très-bien el leur fis présent de colliers de verre, de ciseaux et de bouteilles vides : elles reçurent ces prësens avec une satisfaction mêlée d'une sorte de grâce.

Noils continuâmes dans la journée de faire notre eau. Le chef de Mafanga , qui retourna à terre le soir, au dernier voyage de nos canots, me laissa à bord trois de ses enfans , deux fils et une fille , ce qui me fournissait de bons otages pour mes hommes employés à Taiguade ; d'autant mieux que ce chef, étant un grand prêtre, exerçait sur ses compatriotes une double influence à raison de son caractère temporel et spirituel.

L'officier que j'avais suspendu de ses fonctions m'adressa une lettre dans laquelle il me demandait la permission de quitter le vaisseau. Je répondis par un message verbal que je ne m'opposais pas à ce .qu'il débarquât et que je lui donnerais volontiers un certificat exposant les motifs qui me faisaient consentir à son débarquement.

A neuf heures et demie du soir, il nous arriva un bateau portant un M. Thomas , missionnaire wesleyen , établi près de la pointe ouest de l'île. J'appris que la mission se trouvait dans une situation inquiétante par suite de Taversion du chef de cette partie pour les doctrines chrétiennes.

Le chef de Mafanga vint m'informer qu'il pren-

draii la liberté de venir à bord le lendemain , et qu*il amènerait ses femmes et ses autres enfans pom* voir le vaisseau ; disant qu*il était d'autant plus porté à le faire qu'il savait que j'étais toujours aimable avec les dames ; trait de flatterie assez remarquable de la part d'un sauvage. Je lui demandai combien il avait de femmes ; il me dit hu^t. Je trouvai que c'était une assez joKe part pour un prêtre. A cet égard , il me parut avoir les mêmes doctrines que les Koulin Brahroines dé l'Inde.

Du 2 1 . Ck)ntinué d'embarquer et arrimer notre éau. Dans la matinée, le chef de Mafanga vint me rendre la vivSÎte annoncée, accompagné par une suite nombreuse de dames de Tonga. Je commençai à penser que nos idées mutuelles du nombre huit ne cadraient pas ensemble , lorsque j'eus compté, en individus appartenant au sexe féminin , au moins trente grandes personnes et plusieurs enfans. Je démêlai facilement cette petite ruse politique , dont le but , sans doute, était d'obtenir un présent pour chacune de ces damés de façon à me faire justifier ou plutôt payer le compliment que le malin chef m'avait adressé la veille. Chaque dame me fit ellemême un petit présent de racine de cai^a^ de toile de Tonga ou de coquilles. Pour répondre à leur politesse, je leur fis présent* en masse d une trentaine de colliers de verroterie , de trois douzaines de ciseaux et de douze bouteilles vides qu'elles reçurent

avec de grands témoignages de reconnaissahce , et comme un don de très-haut prix.

Le nombre de pirogues (Ëminua considérablement dans cette jouraëe « attendu que quantité dç naturels étaient retournés^à terre la %:cdlle sans avoir pu faire d'échanges avec nous.

Du 22. Dans la |ournée, nous achevâmes d'embar*. quer notre eau. J'achetai unesparre propre à faire un mât pour ma chaloupe. Cet objet me coûta un fusil.

II nous vint encore, quoique en quantité toujours^ décroissante « des pirogues chargées, de provisions, D'autres nous amenèrent des dames du pays quî étaient curieuses de voir l'iatéri.eur du vaisseau. Dans 1^ nombre ét^it Maffi Heppay„ dont il est tani parlé dans l'ouvrage de ManûçTi sur les îles Tonga, Cettç dame était épouse du roi Finaou quand ce chef eniçva le navire le ParZ-ow-P/im:^ aux îles de la Harpie, en décemÈtre 1806. Elle avait plus tard ^opté M, Mariner pour son fjyb , et , comme il le dit lui-H^éme, l'avait traité avec la plus grande bonté; C^ trait m'avait engagé à l'inviter à venir à bord et \ la recevoir avec un respect marqué. Comme nous allions déjeunçr, elle m'accompagna à la Sainte- Barbe avec une suite nombreuse de personnes dç son sexe. Après déjeuner, je lui montrai le premier yolumç de l'ouvrage de Mariner, en tête duquel était ua portrait de son fils adoptif sous le costume des îles des Amis. Elle le reconnut sur-le-champ, et

^ ^79 *« sVcrîa : « G'cM Tokey (i). » Puis elle se mit à fon*- 4re en laroies.

Quand elle eut donne cours à sa sensibilhë , je lui offris en présent quelques étoffes , des colliers de verre ^ des couteaux , <les ciseaux , des petites haches , etc» ; ce qui lui donna une haute idée de (na libéralité. Elle me dit que je devais étr(* parent de Bf . Mariner pour la traiter aussi bien. Elle paraissait jilors âgée de trente-six ou trente-sept ans et avait ^a&ez bon air, mais elle avait une main fort malade.

J'avais extrêmement à cœur d'apprendre si La Pérouse n'avait pas toudhé à Tonga , ainsi qu'il en avait exprimé 1 intention dans sa dernière lettre au ministre de la marine. Pour m'assurer du fait , )e pris un bon interprète ; c'était un Anglais qui avait résidé vingt-un ans aux îles des Amis. Je me servis dejcet homme pour questionner le chef de Mafanga, qui était âgé de soixante-cinq à soixante-dix ans , et un autre naturel fort intelligent qui n'était pas aussi l^gé , mais qui était déjà un homme fait quand (l'£ntrecasteaux visita ces îles.

Ils me dirent que les premiers vaisseaux qu'eux ou leurs ancêtres eussent vus étaient ceux du capi-^ taine Gook ; et que , quelques années après l'arrivée de ceux-ci, deux autres grands vaisseaux vinrent

(i) Tokey est le nom sous lequel M. Mariner est coijqu aux îles d«s Amis. Son ouvrage, trac)uit*dès 1817 , est assez connu en Franœ.

mouiller à Pangimodou ; qu'il y eut entre les gens d« ces vaisseaux et les naturels un malentendu à la suite duquel un chef, nomme GacofToa (haute-montagne ), fut tue dans sa pirogue ou à côté. Ils dirent en outre qu*après le départ du capitaine Cook et avant Tarrivëe des deux précédemment cités , deux autres grands vaisseaux étaient arrivés devant File d^Anamouka ou Rotterdam, mais n*avaient pas j^ë Tancre et étaient restés en panne , ayant à terre des canots pour trafiquer. Quand Tofficier qui dirigeait les échanges débarqua, il traça comme démarcation un carré au milieu duquel il se tenait ayant de cha*^que côté de lui une sentinelle armée. Cet officier portait des lunettes , et les naturels lui donnèrent le nom de Laouage. Peu de tems après que les échanges avaient commencé , M. Laouage troqua avec un insulaire un couteau contre un oreiller de bois ; mais^ après que le sauvage eut reçu le couteau, il s*empara de son oreiller de bois et prenait la fuite, quand M. Laouagç saisit un pistolet qu'il avaità sa ceinture et étendit cet homme xjuort sur la place. C'était un jeune chef nommé Coremoy^nga. En le voyant tuer de la sorte , les naturels prirent l'épouvante et s'enfuirent dans les bois. M. Laouage et ses gens retournèrent à bord de leurs vaisseaux.

Le lendemain les. insulaires se hasardèrent à pousser au large et les échanges recommencèrent. Ils reçurent divers présens des Européens et tout

sç passa d'une manière amicale. Deux hommes de l'île voulurent partir sur les vaisseaux. Ceux-ci mirent à la voile le jour suivant et depuis on n'en entendit plus parler.

Les deux vaisseaux mentionnes ici doivent cjertaineraent être ceux que commandait le comle de Lia Pérouse. Le premier Européen connu <jui ait visité les îles des Amis fut Tasman , navigateur hollandaisi en 1642; le sccoud , le capitaine Cook, en 1773; le troisième, Morillo , navigateur espagnol qui y vint sur la frégate la Princesse , en se rendant de ManiUc à San-BIas au Mexique , en 1 78 1 ; il ne toucha qu'à une seule île , celle de Vavaou. Le voyage de ce dernier a été publié , ainsi que ceux des^cajutaines Bligh et Edwards, qui commandaient la corvette le Bounfy^ la frégate la Pandora et la corvette la Providence.

Les premiers vaisseaux qui touchèrent ensuite à ces îles furent ceux du contre-amiral Bruni d'Entrecasteauxi expédié à la recherche de la Pérouse. Les naturels expliquèrent d'une manière claire et précise que les vaisseaux qui visitèrent Anamouka y arrivèrent après ceux du capitaine Cook et avant ceux de d'Ënf recasteaux. On n'a pas connaissance en Angle-^ terre , en France, en Hollande ni en Espagne , que deux vaisseaux de cette espèce soient allés dans ces mers à l'époque dont il s'agît , excepté ceux de La Pérouse.

Du 23. A d^ux heures arprès mïài fait dësaflbur-^ cher el tout préparer pour metlre à la voile le lendemain. Dan3 la malinëe, je reçus 1^ visite de Maffi Heppay, qui me remercia de nouveau des présens que je lui avais faits , et me pria décrire à M. Mariner pour lui annoncer que je l'avais vue et qu'elle ne se portait pas bien ; qu^elle avait toujours la plus grande amitié pour lui et qu'elle espérait le voir avant de mourir. « J'espère , me dit-elle , qu'il viendra sous peu visiter ses anciens amis de Tonga. »

Dans l'après-midi , un spldat otaïlien nommé Bour me demanda la pei*mission d'aller à teire. Je la lui accordai volontiers , Iç regardant comme uç homme dangereux.

Le chef de M af;^nga m'ayant complété mon eau , mon bois çt mon sable, et m'ayant envoyé plusieurs ççrbçilles d'iraames, jç désirai savoir ce qu'il voulait pour récompense. Il me demanda deux fusils, un peu dç poudre, une marmite et quelques articles de cou ^llerie et de quincaillerie. Je lui donnai ces objets avec plaisir , attendu que les services qu'il m'avait rendus étaient très-importans, puisque son assistance çimicale avait préservé les gens que j'avais dû envoyer à terre du danger d'être enlevés par^ses compatriotes et peut-être prévint le retour d'une scène semblable à celle qui avait eu lieu lors de la relâchi^ de V Astrolabe.

Dans la matinée , il arriva une pirogue d'Eawa

^Tec un message de la femme et du beau-père de VAmérîcaîn qui rinvitaîent à revenir parce quHls étaient extrêmement affliges dé son absence. Il me fit part de ce message et me dit qu'après y avoir mû» rement réfléchi # il avait le désir de retourner vivre ^vec ses bons amis les insulaires, M je lui en donnais la permission.

Je répondis que je n*y mettrais pas d'obstacle et que je le paierais pour m*avoir aidé à faire mon eau; que son intention de retourner auprès de son épouse me reconciliait tout-à-fait avec lui, parce que j'avais trouvé qu'il fallait avoir le cœur bien dur pour résister aux sollicitations d'une femme aussi attrayante. John Downey,rimbécilIe que j'avais embarqué à la Nouvelle-Zélande , prit des arrangcmens avec son compatriote pour résider avec lui jusqu'à, ce qu'il se présentât une occasion pour qu'ils pussent retourner dans leur pays.

L'interprète John Singleton m'apprit que l'on, ^vait donné à M. Durville les mêmes renseignemens qu'à moi sur les deux vaisseaux qui avaient touché à Anamouka. Il me dit aussi que Touitonga , le chef spirituel qui régnait du tems de l'enlèvement de Porl-au Prince , avait eu en sa possession deux plaques d'étain avec des inscriptions provenant des vaisseaux de M.^Laouage , mais que ces objets ayant été employés au service des dieux avaient été consi-. dérés comme sacrés et inhumés avec Touitonga.

$îngl6ion m'assura qu'il avait souvent vu et touché ces plaques.

Cette circonstance doit, à mon avis, être regardée comme une confirmation de mon hypothèse que les bâtimens en question étaient ceux de La Pérouse. Il n'y à pas lieu de s'étonner que d'Entrecasteaux n'ait pas obtenu les renseignemenis ci-dessus, attendu qu'il ne visita que la capitale et qu'il n'avait pas d'interprètes. Cette dernière cirçonsr tance l'empêchait de prendre les informations nécessaires , çt , lors même que les naturels , sans qu'on les interrogeât sur ce sujet, eussent voulu communiquer ce qu'ils savaient aux personnes de l'expédition , ils n'auraient pu se faire entendre. Heureusement pour moi , \e n'avais pas de sem^ blables difficultés à surmonter, car, outre que je m'étais pourvu d'excellens interprètes , je connaissais moi-même les divers dialectes des îles de la mer du Sud , dont quelques-uns tn'^taient aussi familiers que l'anglais.

Du 24* M. Chaigneau ayant intercédé auprès de moi en faveur de l'officier que j'avais suspendu de ses fonctions , et comptant sur l'effet de cette piini-^ lion et de mes sévères remontrances , ainsi que sur celui qu'avaient dû produire la réflexion et les reproches d'un étranger; d'un autre côté, voulant témoigner de la déférence pour l'agent français, je promis de réintégrer cet officier. En con6équence, je le fis

mander et je lui reprdscntai encore une fois ta criminalité d'une conduite qui , à bord d* un vaisseau du roi, l'aurait exposé à être fusillé, et je lui dis que, nonobstant la réitération de sa faute , je consentais à essiayer encore une fois s'il se conduirait mieux et à le réintégrer, à condîtioïi qu'il me ferait, en présence de tous les officiers, des excuses pour sa conduite et qu'il promettrait également , devant tout l'ctat-major^ de ne jamais plus dormir ni même s'asseoir pendant son quart de nuit. Il se soumit à ces conditions et je lui permis de reprendre son service.

La faiblesse du vent lû'empécha de mettre sous voiles, dans la crainte de ne pouvoir gojivemer avec assez de facilité pour (Niter les récifs, ni faire assez de route pour les avoir dépassés avant la nuit. En conséquence, j'employai l'équipage à divers travaux. Peter, l'homme des Marquises qui avait l'esprit dérangé , me demanda à rester aux îles des Amis. Je le lui accordai, parce que son état le rendait tout au moins inutile et souvent dangereux. En remplacement de cet homme et de Bour l'Otaïtien , j'embarquai deux des naufragés de AVhyloutacki.

Une femme , chef de tribu, et qui paraissait jouir d'une grande influence , vint à bord. Elle me dit que , bien des années auparavant , un navire américain était venu jeter l'ancre vers l'ouest de cette île et avait été visité par des naturels au nombre desquels se trouvait son frère ; que , pendant

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