CHAPITRE IX
Traversée de Tonga à Tile de Rothuma , et de là à Tucopia et
Mannicolo.
Du 28 août 1827. Vents alises , beau tems. Etant près de la position assignée à Tîle d'Onouafou , l'île Proby de la Pandora , d'après la carte d'ArroMTsmith où la roule de ce bâtiment , en 1 79 1 , est tracée, je fis porter au N.-O. pour reconnaître cette île.
A midi notre latitude observée était de 1 6*» 1 2 ' S. , et la longitude , donnée par trois chronomètres , de 175** 4^^' O. Celte position mettait le vaisseau à i3 II. I
milles vers le S.-E. d'Onouafou ; maïs après m'être mis en latitude et avoir couru ly milles à l'ouest, je n'aperçus aucune terre. La position donnëe par le journal de la Pandora à cette île est, en latitude , 1 5** Sg S , et en longitude i yS** 52 ' O. ; celle qu'on trouve dans le dictionnaire géographique de Malham est de i5** 4^' S. et 175** i5' O. Cesdcux positions étant très -rapprochées, je doute que Tile en question se trouve dans Tune ni dans l'autre ; je suis certain au moins qu'elle n'existe pas dans la première.
Du 29. Le point de midi donnait en latitude obseiTée, i4** 10' S., et en longitude, 176" 56' O., position qui plaçait le vaisseau à peu de distance à . l'est d'une île portée sous le nom de Forlorn^flope^ latitude, i4** 16' S. et longitude, 176*56' O. dans les tables nautiques de Norie. J'avais couru 4 1 '/^ niilles à l'O. 6*» S. au coucher du soleil, l'horizon était parfaitement clair, mais aucune terre n'était en vue.
Sur la carte où est tracée la route de la Pandàra , on a placé à la latitude de 14*^ 1 3 ' S. , et à la Iongitudfî de 178** O., une île qu'on dit que ce bâti-^ ment a visitée et qu'on. nomme Foudounattou, suî— vant les naturels, île de Horn, d'après Schouten, et île Perdue , diaprés Bougainyille. C'est vittisem^ blablement la J^orlorn Hope de Norie , car je puis affirmer , sans crainte d'être contredit , qu'elle n'existe pas où il l'a placée.
Mes naturels de Tonga conrinuaient d*étre extré* mement incommodes du mal de mer, et je ne pouvais les décider à prendre aucune nourriture. Notre sagou , notre thé et notre g^rog' (i) leur paraissaient autant de poisons.
Du 3o. Continuation de vents alises, bonne brise. A midi, latitude observée, 12* 5o' S, longitude 170* 4<^' O. A minuit coupé l'anti-méridien de Greenwich potir la seconde fois depuis mon départ de la Nouvelle-Zélande.
Dw 3 1. Même tems. Latitude observée, 12* 25' S. longitude, 178® 36' E. ; ce qut mettait le vaisseau à la distance de 91 milles de Rothuma , d'après les certes et le Géographe Naval qui la placent à i a^ 3o' S. et 177*» E. A huit heures du soir, établi le vaisseau sous petites voiles , pour la nuit , afin ne ne pas trop approcher, avant le jour, cetle île dont nous devions être alors à la distance de 36 milles. A onze heures du soir, Rothuma était en vue du pont , nous restant au S.-O. y^ O.
Du \^* septembre . Brise peu forte, tems nuageux. Peu après le point du jour nous mîmes toutes les voiles qui pouvaient porter, nous dirigeant vers la terre , qui présentait une nappe de verdure , entrecoupée de plantations et de maisons , depuis le bord de la mer jusqu'au sommet des plus hautes mon-
(1) Boisson coniposée d'eau -de-vie oii de rum mêlé avec de l'eau et quelquefois da sucre.
fagnes. Près du rivage , on apercevait de grandes maisons ou cases s'ëlevant çà et là entre les cocotiers et les arbres à pain.
En approchant de la pointe N.-E. de l'île , nous , vîmes trois îlots qui en étaient éloignés d'environ un mille , mais qui s'y rattachaient par une chaîne de récifs. Il sortit de derrière ces îlots deux grandes pirogues conduites chacune à l'aide d'une douzaine de pagayes. Nous diminuâmes de voiles pour les. laisser approcher. Dans l'une d'elles se trouvait un Anglais nommé Parker. Je permis à. cet homme de venir à bord du vaisseau, ainsi qu'au chef sous la pro- . tection duquel il vivait. Le chef embrassa l'homme de Rothuma que nons ramenions de Tonga et parut très- content de moi pour avoir ramené son compatriote. Celui-ci était absent depuis huit ans de son pays, et avait été cru noyé.
Après avoir reçu ces pirogues , je remis en i^outt à l'ouest, longeant la côte septentrionale de l'île. J'appris qu'un baleinier était resté à l'ancre jusqu'au 27 du mois précédent, àl'ouest des îlots. Je continuai de courir au même air de vent jusqu'à un mille et demi à l'est d'une baie voisine de la pointe occidentale de l'île. Là, je trouvai à la sonde 17 Iw^sses fond de vase et en apparence de très^onne tenue ; je repris alors un peu le large vers le nord et je trouvai ^3 brasses même fond. I^'îlot situé au nord de la pointe occidentale de l'île nous restait au S.-O. , dis-
tance d'uu mille et demr, et la grande île à la distance de deux milles.
Je pense que , presque partout , à la distance d'un mille et demi à deux milles de la côte , entre la pointe nord-estet la pointe ouest de Tîle, il y a mouillage et bonne tenue par un fond de 17 a 25 brasses ; et , dans le cas où le vent soufflerait avec force de la partie du nord , un bâtiment pourrait mettre sous voiles et porter à Test où à l'ouest entre les trois îlots et la grande île.
Ces trois îlots sont nommés Tile du Haut-Pic , rîlePlat€ et l'île Fendue. En maintenant ces îlots à tribord et la grande île à bâbord et faisant route à l'ouest , on suit un chenal qui est dëgagë de tout ëcueil. Il convient de se tenir à ta distance d'un demi à trois quarts de mille de la grande terre. La partie la plus étroite de ce chenal est encore large de deux grands milles.
Parker m'apprit qu'il n'y avait pas de cours d'eau dans Tîle et que les naturels^ne se servaient que d'eau dç, puits. Il me dit qu'il avait fait l'eau du dernier navire qui était venu à cette relâche et me présenta le certificat du capitaine. Environ huit mois auparavant, il avait fait celle d'un autre navire qui avait jeté l'ancre dans la baie située vers l'extrémité ouest de l'île. Là on pouvait tirer de l'eau en abondance des puits creusés sur le rivage.
Parker tenait des naturels que, huit ou dix ans au-
paravant, un ouragan avait abattu leurs cocotiers et détruit leurs plantations au point qu'il s'en était suivi une famine ; qa en conséquence , les porcs avaient été tués et la race entière détruite ; mais qu'heureusement un baleinier leur aysdt apporté de quoji larepeuplcr ; qu'en ce moment il s*en trouvait environ i^ne centaine sur rUe» mais que, pour tout au monde, ik. n'en donneraient pas un seul. Je fis présent à Parker d'un jeune verrat et d'une truie de Tonga. S| je fusse arrivé en tems opportun et que l'île tùt renfermé des minés d'or, j'aurais pu, au moyen d'un sembla-^ ble présent , m*enrichir à Tégal du plus opuknt des trois royaumes.
Les productions de l'île sont de petites ignames ^ une espèce de grosse patatç douce , des cocos , des bananes, des cannes à sucre , du tara (i) et de la volaille de même espèce que celle de nos basses-cours^ Dans une certaine saison , le fruit de l'arbre à pain est très-abondant ; mais en général les autresproductions le sont peu , et la population étant très-nomr^ breuse pour l'étendue de l'île, ce qui reste en o^tre de la nourriture deshabitans n'est guère considérable. Les naturels échangent ce qu'ils ont de surplus^ contre des dents de baleine , des écailles de tortue ^
(]) Racine qui pèse souyexit de trois à quatre livres et qui sert de nourriture aux insulaires de la mer du Sud , comme le fruit de Taibre à pin , les patates et les ignames ; mais le iara leur tst de beaucoup supMeur.
de la verroterie et des haches. Avec les dents de haleine et Tccaille de tortue , ils fout des oraemens pour leurs massues rieurs lances , etc., et avec la dernière , des colliers et des pendans d'oreille qui sont aussi précieux pour eux que le sont chez nous les bijoux en or.
L'île est divisée en six districts ayant chacun son chef. Ceux-ci se réunissent en une espèce de congrès, tous les six mois, pour élire un président et délibérer sur les affaires de l'état , ainsi que pour écouterles griefs et terminer les différends entre deux ouphisieurs districts sans avoir recours aux armes. De la sorte il arrive peu de guerres intestines, et, quand elles deviennent inévitables , elles ne sont pas trèssanglantes. Parker, qui avait résidé quatre ans dans l'île, porte à quarante le nombre des individus tués dans les combats pendant cet espace de tems. Il ar-* rive quelquefois que le président ne veut pas résigner ses fonctions au bout de six mois , mais alors , plutôt que de risquer une guerre civile pour l'y contraindre , on le laisse exercer Tautorité au delà du terme fixé par les lois ; néanmoins , s'il persiste à la conserver au delà de la seconde période , les autres chefs se liguent pour lui ôter le pouvoir.
Les naturels de Rothuma sem|)lent appartcniif' à la même race d'hommes que ceux des îles des Amis; mais , à mon avis , les femmes ne sont ni aussi belle» , ni aussi propres que celles de Tongalabou.
Ils se barbouillent avec un mélange de turmeric et d'huile de coco qui donne à leur peau une. teinte rougeâtre. Les deux sexes poriept les cheveux lon^ et flottans sur les ëpaules. Ces cheveux sont diverscr ment colores, suivant la fantaisie de chaque individu. Les uns les ont blancs et les autres violets ou rouges. \^s teintures qu'ik emploient à cet effet sont composées dç chaux dç coquilles , d'ëcorce de manglier et de cendres de plantes. Nulle contrainte nesX imposée aux femmes qui ne sont pas mariées ; elles peuvent accorder leurs faveurs à qui il leur plaît ; mais quand e]|es sont mariées, malhçur à Thomme surpris en adultère avec elles ; il est surle-champ mis à mort.
11 nous vint, dans la journée , plusieurs pirogues à dÎ3Ç , douz;^. et quinze, pagayes. Ces pirogue? sont construites à peu près à la manière de celles des îles djes Amis, mais ne sont ni aussi élégantes, ni aussi pX'ppres. Les artiçlçs qu'elles nous apportèrent pour ti'oqu^r CQnsists^i^nt principalement en noix de, cocos , en nattes très^fines , quelques volaillqs , une douzaine d'igname^ , deux ou trois corbeilles depar tates, çt une vingtaine de jeunes filles qui étaient disposées à profiter du privilège dont on Iqs laisse jouir pleinemçpt avant le mariage. IJn voyant nos jeunes naturelles de la Nouvelle-Zélande , elles montèrent sans hésitation à bord du vaisseau et les embrassèrent tendrement. Plusieurs d'entre elles of-
frircnt de nous accompagner dans notre expëdîtîon çt parurent très-contrariëes en apprenant qu'il n*y avait plus moyen <le loger à bord d'autres personnes que celles qui y étaient déjà.
Les deux hommes de Tonga , et la jeune fille que m'avait confiée le chef de Mafanga parurent désappointés à Faspect de la petite quantité de provisions apportées par les pirogues y et ayant appris que le tribut qu'ils venaient réclamer était parti cinq mois auparavant pour Tonga en prenant la route des Fidji, ils déclarèrei^t qu'ils^aimaient mieux s'exposer à mourir du mal de mer que de descendi^e à terre pour y périr de faim , attendu que ce devait être up,e île bien pauvre, à en juger par le peu de provisions que les naturels venaient échanger. D'un autre côté, ils étaient épouvantés de la longueur du séjour qu'ils auraient à faire dans l'île avant qu'une autre flotille partît pour Tonga, ce qui n'aurait peut-être pas lieu de quatre ou cinq ans. D'après cela , ils résolurent de rester sur le vaisseau jusqu'à ce que je pusse les faire passer sur quelque baleinier qui retournerait aux environs de Tonga , en mai , juin , juillet ou août , ces mois étant ceux où ils vont chaque année faire la pêche dans ces parages. La faiblesse de mon équipage me fit con- .sentir à les garder pensant d'ailleurs qu'ils allaient me devenir très-utiles alors que j'étais proche du lieu de ma destination.
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Les uatureb de Rothuma ont un aussi grand penchant au larcin que les autres insulaires de la mer Pacifique. Pendant que je conversais dans la langue des Fidji avec un de leurs chefs et Parler, un homme , qui se trouvait dans une des pirogues le long du bord, avança le bras dans un sabord, saisit la pince en fer du canon et la tirait k lui ; mais voyant que je Tavais aperçu il la lâcha. Je dégainai alors et lui portai un coup de plat dVpëe sur la tête. Aussitôt la- pirogue poussa au large. Le chef voyant cela me pria d'ordonner aux sentinelles de tirer sur cet homme et sur tous ceux qui se trouvaient dans la pirogue. Je ne voulus pas le faire ; mais , prenant moi-même un fusil , je le déchargeai de manière que la balle tomba au-delà de la pirogue , montrant ainsi au chef que si je la laissais échapper ce n'était pas faute de pouvoir Tatteindre.
J'eus envie de savoir pourquoi le chef voulait que je tuasse l'homme en question. Il me dit : « Nous avons dans l'île un certain nombre de vo- » leui's qui se mêlent à notre suif e quand nous allons j> rendre visite à d'autres chefs , entrent dans les j> maisons avec nous , et après avoir commis quel- » ques vok,* cherchent à s'évader. S'ils y parvien- » nent, le chef volé s'en prend à ceux qu'ik accomn pagnaient , sa suite tombe sur celle du visiteur , et » quelquefois met tout le monde à mort. Si l'homme » qui voulait prendre votre morceau de fer y eût
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« rc^ussi , vous auriez pu me tuer puisque je suis en » voire pouvoir; c'est pourquoi je vous aï prié de ¥ tuer celui qui mettait ainsi ma vie en \langer. »>
Pendant que j'étais à l'ancre avec le Saint-Pa^ tnckjdàns la Tamise à la Nouvelle-Zélande , en janvier 1826, j'appris qu'un navire baleinier; de Londres , appelé le Rochester^ avait touché à Rotkuma pour y faire des vivres, en 1823 ; que l'équipage s'était ^mutiné et avait donné au capitaine et aux officiers beaucoup de peine pour rétablir Tordre. Quelques hommes tentèrent de déserter, mais ne purent mettre en défaut la vigilance du capitaine ,'tant qpoe le vaisseau fut à l'ancre ; ils y réussirent pendant que le navire , qui avait pris le large pour pêcher, était en panne. Le beau- frère du capitaine , nommé Young, qui commandait le qiiart, l'aide charpentier et quatre , autres hommes mirent à l'eau un canot baleinier pourvu de tout songréement et s'enfuirent avec cette embarcation y emportant les armes du navire çt divers autres objets. Ils regagnèrent Ro-* thuma où les naturels les reçurent fort bien. Chacun d'eux épousa deux ou trois femmes , suivant la coutume du pays, et ils avaient alors des familles assez nombreuses. Parker était le second de ces déser-teurs , c'est-à-dire l'aide charpentier du navire.
Parker revînt dans la matinée accompagné d' Yôung.. Malgré la conduite antérieure de ces hommes , je me trouvais obligé de les employer comme pilotes et
commç interprètes. Je comptab aussi tirer d'eux quelques renseignemens concernant les vents , les marées et aussi touchant 1^ mœurs el les coutumes des naturels , toutes choses que , avec le moindre sens commun , ils devaient connaître après un séjour de quatre ans.
Trois des hommes qui , de concert avec Young et Parker, avaient pillé le Rochesier, étalent depuis, partis sur différens baleiniers , et à leur place étaient venus trois déserteurs du demieF baleinier qui avait touché à Rothuma avant moi. Deux autres Européens vinrent le long du vaisseau dans une pirogue, el demandèrent à monter à bord. Je refusai en leur demandant comment ils osaient solliciter une telle faveur après avoir déserté leur bâtiment dans des parages aussi éloignés de l'Angleterre.
Dans la journée , une pirogue vint à chavirer par la faute de Thomme qui la gouvernait. Il y avait dans cette pirogue deux femmes ; Tune d'elles et les hommes nageaient parfaitement et s'efforcèrent de relever leur barque ; mais l'autre femme, qui ne savait pas nager, fut sauvée à grande peine par ses compagnons et manqua d'être noyée.
Ne voulant pas perdre de tems , je fis voile , aune heure et demie , pour Tucopia. A deux heures Tîlot du Haut-Pic nous restait au. S. V4 S.-E. distance de deux milles. Cet îlot et un cap de la grande terre qui forme l'extrémité ouest de la baie sont les deux
poinis les plus élevés de Rothuma. A six heures et demiie, nous étions à âS milles de l'îlot du Haut- Pic. D'après son élévation au-dessus de Thorizon, je jugeai qu'on pouvait l'apercevoir de 35 à 4o milles par un tems clair, La partie haute de la grande île est d'une élévation moyenne et peut s'apercevoir à une distance de 3o milles.
Le navire qui visita le premier ou plutôt qui découvrit Rothuma , fut la Pandora, capitaine Ed- -wards , envoyé en 179 1 à la recherche des révoltés de la corvette le Bounty. Le second bâtiment qui toucha à cette île fut le Duff^ en septembre 1797. Depuis cette époque , je ne crois pas que le pavillon anglais , ni aucun pavillon étranger ait flotté près àts côtes de Rothuma, jusqu'en i8i4» qu'un brick de Calcutta, nommé le CampbellMacquarie t\ commandé par le capitaine Siddons , vint toucher à cette île en revenant des Fidji au port Jackson.
Le capitaine Siddons avait trouvé à Nanpacab ,• aux Fidji, un homme de Rothuma qui avait été entraîné en dérive dans une pirogue avec quelques autres de ses compatriotes. Cet homme lui Repeignit son île comme contenant une grande abondance de porcs , de volailles, d'ignames , etc., et le capitaine Siddons , qui avait le plus grand besoin de vivres frais,prit cet homme à son bord et le reconduisit à Rothuma. H y avait en outre, à bord du Camp^ bell Macquarie , un très -vieil insulaire des Sand-
^ lit ^9^
Mrich , connu au port Jackson sous 1^ nom de Bababey. II avait étë employé pendant bien des années comme interprète pour la côte nord-ouest d'Amérique, lesSandwich, OtaïtietleslPidji, et on l'avait tonjours regardé comme étant fort fidèle. U était parti de Calcutta sur le brick XActwe que je commandais et qui allait porter des missionnaires à la Nouvelle- Zélande. Il me quitta en mer pour s'embarquer sur le Campbell Macquarie. Bababey sentant sa fin approcher pria le capitaine Siddons de lui permettre de rester à Rothuma, ce à quoi le capitaine consentit , lui donnant même , en le mettant à terre, beaucoup d'objets utiles. Je crus devoir m'informer de cet ancien compagnon de voyage pour lequel j'avais beaucoup de considération. J'appris qu'il était mort de vieillesse , il y avait environ huit ans , laissant une fille actuellement âgée de douze ans.
Les Rothumiens me parlèrent de plusieurs iles de leur voisinage , l'une desquelles est nommée par euxWythubou. Gomme on trouve en grande quantité , dans cette île , une espèce de coquilles blanches foi.'t recherchées à Rothuma, les naturels font de Iréquens voyages à Wylhubou. C'est dans ces voyages qu'ils s'égarent à la mer et sont poussés en dérive aui& Fidji , à Tucopia et aux tles des navigateurs. Ils représentent les habitans d'une des îles voisines, comme des cannibales tatoués au visage, de même que les Nouveaux-Zélandais que nous avions à bord du
vaisseau. Je supposai, que les îles dont ils parlaient pouvaient être celles marquées sur noscaiies groupes d'Ëllis et de Depestre^ découvertes en 1 8 19 par le capitaine Depestre , en retournant de T Amérique du Sud à Calcutta. Il se trouvait alors i^ Rothuma quelques naturels de Wythubou et des îles Newy qui domptaient retourner chez eux dans quelques semaines.
Je ne pus tirer de Parker et d'Young que trèspeu de renseignemens sur ce que je désirais appren*dre d'eux. Je leur demandai s'il n y avait pas à Rothuma une saison des pluies et si les vents de nordouest et d'ouest ne régnaient pas dans cette saison. Ils me répondirent que toutes les saisons de Tannée se ressemblaient et qu'il n'y avait pas eu de vent de la partie de l'ouest depuis qu'ils résidaient dans l'île, mais qu'il y régnait quelquefois des calmes pendant plusieurs jours de suite» Quant aux marées» ils me dirent qu'il y avait très - peu de variation dans la hauteur de la mer et que, même dans les syzygies , elle ne montait pas plus de deux ou trois pieds.
Malgré l'opinion de ces hommes, que je crois assez ignorans pour ne pas pouvoir juger de quel point du compas le vent souffle , je suis persuadé qu'il règne , à Rothuma , des vents d'ouest dans certains tems de Tannée : autrement qui aurait pu pousser l'homme que je ramenais de Tongatabou depuis
Rothuma jusqu'aux îles des Navigateurs, situées à plas de six cents milles dans l'est?
Les circonstances que je vais rapporter, et qui sont à ma connaissance personnelle , prouveront » je pense , ou tendront grandement à prouver qu'il existe, à certaines <?poques de Vannëe ^ une mousson du nord-ouest ou de l'ouest dans les régions de la mer Pacifique situées entre la latitude de i2* S. et l'équateur. Pendant que j'étais à Valparaiso, en juin 1824» le baleinier américain le Globe ^ deNantucket, entra dans ce port en faisant des signauxde détresse. Je me rendis à bord du bâtiment avec le consul américain et plusieurs autres personnes. Nous y trouvâmes pour commandant un jeune homme nommé Smith et seulement trois ou quatre autres jeunes gens et un homme de >ângt-cinq ans.
Smith nous déclara que l'équipage s'était révolté au mois de janvier précédent , avait tué le capitaine et les trois officiers , et avait dirigé le navire vers les îles Mulgrave, situées entre les 5* et 10* degrés de latitude N. » et les 170* et 17 5* degrés de longitude E. , où il avait jeté l'ancre. Les révoltés avaient alors enlevé du navire tout ce qui avait quelque valeur , et étaient allés dresser des tentes parmi les huttes des naturels. Une nuit, pendant qu'ib étaient occupés à s'enivrer dans leur camp , à l'exception d'un des leurs qu'ils avaient laissé à bord du navire, Smith et les trois autres jeunes gens
avaient enfermé cet homme en bas,. coupe le câble et mis à la voile , faisant route à Touest Jusqu'à ce qu*ils se crussent assez loin pour ne pouvoir être * atteints par leurs anciens compagnons, s*ils eussent voulu les poureuivre dans leurs embarcations. Ils avaient alors pris la route du sud , et s y étaient jmaintenus jusqu'après avoir coupe la ligne. Là , ils avaient trouvé des vents d'ouest et de nord-ouest qui les avaient menés du même bord à vue des îles des Navigateurs, dont le milieu répphd à i3**5o' de latitude S. et à 171*» 3o' de longitude O. ' Je terminerai ce qui concerne les Rothumiens en disant qu'ils sont généralement d'un caractère bon et doux, et qu'ils sont d'une bienveillance remarquable pour les Européens et tous les autres étrangers. On n'a, en effet, jamais appris qu'ils aient molesté aucun de ceux qui les ont visités. Les gens des navires qui descendent à terre ne courent aucun risque pour leur personne ni pour leurs vêtemens ; mais il n'en serait pas de même de leurs outils et autres objets en fer qui sont très-rares dans le pays et fort convoités par les insulaires. Avant mon arrivée , ils n'avaient que quatre haches. Mon passager leur en porta une cinquième, ce qui, avec qjuatre autres outils en fer que j'y joignis, faisait un total de neuf pièces. Il n'y avait pas une scie dans toute l'île, et le peu de fer qui s'y trouvait consistait en quelques cercles de barrique provenant des baleiniers an-
glais et acnëricains qui avaient rel&chë depuis cinq ou six ans.
Etant instruit que X Astrolabe devait , à son retour des Fidji , toucher à Rothuma / je laissai à ' Parker une lettre pour le commandant de celte corveHe. J'y donnais avis au capitaine DurvHle de l'objet de mon expédition , et l'invitais à me suivre à Tucopia^ où je lui fournirais de plus amples informations.
La position assignée à Rothuma sur les cartes les plus récentes et dans les tables nautiques, m'a paru assez exacte.
Du a. Vents alises, tems clair et beau. Vers le coucher du soleil, le vent tourna de quelques degrés au delà du S.~Ë. vers le S. ; notre latitude , à midi , était de 12** 26' S., et la longitude de 174^' Sa' E.; le thermomèlrc^ à Fombre, s'était élevé jusqu'à 82*^ pour la première fois depuis que nous étions revenus entre les tropiques.
N'étant plus alors tros-éloigné du lieu où mes espérances devaient se réaliser ou être déçues , et désirant me mamtenir en parfaite intelligence avec un peuple qui n'était pas accoutumé à voir des Européens , je défendis expressément à mon équipage et à mes passagers de faire le moindre échange ou trafic avec les insulaires que nous visiterions désormais. Je rappelai aussi à mes gens les conditions de leur engagement , et je leur fis sentir l'im-
périeuse nëccssilë de les remplir strictement à cette époque de notre voyage, où nos espérances de succès dépendaient en si grande partie de la coopération franche et unanime de toutes les personnes du vaisseau pour Taccomplissement du grand objet de Texpéditiôç ; je leur lus aussi les passages de mes instructions relatifs à la prohibition du tra* fie et à l'emploi très-circonspect des armes à feu , et je tâchai de les pénétrer vivement de Tidée que leur bonne conduite leur attirerait la considéra*-* tion et les faveurs du gouvernement, lors de notre retour à Calcutta.
JDu 3, Vent fort de TE.-S.-E. , tems nuageux. Latitude , à midi , i^""^' S., longitude, lys'^ i4' £^ Cette position nous mettait li i3 milles à Test des récifs de la Pandora. Pour les éviter , je fis le S.-O. jusqu'à 5 heures du soir , après quoi je repris ma route vers Tucopia.
Du 4* A 6 heures du matin, on apercevait du haut des mâts la terre, nous restant au N.---N.-Ë. ; \e pris sur-le-ehamp cette route. A la distance où nous nous trouvions de la terre , elle présentait deux pics et paraissait f armer deux îles séparées. C'était l'île de la Mitre de \^ Pandora. A 1 1 heurest ccUe île nous restait à TE. 9* N., distance de deux milles. Je virai de bord, prenant la rouïe au S.-O., et je trouvai pour la posilion de l'île : latitude, II** 56' S ; longitude , 170* 17' 10 , po*-
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mtiou qu*on peut regarder comme parfaitement exacte.
Voici celle qu'on trouve dans divers auteurs : Norie*s Reqwsùe TabUs^ latitude, ii* 4^' S., longitude, 169^ 55' £. ; Epitome de Bowditcb, latitude, 11® 49 S-» longitude^ 169^ 55' E. ; enfin dans les Tables de Lynn pour 1825, latitude, II* 55' S., longitude, 170* 20' E. Ces derniers nombres diffèrent très-peu du résultat de mes observations.
On trouve dans Tintëressantè collection de voyages du capitaine Birnie , la position assignée à l'île de la Mitre par les officiers de la Pandora qui la découvrirent. Elle aurait , suivant cette autorité , pour latitude , ii*49' S^-» et pour longitude , 169* 55' E. On est vraiment surpris de la quantité d'erreurs qui ont été commises dans rol>servation des latitudes et des longitudes à la fin d'un siècle aussi éclairé que le dix-huitième.
Je n'ai trouvé exactes aucune des latitudes et des longitudes qu'on dit avoir été observées à bord de la Pandora en 1791. On a marqué sur la route de ce bâtiment des îles qui n'existent point dans la position qui leur a été assignée , et d'autres qui en sont éloignées de plusieurs lieues. Au reste , mon opinion est qu'il ne faut pas attribuer ces erreurs aux officiers de la Pandora , qui , sans doute , étaient aussi habiles en astronomie pratique que
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daas toutes les autres parties de leur métier. Il est plus naturel de supposer qu'elles viennent du fait des graveurs ou des marchards de cài'tes qui , pour obtenir un prompt débit de leurs ouvrages, y mettent une date récente avec de prétendues corrections faites à la position assignée aux îles dans dès ouvrages plus anciens.
L*île de la Mitre , ainsi que je l'ai dit plus haut , a l'apparence d'une double île, quand on la voit à une grande* distance. Cette apparence lui est donnée par des pics de moyenne hauteur , situés à chacune de ses extrémités dans une ligne N.-O. et S.-E., et entre lesquels se trouve une vallée très-profonde et presque de niveau* avec la mer. L*île a environ un demi-mille de longueur dans la direction cidessus. La mer brise avec violence sur toutes les parties du rivage ^ qui sont par conséquent d'un abord difficile et dangereux. Elle est inhabitée , et les milliers d'oiseaux de mer à qui elle sert de retraite, ne sont pas perpétuellement troublés par les armes ou les pièges de l'homme. On n'y trouve aucun cocotier, et j'en dirai la raison tout à l'heure ; mais elle est couverte de diverses autres espèces d'arbres. Près du bord occidental , on voit un rocher qui s'élève perpendiculairement et ressemble assez à un clocher ou à la tour d'une vieille église.
L'île de la Mitre, suivant Martin Bushart, est nommée Fatacca par les naturels des îles de Tuco-
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piact de Cherry. Ilsappeilent celte dernière Anuta. Voici comment ils expliquent pourquoi Fatacca n*est point habitée : une fois par an , à l époque où les vents d'ouest régnent dans ces latitudes, les Tucopiens se rendent dans cette ile pour faire la chasse aux oiseaux qui s*y réunissent , et en em* porter les plumes et la chair* PoW cela ils font se-* cher cette chair dans des fours établis à la manière de cieux de Tongatabou; ils en chargent ensuite leurs pirogues et s'en retournent cheg eux arec cette provision précieiise pour Imav subsistance.
Les requins se trouvent en grande quantité près des rivages de Fatacca , et , dans leur voyage an* ûuel, les Tucopiens s'occupent de. la pêche de ces poissons plutôt pour en avoir les dents que la chair/ Ils fixent ces dents à des morceaux de bois avec du fil et de la gomme d'un arbre nommé ihamana , et ces espèces d outils leur tiennent lieu de ciseaux et de rasoirs. Les Tucopiens disent aussi qu'on trouve en abondance de l'eau dans cette petite île ; mais )e suis porté à croire qu'on ne la trouve qu'en creusant des puits.
Il arrive souvent que des pirogues des îles situées au vent de Fatacca y abordent quand elles ont été poussées en dérive. Les Tucopiens, pour s'y conserver les produits de la pêche et de la chasse , mettent le plus grand soin à empêcher qu'il n*y croisse de cocotiers , arbres qui , dans la mer du
Sud , suffisent aux premiers besoins de la vie, et ils les arrachent partout o^ ils viennent à pousser en dépit de leurs efforts. Leur motif paraît assez raisonnable. Ils pensent que, sijes gens poussés en dérive vers Fatacca y trotivaient des cocos, vils s'y ^
arrêteraient, s'y établiraient, en chasseraient les oiseaux par le seul effet de leur présence permanente , et obtiendraient seuls le profit de la pèche des requins ; enfin que des émigrations successives accroîtraient bientôt la population de cette petite île au point d'en^irc une nation nouvelle , avéb laquelle ib ne pourraient manquer d'être fréquemment en guerre.
Il paraît, d'après ce que rapportent les naturels 4è Tucopia et d'Anuta, que, du tems de leurs ancêtres, ces îles furent envahies par des hommes venus de Tongatabou sur ciqq grandes pirogues, et qui y exercèrent les plus grands ravages , détruisant les plantations, pillant les maisons, violant les femmes et massacrant les homme^s.
A 6 heures du soir , nous n'étions plus qu'à 4o milles de Tucopià. En conséquence , je fis diminuer de voiles et prendre la route au nord-est pour la nuit, afin de ne pas dépasser l'île avant le jour.
Du 5. A 7 heures et demie du matin , l'île de Tucopia était en vue de la dunette , nous restant , à rO.-S.-O., distance de 21 milles. Dirigé la route
çrti S.-^O. ^|^ s. pour contourner l'île au sud. Ed longeant la cdte , j'aperçus plusieurs naturels sur le rivage « mais pas une seule pirogue ; chose qui m'ëtonna beaucoup , attendu que , dans mes deux premières visites , plusieurs pirogues étaient parties de ce point même de la côte pour approcher les bàtimens que je montais. A 1 1 heures et demie^ le vaisseau se trouvait par le travers de la pointe occidentale de rîlc. Là, )e vis encore des naturels au nombre de plusieurs centaines, et, quoique nous ne fussions pas à plus de trois quarts de .mille au large , nous ne vîmes pas une pirogue , ni aur cuu mouvement qui annonçât, de la part des ïnsorlaires , Tintention de venir au{H*ès du vaisseau.
Je ne pouvais me rendre compte d'une îndiflorenCe d'autant plus ejxtracnrdinaire de la part de ces insulaires qu'elle contrastait avec leur conduite dans toutes les occasions précédentes , où toutes les pir rogues de Fîjc étaient arrivées le long des navires lorsqu'ils se trouvaient encore à plus d'une lieue de terre. Il me vint dansl'idée que , depuis ma dernière visite, il élait arrivé quelque bâtiment avec l'équipage duquel les naturels avaient eu une querelle. J'envoyai mon premier officier avec un canot pour débarquer Martin Bushart , afin d'établir entre nous et les naturels des communications qui me missent à même d'exécut^ la partie de mes instructions qui m'enjoignait de me procurer, à Tu- -
copia , des interprètes pour Mannicolo. Mon officier avait ordre 4 après >voir débarque Bushart, de souder près de terre pour chercher une place où le vaisseau pourl*ait s'établir à Fancre.
A midi , une observation peu sûre me donna • pour latitude de la pointe nord-est de l'île i2* i6' S. La longitude du milieu de Tîle#fut conclue de 168*» 58' E.
Vers deux heures après midi , je tirai -un coup de <^non pour rappeler mon canot qui avait pris une fausse direction ; j'indiquai à l'officier ce qu'il devait faire et il repartit. Dans l'intervalle qui précéda son retour, il partU de terre deux pirogues à cinq pagayes qui s'approchèrent du vaisseau. Avant qu'elles . nç fussent le long du bord , huit des hommes qu'elles portaient se jetèrent à la nage et, ayant saisi des cor-^ des qu'çn leur tendit , montèrent sur le pont sans témoigner le moindre embarras. En voyant nos Nouveaux-Zélandais , ils demandèrent de quel pays venaient ces hommes, et ils parurenttrès-étonnés de leur voir le visage tatoué. Les deux pirogues s'en re^ tournèrent à terre , laissant les huit insulaires sur le vaisseau. Cinq de ceux-ci repartirent dans des pi-^ rogues qui vinrent ensuite et les trois autres restèrent pour passer la nuit avec nous.
A quatre heures et demie , mon canot revint. L'officier avait fait sonder tout le long de la côte ouest de l'île , et à une demi-encablure de terre il
avait trouvé 5o brasses d*eau. A douze brasses plus au large on n'atteignait le fond qaavec 102 brasses de ligne. Sous le vent d'un petit récif qui s'étendait au large de la pointe sud-ouest de Tile , on trou« vait f à deux encablures de distance, 5o brasses, fond de coraux et de sable grossier.
Martin B^ishart revint dans mon canot amenant le Tucopien , le Lascar et un autre insulaire , et peu de tems après, un Anglais , venu dans une pirogue, monta à bord sans préalablement en avoir obtenu la permission^ Je le renvoyai sur sa pirogue. Je demandai au Lascar quel était cet Européen. J*appris qu'environ quatre mois auparavant , une chaloupe de navire qui était gréée en sloop était venu mouil^ 1er près de la côte ouest de l'île. Cinq Européens se trouvaient à bord; iU débarquèrent et se donnèrent pour des gens de l'équipage du baleinier le Mary^ de Liwerpool , capitaine Williams , qui avait fait naufrage sur une île basse située à Test de Tucopia. Le Lascar me dit que ces hommes racontant diversement leurs aventures et donnant sur le navire et les circonstances de sa perte des détails qui ne s'accordaient pas , il en avait conçu des soupçons. Il m'informa ensuite qu'un bâti ment avait paru au large de Tîle , dans l'ouest , peu de tems après le départ du Saint-Patrick , mais que toutes ses instances pour engager les naturels à monter à bord du bâtiment n'avaient pu les y déterminer et que ce navire
avait repris le large sans communiquer avec la terre. Le Lascar et les cinq hommes dont il m*avait parlé ctaieiit les seuls étrangers qui se trouvassent alors dans Tile.
Les Tucopiens avaient dépouillé les cinq Anglais de tout ce qu*ils possédaient et avaient brisé leur embarcation pour en avoir les clous , chevilles et autres morceaux de fer. Ces nouvelles me confirmèrent dans ridée qu*il exislah quelque cause qui empêchait les insulaires de communiquer avec nous comme ils Teusscnt fait sans cela. Le I^ascar m'apprit une chose qui ne me parut pas sans importance pour mes opérations futures. Environ six mois auparavant quelques jçunes Tucopiens avaient enlevé une pirogue ; ils étaient allés à Mannicolo où les naturels les avaient fort bien traités , et , après avoir séjourné six jours parmi €ux , étaient revenus à Tucôpia'sans avoir couru aucun danger dans leur traversée
Le Lascar qui me donna ces détails résidait à Tucopia depuis quatorze ans et n'était pas ennuyé de cette espèce d'exil. Je tentai tout pour le déterminera m'accompagner à Mannicolo, mais je n'y pus réussir. La première chose qu'il opposa à mes instances fut qu'il était vieux et incapable de travailler, et que» s'il retournait dans son pays , il n'aurait d'autre alternative que de mendier ou de mourir de faim , tandis qu'à Tucopia il vivait à rien faire et dans l'a-
bondance. D*uii autre côte , il disait qu*il avait renonce à sa caste tetque,parcons^qiient,ilse verrait repousse par ses paréos et ses amis « qui le regarderaient comme un infidèle ; que, visr-à-vis des chrétiens 9 il se trouverait dans la même position ; et que, rejetë des uns et des autres , il serait prive de toute assistance. Il allëgua ensuite qu'il avait "pour sa femme un extrême attachement et que rien ne pourrait le porter à Tabandonner. Je fus donc obKgë de renoncer à mes efforts pour obtenir qu'il retournât avec nous à Mannicolo où il ëtait aile une pre-^ mière fois , il y avait alors six ans.
Mon premier officier, en allant à terre, dans la matinëe , reçut à bord de son caiiot deux Anglais qui étaient partis du récif pour venir le joindre à la nage. En réponse aux questions qu'on leur fit sur la manière dont ils étaient arrivés à Tucopia, ils se donnèrent pour déserteurs d'un navire faisant la pêche dans la mer du Sud et nommé Harriet^ qui avait touché à cette île environ trois mois auparavant, et ils dirent qu'au bout de quelques semaines il était arrivé, dans une chaloupe, trois autres Anglais , ayant appartenu à un baleinier qui avait fait naufrage près d'une île située à l'est. Bientôt après vint un troisième Anglais qui fat présenté à l'officier par les deux précédens comme l'un des trois qui étaient arrivés dans la chaloupe. On lui demanda ce qu'étaient devenus le capitaine -et les officiers du bâ-
liment naufrage « mais ses réponses furent si vagues etparfoîs si contradictpiresque rofficier soupçonna que ces hommes avaient fait quelque mauvais coup. Je fis part de son rapport au Lascar et aux Tucopiens, qui déctarèfent fausse la partie qui représentait deux de ces hommes comme ayant déserte d'un navire qui avait touché à Tucopia trois mois auparavant et qui se nommait Hatriei^ attendu qu'aucun vaisseau de ce nom n'avait jamais approché de Tile. En outre , tous s'accordaient à dire que les cinq Anglais étaient arrivés ensemble sur la chaloupe, ainsi que le Lascar me l'avait rapporté.
Quant à ce qui avait été dit du navire le Ma/y, il était absolument faux que ce pût être, un baleinier de la mer du Sud armé à Liwerpool. Jamais il n'y avait eu qu'un baleinier armé dans ce port , en i8o3 ou i8o4, et ce bâtiment se nommait le Carlton et était commandé par le capitaine Fisher. Les seuls poits de la Grande-Bretagne où l'on équipe des baleiniers sont Londres et Milford Haven. D'un autre côté , jamais on n'a ouï parler qu'un baleinier, tel qu'on les équipe depuis un certain nombre d'anjiées^ ait eu une chaloupe , les pirogues baleinières, les apparaux et les chaudières , occupant l'espace qui dans les autres bâtimens est destiné à recevoir la chaloupe et la mâture de rechange. Toutes ces choses considérées, nous dûmes conclure que l'histoire du naufrage était une fable mal inventée.
Au reste, d'après le récit de ces hotnmes, on ne pouvait guère dooler qu'ils ne se fussent enfuis de la Nouvelle -Galles du Sud l'anncfe précédente. En effet , deux bâtimens avaient été enlevés de ce pays ; savoir, de la terre de Van Dîémen, nn petit sloop appartenant au capitaine Valkér, et , du port Jackson , un grand bateau non ponté sur lequel s'était évadé un des condamnés qui faisait fonciions de commis dans le bureau du directeur du port, et qui se nommait Cleft ou Cleff. Cet individu avait été officier sur un navire de Calcutta appelé le Mary^ et commandé par le capitaine Ormond, lequel navire faisait le commerce de la Nouvelle-Galles du Sud. Après avoir fait deux ou trois voyages sur ce navire, Cleftétait revenu à Londres, où ayant été convaincu du crime d'émission de faux billets de la banque d'Angleterre,on l'avait condamné à élre déporté pour la vie à la Nouvelle-Galles ; mais à peine y avait-il séjourné trois mois qu'il s'était enfîii comme je viçns de le dire. Je résolus de tirer cette affaire au clair.
Le naturel que Martin Bushart avait ramené avec lui était le mlême qui , trois ou quatre mois avant mon passage près de TnCopia , sur le Samt-Por trick , était revenu de Mannicolo avec des chaînes de haubans , de longues che\'îlles et une pince en fer. Il se nommait Rathea ; il avait séjourné pendant cinq ans à Mannicolo et tout le monde s'accordait à dire qu'il en parlait la langue très- couramment.
J'obtins de lui les détails suîvans, concernant les vaisseaux qui firent naufrage près de Maunîcolo quand il n'ëtait âgé que de huit ou dix ans.
Les naturels lui avaient dit que les deux vaisseaux s'étaient échoués pendant la nuit sur des récifs à une distance asseï considérable de la terre. Celui qui avait touché près de Whanou s'était entièrement perdu et ceux des hommes de l'équipage qui étaient parvenus à gagner la terre y avaient été massacres par les naturels. Leurs crânes avaient été présentés en offrande à la divinité de l'île et conservés, pendant bien des années, dans un temple où plusieurs Tucopîens les avaient vus. L'homme qui me parlait ne les avait pas vus lui-même , mais il croyait que le tems les avait fait tomber en poussière.
Le bâtiment qui avait naufragé à Paiou avait d'abord été retiré de dessus le récif et hâlé au large , mais il avait échoué de nouveau. L'équipage l'avait mis en pièce pour construire un bâtiment à deux mâts. Pendant que l'on construisait ce bâtiment , les naufragés avaient planté , à une certaine distance alentour, une forte palissade qui leur formait une espèce de camp retranché où ils se tenaient constamment. Quelques-uns des insulaires étaient bien portés pour eux , tandis que d'autres leur faisaient une guerre continuelle. Quand '[e nouveau bâtiment* fut prêt, toas les naufragés, à l'exception de deux, s'y embarquèrent pour retourner dans leur
de canards.» en ordonnant à Busbari de faire savoir au Lascar que ces animaux seraient leur proprié tié commune ' à tous deux.
La veille j'avais envoyé cinq hacjbès en présens , une pour le premier chef et une pour chacun des chefs inférieurs ; la cinquième était destiné au grandprétre, ayant appris par expérience (i) combien il. était nécessaire d'être en bonne intelligence avec ces personnages sacrés. Au moyen de ce dernier présent j'espérais que le grand-prêtre déciderait les chefs temporels à s'intértsser en ma faveur.
Ayant envoyé mes présens par Martin Bushart , j'appréhendai que le premier chef ne les considérât comme venant directement du Prussien. En conséquence, je lui en envoyai un second par l'officier chm'gé de diriger les trocs , consistant en un grand hachot^ un couteau à découper et un chapelet de verroterie. Il en fut très-satisfaît et pria mqn officier de m^engager à venir à terre.
A dix heures , mon canot revint et on me rendit compte qu'il n'y avait pas moyen de se procurer de l'eau, attendu >que la fontaine ne donnait qu'un filet de la grosseur d'un tuyau de plume ; qu'on mettrait pai: conséquent un jour entier pour emplir une barrique à laquelle encore il faudrait faire faire un assez long trajet par terre pour gagner
(i) Allusion à Vévénement tragique rapporté dans le chapitre premier. {NotudUlraducteur,)
le. lieu le plus commode pour accoster les canots.
A deux heures après midi, Mail^în vînt à bord avec le pilote pour Mannicolo et le second chef de Tile, qui ne s'était décidé qu'avec beaucoup de peine à l'ac- <:ompagner. Quant au premier chef, rien n'avait pu le déterminera quitter F île pour venir pous voii\ Leurs craintes provenaient sans doute de l'idée que nous voulions les punir pour ayoir brisé la chaloupe des t:inq Anglais. Le chef qui m'arriva ne tarda pas à être pris du mal de mer et me pria instamment de le &ire remettre à terre le plus tôt possible. En conséquemre, après lui avoir fait un présent, je le renvoyai sur une pirogue qui se trouvait près du vaisseau et que je fis venir pour le prendre.
L'officier chargé cfes échanges m'envoya, par M. Russcll le dessinateur, les articles ci-dessous désignés , que les Tucopîetis s'étaient procurés à Mannicolo.
Quatorze morceaux de fer plats dont les insulaires avaient fait assez grossièrement des espèces d'outils de charpentier.
Une vieille lame d'épée très-rouillée et usée par le tems ; elle paraisait avoir séjourné loag-tems dans Tean.
Un fragment d'une vieille râpe.^
Un battoir de blanchisseuse de fabrique européenne.
Une cheville de fer à tête.
Une grande vis.
Un grand dou.
Un très-vieux rasoir et un morceau de porcelaine.
Oq morceau de feiuUe de cuivre percé de trois trous.
La moiité dkm globe en caÎTre. ^
Quatre grelots x>ii sonnettes comme celles dont on orne les mules en Espagne.
Deux petites sonnettes de la forme de celles dont on se sert dans les églises, et sor chacune desquelles était gravé le chiffre 2.
Une poignée d'épée en argent portant d'an calé un grand et un petit chiffre, et de Fautre càté un chiffre paraissant offrir un P surmonté d'une couronne.
Du moment qu'an eut montre la poignée d*épée, nous la reconnûmes, M. Chaîgneau et moi, pour appartenir à Tarme dont j'avais apporté la garde à Calcutta quand j'y revins §ur leSamt-Putnck, Les chiffres correspondaient exactement.
Dans la journée , je reçus des cinq Anglais qui se trouvaient à terre une lettre dans laquelle ils me priaient de leur donner passage jusqu'à une des glandes îles situées sous le vent, d'où ils pourraient plus facilement rejoindre quelque baleinier qui y toucherait pour prendre des provisions. Ne sachant pas positivement par quelle circonstance ces hommes se trouvaient à Tucopia, ni s'ils avaient fait naufrage comme ils le disaient , ou s'ils s'étaient enfuis de la Nouvelle-Galles du Sud , je voulus réfléchir à ce que je pourrais faire dans cette occasion. D'abord mes pièces à eau étaient vieilles et quelques-unes même, ayant été long-tems vides, s'étaient desséchées au point de ne pouvoir plus redevenir étanches. En prenant sur le vaisseau les cinq Jioni-
*37* mes en question, je craignaiis^que ma provision d'eaa ne sufiit pas pour traverser la mer de Chine jusqu'à ce que je pu^se trouver un aiguade , la saison étant trop avancée pour Songer à faire mon retour par le canal Saint-Georges , la Nouvelle-Guinée , Seram et Boro. D'un autre côté^ je considérai la grande utilité dont pouvaient être ces cinq hommes jeunes et robustes. En conséquence , je leur écrivis que je leur donnerais passage jusqu'aux îles sous le vent ou même plus loin si ma provision d'eau me le permettait ; ^ais que , si je me trouvais \rop à court , je les débarquerais aux îles ou je devais toucher. Jedemanr dai en même tems que l'un d'eux vînt dans le canot du vaisseau muni de pleins pouvoirs de là part de ses compagnons pour accepter ou rejeter mes condition;^.
A cinq heures après midi mon canot revînt de terre avec un de ces hommes. Aux qu'estions sur les circonstances qui l'avaient conduit à Tucopia , U répondit en répétant l'histoire du baleinier le Mary et se donna pour un des officiers-mariniers de ce bâtiment. Il finit par m'annoncer que ses compagnons acceptaient mes conditions ^ mais que les insulaires ne voulaient pas les amener dans leurs pi~ rognes. Ces marques de méfiance invincible de la part des Tucopiens , malgré toutes les peines que je m'étais données pour dissiper leurs craintes , annonçaient des dispositions peu amicales et mon-
fraîent ce caractère implacable qu'en raisoTmanl d'après leurs propres sentîmensils iiousath:*ibuaient.
La soîrëc étant trop avancée pour que la ^udence me permît cTenvoyer un canot à terre , je serrai le vent et tins la bordéetlusud avecrkiteiition d'embarquer les quatre autres Anglais le lendemain matin. Je pensai que l'humanité me le commandait jusqu'à certain point, attendu que, quelque fondés que parussent mes soupçons au sujet de c^s hommes, il pouvait se faire qu*ife fussent injustes.
L'officier qui avait ramené le canot médit que le Lascar l'avait prié de m^annoncer queJes iufsuiaires kii aVaienl volé ses poules et ses chèvres et qu'en conséquence il désirait quitter l'île et partir avec moi. En même ticms il me priait de lui envoyer uwdtôeàu à froid, un peu de tabac , de la verroterie et quelques ;^oAcw (outils). Je regardai cette demande comme incompatible avec soti désir de quitter i' île , et comparant sa conduite actuelle avec le refus qu'il avail fait la veille de ra'accompagner jusqu'à Mannicolo , je le regardai tout au moins eomme un homme fort indécis dans ses résolutions^. Je fis part de la chose à Martin Bushart, qui ne voulut ]^s croire qu'on Teuî volé, attendu que les insulaii'es avaient une trop^ grande frayeur de moi pour oser rien faire deseï»blable pendant que mon vaisseau serait en vue de knrs cétes. Il parattrait , d'après le rapport de Bushart , que , chaque fjMS que le Lascar Aait mécon-
tent àes naturels , il ics mciiaçak àe les quitter, et qu'alors il^ lui faisaient tles prësens pour l'apaiser et le prîaienft de ne pas s'en aller, disant que toute File appartenait à lui et à Bushart. Le Prussien pensait qu'un de ces caprices l'avait pris et que les insulaires le lui feraient passer de la mannière accoutomi^e.
Lfe pilote tucopien m'ayaiit représenta q\f\] convenait de partir promptemenC pour Mannicola, parce que celle île était entourée de-récifs, et qu'i! serait très-avaniageux de profiler pour en approcher des nuits où la lune brillait ; regardant; d'après cela, la perte d'une de ces nuits comtne plus préjudiciable que les services des quatre Européens et du Lascar ne pourraient m'être utiles, je mis toutes voiles deh(H^ pour me diriger Ters l'île si désirée de Mann)tolo. Tucopia me restait alors au N.-O. distance de quatre milles. Je fis porter i FO. "/^ N.-O 6* N,
Je laissai au Lascar une lettre pour le capitaine Durville , à qui j'indiquais de nouveau l'objet de mon expédition et le lieu où il pourrait me trouver à l'ancre pendant un mois.
De bonnes observations m'avaient donné pour la position de celte île : latitude du centre de l'île, 12* 17' S.; longitude, 168^ 58' E; position qui difîférait de deux milles en latitude et en longitude de cel}e donnée dans le journal du BanvelL
Cette île est d'une forme à peu près triangulaire
et peut avoir sept nulles de tour» Sa tongiMSur de Test h Fouest est de deux miUes , de la. pointe du sudouest à celle du nord-ouest il y a d*un mille trois quarts à deux milles et delà pointe nord-ouest à la pointe est enYiron4r<Hs milles. La côte est saine tout autour et Ton peut en approcher avec sécuritë. L*île est très-ëlevée et peut s^apercevoir , par ua tems clair, à la distance de quarante milles. C- était en. effet la plus haute terre que j*eusse rencontrée depuis la Nouvelle-Zëlande , à l'exception de la grande montagne de MoriUo. Les provisions tellea qu'ignames, cocos f etc«, y sont rares et chères. En examinant de nouveau les sondes que j'avais fait prendre, je trouvai que, en cas de nécessité, un bâtiment pourrait mouiller par les relèvemens ci-après : la pointe du récif qui s'étend au sud-ouest de l'île, SI *f^ S.-O., et la pointe nord-ouest , N.-E. 6* E, A deux encablures de terre la sonde donne vingt-sept brasses fond de sable grossier et de coquilles. A peu de distance plus au large an trouve de cinquante à cent brasses d'eau. D'après cela on voit que le fond de la mer en cet endroit conserve la même pente rapide que le terrain dans l'intérieur de l'île ; j^e crois que presque partout il en doit être ainsi.
Notre pilote Ratheanous montra une étoiledans la direction de laquelle nous devions gouverner, disant que le lendemain matin nous verrions Mannicolo. Je suivis la route qu'il m'indiquait.
Je fisfaire, cnprésence de M, Chaignoau, du doc* teur Griffiths , notre chirui*gien; et de M. Russell , le dessinateur, un inventaire exact de tous les objets que ce deruiep^vait apportés à bord, après les avoir reçus de Tofficier cbai*gë d^s échanges. Je fis surtout décrire avec le plus grand soin la poignée d'épée et les chiffres qui y étaient ^;ravés, et ce procès- Yerbal ayant élé signé par mol et par toutes les per-sonnes noipmées ci-dessus , je Vcnfermai dans une boite de ferrblanc que )e scellai de mon cachet et du leur. Il est à propos de faire connaître pourquoi )e prenais cette précaution. Pendant mon séjour h la Ptouvelle-Zélande , M. Rnssell m'arait fait part d*une conversation qu'il avait eue , à la teiTe dé Van Diémen , avec mon ancien second. Celui-cî lui avait dit tenir du docteur Tytier que le second officier dii SamUPcà/rick ayd\i offert d'affirmer sous serment que les caractères qui ^ prouvaient gravés sur la garde d'épée apportée de Tucopia avaient été gravés par mon ordre à Calcutta. Indigné autant qu^étonné d une telle conduite , je crus devoir questionner ace sujet rôfficier en question, qui hcurèu^ sèment se trouvait à bord -du Research comme passager» Il parut aussi 'surpris que moi et je demeurai convaincu de la fausseté de ce qu'avait avancé le docteur Tytier. Cependant , comme il devait quitter le vaisseau à la baie des Iles , je jugeai convenable , tant pour effacer la tache qu'on avait tenté d'im-
primer à scm honneur que pour me juslifier moimême de la lâche accusation du docteur, de me mettre en étal de pouvoir me serrir de ses assurances solennelles de la fausseté de Tallégation du docteur, en acceptant son offre de prêter serment qu'H ne hii était jamais entré dans Tidée de m*accuser dune action aussi blâmable que d'avoir fek marquer secrètement la garde d*épéc. Mais, £aute de magistrats qui n*existaient pas à la Jfouvelle-Zélande pour recevoir son . serment , je le jiui fis prtÉter en présence de MM. Ghàigneau , Griifiths et Russell , après avoir recueilli sa déposition par écrit. On conçoit qu^après cela je ne pouvais trop prendre ide mesures pour me préserver de nouveau d'une pai-eille i^iputation.
Loin quela garde d'épée eût été gravée à Calcutta , personne daâs cette ville n'arait pu expliquer les caractères qu'elle contenait. Néanmoins, un artiste français , en la voyant entre les mains du docteur Tytler, pensa qu'on y pouvait trouver J. T. G. de La Pérouse, et l'annonce de cette dccouvciie supposée parut le lendemain dans le journal intitule Hurkaru. Bien que Tytler connût ce fait, il j»élendit, a^on arrivée à la terre de Yan Biémen , s'attribuer l'honneur d'av4>ir deviné l'énigme , et il jura en plein tribunal que c'était d'après la découverte qu'il avait fiaiite de la signification des caractères en question , que l'expécBtion -avait été entr^rise. On le crut sur parole, personne à Hobart Town ne
pouvant le contrcilire , exccplé moi qui ëfaîs partie dans k cause etpar conséquent ne tais pas aikaissîble à rendre témoignage contre lui. -
La garde dVpëe avait été montrée à tous les artisrfces de Calcutta , ainsi qû*à tous les savans ; mais il n'y eut pas deux personnes qui s'accordassent dans leur interprétation. Les uns trouvaient les initiales d^ nomfs de V Astrolabe et de la Bo^ussole, les autres celles de ljudoi>icus Reop.
Ponr^claîrcir le mystère , j'avais , au mois de janvier rBiiy, envoyé la garde d'épëe au nritïîstre de la marine de Fwmce , ne doutant pas qu à Peaîs on ne pût -donner une explication satisfaisante.
Les Tucopiehs sont extrémcfm^nt doux^, ils sont ^ , en outFc hfospitaliers et génëreux^ ainsi que le prouTe suffisamment la manière dont ils ayaieM accueiHi et traitaient Martin Busbart et le Lascar. Ib n'avaient jamais eu de cbnimnnic^îon directe avec aucun navire avant l'arrivée du Hanter en t8i 3? toutefois ils rapportent qat , long-tcm^ auparavant , un vaisseau (le premier qu'ils eussent jamais aperçu) était airivc en vue de fîle , mais qu*ils avaient cru qu'il était monté par des esprits tnalfiaisans qui venaient pour les détitrire. lîncanot se détacha du vaisseau eï s'approcha detéï'Pe ; mais ils se portèrent en grand nombre sur le rivage pour s'opposer au <léharquemenl et annoncèrent leur dessdn en brandissant leurs^ armes. Les gens *du canot firent plusieurs tentative»
pour débarquer, mais sans succès , et retoamèrem à leur vaisseau qui reprit sa route au nord. Bientôt il disparut à la gran<fe satisfaction des TucofHens.
Je suppose que ce vaisseaii était le Barwell qui se trouvait dans ces parages en 1 79S. Quelques années après» unepîrogue montée' de qijiatre hommes arriva à Tucopia ; elle avait dérivé de Rothuma ou Tîle Grenville de la Pandora ,^ éloignée de quatre cent soixante-cinq miUes. On fit part à ces hommesde Faj^rition d'un vaisseau, monté par des esprits malfaisans ; mais les Rothpmiens détrompèrent les Tucopiens , en leur apprenant qu'ils recevaient fréquemment de pareilles visites , et leur conseillèrent, au lieu de repousser les vi^teurs , de les bien accueillir, parce que ce n'étaient pas des esprits malfaisans , mais des hommes bons venant d'un pays éloirgné et qui leur donneraient des coateaur et des grains de verre. Ceci explique Tacctieil que les Tocopiens firent aux gens du Hunier^ qui le premier arriva près de leur île après qu ils eurent été détrompés.
Quelques-unes des coutumes des Tucopiens sont très-singulières. J'avais été surpris de la quantité de femmes qu'on trouve dans leur île; le nombre en était au moins triple de celui des hx>mmes. J'appris que t dans chaquefamille , on ne conserve que les deux premiers cnfans mâles , tous les autres du même sexe sont étranglés. La raison qu'ils donneni
^e celle barbare coutume est que , si on laissait vivre tous ces enfans , la population de leur petite île s'accroîtrait au point qu'il n'y aurait pas moyen de fe nourrir. Tucopia n'a que sept milles de tour, mais la végétation y «st très-active ; cependant les vivres y sofitgénëralement rares.Les naturels se nourrissent de végétaux, n'ayant ni les porcs ni la volaille qui abondent dans les autres îles. Us en avaient eu autrefois ; Aais ces animaux avaient été unanimcHuent <]ëclarés nuisibles et exterminés. Les porcs, il est vrai , ravageaient les plantations d'ignames , de patates , de tara et de bananes. Ces végétaux , le fruit tde Ta^bre à pain et les cocos, forment la nourriture des Tucopiens ; mais , à raison de la grande profondeur de l'eau dans le voisinage des côtes , le poisson n'y est pas abondant. Bushart se plaignait beaucoup du long carême qu'il avait été obligé de faire .Pendant les onze premières années de sa résidence à Tucopia, il n'avait pris d'autre nourriture animale qu'un peu de poisson de tems à autre. Un baleinier anglais qui toucha à Tucopia environ un an avant le Saint-Patrick^ donna auPrussien l'occasion de manger deux ou trois fois du porc, ce qui dut lui paraître un grand régal.
L'île est gouvernée par un chef principal secondé de quelques autres qui remplissent les fonctions de magistrats. Les naturels vivent d'une manier^ très-pacifique et n'ont jamais de guerre entre eux
ni avec leurs iroi&ins. Il faut peut-ette Vatlnîmer à leur régime pytha^prique. Au reste il ne détruit pas leur penchant instinctif pour le vol *; et quoique ce délit soit puni d*une manière trèsTsévèrc » les gens de la basse classe pillent et dévastent mutueHeineni leurs jardins et {danftations. Si un cBef est surpris a voler, on le conduit devant les auti^s chefs et tout ce qu*il possède en effets et en terrain est confisqué au profit de celui qu'ail a vcrfe. •
La polygamie est permise à Tucopia. Les femmes sont extrêmement jalouses « non des hommes , mais les unes des autr^ , et si le mari prodigue ses caresses, plus volontiers ài l'une qu'à l'autre > l'épouse dédaignée en conçoi^un t^l chagrhi qu'elle met fin à ses jours, soit en -se pendant > soit en s^ precij^tant du haut d'un arbre. Le suicide, parmi les femmes, est une chose qui arrive tous les jours. La cérémonie du mariage est assez curieuse. Quand un homme veut se marier, il consulte d'abord polimei^ la dame qui a gagné son affection , et , si elle y con* sent ainsi que ses parens , il envoie , à la nuit , deux ou trois hommes de ses amis 1 enlever comme par force. Il fait ensuite porter des présens de nattes et de provisions aux parens de sa future , et il les invite chez lui à un festin qui dure ordinairement deux jours. Si une femme est; surprise en adultère , elle est mise à mort, ainsi que son amant, par le mari ou par ses amis. Aucune contrainte n'est imposée aux
^ 47 ^ femmes non mariées ; mais on ne permet pas aux veuves de prendre un second épou^.
A la naissance 4'un enfant toules les parentes et amies de la feimxie et du mari se rëunissetU et apportent des présens à l'accoiichée. On laisse vivre toutes les filles: quant aux garçons, f ai dit plus haut la coutume suivie à leur égard»
Quand un naturel meurt , ses amis viennent che^ luif et, Jiyg&jt^^^^P ^ cérémonie, le roulent soigneusement dans une natte toute- neuve et l'enterrent dans un trou profond creusé près de sa maison. C'est une chose curieuse et it^xplicahle pour ceux qui ne croient pas aux revenans, que cette croyance est universelle chez Içs insulaires de la mer du Sud ; et certes ils ne peuvent- avoir reçu eeite idée du nouveau-monde.
Dans chaque village de Tucopiail y a un grand édifice appelé la maison des esprits^ destinent aux âmes désincarnées qu'on suppose habiter ce bâtiment. Aux approches du mauvais tems , surtout du ton-« nerre et des éclairs qui effraient beaucoup ces insulaires, ils se portent ien foule à la maison des esprits et y demeurent tant que dure la tempête, fiôsantdes offrandes de cocos , de racine de tara et d'autres comestibles. Ils croient que la tempêté est causée par le chef des esprits qui , lorsqu'il est couiToucé , va au sommet de la montagne la plus haute de l'île et té-^ moigne son courroux en élevant une tempête. Quand
les offirandes Totit apaîsd , il revient à la maison des esprits.
La manière dont les Tucopîens font la cuisine est a peu près celle de tontes les nations barbares. Ils font en terre un trou d'environ un pied de profondeur et trois de diamètre. Ils mettent <lans ce trou une grande quantité de bois , et , quand il est bien brûle f jettent par dessus un igros tas^bpiemes noires pesant chacune environ un quarlfiiBpCes pierres deviennent bientôt rouges, et, quand le bois est consuipë , elles tombent au fond du trou ; alors on les nivèlede manière à en foi'mer une espèce de lit, on les recouvre d'une couche et de. feuilles vertes et d'herbes qui ne sont pas susceptibles de prendre feu. C'est sur ce foyer ainsi préparé qu'on place les ignames , le fruit de l'arbre.à pain , les patates douces , en un mot tout ce qu^on veut faire cuire. Trois ou quatre couches de feuilles vertes sont placées sur ces objets et la tenre excavée du trou est rejetée par dessus le tout , bien entassée et bien battue avec une pelle de bois ou une pagaye , afin d'empêcher la moindre partie de la chaleur de s'échapper. Au bout d'environ. une heure on découvre le trou c^ on retire tout ce qu'on y a placé parfaitement cuit et extrêmement propre. Leshabitans de chaque maison préparent vers le soir un four de cette espèce, et , au coucher du soleil , font un bon repas. S'il en reste quelque chose , on le conserve pour le déjeuner du
lendemain. S'il ne reste rien , on déjeune légèreinent avec une noix de coco ou quelques bananes. Les Tucopiens ont la peau d'une couleur cuivrée très-brilbnte ; ils font usage du bétel et du chunam. Ils ressemblent aux habitans de Tongatabou pour la stature et la couleur, et aussi à ceux d'Anuta> Tîle Cherry de la Pandora. Ils sont extrêmement propres et se baignent plusieurs fois par jour. Il y a dans la partie sud de Tîle un lac salé d'une grande profondeur , et sur lequel on voit généralement une grande quantité de canards sauvages.
Les seuls bateaux qu'aient les Tucopiens sont de petites pirogues qui ne pourraient pas porter plus de six hommes s'il fallait aller un peu loin en mer. Ils bornent leurs voyages à l'île d'Anuta, éloignée d'environ 60 milles au vent , et à M annîcolo , qui se trouve à environ 1 20 millet sous le vent. Pendant les mois de décembre, janvier, février et mars , les vents de nord-ouest régnent à Tucopia , et sont accompagnés de pluie et de tonnerre. Je suppose que c'est la mousson du nordoueat , qui existe pendant les mêmes mois dans les mers voisines de Banda; mais à Tucopia le vent souffle pair intervalles avec une grande violence.
Du 7. Brises modérées de vent alise, ayec quelques grains et de légères ondées de pluîe.. A 10 heures du matin , nous aperçûmes Mannicolo , et nous II. 4
fîmes route vers cette île. A midi, latitude observée , ii«45' S.| longitude, 167*23' E. Le centre de l'île nous restait alors à TO &" N. , distance de 9 milles. En ^[HTOchant de Tîle , je fis prësent à mon pilote de deux verges d*ëcarlate , deux verges de gourrah bleu et un patampore. Il promit de garder Tëcarlate pour en faire une offrande à son dieu quand il retournerait à Tucopia.
Lorsque nous fûmes arrives à trois ou quatre lieues de la terre, il m'invita à me diriger de manière à contourner la pointe sud où ses amis résidaient , dans un village nomme Dennemah , près duquel, disait*il, les deux vaisseaux avaient pdri. Je lui demandai quelle était, de ce côté , la position des récifs. Il me dit qu'ils s'étendaient considérablement au large. Comme le jour était déjà avancé , que le soleil , nous restant vers l'ouest , pouvait nous empêcher de découvrir les écucils qui se trouveraient sur notre roule , et qu'il y avait apparence de trouver un bon mouillage près de la pointe nord-est de l'île , je me proposais de jeter d'abord l'ancre en cet endroit et d'envoyer le pilote avec deux canots à la résidence de ses amis. Si, à son retour, il m'eût dit avoir trouvé un bon mouillage, j'y aurais conduit le vaisseau, et je serais allé yoir ses amis et leur porter des présens. Il ne parut pas goûter ma proposition de ne point visiter d'abord ses amis , et il mit en usage toute sa rhétorique pour me persuader que je se-
fais exposé à de grands dangers sur la partie de la côte où je Youlais m'arrêler ; il me dit que les na^ turels étaient armes de très-grands arcs et lançaient des flècbes empoisonnées dont la moindre blessure était mortelle. Il me pria également de la manière la plus Tire de ne pas demeurer près de Yîle plus de trois jours , parce que « si je faisais un plus long séjour, mes hommes gagneraient une maladie ap^* pelée par les naturels mackareddy ( espèce de )rhume ) , qui les emporterait lous , et , pour mieux M faire entendre , -il imita les firiasons dont étaient saisis les gens attaqués de celle maladie. Pour ajou-^ ter encore à cette effrayante peinture, il me dit que , si le vaisseau Tenait à échouer de manière à ne pouYok être relevé , nous serions tous dévores par les requins , qui étaient énormes et )rès-nombreul sur cts côtes.
Voyant néanmoins que ^>n éloquence demeu-^ rait sans effet sur moi , et que j'étais bien déterminé à faire reconnaître les récifs avec des canots avant d'aller visiter ses amis en doublant la pointe du sdd , il cotnmença à entrer dans mes vues , et dit qu'il débarquerait le lendemain matin à lapointe du nord-nest et se rendrait par terre à la résidence d'un de ses amis; qu'il y coucherait une nuit et tâcherait de le décider à venir à bord du vaisseau avec tout ce qu'il pouvait posarder d'objets provenant du naufrage. Alors , ajouta-t-^îl ^
BOUS remettrons à la voile pour Tucopia. Je lui dis qu*aYant de quitter Tite , je Toulais voir-Paioù; Il me fit de fortes représentations ii ce sujet , disant qu'il n*y avait pas d'habitans de ce côte. « Tant mieux, répondis-* je ; car, dans ce cas, nous ne serons pas troublés par les naturels , et je veux absolument voir la place où le bâtiment à deux mâts fui construit; »
Me trouvant également inflexible dan^ cette ri^solution et décidé à visiter toutes les parties de Tîle, il me demanda quelle profondeur d*eau il fallait pour que le vaisseau laissât tomber sa pierre : c'est ainsi qu'il appelait l'ancre. Ces insulaires se ser-^ vent en effet, dans leurs pirogues, de pienres en guise d'ancres. Je lui dis qu'il fallait de cinq à six brasses. « Allons vers la terre , reprit-il en souriant , nous trouverons ce qu'il vous faut. » Il me dit alors qu'il s'était imaginé que le vaisseau .plongeait autant dans la mer que la tête de sestnâts s'é-' levait au dessus.
La nuit approchant , je repris , au contraire , lef large , et serrai le vent pour courir à petits bords jusqu'au lendemain matiif ; je donnai en même temîSf des ordres pour que deux canots fussent prêts à partir vers 4 heures du matin pour aller reconnaître un mouillage.
Du 8. Pendant une grande partie de cette journée , les folles brises de la partie du nord-est eus-.
Anl rendu imprudent d'approcher la terre* LHlc de Mannicolo ëtait en vue , la pointe du nord-est paraissant former une île séparée. Il semblait y avoir une entrée du côté de l'est , en arrondissant l'extrémité sud de la pointe, et une autre du côté du nord, en doublant l'extrémité ouest; dans ce cas, il y aurait eu, selon toute probabilité , un bon mouillage entre la petite et la grande terre.
A 5 heures du matin, j'expédiai deux pirogues baleinières bordant chacune cinq avirons, et ayant, en outre des rameurs, un officier et un autre homme assis derrière. L'interprète tucopien était dans Tune et Martin Bushart dans l'autre. Chaque embarcation emportait pour deux jours de vivres , et était armée de quatre fusils, quatre pistolets, 'quatre piques d'abordage , citiq sabres et huit car^ touchiers.
J'ordonnai à l'officier qui commandait cette petite expédition de mettre le Tucopien à terre où il vou- 4rait, et, s'il était bien reçu et engageait Martin Bus-: hart à débarquer aussi , de lui permettre de le faire Je défendis expressément a l'officier de descendre luimême sous aucun prétexte , ni de souffrir qu'aucun homme mît le pied à terre , excepté les deux que l'avais désignés, et je lui recommandai de n'avoir de querelle avec les naturels pour aucun motif. S'ils volaient quelque chose , il ne devait pas en tenir 4jotopte; s'ils lançaient des flèches, il ne. devait
point s'en venger « et , dans aucun cas , il ne devait faire usage des armes à feu , à meins que sa vie et celte de ses hommes ne fussent rëe^ement en dan-r geff en ce qu'un seul coup de tire pouvait faire ëcbouer entièrement notre expédition , et parce qu'il suffisait de se teiiir hors de portée de flèche» au l^rge , pour être parfaitement en sûrctié* Si uni^ fois je pouvais ëtal^^lir le vaisseau à Tancre , je ne doutais nullement de réussir à me faire des amis, parmi les insuWres. Par conséquent « tout ce que mon officier avait à faire était de chercher le plusi promptement possible un mouills^ et de ne pas rester, absent plus tard que midi.
Je remis à l'officier divers objets pour être distribués (çp présens aux premiers insulaires que rencontrerait le Tucopien, comptant ainsi nous les concilier, et sachant qu'en montrant dès le premîei^ abprd d^ h libéralité , nous nous ferions une bonne réputation, auprès d^ ces hommes , ce qui en engagerait d'auirçs à vemr k bord du vaisseau dans l'espoir de recevoir de semblables présens. Les. çhjGU çn quçstiop se composaient de dix paires de . ciseaux , dix couteaux fermans, dix outils, cinquante b^meço^is grands «t petits, dix colliers de verroterie» deux douzaines de boutons dores et quatre haches * d'abopdage*
A midi, la pointe notd-est de l'île nous restait au S. »/4 S.-O., distance de 9 milles. Je renjarquais
que les farisans s'étendaient considérablement au lar^ç, à partir de Test de la pointe , et aussi vers le nord en partant de l'ouest.
A une heure , le ciel était clair et calme , et le tems chaud et lourd. Pensant qu'il ne tarderait pas à tomber de la pluie , je tirai un coup de canon comme si^^l pour rappeler mes canots , et à deux ]ieares, ne les yoyant pas revenir, j^en tirai un second. Nous n'étions pas alors à plus de 5 ou 6 milles de la pointe nord-est, et nous voyions clairement , à l'ouest de cette pointe , une grande baie s' enfonçant vers le sud. Cette baie paraissait avoir 5 milles de profondeur et 2 d'ouverture. J'aperçus de la fumée qui s'élevait de deux endroits différens à une gr^Qide distance en dedans de l'entrée. Un peu après 5 heures , je découvris nos canots , et la nuit étant venue avant qu'ils n'eussent rallié le vaisseau , je fis tirer, de tems à autre , des coups de canon etTîrûler des flammes^bleues pour les guider.
Quand ils furent de retour, l'officier qui les. commandait me fit le rapport suivant :
« Nous nous dirigeâmes , en partant du vaisseau , vers la pointe nord-rest de Mannicolo et jetâmes la sonde sur un récif qui se trouve à la distance de deux ou trois milles de cette pointe. Nous longeâmes ensuite ce récif cherchant une passe pour entrer dans la baie. Nous fâmes ainsi jusqu'à la moitié de la longueur^ du cdté nord de Mannicolo sans trou-
ver ce que nous cherchions. Là nous vîmes un ^t tenant au récif et éloigné de la grande terre d*un mille et demi à deux milles. A ce point nojus traversâmes le récif et nous nous diiîgeâmes le long de terre vers la grande baie qu*on apercevait du vaisseau. Nos StOndes étaient de vingt -cinq k trente brasses. Entrés dans celte baie , nous nous y enfonçâmes jusqu'à la distance de quatre milles portant au Sud , . et alors, nous pûmes reconnaître que ce que nous avions supposé ôtre la pointe nord-est de Mannicolo était une assez grande île séparée de Fîle principalç par un chenal d'environ une encablure de large et dans lequel Iç fond variait de vingt-cinq ju5qu*à troî^ brasses. Npus firancJbîmes cette passe étroite en gouvernant à Test et nous^ arrivâmes dans içine très-belle baiç , ayant une large p^sse pour y entrer en venant de Wsf. Après aVoir quitté le chèi^al étfoit que nous vepîons de suivre, nous vîmes sur notre gauche un village dont nous approchâmes ^ès-jprès saii3 être aperçus des habitans ; cependant ils finirent par nous découvrir. Us sonnèrent leurs conques et à Tinst^nt tout le village fut en rumeur. La crakit^ d'une invasion parut saisir les naturels ; ils accoururent sur le bord de la mer au nombre de cinquante à soixantç armés d'aixs et de flèches. Ra-^ thea nous dit que ce village se nommait Davey et i qu'il y avait résidé pendant quelque tems. Les na-
^ turels nous ayant harangués dans leur langage , que
^ Sy 1* nous ne pouvions comprendre, Rathea se leva debout dans le canot el leur répondit que nous dtîons des amis qui venions faii e connaissance avec eux et leur apporter des prësens. On lui demanda alors d'où nous venions ; il répondit de Tucopis^ et que notre vaisseau était en dehors des récifs. A cette réponse , ils posèrent leurs armes à terre et apportèrent , en signe de paix , des rameaux verts qu'ils jetèrent dans Teau, en invitant Rathea à débarquer, ce qu'il fit aussitôt. lï fut très-bien reçu par les naturels qui l'embrassèrent affectueusement , comme un ancien ami, et témoignèrent de diverses autres manières le plaisir qu'ils avaient de le revoir. Rathea appela alors MaiiinBusharl, qui alla le rejoindre et fut également bien accueilli par les insulaires à qui il distribua quelques grains de verroterie , une hache et divers articles de quincaillerie. Après un peu de tems passé en civilités mutuelles , nos interprètes se rembarquèrent dans nos canots et nous continuâmes notre route vers l'entrée du chenal située à l'est. Là nous nous arrêtâmes près d'un second village dont les habitans ne parurent nullement alarmés. Tous , hommes , femmes et enfans vinrent jusqu'au récif pour voir d'aussi près que possible nos cJanots, et nous invitèrent avenir àterre. Ces marques d'amitié étaient dues sans doute au bon accueil qu'ils nous avaient vu faire à Dàvey. Le chef du village vint le long des canots dans une pirogue
et nous lui fîmes un petit présent. 11 en parut trèssatisfait et promit de venir le lendemain à bord du vaisseau. En continuant notre reconnaissance, nous trouvâmes que le récif s*étçndait à deux ou troi^ milles au large de Tile quç nous venions de découvrir. »
Pendant que Martin Bushart était à terre , il en-^ tra dans une des maisons du village et s'y procura^ par échange , quatre herminettes en fer fabriquées par les naturels. Ceux-ci ^ui dirent qu'ils en avaient tiré la matière des vaisseaux naufragés près de Paiou et de Whanou ; il paraissait en effet que le fer n'é-^ tait pas rare à terre , les eens de nos cadots ayant remarqué que chaque homme avait un outil semblable à ceux qu'apportait Bushart.
Les insulaires avaient demandé à Rathea , qu'ik^ appelaient Saccho, de quel lieu venait le vaisseau et si nous avions intention de les combattre. Il les assura du contraire et leur dit que j'étais un grand roi qui voyageait pour voir toutçs les îles du monde , visiter leurs chefs et leur faire des présens; que j'étais allé déjà à la Nouvelle-Zélande , à Tongatabou, à Rothuma et à Tucopia , et que j'avais comblé les habitans de dons précieux ; que , pour lui , ayant vécu parmi les hommes de Mannicolo , et en ayant reçu de bons traitemens , afin de les payer de leur pontés , il avait décidé le grand roi à venir visiter leur île et s'était embarqué sur son vaisseau tout
exprès pour lui montrer le chemin ; enfin que le grancl roi étant arrive, il aurait sans doute du plaisir à voir les habitans de l'île et leur distribuerait en quantité de belles choses comme celles que lui , Ra* thea , leur apportait en ce moment. Cette explication de mon voyage parut les enchanter, et ils promirent non seulement de ne pas inquiéter mes canots , mais même de me procurer tout ce qu'ils pourraient en ignames I, cocos et tout aut^e chose que produisait leur île.
Dans la soirée je reparlai à Rathea de mon inten-^ tion d'aller à Paiou. Il chercha à m'en dissuader^ employant pour cela toute la ruse si familière aux sauvages. Cependant ayant résolu de mettre mon desseinjà exécution et voulant obtenir à l'amiable le consentement de Rsithea, j'eus recours à mon expédient infaillible , le pouvoir des songes. Je lui dis que, étant dans mon pays, j'avais rêvé que je devais aller à Paiou et que j'y trouverais cachée une grande caisse contenant cinq cents haches ; que cette caisse fivaitété enfouie dans la terre parles naufragés, qu'en allant la chercher je devais emmener avec moi Rathea et son ami de Tucopia , ainsi que celui de Mannicolo, à chacun desquels je devais donner cinquante haches et à Rathea #pt. Il fut très-content de mon rêve; mais il me dit qu'il craignait que Toi^ ne pût retrouver les haches parce que les grandes pluies et un tremblement de terre avaient élevé sur
)a plage ou le bâtiment avait ëtë construit une colHne qui recourrait le terrain primitif. Notre convcrsariou se tenmna là pour le moment.
Je donnai aux îles , baies , caps et pointes de terre décourertes par mes canots ^ des noms de personpes à qui )e voulais témoigner mon respect pour leurs vertus publiques et leur conduite philantropique , ainsi que ma reconnaissance pour les obligations que je leur avais. Ainsi la première î^e découverte sur le récif fut nommée île Combermère, du nom du commandant en chef des forces militaires dans rinde. La seconde , qui est la plus grande , île Amherst , en l'honneur du gouverneur-général de rindc anglaise; le capsitué vis-à'\*is l'île Combermère cap Harrington, du nom d'un membre distingué du conseil de Calcutta ; le capsuivant, vers l'île Amhei^st^ cap Hayes , du nom du commodore Hayes , navigateur renommé et directeur du port à Calcutta ; la grande baie située. entre l'île Amherst et le cap Hayes , baie Lushington , du nom du secrétaire en chef du gouvernement du Bengale , et enfin la baie située au siid-est de l'île Amherst, baie de Bayley, du nom d'un membre du conseil de Calcutta.
Malgré le rapport qu'on m'avait fait touchant l'existence d'une passtf^canduisant dans la baie de Bayley en venant de l*«t , je ne jugeai pas prudent de donner dans cette baie , parce que sa position la rendant ouverte au vent généralement régnant , la
mier devait y être grosse et par conséquent il eût été difficile d'en sortir, ayant à lutter contre le vent et la mer. Je résolus en conséquence de chercher uii meilleur port.
Du 9. A neuf lieures du matin , j'envoyai deux canots armés sous le commandement de M. Russell^ le dessinateur, et de mon premier officier, pour chercher un mouillage à Touest de Tîle Amherst. Aonze heures j'aperçus une 'pirogue qui sortait de la haie Lushington. A midi elle ariva près du vaisseau. Elle était conduite par un homme de moyen âge et deux jeunes gens. Ils approchèrent avec moins de crainte que je neTaurais cru , Tun d'eux se tenant dehout ei 4e tems en tems élevant nn coco en Tair. Je leur fis avec un petit pavillon hlanc signal de nous accoster et on leur jeta de la poupe un bout de corde qu'ils saisirent. Le plus âgé me montra les cocos qu'ilnommait , comme la généralité des insulaires de la mer du Sud , enu et me donna à entendre . qu'il voulait des tokisï II me montra aussi un petit morceau d'étoffe qu'il appelait mallaou, indiquant qu'il en désirait de la même qualité.
Gomme je pensais que c'était le prepaîer naturel de Mannicolo qui se fût aventuré à approcher un navire en mer, je résolus de l'encourager. Je fis descendre dans sa pirogue deux pièces d'étoffe de Tongatabou , ayanl chacune six verges de long et deux de large ; six pièces chacune d'environ une verge
tarrëe , deux verges de ^urrah bleu , cttie hei^minette , vingt hameçons assortis et des colliers dé Verre couleur de grenat. £n échange de ces objets, j'aurais pu , à Tongatabou, cnarger ma chaloupe dé cocos ; mais le patron de cette pirogue , plus économe que les naturels des îles des Amis , ne m'en^ voya que quinze cocos , au lieu de tout ce qu'il avait et que je croyais certainement jne voir donner. Je m'étais trompé et il me fallut ps^er cher pour avoir les six cocos restans , un petit poisson grillé et ntkt très-grosse patte de crabe ; au reste je le fis de bon coeur, dans la vue d'établir des communications faciles et fréquentes avec les naturels , ce qui devait infailliblement arriver en les traitant libéralement. Pour cette raison , je fus plus généreux qu'à l'ordinaire. Il était de mon intérêt d'attirer au vaisseau des naturels de toutes les parties de Vile , afin de découvrir tout ce qtii pouvait rester parmi eux d'ob* jets ayant appartenu à La Pérouse et à ses conlpa^ gnons , tels que pièces de monnaie ou médailles « couverts d'argent, pièces de ciiivie ou d'autre métal portant quelques inscriptions, chiffres on autres marques. Je descendis donc une autre pièce d'étoffe et je fis signe aux gens de la pirogue de la prendre, mais, à ma grande surprise , ils poussèrent au large disant qu'ils n'avaient plus rien à donner en échange. Je fis alors détacher la pièce d'étoffe de la corde qui la retenait et je la jetai à l'eau pour qu'ils pussent la ra«
masser. Ils devaient par là se convaincre que moti cadeau était désintéressé et que je n'attendais rien en retour*, néanmoins ils lie voulurent pas prendre mon étoffé et pagayèrent de toutes leurs forces poui* tetoumer à terre. Que cette conduite ait été motivée par un sentiment itmé de probité (qu'au reste on ne rencontre guère chez les insulaires de la mer du Sud), ou qu'ils eussent suffisammi&nt de Tétoffe en question , ou enfin qu'il soupçonnassent de ma part quelque trahison masquée sous le voile de la généro* site , c'est ce que je ne salirais décider.
A (Juatre heures il nous vînt quatre autres pirogues , trois montées chacune par trois pagayeurs et la quatrième , plus grande que les autres , ayant un mât et une voile , et quatre hommes à bord. Elles nous apportèrent quelques cocos , un peu dé tara et quatre poissons assez petits qui avaient été tués à coup de flèches , les gens de Mannicolo étant très-adroits tireurs d'arc ; mais comme les flèches dont ils s'étaient servis pouvaient être empoisonnées , .j'ordonnai de jeter les poisons a l'eau.
Dans une de ces pirogues était un homme d'une physionomie très - agréable qui, de prime abord , s'enquit deRathea. Jem'aperçus que je pouvais comprendre plusieurs mots de sa langue , bien que je n'eusse jamais visité l'île ni rencontré aucun mdîvîdu de Mannicolo. Il demanda ou étaient Rathea , de Tucopia, et BiHow (voulant désigner Martin
Biishart ). Je lui fis entendre quHk étaient tous deux k terre. Cet homme était chargé par ses compatriotes de faire des échanges avec nous et se montra plus libéral que le propriétaire de la pirogue qui nous avait accostés le matin. Je lui fis jeter un bout de corde pour amarrer sa pirogue , puis un autre pour attacher les divers articles qu'il voulait troquer. Je les fis hâler à bord les uns après les autres et il ne demanda rien en retour que toute sa cargaison ne fût montée sur le vaisseau , encore alors parut-il parfaitement content de ce que je jugeai à propos de lui donner en échange. Les articles les plus recherchés par les insulaires de Mannicolo sont les étoffes de Tongatabou et de Tucopia. Ils paraissent avoir en abondance des outils en fer, ce qui par conséquent fait perdre de la valeur à ces articles. Ils se sont sans doute procuré du fér, pour la première fois, des débris des vaisseaux du comte de LaPérouse, et l'ont transformé grossièrement en outils d'après le modèle de^ceux qui semrent aux Français pour construire leur brick.
Dans l'une des pirogues était un vieux chef d'environ soixante à soixante-dix ans et que je présumai être celui qui , la veille , avait promis aux gens de mes canots de venir à bord. J'aurais peut-être pu obtenir de lui beaucoup de renseignemens précieux, mais malheureusement mes interprètes étaient alors à terre.
)•* Gi 41
Les Manfticolais sont des hommes absolument de la même race que ceux qui habitent l 'île d'Indenny ou âe Santa-Cruz. Leurs-armes, leurs ornemens et leurs vêtemenssont tout-à-faîtsemblablès. J'avais eu, en 1826, une^ntrcTue avec plusieurs naturels de Santa- Cruz, et parla j'étais à même d'établir une comparaison. Leur peau est d'un beau noir de jais et leurs cheveux crépus comn^e de la laine; ces cheveux sont reportés du front en arrière et làréunis en une masse qui pend derrière le cou jusque sur les épaules. Ils ont autour de la taille une espèce de ceinture ou baudrier d'où pend un morceau d'étoffe qui passe entre les cuisses et est attaché devant et derrière. Ce costume est à peu près général dans les îles de la mer Pacifique. Ils portent des colliers de coquilles blan^ches et au-dessus du coude plusieurs bracelets blancs et noirs; des anneaux d'écaillés de tortue^ au nombre de dix à vingt-, pendent à chacune de leurs oreilles. Us ontla cloison du nez percée* d'un trou d^ns lequel ils passenttransversalement une plume de coq ou de poule. Leurs lèvres et leui'sdents sont rouges par suite de l'usage qu'ils font de la chaux 6t du bétel. Il ne leur manque qu'une paire de cornes pour ressembler assez parfaitement au roi des enfers tel qu'on le dépeint dans les estampes qui tapissent les boutiques de Londres, car ils sont déjà munis d'une queue, que représente le rameau de palmier-éventail » qui pend par derrière à leur ceinture et ne contribue II. 5
pas peu à augmenter la ressemblance avec sa majesté infernale.
A quatre heui^s et demie , les pirogues quittèrent le vaisseau et les insulaires promirent de revenir le lendemain. Pour satisfaire la curiosité des lecteurs ^ je donnerai un dessin et une description de ces pirogues.
Mon canot revint après avoir fait des recherches infructueuses pour trouver la passe dont je regardais l'existence comme certaine. Il avait explore ^ dans toute sa longueur, le récif qui s'étend au large de Tile Amberst , et était adlé jusqu'à la pointenord-ouest de la grande île , où la côte et le récif avaient paru prendre la direction du sud-ouest. Le village de Vhanou est situé près de cette pointe que j'ai nommée pointe des Assassins , en mémoire du massacre des Français qui furent tués là après avoir échappé au naufrage de leur vaisseau.
En dedans du récif, L'eau était profonde presque partout ; mais le récif paraissait s'étendre parallèlement à la côté, à la distance d'un mille et demi ou deux milles du rivage, sans présenter la moindre apparence d'une passe. Mes officiers étaient néanmoins d'avis qu'en prolongeant davantage le récif vers l'ouest , on pourrait trouver une entrée.
Du ip. Etant toujours persuadé qu'il devait y avoir, sur un point quelconque du récif, une passe pour pénétrer de la haute mer dans la haie de Lu-
shington, j'expédiai de nouveau deux canota arme's pour aller chercher cette passe , en recommandant aux officiers d'explorer le rcfcif dans toute sa lon^ gueur sans en négliger la moindre étendue « ne futelle que d'une brasse. J'insistai fortement sur ce point , parce que je pensais que la dernière exploration avait été faite avec moins de soin que ne le requérait l'importance de son objet, he vaisseau était alors à^nviron 5 milles dans le nord de l'îlet et conséquemment & moins de 2 milles au large des récifs.
Comme je comptas qu'il nous viendraî| des {hrogues, j'avais retenu à bord du vaisseau Rathea et Martin Bushart. A midi, il arriva quatre pirogues. Je réussis à décider un homme de chaque à venir SUT le vaisseau , ce qu'ils firent probablement parce qu'ils y voyaient Bathea. Parmi ces hommes était un vieillard de soixante à soixante-cinq ans , dont j'espérais tirer beaucoup de renseignemens importans; mais mon espoir fut frustré par la stupidité de mon interprète tucopien. Xia langue de Tucopia est un mélange de celles de la î^ouvelle-Zélande , d'Otaïfi «t des Fidji, que j'entends toutes très-l^ien. Ainsi , je comprenais la plus grande partie de ce qne disait Rathea , mais il m'était impossible de lui adresser une seule question. Pour surmonter cette difficulté , je voulus me servir de Martin Bushart comme interprète intermédiaire entre Rathea et
moi ; maïs je trouvai , avec un grand déplaisir, que, quoique Martin eût rësidé treize ans à Tueopîa , il n'en connaissait que fort imparfaitement la langue. Pour comble de vexation , Bushart, étant Prussien , ne savait pas bien l'anglais , langue dans laquelle j'étais obligé de lui adresser mes questions. 11 les transmettait de son mieux à Rathea , qui , sans les répéter au chef mannicolais , prenait sur lui de faire la réponse.
C'était d'autant plus contrariant pour moi que je ne pouvais témoigner mon mécontentement à Rathea en termes assez expressifs. Je lui fis néanmoins entendre , par le moyen de Bushart ,. que j'avais déjà .connaissance de tout ce qu'il savait sur le sujet en question: que, lors de Tévénement des détails duquel je m'enquérais, il n'était qu'un enfant , et se trouvait à Tucopia ; que je voulais apprendre ce que le chef mannicolais pouvait savoir de la chose , et que ce chef était plus en état de me répondre que lui ; enfin que , s'il continuait a me rendre réponse avant d'avoir transmis mes questions au chef, je serais très-courroucé.
Après cela> je chargeai Martin de lui dire que je désirerais savoir combien il restait encore de têtes d'Européens dans la maison des esprits à Whanou. Mon stupide interprète répondit encore , de luimême, qu'elles étaient tombées en poussière. Je lai réitérai mon ordre de transmettre mes questions
a» thef raannîcolaîs , ce qu'il fit comme à regret. Le chef répondit : « Il jr en a encore deux dont les dents sont aussi longues que mon doigt , et ressemblent à celles d'un porc. «
Je continuai l'interrogatoire ainsi :
« Les naturels d'Indenny sont-ils dan* l'habitude de visiter votre île? »
Ici mon Tucopienprit encore sur lui de répondre : « Non. » Je me fâchai de nouveau , et j'obtins qu'il transmit pia question qui amena la réponse suivante :
« Autrefois plusieurs pirogues d'Indenny Tinrent souvent nous visiter. C'était lorsque le fer qu'on avait tiré des vaisseaux naufragés était en grande abondance dans notre île ; n^is , depuis , leurs visites ont été moins fréquentes. Cependant il en vient encore de teras en tems, et assez récemment, il est arrivé ici une pirogue d'Iwlenny monjtée de cinq hommes. »
C'était la seconde preuve que j'acquérais de l'inexactitude des renseignemens que me donnait Rathea. En conséquence , je lui fis entendre que , s'il cherchait à me tromper davantage , je ne resterais pas plus long-tems dans ces parages , et que je m'en retournerais dans mon pays. Ne voulant pas fatiguer tout d'un coup mes visiteurs en les pressant de questions, j'ordonnai au tambour et au fifre de les régaler d'un peu de musique , ce qui
pai*ut leur causer à la fois de la surprise et dû plaisir. Après les avoir un peu divertis , je repris mon interrogatoire :
<c Q. Aviez-vous jamais vu des hommes blancs avant denous voir ?
» JR. lion.
» Q. Vites-vous les gens qui bâtirent fe petit navire à Paiou ?
» ii. J'habite ce cdtë de Tilr et notre canton est toujours en guerre avec les habitans de P^iou et de Whanou. Le chef qui fît construire le vaisseau à Paiou portait des habits comme les vôtres. » Il est bon de remarquer que mon vaisseau ëtait alors à Test de nie. Whanou est sur la cÔle oue^t.
« Q. Comment les vaisseaux périrent-ils?
* R. L'ile est entièrement entourée de récifs situés à une grande distance du rivage. Les vaisseaux approchèrent des roches pendant k nuit ; Tun d'eux toucha près de Whanou et coula à fond sur-le'<:hamp^
» Q. Y eut-il quelques hommes de ce vaisseau qui se sauvèrent?
» R. Ceux qui ne coulèrent pas avec le vaisseau débarquèrent à Whanou , et furent tués par les naturels ; il y en eut d*autres de dérorés par les requins pendant qu'ils cherchaient à gagner la terre à la nage.
» Q. Cotnbien y eut-il de blancs tués à Whanou?
» M. Deux à Whdnou, deux à Ammah et deux encore à Paîou ; c^esi tout ce qu'il y eut d'hommes blancs de tués.
» Q, S*îl n'y eut de tué que ces six hommes blancs,
d*où venaient les soixante têtes qui étaient dans la
maison des esprits, ainsi que Tout dit Ta Faou, le
. bossu de Tucopia » et d'autres gens de cette île ?
» jR. C'étaient les têtes d'hommes tués par les requins.
» Q. Elst-ce que les requins ne mangeraient pas la tête aussi bien que le corps des hommes blancs? » Pas de réponse.
« Q^ Comment périt le second vaisseau près de Paiou?
» IL II toucha sur le récif pendant la nuit ^ et ensuite revint à flot et dériva {jusqu'à une bonne plaee. Il ne se brisa pas en pièces sur-le-champ ^ puisque les hommes qui le montaient eurent le lems de transporter à terre des matériaux qui leur servirent à bâtir un vaisseay à deux mâts.
» Q. Combieà mirent-ils de lanœ à bâtir ce vaisseau?
» jR. Beaucoup de hmcs.
» Q. Comment se procuraient-ils à manger?
» M. Us allaient dans les champs de tara , arrachaient les racines et replantaient en terre le haut de la plante pour avoir une nouvelle récolte. Après
* 7* •* buv dépvt , les naturels remirent leurs diamps en ordre.
». Q. Ces hommes blancs n'avaient-ils pas d'a^ mb parmi les naturels ?
» R. Non. C'étaient des esprits de vaisseau. Leur nez s'avançait de deux palmes au delà de leur visage. Le chef ëtai^ toujours à regarder le soleil et les étoiles, et leur faisait des signes. Il y en avait un qui se tenait près de leur palissade comme pour faire le guet. Il avait à la main une barre de fer qu'il faisait tourner autour de sa tête. Cet homme ne se tenait que sur une jambe. »
Cette dernière réponse .exîge quelque interprétation. Premièrement les insulaires auront sans doute pris les chapeaux à cornes des officiers pour une saillie naturelle de leur têlc(i); en second Heu, le chef qui faisait des signes au soleil et aux étoiles, était l'officier chargé des observations astronomiques ; enfin l'homme qui se tenait sur une jambe près de la palissade , était une sentinelle , et la barre de fer son fusil. Voulant m'assurer si, en effet, c'étaient les chapeaux à cornes des Français que les insulaires avaient pris pour à&^ nez d'une longueur énorme , j'envoyai chercher mon chapeau , je le
(i) PréchémeM comme les MexicaiiM crureoi autrefois que les cavaliers espagnols ue formaient qu'un seul corps arec leur cheval. Ce fut sans doute uiie erreur de ce genre qui donna naissance à l'antique fable tles dentauFCs.
mis sur ma tête , et je demandai si mon nez res-^ semblait à celui des hommes blancs de Paiou ;: mais ma question demeura sans réponse.
Mon interrogatoire étant terminé, je fis présent è chacun de mes quatre visiteurs de deux pièces d'étoffe de Tongatabou, d'une hermine tte, d'un couteau et d'un collier de verroterie. L'un d'eux voulut alors devenir mon ami en changeant de nom avec moi et m' embrassant. C'est la formaUté d'usage dans ces îles quand deux personnes s'enchaînent par un lien d'amitié. Je donnai à mon nouveau parent un jeune cochon en vie. Il prit le petit animal dans s^s bras et l'emporta dans sa pirogue, me promettant de revenir le lendemain et de m'apporter une, certaine quantité de gomme-poison, présent dont je ne pouvais manquer d'être extrêmement reconnaissant.
Je chargeai Martin de demander à cet homme s'il savait ce qu'étaient devenus les deux Français qui étaient restés dans l'île après le départ de leurs compagnons , suivant le ^écit que m'avait fait le Lascar à mon passage près de Tucopia sur le Saint" Patrick. Après quelque hésitation , il raconta la même histoire qui aurait été racontée la veille à Rathea et à Bushart quand ils étaient allés à terre , savoir : que l'un de ces hommes était mort et que l'autre s'était enfui avec les naturels, parmi lesquels il résidait , et qui , étant perpétuellemeiît en guerre
avec une aulre tribu qui ne leur laissait pas unr instant de repos, ardent quitte Tîle éàx^ leurs pirogues.
Je résolus àe tout mettre en œuvre pour éclaîrcîr le mystère qui couvrait le sort de ces deux hommes^ et de tâcher , s'il était possible , de les secourir.
Je demandai aux naturels s*ils savaient quelque chose concernant les canons que le Lascar disak avoir vus; maïs ik nièrent avoir connaissance de rien de semblable. Ils dirent qu'il était resté dans l'île plusieurs gros morceaux de fer ; mai* qu'ils avaient été emportés successivement d*un lieu à un autre par les naturels quand » dans leurs guerres , ils faisaient là conquête du canton où ils se trouvaient. Ils dirent encore qu'il y avait à Dennemab un morceau de fer trop pesant pour être emporté , et qui, par conséquent , n'avait pas eu le scwrt des autres de changer tour à tour de maîtres » mais qu*il servait à amarrer les progues.
Rathea me dit alors qu^après le naufrage des vaisseaux ^ plusieurs planches avaient dérivé à Tucopia; qu'un de ses parens en avait tiré une à terre et qu'elle était encore sur le toit de la maison de son frère où il l'avait montrée au Lascar. Je lui fis remarquer que la chose n'était pas croyable, attendu que ces planches n'avaient pu dériver du côté du vent. Il îme répondit que les vaisseaux avaient péii à Tépoque où le vent souffle du nord-
>» 7^ *^ ouest r ou, pour me servir de son expression , quand le vent soufflait du côte de dessous le vent , et qu'à notre retour à Tucopia , il me vendrait cette planche. Je lui demandai pourquoi il ne m*avait pas vendu, le jour que j'envoyai A terre à Tucopia, les chevilles de fer qu'il avait rapportées de Mannicolo, puisqu'en ce moment je faisais acheter tout ce qui avait 4ié rapporté de cette île. Il s'excusa en me disant que son frère n'^avaft pas voulu se défaire de ces objets et les avait cachés pour l'empêcher de me les apporter.
Quoique j'eusse à me plaindre de Rathea, ainsi qu'on Fa vu plus haut , je lui dois la justice de dire que , sans lui, je n'aurais pu rien faire pour établir des relations amicales avec les Mannicolais , attendu que la plus grande partie d'entre eux n'avaient jamais vu d'Européens , et nous regardaient encore i moi et les autres personnes du vaisseau , comme des esprits, malgré tous les efforts qu'avait faits Ratheà pour les détromper à cet égard. Ce fut sans doute par suite de cette idée superstitieuse qu'ils traitèrent les naufragés fran^îs avec tant de barbarie.
Je hasarderai ici une opinion sur le caractère de ces insulaires. Ils me paraissent traitables, généreux et reconnaissans , et animés d'un esprit d'équité et d'indépendance tel qu'ils ne recevaient pas un seul objet sans offrir en retour quelque chose qu'ils regairdaient comme équivalent. La confiance avec la-
^ 7^ "^ quelle ils se rendirent sans armes auprès du vaisseau,, qui dtait à six ou sept lùilles au large « semblerait in^ diquer qu*ils ne concevaient pas qu'on pût violer un contrat amical , et que , incapables d'une telle action , ils ne soupçonnaient pas que d'autres pussent la commettre.
Vers quatre heures, mes canots revinrent. L'officier qui les commandait m'annonça qu'il avait découvert , pour entrer dans la baie Lushinglon , un chenal assez profond pour donner passage aux plus gros vaisseaux. La route à suivre le long du récif ^ pour y arriver, était le S.-O. , et celle pour donner dans la baie » le S. 6*. £. Je donnai à cette passe le nom de chenal du commodore Hayes. Les vents régnant dans cette saison étant ceux du S.-Ë. , je -ne pouvais entrer dans ce chenal qu'en louvoyant , ce que son peu de largeur n^ penpettait pas , bien que le fond y fût de vingt-cinq à trente brasses. Je résolus en conséquence d'arrondir l'île Amherst à l'est et de venir mouiller dans la baie de Bayley. Dans le cas où , lorsque j'aurais voulu regagner le large , le vent n'eût pas été favorable pour sortir de la baie par la même passe , je me proposais d'achever de contourner l'île , de traverser la baie de Lushington et de. sortir de cette baie par le chenal dn commodore Hayes.
Du II. Ne voulant pas entrer dans la baie de Bayley sans avoir de nouveau exploré la passe , j'y
>> 77 ^ envoyai, Il cinq heures du matin, deux canots armes ainsi qu'à l'ordinaire. Comme il re'gnait alors une assez forte brise de la partie du sud , je pris le large avec le vaisseau et me portai du côté de l'est.
A sept heures et demie , je revirai vers la terre et à neuf heures je relevai la pointe nord de l'île Am^ herstau S. S.-O. J'étais alors à un mille de distance d'un banc de corail isolé et sur lequel s'élevaient des brisans totitesles dix ou quinze minutes. Ce banc pouvait être éloigné de trois milles de la pointe nord de l'île Amherstct séparé par un chenal d'un demi-mille de largeur du récif qui entoure cette partie de l'île.
Le grand jour me fit apercevoir les dangers auxquels je m'étais trouvé exposé le matin quand j'avais mis en travers pour expédier mes canots. Si j'eusse couru à l'ouest un quart d'heure de plus , le Research aurait éprouvé le même sort que les vaisseaux de I^a Pérouse en touchant surleséeueils couverts dont je viens de parler. J'aperçus en même tems quelques amas de corail séparés les uns des autres, s'étendant au large de la côte est de l'île , et sur lesquels la mer brisait par intervalles,. A partir de la pointe est de l'île Mannicolo , il paraissait aussi y avoir une chaîne de roches s'étendant considérablement au large et sur lesquelles la mer brisait très-fort. .
Vers midi, le vent devint variable del'E.S.-E.au S. E., au S. et au S.-O. avec une forte pluie.Me trouvant
alors au large de rouverture de la baie de Bayl^, ,et ne voyant pas mes canots revenir, je conçue de Tinquiétude , parce que le tems prenait une apparence très*menaçante et que la terre se trouvait de tems en tems voilée par des nuages. A midi et demi , je tirai un coup de canon , et , peu de minutes après , un second comme signal de ralliement pour mes embarcations. A deux heures , les nuages et la pluie me dérobèrent entièrement la terre. Je me maintins faisant alternativement un bord au large «t l'autre vers les récifs sous une voilière maniable pour attendre mes canots que j*a*- • perçus enfin à trois heures et demie. Ib avaient entendu un de mes deux coups de canon et aussitôt avaient repris le large pour rallier le vaisseau. JL'officier m*annonça qu'il avait trouvé un bon portavec. tue entrée saine et de l'eau douce en abondance , dans un endroit peu distant du mouillage.
Les Mannicolais qui avaient promis de venir nous visiter en furent empêchés par le mauvais tems • Pendant que les gens de mes canots étaient occupés à sonder, ils virent plusieurs insulaires, tjuekjuesuns même vinrent avec leurs pirogues accoster les «canots avec une entière confiance et sans avoir apporté avec eux aucune arme offensive. L'officier leur fit présent de quelques hameçons et de grains de verroterie , et reçut en échange des cocos et des cannes à sucre.
Du i 2. Yent de sud-^sl assez foFt , m^r grosse. Je passai la jotimëe à louvoyer sous toutes voiles, mais je ne pus atteindre le mouillagq , la duretë de la mer rejetant le vaisseau sous le vent.
Mon interprète tucopien était indisposé depuis la veille au soir et témoignait un grand désir d'aller à terre voir ses amis. Xeus une nouvelle conversation avec lui touchant les vaisseaux naufragés et je lui demandai si leur désastre était arrivé en plein jour ou pendant la nuit. Il me répondit qu'un jour, de grand matin , les habitans de Whanou sortant de leurs maisons , trouvèrent sur le rivage plusieurs hommes blancs avec les grands nez dont il a déjà été parlé, et, les prenant pour des esprits malfais&ns, lésinèrent sur-le-champ. Déjà la plage était couverte de corps morts mutilés par les requins ; les uns sans tête, d'autres sans jambes et d'auti^es avec les intestins hors du ventre. Leur vaisseau ^vait coulé par un très-grand fond après avoir touché sur le récif et on n'en avait rien ^uvé. Les gens qui avaient gagné la terre et qui appartenaient à l'autre vaisseau échoué près de Paiou , avaient fait la paix avec le chef de ce village en lui offrant une grande hache.
Je lui demandai si ces hommes étaient descendus à terre dans leurs canots. Il répondit que non , mais qu'ils s'étaient sauvés sur quelques débris flottans. Je lui fis remarquer que la chose était improbable, parce que , sans embarcations, ils n'auraient pu^l-
ter cheitfher tout ce qu'il leur fallait pour construire le bâtiment à deux mâts. Il dit alors qu'il ne savait pas parfaitement comment Taccident ëtaît arrivé , et il me pria de ne pas pous^r mes questions plus loin jusqu'à ce que son ami Néro, chef de Davey, fût venu à bord du vaisseau ; qu^ ce chef était un vieillard qui pourrait me donner des détails plus salisfaisans qu'il ne le pouvait lui-même. *
Je lui montrai divers objets en cuivre et je lui fis observer que, si le vaisseau s'était perdu de la manière qu'il le racontait , on n'aurait pu sauver oes objets qui n'étaient pas de natjure à flotter. Il me dit alors que la mer avait jeté sur le rivage plusieurs coffres et que les naturels étaient souvent allés plonger, à la marée basse, dans le vaisseau, pour tâcher d'en sauver ce qu'ils pourraient.
Depuis nombre d'années , très-peu d'objets , provenant des vaisseaux naufrages , avaient été transportés de Mannicolo à Tucopia. Tous ceux que je m'étais procurés à cette defnière île , tant de ce voyage que du précédent , y avaient été a^pportés par un chef nommé Thamaca, grand navigateur et grand guerrier, qui avait fait , dans le cours de sa vie , dix voyages à Mannicolo , d'où même il avait amené deux naturels. Il y a quelques années qu'étant jlarti avec plusieurs pirogues pour l'île d'Anuta ou Cherry, il ne revint plus , et l'on supposa qu'il avait péri en mer. Depuis cette époque , les relations entre
Mannicolo et Tucopia étaient devenus de moins en moins fréquentes et sont maintenant très -rares. Tant que Thamaca vécut , les Mannicolais montrèrent beaucoup de respect pour lés Tucopiens , parce qu'ils redoutaient ce chef; mais après sa mort , ils changèrent de conduite , ne craignant plus les flotilles de cinq , dix et quelquefois vingt pirogues avec lesquelles ils venaient faire des descentes sur leurs côtes.
Je demandai à Rathea sMlse trouvait à Mannicolo * quelques Tucopiens , lors du naufrage. Il répondit que oui , qu'il s'y trouvait un nommé Ta Faou, qui est bossu et encore vivant à Tucopîa , et que , pendant que cet homme résida à Mannicolo, ce ftit avec le vieux chef qui m'avait rendu visite quelques jours auparavant. U me dit encore que Thamaca était venu à Mannicolo très^-peu de tems après le naufrage et avait vu les membres des naufragés épars sur le rivage. A cette époque , les Tucopiens ne connaissaient pas les blancs, et, d'après la peinture que leur en firent les Mannicolais ^ ils les regardaient aufisi comme des esprits. Ils n'avaient jamais vu qu'un seul navire avant le Hunter, et ils ne communiquèrent point avec ce, bâtiment. C'est en septembre 1 8 1 3, et à boi d du cutter C Elisabeth que je commandais et qui servait d'allégé au Hunter , qu'ils virent pour la première fois des blancs.
J'ai remarqué que l'île de Mannicolo est trèsu. 6
montutusc du côte de Test et du nord, et que lesmon-> tagnes s*ëlèvent immëdiatement de la mer sans qu'il se trouve de plage à leur pied. Ellect sont couvertes jusqu'à leur sommet de; halliers impénétrables. La où il y a un ten*ain un peu bas, dans le voi-* sinage de la mer, ce qui ne peut se trouver qu'entre deux montagnes , les naturels bâtissent leurs huttes.
À en juger par les productions qu'ils nous ap^ portèrent , il faut croire que, le sol ou le climat , et peut-être l'un et l'autre, contrarient leur croissance; car leurs cocos , cannes à sucre , fruits d'arbre h pain , etc. ^ étaient de très-petite grosseur. Cela me porta à supposer que l'île était peu peuplée , et, d'après ce que me dit mon interprète, je ne m'étais pas trompé. Il m'apprit que l'intérieur était inhabité et que les tribus les plus nombreuses , établies sur le^ côtes, n'étaient pas en état de fournir, terme moyeuf chacune trente-six combattans. Dans leurs guerres^ ils ne font point de quartier et ne voudraient pas en accepter. Les vainqueurs emmènent les femmes et les enfans des vaincus pour en faire des esclaveset au besoin épouser quelques-unes de leurs captives.
On trouve en grand nombre , dans les bois et les^ halliers, des ^erpens de la longueur d'une pirogue tucopienne (vingt pieds) et de la grosseur du bras. Ces reptiles attaquent hardiment les hommes. Le
poison dont ks Mannicolais se servent pour rendre leurs flèches mortelles n'est pas une gomme , mab une composition à laquelle ils donnent une consb*' tance gommeuse. Ils la tirept du fruit d'un ^bre de forme globulaire. Après Tavoir cueilli, ils en ràponi ^ rintérieur avec une coquille tranchante , puis ils le mêlent avec de la chaux et du bétel également râpé, et pétrissent le tout jusqu'à ce qu'il ait pris l'aspect et la consistance d'une gomme. Ils en enduisent alors le bout de leurs flèches qu'ils frottent ensuite avec une noix de bétel qui leur imprime une couleur rouge. Les insulaires supposent que ces flèches conservent leur vertu meurtrière pendant plusieurs années. Il y a près des maisons quelques volailles et v^ des cochons domestiques, mais on ne trouve pas de chiens sur l'île. Il y a aussi quelques ruisseaux <jue fréquentent des canards sauvages.
Le trafic entre Tuçopia etMannîcolo consiste principalement dans l'échange du iappar (l'étoffe particulière des îles de la mer du Sud), et de quelques nattes fines , pour lesquels les Mannicolaiî» donnent de la naci^e de perle d'une qualité mesquine , des ornemens en écaille pour les bras , la tête et le cou , et aussi des colliers de coquilles ressemblant assez aux kouris des Maldives, el des arcs et des flèches. Ces flèches, au reste, ne servent pas à Tiicopia, où, comme je l'ai déjà dit , les habitans ne se font pas la guerre entre eux et ne la vont faire à aucune peu-
pladc ëtrangère. Depuis nombre d'années les Tucopîens avaient obtenu des Mannicolais du fer , dé la porcelaine , des clochettes en cuivre , des grains de verroterie et d*autres objets que ceux-ci avaient tirés des vaisseaux français naufrages.
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