‹ Voyage aux îles de la mer du Sud, en 1827 et 1828, et relation de la découverte du sort de La PérouseChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE X t · texte numérisé non relu

CHAPITRE X t

Evéncmens à l'île de Mannicolo.

Du i3 septembre 1827. Brises modérées de la partie de TE. S.-E. pendant toute la journée. Thermomètre à l'ombre, 82 0 . Au point du jour, le vaisseau se trouvait directement à Test de la baie fie Bayley. A 7 heures, je fis gouverner vers cette baie, sous une voilure maniable. Le vaisseau suivant une route plus sud que celle qu'avaient parcourue les canots , nous rencontrâmes un certain nombre de bancs de corail et d'amas détachés sur lesquels il restait trois , quatre , cinq et six brasses d'eau. A toucher ces écueils dangereux, on ne prouvait pas le fond à 20 brasses. Nous nous trouvâmes sur l'un d'eux pendant dix minutes, mais, en venant un peu au nord, nous regagnâmes bientôt les grands fonds.

Ayant arrondi la pointe qui borde, au sud, l'entrée de la baie , je laissai tomber l'ancre par 3o brasses d'eau et je fis filer 5o brasses de cable. Nous relevions à TE. ! /4 S.-E. , distance d'un mille , un récif qui se trouvait droit sur l'avant du vaisseau. P^ous

fûmes bientôt entourés de pirogues au nombre de quinze ou seize, portant de trois à cinq hommes. Ces pirogues contenaient quelques articles pour troquer , mais les insulaires paraissaient ignorer complètement leur valeur comparative avec les objets que nous leur donnions en échange. Se basant probablement sur la libéralité dont j'avais usé envers la première pirogue qui m'avait accosté à mon arrivée , ils demandaient une hache pour une seule noix de coco ou un poisson. Ils montèrent sur le vaisseau sans manifester la moindre crainte , persuadés que , eomme ils n avalent nulle intention hostile à notre égard , puisqu'ils n'avaient avec eux aucune arme , ils n'avaient rien à redouter de nous.

En regardant à la hanche du vaisseau, je fus surpris de l'apparence que présentait le fond , et , eti faisant sonder , je trouvai quatre brasses sur un h&nc de corail , bien que mon ancre fût tombée par 3o brasses. Me voyant si près d'un écueil, et n'étant pas suffisamment abrité par la pointe , il éiait nécessaire de placer le vaisseau dans un mouil* lage plus sûr ; ce que je fis , et à 8 heures , le Re- search étant affourché , nous obtînmes les relèvemens suivans : l'écueil sur l'avant du vaisseau, E. »/< N.-E. 8° N. ; le village de Davey, sur l'île d'Amherst, N., et les récifs de cette île, N.-E. 6» N.

Néro , le chef dont Rathea m'avait souvent parlé, vint me voir dans la matinée, accompagné d'un autre vieux chef. Comme j'avais l'espoir d'obtenir d'eux beaucoup de renseignemens , je leur fis présent de deux verges d'écarlate, deux verges de gourrah bleu , et donnai de plus à chacun une grande hache et un collier de verroterie. Je n'eus pas beaucoup le tems de m'entretenir avec eux , étant occupé à retirer le vaisseau de la situation périlleuse où il se trouvait après avoir jeté l'ancre la première fois. Au reste , ils me donnèrent à entendre que moi et mon équipage étions les premiers hommes blancs et même les premiers étrangers qu'ils eussent jamais vus , à l'exception des Tucopîens qui venaient les visiter de tems en tems; qu'il était heureux que je fusse venu vers leur canton , parce que le port était bon et les naturels pacifiques , tandis que si je me fusse approché de Dennemah , de Paiou ou de Whanou , mon vaisseau aurait péri et mes hommes auraient été dévorés par les requins, comme les équipages de deux vaisseaux l'avaient été bien long-tems auparavant.

Quoique je n'eusse pas le tems de leur faire beaucoup de questions , je demandai à Néro s'il avait vu les hommes qui construisirent un vaisseau à Paiou. 11 répondit :

« Non. Je n'allais pas souvent de ce côté de l'île , parce que les habitans étaient de mauvais hommes^

toujours en guerre avec mes amis, et qui avaient tué les hommes blancs des vaisseaux qui avaient péri sur leur côte. »

Je lui montrai les objets que je m'étais procurés à Tucopia , provenant de Mannicolo , et je lui demandai s'il en avait dç, pareils. l\ me dit que non, mais qu'il avait quelques morceaux de fer qu'il me ferait yoir le lendemain,.

Un des hommes qui était avec lui me dit qu'il avait une çloçhejte qu'il m'apporterait le jour suivant Jç chargeai l'interprète de leur dire à tous que je donnerais dps articles de grande valeur pour toutes les vieilles choses qu'ils auraient et qui se trouveraient avoir appartenu aux vaisseaux naufragés. Peu <Je tems après, deux hommes revinrent à bord du vaisseau avec upechçvillç en fer de près de pouces de longueur* et dont le diamètre, avant que la rouille ne l'eût déformée , pouvait être d'un peu plus d'un pouce. J'achetai encore une bande de fer. percée d'un trou carré pour recevoir la tête d'un clou, un autre morceau de fer plat et dçux tokis , ou herminettes , telles que les fabriquaient les insulaires. Un peu avant la chute du jour, un jeune homme vint, le long du hord, avec un morceau de courbe en fer ayant deux trous vers la partie coudée. La partie la moins épaisse avait été brisée par lep insulaires pour la convertir en outils et en instrumens aratoires.

Pour rendre de nouveau impossible une imputation comme celle que le docteur Tytler avait dirigée contre moi au sujet de la garde d epée, je pris les précautions suivantes : l'officier chargé des échanges achetait les objets provenant du naufrage en présence de M. Chaigneau et de tous les autres officiers , et ensuite je faisais dresser un certificat signé par toutes ces personnes, spécifiant la nature des objets , le tems et le lieu où ils avaient été achetés, ainsi que les individus qui nous les avaient vendus. J'étais résolu à en agir ainsi pendant tout le cours de mes recherches.

La passe qui conduit dans la baie de Bayley en venant de l'est reçut le nom de passe de Birch , d'après celui d'un des magistrats de police de Calcutta. Supposant que je serais dans le cas de franchir avec le vaisseau la passe qui conduit de la baie de Bayley dans celle de Lushington , je lui donnai le nom de passe Dillon. Je nommai ensuite la pointe sud-ouest de l'île Amherst pointe Bryant , en l'honneur du colonel dont j'ai parlé en rapportant la séance de la société asiatique où il fut question de l'expédition. La pointe opposée à. celje-ci sur la grande île reçut le nom du président du conseil de marine à Calcutta , et fut nommée pointe Chesler.

A 8 heures du soir, je partageai l'équipage en çinq quarts , commandés chacun par un officier ,

à qui j'enjoignis de la manière la plus forte d'être constamment sur le qui vive pour prévenir une surprise de la part des insulaires, attendu que rien ne pouvait justifier un relâchement des règles de )a discipline à cet égard , et qu'on ne pouvait jamais se fier aux apparences les plus propres à inspirer de la sécurité. Je rappelai à ce sujet le danger auquel nous avions échappé de si près à Tongatabou, et qui avait été dû au défaut de vigilance de l'officier de quart.

Du 14. Au point du jour j'envoyai l'officier chargé des échanges voir à terre s'il n'y avait pas moyen de faire de l'eau. II vint me rendre compte que, dans le bois, à environ deux encablures du rivage, il y avait une petite rivière d'eau douce à laquelle conduisait un sentier battu. Je lui donnai le nom de rivière d'Ellis , d'après celui du payeurgénéral à Calcutta. J'employai pendant le reste de la journée une corvée sou» les ordres du même officier à emplir nos pièces. On laissait les plus grosses au bord du rivage où on les emplissait avec de l'eau apportée dans des barils de douze gallons. Quelques jeunes insulaires assistèrent nos hommes dans cette opération , et reçurent pour leurs peines des hameçons , des boutons de cuivre et de la verroterie.

L'officier de service à terre me rendit compte qu'en débarquant , il avait été honoré de la visite

de deux dames du pays, lesquelles n'étaient rien moins que la reine de cette partie de l'île et sa fille. La reine était d'un certain âge et avait les cheveux gris. La princesse, âgée d'environ dix-huit ans, avait la peau rude et extrêmement noire , mais elle était très-bien faile et d'une physionomie agréable. Elles s'approchèrent de mes gens sans montrer aucune frayeur. Sa majesté, le roi Néro, les accompagnait. Leur costume se composait d'une ceinture toutà-fait semblable à celle des individus de l'autre sexe, plus une natte en forme de jupe qui leur pendait de la ceinture jusqu'à mi - cuisse. Elles portaient, de même que les hommes-, des ornemens en coquilles, mais elles avaient les cheveux courts , et leur tête n'élait ornée ni avec des fleurs , ni d'aucune autre manière.

L'officier se rendit à la maison royale avec l'intention d'obtenir quelques hommes pour aider nos gens. Quand le roi l'aperçut , il alla au devant de lui, et, aussitôt que l'officier lui eut fait entendre ce qu'il désirait, on lui accorda l'assistance demandée. Le village se composait de quatre grandes maisons servant d'habitation à environ quarante personnes de tout âge et de tout sexe. Les femmes et les enfans ne montrèrent aucune alarme , mais , au contraire , approchèrent familièrement de l'officier» et lui prirent la main. Il n'y avait près des maisons, ni enclos, ni plantations, ni porcs, ni volailles, et

la seule pièce de terre cuhivc'c était un champ de (ara voisin du lieu où Ton puisait l'eau, encore ce champ n'était-il pas entretenu avec ce soin remarquable que les insulaires de la mer du Sud prennent en général de leurs plantations. Il était absolument rempli de mauvaises herbes. Il ne se trouvait dans le voisinage que très-peu d'arbres à pain et de cocotiers , peut-être six ou sept des premiers et une douzaine des autres.

Je comptais qu'il nous viendrait despir ogues dès le point du jour, mais il n'en arriva qu'une seule avant notre déjeuner ; je l'attribuai à ce que mes visiteurs de la veille résidaient à une grande distance de mon mouillage. Vers 9 heures , il vint une seconde pirogue apportant une grande masse de charpentier et une cuiller à ragoût en argent. Ce dernier objet me parut de fahrique française, et portait quatre marques de poinçon sur la tige. La poignée manquait et avait été brisée à environ deux à trois pouces de l'endroit où elle joint la tige. La cuiller était un peu aplatie. Je distinguai parfaitement la seconde marque du côté de la poignée, qui était un P. avec une partie de fleur au dessous ; la marque suivante était une couronne avec une fleur au dessous ; la troisième se composait d'une couronne jointe à une figure que je ne pus reconnaître ; la quatrième était indéchiffrable. M. Chaigneau distingua parmi ces marques une fleur de lis , et manifesta l'opinion

que , d'après sa forme, cette cuiller était de fabrique française.

Peu de teras après , mon second officier achela , des gens d'une autre pirogue , un morceau de cercle d'un globe. Ce cercle, dont il manquait environ un tiers, était fort usé par le tems, mais la graduation n'en était pas entièrement effacée. J'achetai aussi un grelot de mulet comme ceux que je m'étais procurés à Tucopia, plus les objets suivans :

Deux morceaux de courbe en fer dont les parties les plus minces manquant , il ne restait plus que la partie coudée ; t)eux boulets ramés très-oxidés ;

Un gros croc en fer, comme ceux dont on se sert à bord dés frégates pour les itagues ;

Deux morceaux de la partie mince ou des extrémités d'uné courbe en fer ;

Une cheville en fer de trois pieds et quelques pouces ;

TJne dito de deux pieds ;

Une dito percée d'un trou ;

Un grand clou de fer de près de dix pouces, que les naturels avaient aiguisé en forme de ciseau ; Deux haches fabriquées par les naturels:

Les insulaires offrirent aussi de me vendre und cheville de fer qui paraissait avoir été tout récemment brisée en trois morceaux. Je ne pus deviner comment ils l'avaient rompue ; mais c'était certainement, de leur part, une ruse mercantile , digne de leurs moins honnêtes voisins , et dont le but était

évidemment de faire trois échanges avec un seul objet.

Mon interprète Rathea descendit à terre dès le matin avec le premier canot. Il revint bientôt après, prétendant être malade et me témoignant un vif désir que le vaisseau retournât sans délai à Tucopia , parce qu'autrement toutes les personnes qui le montaient mourraient de la maladie particulière à l'île de Mannicolo. Il me répétait si souvent ses effrayantes histoires au sujet des flèches empoisonnées et des maladies mortelles qui régnaient dans cette île, que plusieurs individus à bord en avaient conçu de l'épouvante. Je lui dis, d'un ton sérieux % que s'il persistait à retourner à Tucopia , j'enverrais, le matin même , un canot avec deux hommes l'y reconduire. *II se mit à rire, et dit à Martin Bushart qu'il craignait que je ne fusse fâché, cl qu'il voulait bien aller à terré. Martin lui répondit que je plaisantais, et la chose se termina par de nouvelles promesses de la part de Rathea, qu'il partagerait notre sort, quel qu'il pût être.

Le chef, ou roi Néro , nous apporta deux espèces de puddings faits l'un avec de l'arrow-root et de la noix de coco , et l'autre avec du coco et de la racine de tara. Ces mets se préparent de la manière suivante :

On fait en terre un trou rond d'environ un pied de profondeur et deux de diamètre; on l'emplit de

ft» 9 5 m

bois sec bien entassé jusqu'à deux pieds au dessus du bord; on met ensuite sur ce bois quantité de petites pierres qui ne sont pas susceptibles de se briser au feu, après quoi on allume cette espèce de bûcher ; à mesure que le bois se consume , les pierres tombent parmi les cendres ; les pierres ainsi échauffées forment le fond d'un four que Ton bâtit en forme de cœur et que Ton garnit tout autour de feuilles vertes. On place dans ce four un certain nombre de racines de tara que l'on couvre de deux ou trois lits de feuillage ou de rameaux verts, et l'on met par-dessus le tout une couche de terre que l'on bat bien pour empêcher la chaleur de s'échap-* per. Pendant que le tara cuit , plusieurs personnes s'occupent à râper la pulpe de noix de cocos sèches qu'elles mêlent dans un vase avec une certaine quantité d'eau. On presse ensuite ce mélange de manière a ce qu'il ne reste plus aucune portion de coco, excepté le suc huileux de ce fruit. Dans ce suc, on met le tara sortant du four. Il se dissout en se mêlant avec l'huile de coco , prend la consistance convenable , et ators le pudding est fait. Il est nécessaire de dire qu'avant de mettre le tara au four, on le râpe avec des coquilles , et on enveloppe la pulpe râpée dans des feuilles vertes de bananier bien liées. Quant à l'arrow-root, on le râpe et on le presse à travers un morceau d'étoffe fine au dessus d'un vase d'eau , au fond duquel il se préci-

pite. On laisse ensuite écouler l'eau. De l'arrowroot ainsi préparé , on forme des boulettes que Ton met dans des sacs et que Ton garde pendues dans les maisons pour s ! en servir âu besoin. On fait cuire également la chair de porc, les ignames, le fruit de l'arbre à pain, le poisson et la Volaille dans les fours décrits plus haut.

Néro parut désirer vivement de savoir quand nous comptions partir pour Dennemah, parce qu'il voulait nous y accompagner. Je lui répondis que nous ferions ce voyage aussitôt que les canots seraient prêts» et je lui montrai les charpentiers qui travaillaient à en réparer un. Le manque d'embarcations pour porter une force suffisante m'avait seul empêché jusque là de partir pour faire une reconnaissance générale du to*ur de l'île.

Du i5. Gontinué de faire de l'eau et de réparer les canots pour mon expédition autour de l'île. Dans la matinée , il nous vint sept à huit pirogues apportant , pour les échanger , un grand nombre d'objets en cuivre et en fer. Les naturels apporté- 4 rent aussi quelques corbeilles de tara et de poissons cuits ; je ne saurais dire si c'était pour vendre ou pour manger eux-mêmes. Je donnai une haché à chacun des chefs qui m'offrit en retour deux poissons cuits et trois taras\ Comme nous n'avions pas encore vu ces hommes , nous supposâmes qu'ils venaient d'une partie de l'île éloignée de notre

mouillage, probablement de la pointe nord-ouest. Après être restes une heure ou deux le long du vaisseau , ils repartirent avec toutes les provisions qu'ils avaient apportées, sauf la petite porlion qu'ils m'avaient offerte. Leurs pirogues se dirigèrent au nord-ouest.

Dans toutes les maisons et toutes les pirogues que nous eûmes occasion de voir , il se trouvait du fer employé de manière ou d'autre. Il faut par conséquent que les bâtimens naufragés aient eu à bord une grande quantité de ce métal ; car , indépendamment de ce qui fut perdu , de ce qu'on employa dans la construction du brick et de ce qui fut exporté dans les autres îles , ce qui restait à Mannicoloeût pu suffire pendant plus de trente ans aux besoins des habitans, s'ils eussent connu l'art et possédé les moyens de le forger.

A midi , Rathea fut à terre avec ma permission , afin de se procurer quelques esparres pour faire des vergues à mes canots , me promettant de revenir sur-le-champ. Peu après son départ , il vint une pirogue portant un chef et des animaux vivans dans un sac. Le chef demanda Saccho , nom sous lequel Rathea est connu à Mannicolo. Je répondis que Saccho était à terre. Alors le chef, montrant son sac , me dit : bouya , nom que les Mannicolais donnent au porc. Curieux de voir quelle espèce de porcs il y avait sur cette île , je demandai à en voir le plus h. 7

gros. On me le montra. Je le pris par la queue , et je n'eus pas de peine à le soulever, car il n'était que de la taille d'un matou. Je le reconnus pour être de la race native des îles de la mer du Sud : il était noir avec les yeux rouges.

Au coucher du soleil , mon interprète n'était pas encore revenu , et je commençais à craindre qu'il n'eût déserté. Sans trop de méfiance envers Rathea, sa conduite justifiait mes soupçons, parce qu'il avait employé toutes les ressources de son esprit pour me dissuader de faire une reconnaissance autour de l'île. J'avais tout lieu de supposer qu'il m'avait dit beaucoup de mensonges , particulièrement en ce qui concernait la formation subite d'une montagne sur le terrain où le brick avait été construit. D'après cela, il avait pu, en me voyant déterminé à visiter cette partie de l'île , craindre que sa fourberie étant découverte, je n'en tirasse vengeance, et juger nécessaire de déserter pour se dérober aux effets de ma colère. Toutefois , je ne demeurai pas long-tems dans l'incertitude sur son compte i et je fus agréablement surpris en le voyant arriver. Il s'excusa de son retard en disant qu'il avait été retenu par une femme qu'il avait aimée autrefois , laquelle était venue de l'autre côté de l'île pour le voir , et qu'il n'avait pu résister au désir de passer la soirée avec elle à la maison d'un ami.

Vers le soir, le charpentier ayant terminé ses

réparations à un de mes canots, j'en fis équiper trois pour voir comment ils iraient à la voile. Dans le cours de cette épreuve, le mât de l'un d'eux rompit , celui d'un second éclata , et le troisième se trouva faire tant d'eau que deux hommes pouvaient à peine la vider à mesure qu'elle entrait. Le dernier aurait pris trop de tems pour être remis en état , mais le dommage éprouvé par les deux autres pouvait se réparer promptement. Il en résulta qu'en comptant celui qui sortait des mains du charpentier, je ne pouvais faire voile qu'avec trois embarcations , mon grand canot n'ayant ni mâts ni voiles. . Considérant qu'avec trois canots qui étaient seuls en état de m'accompagner , je ne pouvais emmener une force suffisante pour opérer une descente à Paiou, point principal de mes recherches, si les naturels m'opposaient de la résistance , je me déterminai à armer le plus promptement possible ma chaloupe avec une caronade de douze, attendu qu'avec cette embarcation ainsi armée , je pourrais effectuer de force un débarquement partout où il me plairait. Je regardais comme un devoir pour moi de descendre à terre à Paiou pour visiter la place où le brick avait été construit, parce que je ne pouvais supposer que les cent ou deux cents Européens qui avaient résidé là pendant plusieurs mois, n'eussent point laissé quelque marque ôu souvenir de leur désastre et de leur départ du

théâtre de leur naufrage et des infortunes qui en avaient été la suite. Il y avait une grande probabilité de trouver ce souvenir gravé sur des arbres , des rochers ou sur quelque plaque de métal. J'espérais que quelque inscription de ce genre indiquerait qui ils étaient , d'où ils venaient et où ils avaient eu l'intention d'aller en quittant cette île; comment l'événement de leur naufrage était arrivé, et beaucoup d'autres détails dont il était naturel de penser qu'ils avaient dû consacrer la mémoire par un monument quelconque ; l'érection d'un monument semblable étant, dans une position pareille, le seul plaisir et l'unique consolation qu'on pût avoir. Toutes ces considérations rendaient indispensable mon vovage à Paiou.

N'étant pas du tout assuré de la probité de Rathea et craignant qu'avant peu il ne désertât , je lâchai de tirer le plus possible parti de lui pendant le tems qu'il me resterait. Ayant appris qu'à Dennemah , où il avait des amis , il existait un énorme morceau de fer que les naturels n'avaient pu déplacer, je proposai à mon interprète d'envoyer à ce village trois canots armés avec des présens pour les chefs et des articles destinés à échanger contre tous les objets , provenant du naufrage , que les habitans pourraient avoir en leur possession. Rathea parut goûter mon projet et me dit que le village de Dennemah était situé vers le sud ou le sud -ouest de

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l'île , de sorte qu'il faudrait à mes canots une demijournée , c'est-à-dire depuis le matin jusqu'à midi pour s'y rendre.

Voici l'état des articles que je m» procurai dans la journée du i5.

Deux morceaux de cuivre réunis par une soudure et paraissant avoir formé l'anse d'une bouilloire.

Deux morceaux de fer semblables à des pentures de sabord.

Un grand piton, ou cheville à œil, dont le bout était rompu et qui ressemblait à ceux qui servent à accrocher les palans de canon sur les affûts.

Une cheville de deux pieds quatre pouces de long.

"Vingt morceaux de fer de différentes grosseurs.

Du 1 6. A dix heures du matin, j'expédiai trois canots armés à Dennemah pour acheter le gros morceau de fer dont on m'avait parlé et tous les autres articles , provenant du naufrage, qu'on pourrait se procurer.

M. Chaigneau , Martin Bushart et Rathea partirent dans ces canots. J'avais , auparavant , demande au Tucopien combien il y avait de chefs dans ce village. Ayant appris qu'ils étaient au nombre de quatre , je destinai un présent à chacun d'eux. Ce présent consistait en une verge d'étoffe rouge , une de gourrah bleu , un palampore , une hache , un couteau, une paire de ciseaux et un collier de grains de verre imitant le grenat.

Dans la matinée, deux jeunes insulaires m'apportèrent les deux plus grandes chevilles que nous nous fussions encore procurées. L'une avait près de trois pieds neuf pouces de long et l'autre près de trois pieds sept pouces ; une troisième n'avait guère que deux pouces de longueur. Ces objetsfurent lesseulsqu'on nous apporta dans cette journée , le mauvais tems ayant sans doute retenu les pirogues.

J'étais resté à bord, au lieu d'accompagner l'expédition à Dennemah , parce que je voulais accélérer, par ma présence, les travaux nécessaires pour l'équipement de ma chaloupe ; car, malgré la rigide observance du repos le dimanche , je faisais travailler les charpentiers, parce qu'il y avait urgence , désirant mettre le moins de retard possible à quitter un lieu dont le climat était si malsain.

M'étant aperçu que le Tucopien avait ajouté peu de foi à mon songe , je mis en œuvre un moyen plus sûr de me le conserver, celui de tenter sa cupidité. Pour cela , je fis étaler sur le plancher de ma chambre cinq grands couteaux de table , cinq couteaux de poche, cinq boites de rasoirs, cinq paires de ciseaux, cinq chapelets de verroterie rouge, cinq de bleue, un palampore, cinq ciseaux à bois, cinq fers de rabot f cinq haches anglaises'et un fusil. Je l'appelai alors et lui demandai ce qu'il pensait de tous ces objets , et si l'homme à qui ils appartiendraient ne serait pas regardé, aTucopia, comme très-riche. A cette vue ses

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yeux étincelèrcnt et il me répondit que c'était un trésor sans prix, et que, àTucopia, celui qui le posséderait serait comblé de respects pendant toute sa vie. J'ordonnai ensuite à Martin Bushart de mettre tous ces objets dans un panier k et de le placer sur ma tête, puis avec beaucoup de formalités imposantes je commençai à prononcer de préfendues paroles magiques entremêlées du mot Tucopia, pendant que mon vieil interprète , tapi dans un coin , me regardait avec de grands yeux et la bouche béante , pour voir quel serait le résultat de cette cérémonie. Il demanda à Bushart ce que je faisais et si j'entendais consacrer tous ces objets comme une offrande aux dieux afin d'en obtenir un vent favorable pour ramener le vaisseau sain et sauf. Je lui fis répondre que j'étais occupé à iabouer (consacrer) ces objets pour lui, parce que mon inlcntion était de le faire l'homme le plus respecté qu'il y eût jamais eu à Tucopia. Il ne put contenir ses transports de joie, tant l'ambition est une passion qui exerce son empire sur le cœur de tous les hommes, depuis le sauvage le plus ignorant jusqu'au philosophe le plus éclairé , depuis le plus humble esclave jusqu'au plus puissant monarque de la terre. Il se mit à sauler et à bondir, à toucher mes pieds et mes jambes et à faire mille extravagances , me priant de lui enseigner à se servir du fusil , et me conjurant, lors de mon retour à Tucopia, de lui faire restituer quelques possessions dont ses aïeux

avaient été dépouillés par les ancêttfes du roi régnant.

Il convient d'expliquer le motif qui m'avait porté à jouer cette espèce de farce. La coutume générale dans ces îles , lorsqu'on veut tahouer ou consacrer quelque chose , est de pratiquer quelque cérémonie imposante pour accomplir la consécration. Ma promesse pure et simple , de donner à Rathea tout ce que je venais de lui montrer, n'aurait pas suffi pour le convaincre de ma sincérité. L'apparence d'une cérémonie religieuse était plus conforme à ses idées superstitieuses, et lui inspira la confiance que je voulais lui donner, puisqu'il regarda ces objets comme irrévocablement à lui ; de telle façon que je pouvais , sans lui inspirer aucune crainte , me dispenser de les lui donner sur-le-champ , sous prétexte de les conserver intacts Jusqu'à notre retour dans son île , et m'assurer ainsi une garantie suffisante de sa fidélité jusqu'à ce que je n'eusse plus besoin de ses services. S'il fût venu à former le dessein de déserter, il n'aurait pas voulu partir sans son trésor ; mais comme pour l'avoir il eût fallu me le demander, j'aurais par là connu son intention et pu refuser de lui rien délivrer jusqu'à notre retour à Tucopia. M'étant ainsi assuré de sa fidélité , je l'employai sans inquiétude à toutes les démarches qui pouvaient concourir au succès de ma mission.' A huit heures du soir il pleuvait très -fort.

L'homme placé en vigie sur l'avant du vaisseau dit qu'il avait entendu un coup de fusil , puis un second vers l'entrée de la baie. Je fis brûler une flamme bleue et hisser un fanal de signaux en tête du mât de misaine. Peu de tems après , mes canots rallièrent le vaisseau et l'officier me fit par écrit le rapport suivant :

« A dix heures nous quittâmes le vaisseau et à midi nous contournâmes la pointe est de Mannicolo. Le vent étant bon , nous fîmes voile en longeant la côte qui se dirige au S.-O. O. 6° O. du compas jusqu'au cap de l'est dans une étendue de deux milles. Là nous trouvâmes un long récif avec deux bancs de sable , à sec , vers son centre ; il s'étendait au large de nous dans une direction parallèle à la côte. Jusqu'au point où nous allâmes, il existe un récif tenant à la côte et s'étendant à un quart de mille au large.

» A une heure après midi les canots mouillèrent devant le village de Dennemah, qui est situé au pied d'une hauteur s'élevant brusquement du bord de la mer. Il est composé d'environ quinze maisons. Les habitans de tout âge et de tout sexe étaient réunis sur le rivage pour nous recevoir. Leur nombre montait à soixante ou soixante-dix. Ils appelèrent , d'une manière amicale Ralhea , qui descendit à terre accompagné de Martin Bushart. Les naturels les accueillirent parfaitement , les embrassèrent et les con-

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duisirent à la maison des esprits, qu'on pourrait aussi appeler la maison de ville ou maison commune, attendu qu'il y en a une dans chaque village où les chefs et les hommes d'importance se réunissent pour s'occuper des affaires publiques. Ils y trouvèrent les principaux habitans assemblés et prêts à leur donner audience. Au bout d'un quart d'heure, je vis revenir Rathea et Bushart accompagnés de quelques insulaires qui portaient un gros morceau de fer et se dirigeaient vers les canots. Je fis nager à terre et je me disposai à débarquer, ordonnant à mes gens de venir à mon secours s'ils

me voyaient molester, mais de ne se servir aucune- »

ment de leurs armes à feu , parce que je préférais essuyer quelques mauvais traite mens plutôt que de compromettre par des hostilités graves l'objet de la mission qui m'était confiée.

» Je reconnus le morceau de fer qu'on apportait pour la barre de gouvernail d'un grand navire , tel qu'on l'établit dans la batterie d'un bâtiment de guerre pour remédier à la rupture de la grande barre en bois ou des machines qui la font mouvoir, en un mot c'était ce que les Français appellent barre de combat. Je l'achetai et donnai en échange une hache de charpentier, un couteau de boucher, une herminette et un ciseau à bois , ce qui parut complètement satisfaire les insulaires. Ils m'invitèrent à descendre à terre. J'acceptai cette invitation et je

débarquai accompagné de M. Chaigneau, l'agent français, et de son altesse le prince Bryan Borou qui était un de mes canotiers.

»Les insulaires étant désarmés, je crus devoir déposer mes armes avant de m'approcher d'eux, comme une marque de mes intentions pacifiques. Nous nous avançâmes escortés de deux insulaires qui nous conduisirent à la maison des esprits. Tout le long du chemin ces braves gens nous prenaient la main et promenaient de tems à autre la leur sur notre dos en répétant le mot lylly (bon). Quand nous fûmes arrivés à la maison des esprits, nous trouvâmes des nattes destinées à nous servir de siège. Alors on nous apporta les articles suivans :

Quatre courbes de vaisseau brisées comme celles précédemment achetées.

Deux ferrures d'étambot ou gonds dans lesquels tournent celles du gouvernail, brisées également , la partie la plus mince ayant été enlevée.

La croisée d'une petite ancre avec cinq pouces et demi de la verge et neuf d'un des bras.

L'extrémité supérieure de la verge d'une petite ancre avec son organeau.

Une portion de la vis d'un élau.

Un bout de pince en fer, de dix-huit pouces de long, avec les dents intactes.

Une cheville à téte de vingt-quatre pouces de longueur. Un morceau de grille de fer de dix-neuf pouces. Un piton ou cheville à œil.

Deux morceaux de la partie mince d'une courbe en fer, percés chacun d'un trou pour cheville.

Quatorze fragmens de chevilles de fer de différentes Iongueurs , le plus long ayant trois pieds neuf pouces et le plus court près de onze pouces.

Trois morceaux de fer battus et aplatis par les insulaires.

La moitié d'une boucle ou organeau en fer.

Un morceau de fer façonné en hameçon à requin par les insulaires.

Un rouet de cuivre pour caisse de mât de hune, en bon état et d'un pied de diamètre .

Un second rouet de cuivre de quelques lignes de plus de diamètre.

Un troisième rouet de cuivre de sept pouces et demi de diamètre.

Un petit mortier en cuivre , de près de quatre pouces de calibre, en bon état.

Une casserole en cuivre avec le manche brisé. Une poissonnière en cuivre.

Un vaisseau carré, en cuivre, ayant eu une poignée à chaque bout.

Deux morceaux de porcelaine de Chine paraissant provenir d'une grande jarre.

Un petit vase d'argent pesant de seize à vingt onces, d'une forme oblongue et ressemblant à une saucière ; cet objet porte deux fleurs de lis et d'autres ornemens gravés.

» Je me suis procuré tous ces objets en échange de diverses pièces de quincaillerie et de coutellerie et d'autres articles de troc.

» Je demandai alors les quatre chefs pour lesquels il m'avait été remis des présens. Trois seulement se

présentèrent me disant que le quatrième était mort récemment pur suite d'un coup de flèche. Les noms de ces trois chefs sont Ouallie , homme d'environ cinquante-cinq ans ; Battie, du même âge, et Maounie d'environ cinquante ans. Ils reçurent les présens avec des marques de la plus parfaite gratitude.

» Ouallie me fit le récit suivaut : « Il y a long-tems que les habitans de cette île , sortant un matin de leurs maisons, aperçurent une partie d'un vaisseau sur le récif en face de Paiou. Il y demeura jusque vers le milieu du jour que la mer acheva de le mettre en pièces. De grandes portions de ses débris flottèrent le long de la côte. Le vaisseau avait été jeté sur le récif pendant la nuit où il y avait eu un ouragan terrible qui brisa un grand nombre de nos arbres à fruit. Nous n'avions pas vu le vaisseau la veille. Quatre hommes échappèrent et prirent terre près d'ici. Nous allions les tuer, les prenant pour des esprits malfaisans, quand ils firent présent de quelque chose à notre chef qui leur sauva la vie. Ils résidèrent parmi nous pendant un peu de tems, après quoi ils allèrent rejoindre leurs compagnons à Paiou. Là, ik bâtirent un petit vaisseau et s'en allèrent dedans. Aucun de ces quatre hommes n'était chef; tous étaient des inférieurs. Les objets que nous vous vendons proviennent du vaisseau qui échoua sur le récif. A basse mer, nos gens avaient l'habitude d'y aller plonger et d'en rapporter ce qu'ils pouvaient.

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Plusieurs débris vinrent à la côte et nous en tirâmes diverses choses ; maïs depuis quelque tems on n'a rien retiré du vaisseau parce qu'il s'est pourri et qu'il a été emmené' par la mer. Nous ne tuâmes au cun des hommes du vaisseau ; mais il vint à la côte plusieurs cadavres qui avaient les jambes et les bras mutiles par les requins. Dans la même nuit un autre vaisseau toucha sur un récif près de Whanou et coula à fond. Il y eut plusieurs hommes qui se sauvèrent. Ils bâtirent un petit vaisseau et partirent cinq lunes après que le grand se fut perdu. Pendant qu'ils bâtissaient le petit vaisseau , ils avaient planté autour d'eux une forte palissade de troncs d'arbres pour se garantir de l'approche des insulaires. Ceuxci , de leur côté , les craignaient; de sorte qu'il y eut peu de communication entre eux. Les hommes blancs avaient coutume de regarder le soleil à travers certaines choses que je ne puis dépeindre ni montrer parce que nous n'avons eu aucune de ces choses. Deux hommes blancs restèrent après le départ de leurs compagnons , l'un était un chef, l'autre un homme qui servait le chef. Le premier mourut, il y a environ trois ans. Une demi-année après, le chef du canton où résidait l'autre homme blanc fut obligé de s'enfuir de l'île et l'homme blanc partit avec lui. Le district qu'ils abandonnèrent se nomme Paucorrie ; mais nous ne savons pas ce qu'est devenue la tribu qui l'habitait alors. Les seuls blancs

III l Œ

que les habitans de l'île aient jamais vus sont , premièrement , les gens des vaisseaux naufrages , puis ceux que nous voyons aujourd'hui. »

«D'après le rapport des naturels, Whanou n'est pas à une grande distance de Paiou , et les habitans de Denncmah disent qu'il y a à ce dernier village des morceaux de fer d'un très-grand poids. L'interprète tucopien , avec son impudence ordinaire, démentit cette assertion en disant qu'il était allé à Paiou et qu'il n'avait rien vu de semblable.

» Pendant que nous étions dans la maison des esprits, un homme entra armé d'un arc et d'un paquet de flèches. Nos regards s'étant naturellement tournés de son côté , il pria l'interprète de nous dire que nous n'avions rien à craindre, qu'il avait appris notre arrivée et était venu des montagnes pour nous voir, que la coutume, à Mannicolo, était de voyager armé. Je l'embrassai et je lui fis présent de quelques hameçons.

» La nuit approchant et nos amis les insulaires ayant vendu tout ce qui pouvait avoir quelque valeur pour nous , nous songeâmes à nous en retourner. Avant de nous rembarquer, je fis présent aux femmes et aux enfans de quelques grains de verroterie , et après nous être mutuellement embrassés je partis. Je promis aux insulaires que Peter viendrait bientôt les voir et je leur dis de recueillir, en attendant , tout ce qu'ils pourraient trouver, dans le voi-

si nage , d'objets ayant appartenu aux vaisseaux naufragés.

» Je n'ai vu que fort peu de cocotiers dans cette partie de l'île, et, pour tous animaux domestiques, quelques porcs de très-petite taille et de couleur noire. *

Je fus extrêmement satisfait du rapport de cet officier ; mais j'eus lieu d'être fort mécontent des équipages des canots qui , pendant l'absence de l'officier, pillèrent le rum et s'enivrèrent. L'un de ces hommes avait tant bu qu'il n'avait pas la force de manier son aviron et même qu'il le perdit , ce qui , dans notre situation actuelle , était un fâcheux accident , parce que nous n'en avions pas de rechange. Les autres canotiers ne s'étaient pas conduits d'une manière aussi répréhensible que celui dont je viens de parler, mais leur état et la cause qui les y avait mis méritaient que je leur adressasse de sévères reproches. Quand les canots étaient arrivés le long du bord, soupçonnant à l'allure des matelots qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire, je descendis pour visiter les embarcations et je trouvai les sabres épars de côté et d'autre et même quelques dégradations aux canots.

Le quatrième chef pour lequel j'avais envoyé des présens se nommait Paume. Il avait perdu la vie dans ce. que , chez les nations civilisés , on appelle une affaire d'honneur. Ayant séduit l'épouse d'un

des hommes de sa tribu, le mari outragé avait demandé satisfaction à ce sauvage Lothario (i). Le chef avait accepte le cartel et les deux adversaires se rendirent sur le terrain armes de leur arc et de leurs flèches pour vider la querelle. S'étant mutuellement blessés , tous deux moururent au bout de quelques jours, laissant doublement veuve le noir objet de leur amour et de leur fureur jalouse.

Du 17. Tems couvert et pluie assez abondante pour retarder les travaux relatifs à l'équipement de nos canots. Il nous vint deux pirogues dans la journée. J'achetai quelques cocos et un peu de poisson pour Rathea. Une de ces pirogues , de chez nos voisins qui habitaient près de Taiguade , amenait deux hommes étrangers à ce village et qui désiraient échanger deux lots de vieilles chevilles contre quelques-uns de nos outils. Il paraît qu'ils venaient de trés-loin. Quand il nous arrivait de ces gens , ils étaient toujours accompagnés par quelque habitant du village près duquel nous étions mouillés, qui leur enseignait comment ils devaient troquer, et ce qu'il fallait demander pour les objets qu'ils apportaient.

Du 18. Beau tems pendant toute la journée. Il nous vint plusieurs pirogues apportant principalement , des cocos pour huit ou neuf desquels on ne voulut pas accepter moins qu'un ciseau à bois ou un bon fer de rabot. Quelques bananes furent aussi

(1) Personnage d'une pièce du théâtre anglais.

achetées à ce prix t pour lequel j'aurais eu , à Tonga, un gros porc ou deux à trois cents cocos.

Voyant que je ne pouvais avoir ma chaloupe en état assez prompteinent et ne roulant pas perdre de teins , je fis armer trois bateaux baleiniers et j'en donnai le commandement au dessinateur qui devait contourner l'île et se conformer aux instructions rapportées plus loin. Ces embarcations emportaient des vivres pour trois jours et des présens pour les trois chefs de Dennemah , ainsi que pour douze autres chefs, si Ton en rencontrait un aussi grand nombre pendant le voyage. En outre de ces présens , je fis embarquer une caisse de quincaillerie, de coutellerie et d'étoffes, pour échanger contre tout ce que les insulaires pourraient avoir d'objets ayant appartenu aux vaisseaux naufragés.

J'aurais désiré accompagner cette expédition, mais je craignais qu'il ne survînt du mauvais tems , le changement de lune et l'équinoxe devant avoir lieu à quelques jours l'un de l'autre ; je me crus , en conséquence , obligé de rester pour veiller à la sûreté du vaisseau qui , étant mouillé dans une rade ouverte, aurait pu courir de grands dangers par un coup de vent de la partie du nord-est.

Instructions pour l'officier commandant les canots.

« 18 srptPmbre 1817.

• Monsieur, les canots sous vos ordres étant destinés à une

reconnaissance autour de cette île, je désire que vous partiez demain malin entre quatre et cinq heures, et vous vous dirigerez comme il suit :

» En quittant le vaisseau, vous vous rendrez aussi promptement que possible au village de Dennemah, près de la pointe sud-est de Mannicolo, et vous remettrez au trois chefs les présens dont je vous ai chargé pour eux.

» Si vous pouvez déterminer OualhV à vous accompagner, pour faire le tour de l'île et rejoindre le vaisseau, emmenezle et promettez-lui une récompense de ma part. Si Ouallie n'est pas disposé à faire ce voyage, tâchez d'obtenir qu'un des deux autres chefs vienne à sa place, c'est-à-dire dans le cas où ce chef aurait souvenir du naufrage.

» De Dennemah vous suivrez la côte jusqu'à Paiou , en todehant à tous les villages que vous rencontrerez sur votre route. C'est près de Paiou, d'après le rapport des insulaires, que fut construit un petit bâtiment ou brick , il y a trente-cinq à quarante ans. A votre arrivée sur ce point, vous examinerez soigneusement le lieu où ce bâtiment fut construit , pour voir s'il reste qaelques traces des fortifications, en pierre on en bois, que les constructeurs auraient érigées pour se défendre contre les insulaires. Vous rechercherez aussi avec soin les traces de quelque tranchée ou chenal qui auraient été creusés pour pouvoir lancer le bâtiment.

» Apportez un soin particulier à examiner les arbres, pierres et rochers voisins du lieu où le bâtimcitf fut construit, pour voir s'ils ne portent pas quelque inscription qu'on y aurait gravée, ou si Ton n'y aurait pas attaché quelque plaque de cuivre ou d'autre métal. Si vous trouviez une épitaphe ou inscription indiquant le tombeau de quelqu'un des malheureux naufragés, faites ouvrir ce tombeau et emportez les ossemens s'ils s'y trouvent encore.

» On ne saurait supposer que des hommes aussi éclairés mie le comte de La Pérouse et ses'officiers fussent restés sur cette île, pendant plusieurs mois, sans laisser quelque relation de leurs infortunes gravée sur les arbres ou sur les rochers, ou enfouie dans la terre, avec des instructions propres à la faire retrouver par les navigateurs qui visiteraient ces parages après eux. Je désire ardemment que vous réussissiez a faire une découverte de ce genre, pour la satisfaction du gouvernement et de l'honorable compagnie des Indes.

» Vous ne pourrez peut-être trouver la place où le bâtiment fut construit sans l'assistance de quelques vieux insulaires des environs de Paiou. Si vous êtes assez heureux pour découvrir cette place, je suis fermement persuadé que vous trouverez gravé sur les rochers ou les arbres quelque témoignage suffisant pour résoudre le problème qui occupe et intéresse, depuis quarante ans, les amis de l'humanité.

» Après avoir terminé vos recherches à Paiou, vous vous rendrez à Whanou et de là à bord du vaisseau, en touchant à tous les villages intermédiaires , pour acheter des insulaires tous les objets provenant des vaisseaux naufragés, de ma-

mère à me mettre à même de découvrir à qui ils ont primitivement appartenu et quel était leur usage.

» Vous considérerez comme un de vos premiers devoirs Je ne permettre à personne de vos gens d'acheter des insulaires aucun des objets en question et vous aurez soin que ces objets soient payés avec les articles destinés pour cela et non avec aucun autre.

« Si M. Chaigneau , l'agent français qui vous accompagne, juge à propos d'offrir en présent aux insulaires, en débarquant ou en rembarquant, quelques-uns des objets qui lui appartiennent, vous lui laisserez cette faculté.

» A votre retour à bord du vaisseau , j'exigerai de vous un

engagement duement signé que vous êtes disposé à affirmer sous serment que tout ce que contiendra votre rapport est exact, quand vous en serez requis par le gouvernement que vous servez et qui a ordonné cette expédition par des motifs de la plus pure philantropie,

» Je désire que vous demandiez au chef Ouallie de quelle manière vinrent à terre les quatre hommes du vaisseau naufragé à Paiou qui réussirent à atteindre Dennemah. Ayez soin de ne pas adresser aux insulaires, non plus qu'à Martin Bushart et Rathea , des questions qui indiquent la réponse , mais prenez note de ce qu'ils diront. D'après vos questions, si elles sont faites d'une manière judicieuse, et d'après leurs réponses, vous pourrez tirer une conclusion.

» Dans aucun cas n'accordez de confiance à ce que dira le Tucopien, qui répond toujours de la manière qu'il croit plaire le plus. Quant à Martin Bushart , il entend notre langue médiocrement. Vous tâcherez donc de hien lui faire comprendre les questions qu'il doit adresser aux insulaires par l'intermédiaire de Rathea.

» Une distribution judicieuse des articles destinés en présent à douze chefs, non compris ceux de Dennemah, doit nous assurer le respect et l'estime des insulaires.

» Employez, à Paiou et à Whanou, tous les moyens possibles pour obtenir des renseignemens sur les vaisseaux naufragés dans le voisinage et enfin sur les têtes qu'on dit exister dans la maison des esprits. Faites-vous des amis des prêtres des différens villages que vous visiterez et tâchez de les engager, par des flatteries, à vous vendre quelques-uns ou la totalité des objets , provenant du naufrage , qu'ils auraient fait servir d'offrandes à leurs dieux.

» Quant à vous tenir en garde contre les insulaires , ne pas découcher des canots, ne laisser débarquer à la fois qu'un eer*

tain nombre d'individus , tenir les canots réunis , sonder et faire une reconnaissance exacte de la côte, des baies, havres, récifs , etc., vous vous conduirez comme il a été précédemment ordonné.

» Je termine en souhaitant que votre excursion soit heureuse et obtienne des résultats satisfaisants, et je crois devoir vous dire qu'il est nécessaire que vous soyez de retour à bord du vaisseau dans la soirée du vendredi 21 de ce mois. Je suis, etc., P. Dillon.

T)u 19. Au point du jour les canots partirent pour l'expédition concertée la veille. Dans le courant de la journée , il nous vint des pirogues des deux villages voisins de notre mouillage. Elles apportaient des cocos et des bananes qui nous furent vendus très-cher. Pour un ciseau à bois <tt un coupon d'étoffe rouge , je me procurai un morceau de porcelaine formant la moitié d'un vaisseau que je supposai être un des plats dans lesquels les Chinois servent le curry. Les dessins représentaient des fleurs, des poissons et un oiseau. Ce plat pouvait avoir fait partie d'un service de porcelaine que La Pérouse se serait procuré pendant sa relâche à Manille, avant de partir pour la côte de Tartarie et le golfe de Sachilène. J'achetai aussi la part ie coudée d'une courbe en fer avec les restes de deux trous pour chevilles ; c'était le huitième objet semblable que j'avais reçu des insulaires depuis mon arrivée à Mannicolo. Au tems du naufrage de La Pérouse, on n'employait de

courbes en fer que dans la construction des bâtimens du roi.

Du 20. Tous les habitans mâles de notre voisinage vinrent le long du vaisseau apportant des cocos, des bananes et quelques poissons de l'espèce des mulets ; ils en avaient aussi d'une autre espèce singulièrement nuancée de bandes ou lignes bleues , jaunes , noires et grises. On voyait nager autour du vaisseau des requins d'une grosseur monstrueuse , tachetés de blanc et de noir. Nous en accrochâmes un , mais il se débattit pendant près d'une demiheure que nous cherchâmes à le tirer à bord ; tandis qu'il était suspendu à moitié hors de l'eau , on le perça de plusieurs balles de pistolet et il eut le ventre déchiré par un autre monstre de son espèce ; malgré tout cela il parvint, à se décrocher et nous échappa.

J'obtins des insulaires quelques chevilles et un ciseau à froid auquel on avait adapté un manche dans le genre de celui d'un marteau :

A six heures du soir, les canots commandés par M. Russell revinrent à bord après avoir fait le tour de l'île. M. Russell avait acheté des insulairés les objets suivans. '

Une grande quantité de fer à chevilles non-œuvré, de diverses dimensions, l'une de ces tringles ayant plus de neuf pieds de long , une autre plus de six pieds et une troisième plus de cinq pieds ; plus, diverses chevilles façonnées, dont une longue de cinq pieds et demi, ayant une espèce de croix à un bout

Un morceau d'un fort grand piton ou cheville à œil, trèsoxidé par l'action du tems et des élémens.

Un morceau de fer ressemblant à un levier.

Un dito avec un trou de goupille.

Un dito ressemblant à une vieille râpe.

Un diio comme un chandelier de chaloupe. .

Trois grands clous ou chevilles pointues transformés en hameçons par les insulaires»

Un dito plus petit transformé de même.

-Trois clous. . ,

Un morceau de baguette de fusil de six pouces et demi de long.

Cinq petits morceaux de fer de différentes formes et dimensions. '

Trois morceaux de chevilles à œil.

Un morceau de chandelier avec les oreilles entières. Une grande cheville de chaîne de hauban avec la tête intacte.

Un morceau de cheville percé au bout d'un trou dans lequel était un morceau de goupille.

Trois morceaux de boulets ramés.

Un coin.

Six morceaux de courbes en fer de la partie la plus mince.

Deux portions de parties coudées de courbes en fer brisées au bas des trous des chevilles (ce qui en faisait dix à bord).

Un morceau de guirlande de proue brisé aux trous des chevilles.

Deux masses de charpentier de fabrique étrangère. Un petit fer à calfat.

Quatre crocs à palans dont trois grands et un petit. Un morceau de vis d'étau, probablement de celle dont on avait déjà retrouvé un autre morceau.

Un morceau de fer paraissant avoir servi de chandelier à on pierrier.

Un autre morceau de fer, de forme singulière, ayant probablement servi a suspendre une cloche.

Une ferrure d'étambot pour un petit bâtiment.

Une ferrure d'étambot pour un grand navire, laquelle avait un dé en alliage de cuivre et plomb ou étain.

Le dernier article fournit matière à une observation. L'incrustation d'un dé en cuivre avait sans doute pour objet de préserver de Faction destructive de l'eau de mer la partie de la ferrure , qui , sert de pivot au gouvernail , et de maintenir, aussi exactement que possible , la rotation de cette machine importante. C'était probablement l'espèce de ferrures dont on se servait immédiatement avant celles en usage aujourd'hui , qui sont entièrement en cuivre , du moins celles qui se trouvent au-dessous de la flottaison. Il y a trente à quarante ans que l'on imagina ce perfectionnement et guère plus de vingt qu'il a été généralement adopté. Les bâtimens qu'on envoya à la recherche de La Pérouse , trois ans après sa disparition , n'étaient pas doublés en cuivre. Au reste , quoique la ferrure en question fût assez grande pour un bâtiment de huit cents à mille tonneaux le trou percé au milieu du dé n'avait pas une ouverture capable de recevoir un aiguillot assez fort pour soutenir le gouvernail d'un navire de cent tonneaux.

Parmi les objets en fer, on rapporta un flacon de verre à dix faces sans cou et un cul de bouteille.

Voici la liste des objets en cuivre et en plomb que rapportèrent les canots.

Une petite cloche en cuivre d'un diamètre de plus de huit pouces, sans battant, et portant trois fleurs de lis moulées.

Une grande cloche de vaisseau , de douze pouces et demi de diamètre, sans battant et ayant un morceau détaché de la tête.

Sur un des côtes de cette cloche on voyait , en figures moulées , la sainte croix dressée entre l'image de la vierge Marie et celle d'un saint qui portait une croix sur les épaules. Du côté opposé se trouvaient trois images enfermées dans une .sorte de médaillon elleptique au-dessus duquel était un soleil rayonnant. Ces images semblaient être celles de la vierge, du Sauveur et de saint Jean. Sur tous ces ornemens, il y avait.des lettres que t faute de loupe , je ne pouvais déchiffrer. A droite de la grande croix , on lisait ces mots : Basin m'a fait.

Un petit canon de bronze du calibre de deux pouces, mais tellement oxidé qu'il était impossible de découvrir ce qui s'y trouvait de moulé ou de gravé.

Un morceau de cercle en cuivre denté À l'intérieur et ayant quelque ressemblance avec un morceau de l'espèce d'instrument dont on se sert aujourd'hui et qui porte le nom de machine à sonder patentée.

Un morceau de cuivre plié en forme d'hameçon avec un petit trou à une extrémité.

Un pot d'étain entouré de quatre lignes circulaires et ayant à peu près la forme d'une boite à mitraille du calibre de dix-huit.

Un morceau de plomb de sonde pour les grands fonds.

Une poissonnière en cuivre avec le couvercle garni de son anse; sur un des côtés de ce vaisseau étaient gravées deux fleurs de lis.

Une cuiller à chaudière sans manche.

Une casserole de cuivre sans couvercle ni queue et timbrée de deux fleurs de" Us.

Un plateau de balance en cuivre.

Un dito en bois tourné.

Un morceau d'entonnoir en cuivre.

L'officier qui avait commandé l'expédition me fit le rapport suivant :

«Hier, à sept heures du matin, nous entrâmes dans le chenal situé entre la côte de Manrîicolo et la chaîne de récifs qui entoure l'île. Apercevant quelque chose sur un des bancs de sable qui tiennent au récif, nous nous en approchâmes et nous reconnûmes que c'était du bois que la mer y avait apporté. Nous vîmes là aussi un jeune cocotier qui paraissait plein de vigueur et qui sans doute atteindra toute sa croissance si les naturels ne l'arrachent point.

» A neuf heures et demie , nous arrivâmes au village de Dennemah ; nous y fûmes bien reçus. On nous conduisit à la maison des esprits, où je remis à deux des chefs les présens qui leur étaient destinés. Le troisième se trouvait absent et était allé à Wha-

nou. Je demandai à Ouallîe comment les quatre hommes qui s'étaient sauvés du vaisseau naufrage à Paiou avaient gagné la terre près de Dennemah. Il me répondit qu'ils étaient sur une grosse pièce de bois que le courant porta à terre près du village ; que les naturels les reçurent bien , les emmenèrent à leurs maisons où ils les hébergèrent pendant une nuit , et que, le lendemain matin, ils les laissèrent partir paisiblement pour se rendre à Paion , lieu où ils arrivèrent sains et saufs et rejoignirent leurs compagnons d'infortune.

» Ayant appris d'un homme de Davey, qui était à bord, que deux des naufragés avaient été tués à Dennemah , je demandai à Ouallie si sa tribu n'avait pas tué deux hommes. Il me répondit positivement qu'il n'y avait eu personne de tué dans cet endroit.

» îfatre conversation terminée, nous commençâmes les échanges. Je me procurai , par ce moyen , les objets suivans :

Deux courbes en fer.

Quatre morceaux de courbes semblables.

Une cbeville à œil.

Un morceau de vis d'étau.

Un morceau de plomb de sonde pour les grands fonds. Une casserole de cuivre timbrée de deux fleurs de lis. Un pot d'étain.

Une petite ferrure d'étambot

^ ia5 «s

Un crochet en cuirre.

Un morceau de cheville en fer.

» Vers onze heures , je me disposais à partir pour continuer ma tournée. J'invitai Ouallie à m'accompagner à Paiou pour me montrer la place où le petit bâliment avait été construit , lui promettant de le ramener au bout de deux jours , sain et sauf, chez lui , avec de grands présens pour sa récompense. Il refusa , disant qu'il avait des ennemis à Whanou. Son fils s'offrit volontairement pour le remplacer. J'acceptai cette offre , et le fils d'Ouallie partit avec nous accompagné d'un autre jeune homme. Tous deux étaient armés d'un arc et d'une vingtaine de flèches empoisonnées, dont la pointe était formée de fragmens d'os humains. Je fis un présent à chacun de ces intrépides jeunes gens , et, après avoir distribué aux femmes et aux enfans quelques grains de verroterie , je quittai Dennemah.

» Nous longeâmes la côte vers le sud-ouest. Nos sondes , dans le chenal entre le récif et la terre , varièrent de trente à quarante brasses. Dans cet endroit le chenal était plus parsemé d'amas de corail et d'autres petits écueils que nous ne l'avions trouvé à l'entrée. A midi nous doublâmes la pointe du sud de l'île et nous trouvâmes que la côte prenait sa directio'n vers l'ouest.

»» A deux milles à l'ouest de cette pointe , nous découvrîmes une grande baie s'enfonçant dans les

terres h environ quatre milles vers le N. N.-E. Elle nous parut libre de loute espèce d'écueils , et nos sondes varièrent de vingt à trente brasses, fond de vase. En remontant la baie, nous trouvâmes deux ruisseaux d'eau excellente qui se déchargent vers le côté nord. La chaîne de récifs est éloignée de cette parlie de la côte d'environ trois milles.

» Je ne vis point de maisons depuis Dennemah jusqu'à la pointe sud. Là un homme tout seul sortit des halliers; mais, en nous apercevant, il s enfuit- précipitamment et je ne le revis plus. Je demandai à Tint erprète et auxhabitans de Dennemah si cette partie de la côte était habitée. Ils répondirent qu'elle ne Tétait pas , mais que quelques insulaires y venaient de tems à autre planter du tara et s'en retournaient chez eux.

» Je longeai la côte à partir de la baie en portant à l'ouest et à l'O. f /4 N.-O. pendant une heure. J'aperçus alors le village de Paiou. En approchant , je vis quelques maisons , mais pas un seul habitant. A deux heures après midi , je mouillai près du rivage et j'envoyai à terre Rathea et les deux jeunes gens de Dennemah à la recherche des habitans des maîsonsdont j'étais assez proche, et d'une desquelles sortait de la fumée ; mais Rathea , au lieu de parlementer avec les naturels qui s'étaient enfuis dans les bois , se mit à piller les maisons , enlevant tous les objets en fer et les provisions qu'elles contenaient et

apportant son butin aux canots. Je rac montrai extrêmement mécontent de cette conduite et je lui ordonnai d'aller replacer toutes ces choses où il les avait prises. Je remis ensuite aux jeunes gens quelques articles de quincaillerie et des étoffes, en leur faisant entendre que je désirais qu'ils cherchassent leshabitans du village et leur remissent ces objets, tâchant en même teras de les engager à venir nous parler. Ils "Exécutèrent mes ordres et revinrent bientôt accompagnés de deux femmes et de quatre enfans. A Tapproche de ces individus, je débarquai et je fus à leur rencontre ; mais ils témoignèrent quelque alarme en me voyant. Pour calmer leur frayeur, je donnai à chacune de ces femmes un collier de verroterie , une paire de ciseaux et des hameçons. Je distribuai aussi quelques hameçons aux enfans.Tous alors parurent convaincus de nos intentions amicales.

» Les jeunes gens de Dennemah me dirent que les maisons que je voyais n'étaient habitées que temporairement par des hommes d'une tribu pommée , Ammahs qui venaient avecleurs familles, à une certaine époque de l'année, pour planter du tara et retournaient à leur résidence habituelle quand la saison de planter était passée. Ils me dirent encore que les seuls habitans du lieu étaient ceux que j'avais prè* de moi , plus un homme , mari des deux femmes et père des enfans , mais que cet homme était telle-

ment effrayé qu'on n'avait pu le déterminer à quitter l'endroit où il c'tait allé se cacher. Les femmes furent si contentes des présens que je leur avais faits qu'elles envoyèrent un des enfans chercher son père qui à la fin se décida à venir. J'appris que son nom était Pakelley et qu'il résidait là depuis environ un an avec sa famille, dont tous les individus du sexe féminin étaient d'une laideur hideuse.

» Le district de Paiou présente un terrain plat et uni qui s'étend le long de la côte jusqu'à une distance de deux milles dans la direction de l'est à l'ouest. La plaine s'avance dans l'intérieur jusqu'à deux ou trois milles et est couverte d'un bois trèsépais , excepté dans une très-petite place qui a été défrichée. Quelques arbres sont d'une grosseur énorme. Au milieu de cette plaine coule une petite rivière où le flux se fait sentir. Nous remontâmes cette rivière avec nos canots jusqu'à un demi-mille, mais là nous trouvâmes le passage obstrué par un vieil arbre qui était tombé en travers du lit de la rivière.

» La petite portion défrichée de la plaine a à peine un acre de superficie. Elle est bornée au sud par la mer, à l'est par la rivière et au nord et à l'ouest par le bois. C'est le lieu le plus commode de toute l'île, soit pour construire un bâtiment , soit pour le lancer, parce qu'il n'y a pas de roches près du rivage et que les bords de la petite rivière sont couverts d'arbres pouvant fournir des bois de toutes

formes et dimensions. Rathea , les deux jeunes gens de Dennemah et Pakelley dirent que c'était là que le brick avait été construit et lancé , et je ne mets pas en doute leur assertion, parce que c'est le seul . terrain déboisé de toute la côte, et il est évident qu'il Ta été par la maki des hommes. Or, comme les insulaires ne pouvaient avoir aucun motif pour le faire , j'en ai dû naturellement conclure qu'il le fut par les naufragés qui y résidèrent et y construisirent leur bâtiment.

» J'ai examiné cette place avec tout le soin possible pour tâcher de trouver des traces de fortification en pierres ou en bois , mais je n'ai pu rien découvrir de ce genre. Si l'espèce de rempart dont il s'agit fut construit en bois , ce bois , exposé depuis trente-neuf ans à toutes les intempéries des saisons, a eu le tems de se pourrir et de se détruire complètement. D'un autre côté, il n'existe dans le voisinage ni pierres ni rochers qui eussent pu servir à élever une sorte de muraille.

*> Mes recherches pour trouver des inscriptions furent également infructueuses , attendu que les arbres qui environnent le terrain déboisé ne sont pas asr sez gros pour qu'on y eût pu rien écrire, et, comme je l'ai dit, il n'y a point de rochers dans le voisinage. J'ai examiné très -minutieusement tous les environs , mais je n'ai pu découvrir la moindre trace qui indiquât que des Européens avaient séjourné il 9

là. J'ai aussi examiné tous les arbres qui bordent la petite rivière sans y trouver aucune plaque de cuivre ou de plomb. J'ai vu néanmoins vers le haut de la rivière , les souches d'arbres qui avaient été abattus, très-anciennement, à coups de hache, et je ne doute pas que ce ne fussent ceux qu'on employa pour construire le bâtiment dont parlent les naturels.

» Dans le cours de ma conversation avec Rathea , les deux jeunes gens de Dennemah et Pakelley, j'avais appris que le bois employé à construire le bâtiment avait été coupé dans le haut de la rivière , où on en avait formé des trains flottans pour le faire descendre. C'est d'après ce renseignement que j ai remonté la rivière el trouvé les souches dont jeviens de parler.

» Pakelley paraît avoir cinquante ans. A la première question que je lui adressai touchant les vaisseaux naufragés , il nia avoir aucune connaissance de l'événement : mais nos interprètes l'ayant pressé de dire la vérité , il montra le récif qui se trouve à l'ouest de Paiou et dit qu'un vaisseau s'était brisé en pièces à cet endroit, il y avait bien long-tcms. Il ne se souvenait pas lui-même du naufrage , mais il avait entendu d'autres en parler. Il convint que plusieurs hommes s'étaient sauvés et avaient construit un autre vaisseau à la place même où il résidait en ce moment. Je lui demandai s'il possédait quelque?-

uns des objets sauvés du naufrage ; il me répondît que oui et m'apporta les articles suivans :

Un morceau de cercle en cuivre denté à l'intérieur et qui doit avoir fait partie de quelque machine.

Deux grands clous.

Une cheville à œil.

Plus un cul de bouteille qu'il dit avoir ramassé lui-même sur le récif où se perdit le vaisseau.

» Ayant terminé là mes opérations, je remis à la voile à quatre heures et je longeai pendant une heure la côte qui suivait la direction de l'O. l fa N-O. 6 ê N. Voyant la nuit approcher je hantai le rivage de plus près , cherchant un mouillage Commode pour les canots. Je trouvai une petite crique d'eau douce dans laquelle nous entrâmes et nous laissâmes tomber nos grappins. Peu de tems après que nous eûmes mouillé , une pirogue venant de l'ouest s'avança comme pour nous reconnaître. Elle était montée par deux guerriers dont l'un maniait une pagaye pendant que l'autre se tenait debout sur la plate forme ayant en main un arc et des flèches et paraissant prêt à combattre. Notre Tucopien l'ayant remarqué lui cria que nous étions des amis, qu'il pouvait quitter ses armes et approcher sans rien craindre , ce qu'il fit. Je lui fis présent , ainsi qu'à son compagnon , de quelques hameçons. En ce moment nous crûmes entendre du bruit dans les bois. Le guerrier qui était dans la pirogue se mit à ap-

peler et bientôt après nous vîmes une pirogue doubler la pointe ouest de la crique et s'approcher de nous. Elle était montée par six femmes à chacune desquelles je donnai quelques grains de verroterie et des hameçons. Ces gens nous apprirent qu'ils appartenaient à un village nommé Ammah, situé sur le bord de la côte , à une assez grande distance vers l'ouest , et qu'ils étaient venus près du lieu où nous étions pour planter du tara.

» J'avais l'intention d'entrer plus avant dans la crique pour passer la nuit, mais j'en fus empêché par les sollicitations des insulaires et de notre interprète, qui me soutinrent que pendant la nuit le fond de la crique était visité par des esprits qui descendaient des montagnes , et que par conséquent il serait dangereux de nous y enfoncer davantage. Les jeunes gens de Dennemah et l'interprète ne se sou cièrent nullement de coucher dans les canots et me demandèrent la permission d'aller coucher à terre : je la leur accordai. Ils allèrent en conséquence joindre les gens d'Ammah.

» Ce matin 20 , au point du jour, ces hommes revinrent à bord des canots et nous fîmes voile en longeant la côte qui court a l'O. N.-O. 6° N. A sept heures et demie nous doublâmes la pointe ouest de l'île et nous gouvernâmes auN.-E.,le long de la côte jusqu'en face du village d'Ammah, où je descendis à ierre, vers huit heures , avec nos interprètes. Nous

fûmes conduits sur-le-champ à la maison des esprits où je fus présenté à six chefs , à chacun desquels je fis présent d'un coupon d'étoffe , d'une hache et d'un grand couteau. Je demandai alors si quelqu'un se souvenait du naufrage d'un vaisseau près de Paiou. On me répondit que non , mais que tous les assistans en avait ouï parler et que quelquesuns avaient en leur possession divers objets qui avaient appartenu à ce vaisseau et qu'ils avaient recueillis à basse mer sur le récif; que plusieurs hommes échappèrent au naufrage et qu'ils bâtirent , à Paiou , un autre vaisseau sur lequel ils quittèrent l'île , laissant derrière eux deux hommes qui résidèrent dans le voisinage de Paiou parmi une tribu établie dans cette partie de l'île ; qu'un de ces hommes mourut à Paiou et que l'autre s'enfuit de l'île avec le chef sous la protection duquel il vivait ; mais qu'on ne savait pas dans quelle île ils s'étaient réfugiés ; que le motif qui avait porté le chef et l'homme blanc à s'enfuir était des revers que le premier avait éprouvés à la guerre. Je demandai si l'homme blanc qui était mort avait été enterré. On me répondit qu'on lui avait attaché une pierre aux pieds et qu'on l'avait jeté à la mer suivant la coutume du pays.

» On me présenta ensuite les objets suivans que j'achetai : Une petite cloche de vaisseau d'environ huit pouces de diamètre , portant trois fleurs de Ws moulées ; un petit canon de bronze marqué d'une

uigiti

fleur de lis; une grande ferrure d'étambot avec un dé en cuivre ; cinq tringles de fer à chevilles d'une grande longueur ; une cheville de chaîne de haubans avec sa tête intacte ; un croc à palan avec un morceau de cheville ; un morceau de fer percé d'un trou à Tune de ses extrémités ; un flacon cassé par en haut; la moitié d'un boulet ramé et plusieurs petits morceaux de fer de différentes formes et dimensions.

» Je quittai Amman à 1 1 heures ; je longeai la côte en gouvernant au nord-est , et à midi je mouillai devant Whanou. Les habitans nous reçurent comme à l'ordinaire sur le rivage. L'interprète me présenta à cinq chefs auxquels je fis des présens semblables à ceuxque j'avais offerts aux chefs d'Ammah. On me conduisit ensuite à la maison des esprits , où je commençai mes opérations en disant que je venais pour acheter tous les vieux objets que les habitans auraient pu se procurer des débris des vaisseaux naufragés sur leur côte , et je demandai* si quelqu'un avait souvenir de ce naufrage. On me répondit que tous ceux qui en avaient été témoins étaient morts , mais que les habitans actuellement vivans avaient appris de vieillards qui n'existaient plus, qu'un événement semblable avait eu lieu ; que les gens de Whanou possédaient quantité d'objets provenant d'un des vaisseaux naufragés, et que ces objets avaient été ramassés sur le récif à environ

mi-distance de Whanou à Paiou ; que , d'après ce qu'on leur avait rapporte , la nuit où le vaisseau se perdit , il s'était élevé un ouragan qui avait brisé ta arbres à fruit , abattu des maisons et causé d'autres ravages ; qu'un second vaisseau s'était perdu près d'Ammah ; qu'il s'en était sauvé quatre hommes qui étaient allés rejoindre leurs compagnons, occupés à bâtir un autre vaisseau à Paiou. On affirma qu'aucun homme des vaisseaux naufragés n'avait été tué à Dennemah ni à Whanou. Beaucoup d'hommes, disait-on, s'étaient sauvés d'un des vaisseaux qui avaient péri, et ces hommes avaient bâti un petit navire sur lequel ils étaient partis , laissant deux des leurs à Paiou. Les deux blancs demeurés après les autres étaient connus des insulaires sous le nom de Marrah, et n'étaient pas mariés. L'un d'eux résida avec la tribu de Paiou et l'autre avec celle de Paucorie. Le premier était mort à Paiou il n'y avait pas long-tems. Quant au second , on donnait sur sa disparition les mêmes détails que j'avais recueillis à Dennemah et à Amman. On assurait qu'il ne restait plus sur le récif aucun débris des vaisseaux naufragés. Je dis alors que j'avais appris que plusieurs têtes des hommes tués après avoir échappé au naufrage avaient été offertes aux dieux dans la maison des esprits ; mais on le nia , et bien que j'eusse examiné soigneuse-

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ment tous les temples , je ne trouvai aucune trace d'une semblable offrande.

» Les gens de ce village me parurent très-réservés dans leurs réponses , et surtout semblaient ne faire qu'avec répugnance celles qui regardaient le massacre des Européens et Y offrande de leurs crânes ; mais , d'après ce que j'ai appris du Tucopien et des naturels qui visitèrent le vaisseau à notre arrivée , je ne doute pas que les gens de Dennemah et de Whanou n'aient tué quelques-uns des hommes qui avaient échappé au naufrage.

» J'ai acheté à Whanou les objets suivans : Une grande cloche ayant un morceau enlevé à la partie supérieure , n'ayant pas de battant , et portant une croix et trois figures moulées, avec ces mots : Bazin m'a fait, placés à la droite de la croix ; une poissonnière en cuivre avec son couvercle et ses anses intacts , et timbrée de deux fleurs de lis ; quatre crocs à palan ; deux grands clous ; deux masses , dix chevilles de fer de différentes dimensions ; un morceau de guirlande de proue ; une grande barre de fer avec une croix à un bout ; une cheville de fer avec un trou de goupille ; un morceau de baguette de fusil avec d'autres morceaux de fer de diverses formes et dimensions; deux plateaux de balance, l'un en cuivre et l'autre en bois tourné.

» A 2 heures, j'allais partir de Whanou pour rejoindre le vaisseau en achevant le tour de l'île,

lorsqu'une pirogue poussa au large pour se rendre à Dennemah. Les deux jeunes gens de ce village désirèrent profiter de cette occasion pour retourner chez eux. J'y consentis, et je leur fis présent à chacun d'une hache, d'une pièce d'écarlate , d'un couteau et de quelques hameçons. Ils parurent trèssatisfaits, Je fis voile ensuite pour rejoindre le vaisseau. Depuis Whanou jusqu'au mouillage du vaisseau, nous ne rencontrâmes qu'un seul endroit habité. »

Ne trouvant pas le rapport ci-dessus assez positif relativement aux deux blancs restes sur l'île après le départ de ceux qui avaient construit le brick , je demandai à M. Chaigneau et à Martin Bushart ce qui s'était dit sur ce sujet à Ammah et à Whanou. Ils me répondirent :

« Nous avons entendu les naturels de Whanou et d'Ammah dire que l'un des deux hommes qu'ils avaient nommé Marrah mourut à Paiou, il y a environ trois rackeys (trois retours de mousson du nord-ouest ou trois ans) , et que l'autre partit avec le chef de Paucorie pour aller se réfugier dans quelqu'une des îles voisines. Nous ne les avons jamais entendu dire que le chef de Paucorie et l'homme blanc qu'ils appelaient Marrah étaient les deux seules personnes de la tribu qui se fussent enfuies , mais que toute la tribu avait pris la fuite. »

Du 21. Jolies brises de vent alise. A mer basse ,

le vent. Malgré cela, il doubla le récif qui s'étend au large à partir de la pointe est de l'île d' Amherst f et ne rencontra sur sa route qu'un banc sur lequel il restait 10 brasses d'eau. Le second se dirigea vers l'est et rencontra deux bancs sur lesquels il n'y avait que 2 brasses d'eau , bien «p»Ja marée fût plus d'à moitié montée. Le troisième se dirigea versl'E.-S.-E. le long du récif qurtorde la côte de la grande île au sud du chenal; il trouva plusieurs bancs et amas de corail détachés, sur lesquels il n'y avait que 2 grasses à 2 brasses et demie d'eau.

La basse mer eut lieu à 10 heures 10 minutes , et , selon toute apparence , la mer haute à 5 heures moins 10 minutes. La marée s'élève de 4 à 5 pieds, dans la baie ; le jusant porte à l'ouest et le flot à l'est. Je conjecture qu'en dehors, Je jusant, le long de terre, porte au N.-Q. , et le ffot au S.-E. Il y a, au large^de la pointe dn récif pB duquel nous jetâmes d'abord l'ancre , un banc de corail , situé dans la direction du N.-O. de cette pointe , distance d'un quart de mille. Il restait alors sur ce banc 3 brasses d'eau x et il n'y avait pas de brisans. Dans les mortes eaux, la mer brise d'une manière effrayante sur ce banc, entre lequel et la pointe du récif, il y a au reste grandement de la place pour faire passer un vaisseau.

Nous reçûmes dans la journée la visite de presque tous les habitans mâles des deux villages voi-

sins de notre mouillage. Ils nous apportèrent , comme à l'ordinaire , des cocos , des bananes , du poisson et du tara, qu'ils nous vendirent cher, ' ainsi que de coutume. Ayant appris que nous devions repartir sous peu pour Tucopia , ils témoignèrent du regret de notre départ et chargèrent notre interprète de nous prier de les prévenir quelques jours à l'avance, afin qu'ils pussent nous apporter des provisions pour notre traversée.

Dans l'après-midi , nous prîmes un des énormes requins qui sont si nombreux dans cette baie. Je destinais ce monstre en présent à sa majesté noire , Néro , roi de Davey, et je voulais le lui faire porter en grande pompe au retour de mes canots : mais , n'ayant pas fait part de mon intention à l'officier de service , le requin mort fut rejeté à la mer quand on débarrassa le pont pour lebranlebas du soir.

Du 22. Employé l'équipage à tou* préparer pour reprendre la mer. A 8 heures du matin, j'envoyai trois canots sonder le chenal Hayes , jugeant cette précaution nécessaire , au cas que je ne pusse louvoyer pour sortir par le chenal de l'est à raison des nombreux écueils dont il est parsemé. En prenant la passe Dillon que j'avais fait reconnaître la veille , je pouvais déboucher en mer à l'ouest de l'île Amherst en traversant la baie Lushington. A 2 heures et demie , les canots revinrent avec un rapport satisfaisant sur le chenal Hayes, dans lequel

il y avait assez d'eau pour que tout vaisseau pût gagner la mer par un bon vent.

Les naturels de notre voisinage vinrent comme d'habitude. Le principal article qu'ils apportèrent était des cocos, pour lesquels le chef demanda des bouteilles vides à raison d'une pour dix cocos. Je leur achetai aussi quelques poissons de l'espèce des mulets, très-beaux et plus gros qu'aucun de ceux que j'eusse jamais vus à la Nouvelle-Zélande ou nulle part ailleurs dans la mer du Sud.

Du 23. La journée commença avec un tems sombre et un vent frais qui soufflait juste dans la direction du large vers notre mouillage , de manière à empêcher le vaisseau de mettre sous voiles. Un peu après le point du jour, il nous vint quatre ou cinq pirogues montées chacune par quatre hommes, qui nous apportèrent des productions de l'île et demandèrent en échange des bouteilles vides. Son excellence Morgan Mac Marragh leur montra un miroir qui leur causa une extrême surprise. Ils appelèrent aussitôt leurs compagnons restés dans les pirogues pour qu'ils vinssent voir cet enchantement. Morgan et les autres Nouveaux- Zélandais sourirent de pitié pour l'ignorance des pauvres Mannicolais , et ne parurent pas peu fiers de leur supériorité sur ces insulaires. Je trouvai en eux une admirable caricature de ces demi-savans de nos contrées, si bouffis d'orgueil et ignorant souvent

tout ce qui ne se rapporte pas immédiatement à l'objet spécial de leurs études : témoin ce légiste qui se moquait d'un matelot parce qu'il n'entendait pas les termes demandeur et défendeur, et qui, luimême , n'aurait pu distinguer tribord d'avec bâbord.

Le roi Néro était au nombre de nos visiteurs , et , comme j'exprimai le désir d'avoir quelques feuilles de cocotiers pour en faire des corbeilles et d'autres ouvrages de vannerie , il offrit de m'en apporter si je voulais lui confier un canot, ce que je fis. Il partit accompagné de ses deux suivans et de son excellence Morgan Mac Marragh. Bien qu'ils ne pussent entendre mutuellement leur langage, avec cet instinct que possèdent à un si haut dégré les sauvages , ils réussirent par signes à s'apprendre l'usage de leurs armes respectives. Les Mannicolais enseignèrent aux Nouveaux-Zélandais avec quelle certitude ils pouvaient ajuster une flèche empoisonnée dans l'œil d'un de leurs ennemis , et ceux-ci , à leur tour, indiquèrent par une pantomime expressive comment ils coupaient la tête aux leurs. A midi le canot revint avec ce que j'avais demandé.

Je-voyais avec un regret infini que je ne pouvais apprendre d'une manière satisfaisante , par l'intermédiaire de Martin Bushart et de Rathea, les détails du naufrage ni ceux du massacre d'un certain nombre des survivans à Dennemah et à Whanou ; je

désirais néanmoins ne perdre aucune chance d'obtenir des éclaircissemens sur un sujet qui intéressait le monde entier. Il existait encore sur File plusieurs individus qui avaient une connaissance personnelle de la catastrophe ; mais , d'ici à quelques années , il était probable qu'ils mourraient, emportant avec eux les seules preuves orales qu'on pût avoir de la réalité de conjectures approchant autant que possible de la certitude. J'imaginai un moyen pour remédiera ce fâcheux inconvénient. C'était de laisser dans l'île, parmi les habitans de Whanou , un jeune homme qui pût apprendre leur langue , et , par ce moyen , acquérir peu à peu , dans ses conversations avec les vieillards, la connaissance de toutes les circonstances du naufrage et des événemens qui en furent la suite. C'était , à mon avis , la marche la plus sûre à suivre pour parvenir à connaître positivement quel avait été le sort de La Pérouse. Je fis part de mon projet à Stewart , le jeune Anglais que j'avais recueilli à Tucopia , lui faisant envisager les avantages qui résulteraient, non-seulement pour l'intérêt général, mais encore pour le sien propre, d'un séjour de quelques années à Mannicolo , pendant lequel il prendrait connaissance de la religion , ainsi que des mœurs et usages des naturels ; il accepta ma proposition en me disant qu'il lui importait peu dans quel endroit il résiderait pendant trois ou quatre ans, si les renseignemens qu'il se serait procurés durant cet

intervalle pouvaient intéresserle public et le mettre h même de s'avancer dans le monde. Je ne manquai pas de lui rappeler que le climat deMannicolo était mal sain et qu'il était important qu'il ne compromît pas sa vie en prenant part aux guerres des insulaires. Il m'engagea à être tranquille sur son compte , assurant qu'il avait l'intime confiance de ne pas mourir avant le tems fixé et que son séjour à Mannicolo n'amènerait pas le terme de son existence. Stewart est un jeune homme fin , d'environ vingt-cinq ans, et dont l'esprit naturel a été développé par une éducation passable.

Le tems se maintint sombre toute la journée avec de légers éclairs dans la partie du sud-ouest. Comme c'était précisément le jour de Téquinoxe, cette circonstance expliquait le désordre des élémens.

Du 24. Tems couvert avec une légère brise de la partie de l'est et des ondées de pluie par intervalles. A la pointe du jour, j'envoyai l'interprète à terre demander au roi Néro la permission de faire couper une certaine quantité de bois à brûler. Sa Majesté noire me l'accorda en disant à Rathea que je pouvais faire couper du bois partout où il me plairait , qu'il regardait le pays comme m'appartenant, et lui-même comme soumis à mes ordres. D'après cela j'envoyai à terre une corvée composée d'Indiens sous la conduite du marquis

de Wyemalie et de Morgan Mae Marragh avec neuf haches.

Les insulaires nous apportèrent, dans la journée , des végétaux , quelques esparres et des flèches. C'était la première fois que je leur voyais apporter des armes de .ce genre, et je demeurai persuadé qu'ils ne l'auraient pas fait si quelques personnes du vaisseau n'eussent témoigné le désir d'en acheter pour en faire présent à leurs amis lors de notre retour.

Ayant beaucoup entendu parler de la vertu mortifère de ces flèches, je voulus juger par moimême s'il était vrai , comme on me l'avait dit , que la moindre piqûre de ces armes redoutables fût mortelle. Dans cette vue , j'engageai un des insulaires à aller à terre me chercher de la gomme dont ils se servaient pour enduire la pointe de leurs flèches. Au bout de très -peu de tems , cet homme revint avec trois corbeilles remplies de noix de la grosseur et de la forme d'une grosse mangue du Bengale. Un des officiers venant d'acheter quelques flèches, j'invitai l'insulaire à en empoisonner une devant moi. Il commença par briser une des noix qu'il avait apportées, puis il en gratta l'intérieur avec l'ongle de son pouce jusqu'à ce qu'il en eût fait sortir un peu <!e suc qu'il prit entre le pouce et l'index et dont il enduisit le bout de la flèche. Il prit ensuite un peu de chaux en pou-

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