II
dre dans sa boîte à bétel, en fit un petit tas sur sa cuisse nue , y porta le bout de son doigt encore humide et frotta la pointe de la flèche jusqu'à ce que le suc dont il l'avait enduite prit la consistance d'une pâte légère. L'opération se trouva alors terminée. La partie de la flèche ainsi préparée pouvait avoir huit pouces. Ce n'était pour moi que la moitié de l'expérience et je voulus la pousser jusqu'au bout.
II y avait sur le pont une douzaine de naturels qui tous , ainsi que Rathea , affirmaient positivement que la moindre piqûre qui ferait venir le sang causerait la mort au bout de cinq jours au plus tard. Martin Bushart dit que , pendant sa résidence à Tucopia, on y apporta, de Mannicolo , des flèches empoisonnées avec une desquelles un amant rebuté blessa sa maîtresse , qui mourut quatre ou cinq jours après dans des douleurs horribles. Il cita aussi plusieurs exemples de querelles particulières où les flèches avaient été employées avec le même résultat, avant que des amis pussent intervenir pour empêcher qu'il ne fût fait usage d'armes à la blessure desquelles on ne pouvait porter remède.
Tous ces discours ne m'ayant point convaincu , je fis prendre un animal dans le parc à cochons et avec un couteau il lui fut fait une incision dans la peau de la cuisse ; j'y introduisis la flèche qu'on venait de préparer jusqu'à ce qu'il sortît quelques gouttes de sapg. En voulant retirer la flèche la
pointe cassa et demeura dans la blessure. J'ordonnai alors qu'on remît le porc où on l'avait pris.
La noix en question a l'enveloppe un peu molle et ressemblant à la peau du mangoustan. Avant sa maturité' elle est verte ; mais, en mûrissant , elle devient rouge. Le noyau est assez semblable à une noix d'Europe; mais six ou huit fois plus gros. L'extérieur de l'enveloppe est couvert d'une espèce de croûte comme celle qui se forme dans l'intérieur des bouteilles de Porto quand le vin vieillit. Je pris environ deux cents de ces noix pour le jardin botanique de Calcutta.
Du 25. Brises légères de vent alise , beau tems. L'état de la mer, qui était unie comme un miroir, nous procura la visite de presque tous les insulaires mâles des environs. Deux femmes qui traversaient la baie vinrent aussi à bord pour avoir quelques grains de verroterie que leur montra notre jeune fille de Tonga. Vers le soir, à leur retour de Davey, elles nous firent une seconde visite sans y être invitées , preuve de la parfaite confiance que nous avions inspirée à ces sauvages. La nature n'avait pas favorisé ces femmes; Tune d'elles était déjà avancée en âge et proportionnément laide ; c'était tout ce qu'un Européen peut imaginer de plus repoussant. L'autre était une jeune fille d'environ dixhuit ans qui, dans toute autre île de la mer du Sud que Mannicolo , aurait pu atteindre l'âge de Ma-
thusalem avant de trouver à se marier. Elles étaient vêtues d'une espèce de cotillon qui les couvrait depuis la ceinture jusqu'au genou , et elles ajoutaient aux charmes de leur personne en mâchant une énorme quantité de bétel et de chunam.
Le marquis de Wyematie et les gens sous ses ordres , achevèrent , dans la journée , de faire notre provision de bois. Dans le courant de cette opération , il arriva un accident qui me causa beaucoup de peine. Le médecin du marquis , que j'avais baptisé du nom de Robert Tytler, se fit au pied une large blessure, avec sa hache, et perdit considérablement de sang avant qu'on ne pût le transporter à bord où le docteur Griffiths le pansa. Cet homme avait pendant long-tems partagé la fortune du marquis, dans ses diverses campagnes contre les gens de la tribu de Borou , et éprouvé toutes les vicissitudes de la guerre. Quoique jeune , il était regardé comme très-expert à disséquer ou dépecer les tués dont son noble maître se régalait dans ses festins , et il était généralement reconnu parmi ses compatriotes que Tytler était le plus habile homme de la Nouvelle-Zélande pour saler une tête humaine.
On peut se rappeler qu'en plusieurs occasions , et notamment à Tonga, j'avais eu de très-graves sujets de mécontentement envers mon second officier. La nuit précédente , entre trois et quatre heures du matin , je vins sur le pont et au lieu du mou-
vement qui existe naturellement parmi une bordée de quinze hommes qui font le quart avec vigilance * le calme le plus profond régnait autour de moi. Je ne trouvai qu'un seul homme en vigie à la poupe. C'était le quart du second officier, et, après l'avoir cherché de tous côtés sur le gaillard , je montai sur la dunette pensant qu'il pouvait y être , mais il n'y était pas davantage. Je demandai alors au matelot en vigie où était l'officier de quart. Cet homme me répondit qu'il était sur le gaillard. Je répliquai que je l'y avais cherché en vain. Au bruit de cette conversation , un autre marin s'éveilla et , en se frottant les yeux, me dit que l'officier était sur le passavant. J'y allai sur-le-champ et je trouvai en effet l'individu que je cherchais profondément endormi, la tête appuyée sur le bastingage. Je le poussai vivement. Il se réveilla en sursaut et tout chancelant il s'écria d'une voix mal articulée: « Oh! capitaine Dillon ! » puis il se laissa tomber sur un canon. Une faute si souvent réitérée ne pouvait rester impunie. En conséquence, j'ordonnai qu'on enlevât son bagage de sa cabine et qu'on le portât à l'avant du vaisseau. Dès ce moment , cet officier, indigne de son rang se trouva démonté. Je désignai pour le remplacer M. James Hapley, jeune homme qui avait fait sous moi son apprentissage du métier de la mer.
Du 26. Bonne brise de vent alise. La mer étant
très-houleuse dans la baie , le vaisseau tanguait considérablement.
Nos voisins les insulaires nous rendirent leur visite accoutumée. Pendant que j'en avais six ou huit assis autour de moi , je leur fis dire que j'avais l'intention de visiter les îles d'Otouboa f Indenny , Marne et Thamaco, situées dans leur voisinage, et que je désirais savoir si quelqu'un d'eux voulait m'y accompagner. La plupart déclarèrent qu'ils avaient déjà visité ces îles, et en particulier un homme d'une cinquantaine d'années dit qu'il y était allé quatre fois et deux à Tucopia , dans le tems ou le chef Borey Thamaca avait l'habitude de venir à Mannicolo. Je demandai à l'interprète si cet homme, qu'on appelait Serou, disait la vérité. Il me répondit que oui. Je demandai alors à Serou comment il était grand à l'époque du naufrage des vaisseaux. Il me montra un garçon d'environ quatorze ans et me dit : « Comme cela. » D'après cette réponse , j'engageai avec lui la conversation suivante :
« Borey Thamaca , ehef de Tucopia , était-il ici à cette époque ?» — « Non. Thamaca était alors à Tucopia ; mais il vint bientôt après. »
« Connaissez-vous le Tucopien bossu qui a résidé quelque tems ici? » — « Oui. Ta.Faou était mon beau frère. »
« Ta Faou était-il ici lors du naufrage? j> — « Oui. Il habitait près du lieu où vous avez fait de l'eau. »
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« Y eut-il quelques hommes du vaisseau naufragé à Paiou tués à Dermemah?» — « Non. Mais les hommes blancs vinrent de Paiou , dans un bateau, jusqu'au récif près de Dennemah , et tuèrent le chef de ce village qui s'appelait Naou*rey. Ils mirent un instrument dans leur bouche , soulflèrent du feu et Ton entendit un grand bruit. Naourey fut blessé , tomba en dehors de sa pirogue et mourut. Naourey était alors à pécher. On n'a jamais retrouvé son corps. C'est ainsi que sa mort fut racontée par ceux qui étaient à pêcher avec lui. *>
Les assertions de Serou furent appuyées par plusieurs hommes de Davey , qui , à chaque partie de son court récit, déclaraient qu'il disait vrai, ou le redressaient quand il se trompait. Serou et un autre insulaire racontèrent qu'il y avait eu, à Whanou, un grand combat entre les hommes blancs et les habitans de ce village dont tous les chefs avaient été tués au nombre de cinq , savoir : Valeco , Oley , Amea, Feto etTabinga; que presque tous leurs gens avaient été tués également , ainsi que dix des hommes blancs dont les têtes furent offertes à la divinité.
J'employai plus de deux heures à cette enquête , non pas tant par la faute de Bushart que par celle de Rathea qui connaissait encore moins la langue de Mannicolo que Martin celle de Tucopia. Rathea
avait pour habitude de questionner les Mannicolais dans sa propre langue qu'ils n'entendaient ^uèré. Je lui fis dire par Bushart que je voyais bien qu'il savait peu ou point la langue des gens à qui il s'adressait. Il l'avoua et s'excusa en disant que ceux qui venaient jeunes à Mannicolo pouvaient en apprendre la langue ; mais qu'il était déjà âgé quand il y vint pour la première fois.
Ayant complété mon bois et mon eau, je me préparai à partir ; mais voyant que le vent ne semblait pas devoir passer de longtems à l'ouest, au sudouest ou au sud , de manière que le vaisseau pût sortir de la baie par la passe de Bircb r je me déterminai à prendre la passe Dillon et à gagner la pleine mer en franchissant la baie Lushington et le chenal Hayes. A une heure après midi , je partis du vaisseau, emportant dix-neuf bouées pour baliser la passe Dillon. Aux orins de ces bouées , j'avais étalingué , en guise d'ancre , de grosses pièces de corail ; mais, en les laissant tomber sur le récif, elles glissaient jusque dans les grands fonds où mes bouées les tenaient suspendues et dérivaient ellesmêmes entraînées par le courant. Ayant échoué dans cette tentative , je fus obligé de retourner à bord du vaisseau et de préparer mes bouées d'une autre manière en substituant de très-grosses pierres aux morceaux de corail.
Du 27. Fortes brises de vent alisé , tems couvert
et grande houle dans la baie. Après notre déjeuner, il nous vint cinq pirogues de Dennemah, avec une quinzaine d'hommes qui nous apportèrent les articles suivans :
Deux morceaux de courbe en fer.
Une grande cheville de chaîne de hauban avec sa tête. Deux morceaux de chaînes de haubans.
Un pot d'é tain ayant l'anse et le bord cassés. Un cercle de baril en cuivre portant une marque qui paraissait ressembler à une fleur de lis.
Gnq morceaux de fer, de diverses longueurs ; très-oxidés.
Je conjecturai que le cercle en cuivre provenait d'un baril de poudre.
A deux heures après midi , la marée étant basse, je partis avec ma chaloupe pour essayer de nouveau à baliser le chenal de la passe Dillon. J'y réussis , quoique le tems ne fût pas favorable à cette opération ; le vent soufflant très-fort , et les nuages qui * couvraient le soleil , par intervalles de cinq à six minutes, nous empêchant d'apercevoir les écueils que nous cherchions pour y placer des bouées. Les naturels nous apportèrent des rotains tout aussi bons que ceux de Malacca, et qui pourraient, par la suite, devenir un article de commerce avec la Nouvelle- Galles où ils serviraient à faire des fonds de siège. Cet article se tire aujourd'hui de Calcutta et de Canton.
Il nous vint le long du bord un pauvre insulaire
affligé d'un hydrocèle semblable a celui que j'avais remarqué chez un Espagnol , à Otaïti. Sans exagération, cette tumeur énorme avait la grosseur d'un baril de poudre de cinquante livres. Les insulaires qui se trouvaient à bord se mirent à plaisanter sur l'infirmité de ce malheureux ; j'en témoignai mon mécontentement de manière à mettre un terme à ces railleries inconvenantes. Touché de compassion pour cet homme, je lui envoyai deux ou trois verges de gourrah bleu qu'il reçut avec de grandes marques de reconnaissance ; il me fit présent en retour d'une douzaine d'anneaux d'écaillé de tortue qu'il ôta de ses oreilles.
Depuis l'épreuve de la flèche , nous avions , le chirurgien et moi , observé attentivement l'animal sur lequel cette épreuve avait été faite , et nous n'avions aperçu aucun dérangement dans sa santé : il mangeait comme à l'ordinaire avec la gloutonnerie de son espèce ; la blessure s'était un peu enflammée et avait pris l'aspect d'un abcès qu'on a ouvert pour donner issue à la matière purulente ; la suppuration était assez abondante.
Du 28. Vent très-violent, tems couvert et grande houle dans la baie. Nous en ressentions les effets d'une manière assez désagréable , quoique nous fussions abrités par la terre. Si le vaisseau eût été mouillé à mi -distance de son poste actuel a la terre , il se serait trouvé entièrement garanti
de tout danger résultant de la violence du vent et des lames. L'état du tems ne me permit pas de mettre à la voile pour franchir la passe Dillon ; je fus l'explorer encore une fois avec des canots ; je la sondai dans ses diverses parties, et je plaçai de nouvelles bouées pour nous servir de guide quand le tems nous permettrait dépareiller.
Une pirogue nous vint de Whanou et apporta un morceau de fer formant la partie coudée d'une courbe, ainsi qu'une très-grande cheville et une autre petite. La plus grande paraissait avoir été tirée de l'eau depuis assez peu de tems. Cela me fit supposer que l'on pourrait encore trouver quelques débris de* vaisseaux sur le récif, si Ton venait à découvir la place où ils avaient fait naufrage. Je résolus , en conséquence , de mouiller le vaisseau dans un endroit plus sûr de la baie , et de partir moi-même avec quatre canots pour examiner les récifs depuis Whanou jusqu'à Dennemah.
Par un beau tems -, lès récifs qui entourent l'île du côté de l'est ,. du sud , du sud-ouest et de l'ouest , sont découverts depuis mi-jusant jusqu'à mi-flot , et lors des plus hautes marées ils ne sont pas couverts de plus de quatre pieds d'eau dans la plupart des endroits; dans quelques autres ils restent toujours à sec. Pendant les coups
de vent du large , les lames brisent avec violence contre ces masses de- corail, et, après s'être élevées à une hauteur d'au moins 20 pieds , retombent dans l'espèce de canal qui sépare la chaîne de récifs de la côte. Sur les récifs qui entourent la partie nord de l'île , il reste à marée basse de 9 à 12 pieds d'eau t et la mer y brise rarement , ce qui les rend d'autant plus dangereux pour les vaisseaux.
Du 29. Au point du jour , commencé à désaffourcher le vaisseau. A 8 heures , je fis venir le dessinateur (qui se trouvait être devenu le second à commander en cas d'accident ) et mon premier officier , pour les consulter sur le point de savoir quelle passe nous devions prendre pour gagner la pleine mer. Le premier fut d'avis que nous devions sortir de la baie par le même chemin que nous étions entrés ; tandis que le dernier pensait , ainsi que moi , qu'il fallait prendre la passe Dillon.
Comme nous devions faire encore une fois le tour de l'île avec nos canots , je jugeai qu'il convenait de laisser pour le moment le vaisseau dans la baie où il se trouvait , afin de prendre la passe Dillon lors des grandes marées, où il y aurait sur les bancs 5 à 6 pieds d'eau de plus qu'il n'y en avait alors. Nous nous bornâmes en conséquence à touer le vaisseau pour l'approcher da-
vantage de la côte vers l'endroit où nous avions fait notre eau , et à quatre heures , il se trouva affourché par a5 brasses d'eau. Je fis ensuite préparer quatre canots pour la tournée que je devais entreprendre le lendemain.
Il ne nous vint des pirogues que très-tard dans l'après-midi. Elles nous apportèrent un morceau de pince en fer avec les dents intactes , un morceau de cheville , et une chaîne de galhauban.
Quoique cinq jours se fussent écoulés depuis l'expérience faite sur le porc , il était toujours en parfaite santé.
Du 3o. A six heures du matin je partis avec quatre canots portant vingt-neuf hommes armés, pour faire une reconnaissance complète de l'île et des récifs qui l'entourent du côté de l'est et du sud , afin de découvrir , s'il était possible , le lieu où les deux vaisseaux avaient fait naufrage.
Quand nous eûmes doublé le cap Research , je trouvai que le vent soufflait avec violence dû S.-E. , et que la mer était assez grosse pour mettre en danger tout autre embarcation qu'un bateau baleinier. En conséquence, à sept heures, je fis signal aux autres canots de me suivre pour faire le tour de l'île par le nord et l'ouest. Peu de tems après nous franchîmes la passe Dillon, la baie Lushington , et nous doublâmes le cap Hayes. Nous descendîmes au cap Harrington , où
nous trouvâmes quelques gens de Whanou tjui étaient venus là pour planter du tara , des cannes à sucre et des bananiers. Je reconnus bientôt qu'ils ne possédaient point d'objet de quelque conséquence ayant appartenu aux vaisseaux naufragés ; mais l'un d'eux avait passé transversalement , dans le trou dont ces insulaires percent la cloison de leurs narines , un morceau de tube de verre ; je le décidai à s'en défaire. Lui ayant demandé, où il avait trouvé cet objet , il me répondit que c'était sur lë récif où s'était perdu le vaisseau , près de Paiou. Ce morceau de tube avait près de trois pouces de longueur et paraissait être un fragment de celui d'un thermomètre. «
Nous nous rembarquâmes et fîmes route vers Whanou. En débarquant à ce village nous trou vâmes sur le rivage tout ce qu'il contenait d'habitans, qui vinrent nous recevoir, M. Russell , M. Chaigneau et moi , et nous conduisirent à la maison des esprits , où l'on nous donna des nattes pour nous asseoir. On nous servit ensuite des cocos et de la tortue cuite , que les naturels nous dirent être excellente. Ils nous informèrent que la plus grande partie des habitans étaient allés dans différens endroits de l'île travailler à leurs plantations , et nous dirent qu'ils avaient fait la veille une heureuse pêche , ayant
pris une tortue avec un filet neuf. Ils nous montrèrent le four dans lequel ils avaient fait cuire cette tortue , et s'étendirent en éloges sur l'excellence de ce mets d'une manière qui eût fait honneur au plus gastronome des aldermen de Londres. La chair , disaient-ils , était exquise , et l'écaillé très-précieuse pour faire des pendans d'oreilles. Ils nous montrèrent ensuite quatre gros régimes de bananes et une grande quantité de fara rapé pour faire du pudding , et ils nous invitèrent à rester pour prendre part au festin qu'allait donner aux dieux l'homme qui avait pris la tortue , pour leur rendre grâces de l'heureuse chance qu'ils avaient accordée au filet neuf. Je refusai cette invitation hospitalière, en alléguant - que j'avais une longue route à faire avant la nuit , et j'engageai tous les individus présens à m'apporter tout ce qu'ils se seraient procurés d'objets provenant du vaisseau naufragé à Paiou t promettant de leur en donner un bon prix.
On envoya sur-le-champ quelques hommes chercher les objets que je désirais. Pendant ce tems , je fis dire auxhabitans du village queStewart souhaitait demeurer parmi eux. Ils en parurent très-contens , et promirent de bien traiter ce jeune homme jusqu'à mon retour ; après quoi ils me demandèrent en quel endroit mon vaisseau jeterait l'ancre lorsque je reviendrais. Je leur fis répondre
que ce serait devant leur village. A ces mots , ils s'éleva une acclamation générale et telle que je crus que l'édifice allait s'écrouler.
Leurs transports étant un peu calmés , ils exposèrent les raisons qui leur faisaient approuver mon intention, et pour m'y confirmer, ils commencèrent à médire de leurs compatriotes habitans de Davey , village près duquel le vaisseau était mouillé. Ils supposaient qu'en dépréciant ainsi ces gens , ils acquerraient pour eux-mêmes une plus grande portion de notre estime.
Sur ces entrefaites, on apporta devant moi les articles suivans que j'achetai : Un morceau de forte courbe en fer ; un marteau brisé ; un morceau de cheville ; un petit vase de bois tourné , et enfin le pied d'un chandelier en argent massif ou plaqué , portant des armoiries gravées que quelques-uns de nous pensèrent être celles de La Pé/?ouse.
L'heureux propriétaire du filet qui avait pris la tortue me conduisit à sa maison où le festin était préparé. Il retira d'auprès du feu une grande feuille de cuivre très-bien conservée et ayant 3 pieds 4 pouces et demi en quarré. Je lui" donnai en échange une grande hache. Une de ses femmes le pria avec instance de ne pas se défaire de cet objet; mais la vue d'une grande hache lui causait une tentation trop forte pour qu'il pût y résister.
Dans le centre de toutes les maisons où j'entrai,
il y avait un foyer d'environ huit pieds en carré avec quatre poteaux placés aux angles et supportant une claie en bambous. C'est sur cette claie que les naturels déposent leurs ustensiles de cuisine et mettent leurs lignes à sécher. Ils y placent aussi les espèces de havrcsacs qu'ils portent toujours avec eux en voyage, et qui pourraient contenir un boisseau de grain. Du côté opposé à la porte par lequel j'étais entré , je vis suspendue une espèce de guirlande de têtes de tortues toutes desséchées, excepté une seule qui sans doute était la têtç de ranimai pris la veille.
Après avoir quitté cette maison , je me rendis sur le rivage pour me rembarquer. J'y étais attendu par un grand nombre de femmes et d'enfans à qui je distribuai des grains de verroterie et des hameçons. Je remarquai une femme que je ne pouvais par aucun moyen décider à m'approcher. Je reconnus qu'elle était affligée d'un cancer qui lui avait rongé près de la moitié du visage , et que c'était la crainte de m'inspirer du dégoût qui la faisait se tenir à l'écart.
Nous repartîmes à midi et demi , et nous nous dirigeâmes au S.-O. , en longeant la côte de Whanou vers Ammah. Un des habitans du village que nous quittions avait voulu venir avec nous pour faire compagnie à Rathea. A une heure et demie, nous atteignîmes Ammah, mais nous n'y aper- IL n
eûmes aine qui vive. L'homme de Whanou s'empressa de nous en expliquer la cause , disant que tous les habitans de ce village étaient allésàPaiou pour y faire la pêche. Cependant , au bout de quelques minutes, nous vîmes paraître sur le rivage deux hommes qui en appelèrent d'autres, et il en vint douze ou quinze. m
Ayant besoin d'eau , je fis descendre à terre deux hommes de chaque canot avec des barils , et nous nous dirigeâmes vers la maison la f lus proche. En passant devant cette maison , un de nos gens cria en espagnol : « Voici une fleur de lis. » M. Chaigneau et moi, qui le suivions d'assez près, l'entendîmes, et l'invilâmes à nous montrer l'endroit où se trouvait l'objet qu'il avait découvert. Il nous indiqua la porte d'une maison sur le seuil de laquelle nous * vîmes un vieux morceau de planche de sapin sur lequel étaient sculptés une fleur de lis et d'autres ornemens. C'était probablement un fragment des sculptures de la poupe d'un des vaisseaux naufragés, et particulièrement d'un écusson portant les armes de France. Il avait 4 pieds et demi de long sur 1 3 pouces et demi de large. Il formait dans l'ouverture de la porte une espèce de barricade établie sans doute dans le double but d'empêcher les porcs d'entrer et les enfans de sortir.
Les habitans du village étant pour la plupart absens , j'envoyai chercher quelque individu qui vou-
isp iu3 «eS
lût me vendre cette relique. On trouva un chef qui consentit à faire le marché en l'absence de ses voisins. Quand il s'approcha , je lui montrai du doigt l'objet que je désirais. Il en fit autant de la petite hache que je tenais à la main ; nous nous entendîmes mutuellement , et l'échange se fit aussitôt. Je me hâtai de faire porter ma précieuse trouvaille à bord de mon canot, et l'insulaire me regarda sans doute comme un grand fou de donner un objet de grand prix pour si peu de chose.
Presque au même instant, un des officiers vint me rendre compte qu'il avait vu à la porte d'une maison une meule à aiguiser. Je le suivis ,. et je trouvai une petite pierre meulière comme celles dont on se sert dans le nord de l'Irlande et dans la haute Ecosse pour écraser le grain. En la retournant , elle se brisa. Son diamètre était d'un peu plus de 2 pieds un pouce , et elle était percée au centre d'un trou ayant la forme d'un cône tronqué de 8 pouces de diamètre à la face supérieure et de 4 à l'inférieure. Il y avait à une de ses faces trois autres trous ayant servi sans doute à adapter les fuseaux et la manivelle. L'un de ces trous contenait le bout d'un morceau de fer qui y avait été scellé avec du plomb , les deux autres étaient remplis de ce dernier métal. Les renseignemens publiés par le gouvernement français sur l'expédition de La Pérouse portent qu'une partie de ses provisions con-
!» iG4 «
sîstait en blé séché an four, qu'on devait moudre. * au fur et à mesure des besoins avec plusieurs paires de meules embarquées à cet effet. La description de ces meules semble correspondre si exactement avec celle de la pierre que je venais de trouver , que cette circonstance me parut former un anneau important de la chaîne de celles qui tendaient à établir l'identité des vaisseaux naufrages à Mannicolo avec ceux de La Pérouse. L'homme qui s'était arrogé les fonctions de courtier pour les habitans absens du village, me donna cette pierre pour une herminette. Je la fis porter à bord de mes canots , et je partis sans délai avec les objets suivans :
Un chaînon de cuivre ;
Deux grandes masses ou marteaux à usage de charpentier ou de forgeron ;
Un croc à palan ;
Une crampe en fer ;
Un morceau de pe nuire de sabord ;
Un morceau de fer plat percé d'un trou pour recevoir une vis ;
Une ferrure de gouvernail de canot très-rouillée ; Un grand clou ;
Deux morceaux de grillage en fer ;
Onze chevilles de fer de diverses longueurs et grosseurs ; Deux morceaux de porcelaine de la Chine paraissant avoir formé le fond d'un grand bow.
Pendant que je trafiquais, M. Chaigneau était activement occupé à fouiller les maisons désertes.
Il trouva dans l'une d'elles un sac contenant quelque chose d'assez volumineux. La curiosité le porta a ouvrir ce sac, et, à sa grande surprise , il y trouva une téte de mort. On ne pouvait juger si c'était celle d'un Européen ou d'un naturel, quoique probablement elle eût appartenu à quelque infortuné mariru La marée ayant beaucoup baissé pendant que nous étions demeurés à terre, les canots dans lesquels étaient Rathca et Bushart se trouvaient à une trop grande distance du rivage pour que je pusse questionner comme je le désirais le chef du village au sujet de la découverte de M. Chaigneau.
Comme j'allais remonter sur mon canot, j'aperçus à quelque distance un homme qui paraissait plier sous un pesant fardeau. Je m'approchai , et vis qu'il portait une chaudière en cuivre de la contenance d'environ i5 ou 20 gallons. J'appris que cet objet, ainsi que ceux que je venais d'acheter, avaient été trouvés sur le récif où les vaisseaux s'étaient perdus.
Je fis voile à 3 heures d'Ammah, espérant atteindre Paiou avant la nuit. Le village que je venais de quitter est situé sur la pointe ouest de Mannicolo. Le terrain y est assez élevé , et l'on y voit une certaine quantité de cocotiers. Je donnai à cette pointe le nom de cap Palmer, qui est celui d'une des premières maisons de commerce de Calcutta. A mi-chemin entre Ammah et Paiou , on trouve une
rivière assez large, dans laquelle nos canots jetèrent l'ancre et s'arrêtèrent" pendant la nuit, la première fois qu'ils firent Je tour de l'île. Je donnai à cette rivière le nom de M. Chaigneau. Je nommai la plus haute montagne de l'île montagne de Charles X, en l'honneur du roi de France.
A mesure que nous avançâmes vers Paiou , le terrain s'abaissait graduellement depuis la montagne de Charles X jusqu'à la mer ; la côte est beaucoup plus basse que du côté de Test , du nordest et du nord ; elle était, au reste, également boisée, et Ton ne voyait pas sur toute la côle une étendue d'un acre de terre qui ne fût couverte d'arbres. Je reconnus que le chenal entre la côte et la chaîne de récifs avait d'un mille et demi à deux milles de largeur, et était parsemé d'amas de corail tout près desquels il y avait 25 et 3o brasses d'eau. Il y avait néanmoins suffisamment d'espace pour qu'un vaisseau pût louvoyer en veillant bien de la tête du mât pour reconnaître et éviter les écueils détachés.
A 5 heures, nous doublâmes le cap qui borne à l'ouest la baie de Paiou , et que je nommai cap Molony , du nom de M. Molony, qui exerçait par intérim les fonctions de secrétaire en chef du gouver-
nement de Calcutta , en l'absence de M. Lushiilgton, lorsque l'expédition fut préparée. Je donnai au cap de l'est le nom de cap Paiou , et à la petite rivière
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qui se décharge dans la baie celui de notre dessinateur, M. Russell.
A 5 heures un quart , nous entrâmes dans la rivière Russell , au bord de laquelle se trouvaient quelques pirogues , et nous vîmes à terre , sur la rive de l'ouest , trente ou quarante des gens d' Amman qui étaient venus là pour pêcher ou pour travailler à leurs plantations. Je débarquai près d'eux, et leur fis présent de quelques pièces de verroterie et de coutellerie. Ils m'offrirent en retour un peu de tara cuit , du pudding de tara, de la tortue cuite et un poisson grillé.
Je leur fis dire par mon interprète que j'avais l'intention de passer la nuit à l'ancre dans cette rivière; mais ils m'offrirent avec empressement la maison des esprits pour servir de logement a moi et à mes canotiers; offre que la prudence me porta à ne point accepter. Je refusai toutefois, en leur exprimant mes remercîmçns de la manière la plus amicale. Je leur demandai en quel endroit les naufragés avaient construit le petit bâtiment sur lequel ils avaient quitté l'île. Quelques-uns des plus vieux me montrèrent un enfoncement de la rive ouest , m'assurant que c'était là, Cet enfoncement se trouve à environ 5o brasses au dessus de l'embouchure de la rivière, et d'après l'aspect général des environs, il y a tout lieu de croire à la vérité de celte assertion. Excepté ce seul endroit qui était
déboisé jusqu'au bord de la mer, toute la côte, sans la moindre interruption, offrait à l'œil une forêt presque impénétrable. Le terrain en question a environ 70 brasses du nord au sud en longeant le bord de la rivière, et de 100 à 120 brasses de Test à l'ouest , c'est-à-dire dans une direction transversale.
La côte de Mannicolo est entourée , dans la plus grande partie de son étendue , par un récif de corail qui s'avance jusqu'à un quart , et quelquefois un demi-mille au large , et qui reste découvert presque partout de mi-jusant jusqu'à mi-flot j de sorte qu'il eût été difficile de lancer à la mer un bâtiment sur la partie ouest et sudouest de la côte ailleurs qu'à Paiou. Je pense , d'après cela , que la place que m'indiquèrent les naturels fut déboisée par les naufragés , et que le bâtiment qu'ils construisirent fut lancé dans l'enfoncement que forme en cet endroit la rivière Russell , où il y a neuf pieds d'eau dans les grandes marées , et que , de là , il fut conduit dans la baie de Paiou ; ce qui pouvait s'effectuer en quelques minutes , soit à la touée , soit à l'aide d'avirons. Tout près de l'embouchure de la rivière on trouve dans cette baie jusqu'à 20 brasses d'eau.
Nous soupâmes à la brune et nous nous établîmes à l'ancre daus le milieu de la rivière. Mar-
tia Bushart , Rathea et l'homme deWhanou allèrent coucher à terre ; quant à nous, nous étendîmes nos voiles sur les mâts des canots de manière à nous former une espèce de tente , qui , du reste f fut insuffisante pour nous garantir de la pluie qui tomba à torrens , et des moustiques qui vinrent nous assaillir par milliers. De la sorte nous fûmes prives du sommeil qui nous était si nécessaire après les fatigues de la journée.
Du i er octobre. La journée commença avec un vent très fort et une pluie abondante qui ne cessèrent pas jusqu'au soir.
Au point du jour je fis sortir les canots de la rivière pour regagner la baie de Paiou. Nous mîmes à la voile et fîmes route au S.-O. pour gagner le récif qui se trouvait à une distance d'un mille et demi à deux milles de nous. En ce moment nous vîmes deux pirogues qui cherchaient à nous joindre , mais nous ne les attendîmes point. Peu de tems après, Martin Bushart, Rathea et l'homme de Whanou rallièrent les canots. Dans l'intention d'explorer le récif le plus complètement possible , je partageai nos vivres et nos boissons avec M. Russell, à qui j'ordonnai d'emmener deux canots et de se porter en dehors du récif. Il devait y débarquer quelques-uns de ses hommes aux endroits où il le trouverait à sec ou couvert de peu d'eau , afin
d'explorer ces end. oits avec la plus grande attention pour tâcher de découvrir quelques objets provenant du naufrage. On voyait quelques roches qui sYlcvaient à une assez grande hauteur au-dessus du récif: j'engageai M. Russell à examiner ces roches avec soin , pour voir si Ton n'y aurait point grave quelque inscription. Il devait aussi explorer le récif pour s'assurer s'il y existait quelque ouverture qui établît une communication du chenal intérieur avec la pleine-mer ; mon intention étant de reconnaître par où le petit bâtiment construit par les naufragés avait pu gagner le large. M. Russell devait continuer sa reconnaissance depuis la partie du récif qui regarde Paiou jusqu'en face de Whanou , où vs'était terminée celle que nous avions faite avant que le vaisseau ne vînt mouiller dans la baie de Bayley.
A six heures du matin, M. Russell partit accompagné de M. Chaigneau , pendant que j'allais avec les deux autres canots explorer le récif depuis cet endroit, en le contournant au sud et a l'est jusqu'en face de Dennemah. Il y avait à peine quelques minutes que nous étions en route, que Bushart , qui se trouvait dans mon canot , commença à raconter ses aventures de la nuit précédente. Entre autres choses , il nous dit que la coutume à Mannicolo est que tous les hommes
non-mariés , dans chaque village , se réunissent à la maison des esprits pour y passer la nuit , et qu'on entretient dans ce lieu un grand feu et beaucoup de fumée pour chasser les moustiques. Il raconta aussi que quelques naturels avaient informé Rathea qu'il y avait à l'abandon sur le récif, eh face du village , plusieurs gros morceaux de fer qu'ils comptaient m'apporter ce matin ; et il ajouta que les deux pirogues que j'avais vues avaient été expédiées pour cet objet.
Je fus très - surpris en apprenant cela , et je grondai fort le Prussien pour ne m'en avoir pas fait part avant que je ne me séparasse de M. Russell. Je regardai aussi comme une chose fort extraordinaire que des hommes pour qui le fer est un objet si précieux le laissassent ainsi à la merci du premier individu qui viendrait à passer. Afin de ne pas perdre de tems en conjectures vagues, je fis signal à M. Russell d'arrêter sa marche et de m'attendre. Quand je l'eus rejoint , je lui ordonnai de suivre mes canols et d'observer leurs
mouvemens : je repris- alors ma route le long de la côte. A huit heures , j'aperçus sur le rivage deux naturels qui s'y tenaient malgré la pluie qui tombait a torrens , et qui nous firent signe de venir à eux. Mes armes et mes munitions étant totalement mouillées , je jugeai prudent d'attendre le second de mes canots , qui était fort loin
derrière ; je poussai alors vers le rivage. Là je reconnus que cet endroit n'avait pas été visité par mes embarcations, attendu que les maisons se trouvaient à quelque distance du bord de la mer, dans le bois , ce qui avait empêche de les apercevoir en passant un peu au large, Ce village se composait de trois maisons ou huttes servant d'habitation à sept hommes , autant de femmes , et environ une douzaine d'enfans. Dans une de ces cabanes il y avait un grand feu , autour duquel tous les habitans s'étaient réunis, à cause du froid et de la pluie.
J'achetai de ces gens les articles ci-après :
tJn rouet de cuivre de douze pouces et demi de diamètre, comme ceux de la caisse des mâts de hune d'un bâtiment de la grandeur d'une frégate ;
Un morceau de cheville de fer courbé en forme d'hameçon ;
Un morceau de tube de verre bleu , de trois pouces de long , qu'un des insulaires avait passé transversalement dans le cartilage de son nez , et qui était exactement de même forme et grosseur que celui que nous nous étions procuré la veille.
Après avoir fait notre marché , nous fîmes du thé au feu des villageois , nous déjeûnâmes , et ensuite nous nous remîmes en route. La pluie continuait à tomber à flots , et la terre , enveloppée de nuage», ne pouvait s'apercevoir à un
quart de mille. Il y a lîeu de supposer que ce fut par un tems semblable que l'infortuné navigateur français donna sur les récifs de cette île.
Comme ce côte de l'île était celui du vent , je devais rencontrer plus de dangers et d'obstacles que les canots de M. Russell qui contournaient l'île du côté de sous le vent, à l'abri de la terre et par conséquent voguaient sur une eau tranquille. Ma position était d'autant plus périlleuse que mon canot faisait assez d'eau par son fonds pour que j'eusse un homme constamment employé à la vider Cette dernière circonstance , jointe à l'état du tems , me porta a ajourner l'exploration de cette partie du récif et à retourner le plus promptement possible à bord de mon vaisseau. Je longeai la côte de fort près; la mer y était assez unie , et à dix heures je me trouvai à l'ouest d'une baie superbe qui s'enfonçait à trois milles dans les terres. La mer y était belle , j'y pénétrai jusqu'à plus de deux milles et je la trouvai libre de tout écueil et présentant des sondes de vingt à trente brasses sur un fond de vase bleue.
Rathea me fit apercevoir, dans le fond de cette baie, deux petites rivières d'eau douce. Je donnai à celle de l'ouest le nom de rivière ou crique Frazer, d'après celui d'un des secrétaires du gouvernement du Bengale , et je nommai l'autre rivière ou crique Greenlaw, du nom du sous-secrétaire et
juge -avocat du conseil de marine à Calcutta. J'imposai à la baie elle-même le nom de M. Georges Swinton , secrétaire du gouvernement pour les affaires politiques. C'était une marque de reconnaissance que je donnais avec plaisir à une personne qui avait pris une part fort active dans les démarches qui avaient amené la présente expédition. Je donnai à la pointe ouest de la baie le nom de M. Serjeant , membre du conseil de marine , et à la pointe est le nom de cap Charles X.
Après avoir navigué en partie à la voile et en partie à la rame , j'atteignis Dennemah entre une et deux heures après midi. Les naturels étaient rassemblés sur le rivage pour nous recevoir malgré la pluie qui continuait à tomber avec autant de force que dans la matinée. J'aurais certainement débarqué pour faire reposer et sécher mes gens , si la mer qui brisait avec violence sur les récifs dont la côte est bordée , n'eût rendu la chose très -périlleuse.
Je continuai donc de prolonger la côte vers Test. A environ un mille de Dennemah , je trouvai un petit enfoncement dans lequel il y a sans doute un bon mouillage. Je lui donnai le nom de baie Trotter. Peu de tems après je doublai le cap de Mannicolo qui reçut le nom de M. Wilson (Horace Hayman ) , essayeur de la monnaie à Calcutta et secrétaire de la société Asiatique.
Ici notre danger augmenta , parce qu'il n'y avait
pas au large de récifs pour arrêter la violence de la mer et briser les lames, qui s'avançaient hautes comme des montagnes , dans la passe de Birch , déferlaient souvent dans nos canots et menaçaient à tout moment de nous engloutir. Elles m'empêchaient de voir mon second canot , quoi qu'il ne fût pas à cinquante brasses de moi , et , d'un autre côté, une brume épaisse nous faisait perdre la terre de vue pendant des intervalles d'un quart d'heure et d'une demi-heure. Notre situation était extrêmement critique et ne peut être imaginée que par ceux qui se sont trouvés en cas pareil. Je m'attendais à tout instant à voir le canot rempli par les vagues qui l'assaillaient et semblaient se jouer de mes efforts pour le maintenir à flot. J'encourageai mes gens , et je m'appliquai à tenir l'embarcation debout à la lame jusqu'à ce que nous eussions doublé le cap Research. Alors je laissai arriver, fuyant devant le tems, et je réussis à gouverner assez bien avec un aviron de vingt-quatre pieds de long. Il était impossible que tout autre bateau qu'une pirogue baleinière eût résisté a une mer aussi furieuse. Pour comble de danger , une lame vint soulever avec tant de force l'aviron avec lequel je gouvernais que je fus jeté à moitié hors du canot. Pour prévenir les conséquences d'un pareil accident , je me dépouillai de presque tous mes vêteraens , et j'en fis faire autant à mes hommes afin que
nous fassions plus à même de nager s'il ne nous restait plus que cette ressource chanceuse pour sauver notre vie. Enfin par une grâce de la Providence , nos efforts furent couronnés de succès , et à cinq heures mes deux canots atteignirent le vaisseau après des périls et des fatigues tels que je n'en avais essuyés de ma vie.
A peine étais-je de retour à bord du vaisseau que la pluie et le vent cessèrent presqu'entièrement. A six heures les deux canots qui avaient fait le tour du côté opposé revinrent sans avoir éprouve le moindre accident. L'officier qui les commandait m'informa qu'en approchant du récif il joignit les pirogues et que les gens qui les montaient parvinrent à lui procurer trois petits canons de bronze. Un de nos matelots en trouva un quatrième dans un trou où il restait deux ou trois pieds d'eau , et précisément à l'endroit où les insulaires dirent qu'un des vaisseaux fit naufrage. M. Russell paya aux naturels les canons qu'ils avaient trouvés et garda une pirogue qui , par son très-petit tirant d'eau était plus propre que nos canots pour explorer la surface du récif.
Les objets dont suit la liste furent trouvés par les naturels ou par nos canotiers.
Quatre petits canons en bronze dont trois du calibre d'un peu plus de deux pouces et un quatrième de un pouce trois quarts ; (leurs tourillons portent des nombres que je suppose
désigner d'un côté le poids du canon et de l'autre le numéro d'enregistrement , savoir: premier canon, n° 602, 1 44 livres ; deuxième dito, n° 54i , i44 livres; troisième dilo, n° 461 » i43 livres ; quatrième dîto^ n° 252 , g4 livres.) Un boulet du calibre de dix-huit.
Un conduit en plomb semblable à ceux qu'on place à la poulaine pour servir de latrines aux matelots.
Un morceau de plomb paraissant avoir fait partie du conduit d une des bouteilles de poupe.
Sept morceaux de doublage d'étrave , en plomb , avec plusieurs trous de clous.
Un vaisseau de plomb ou d'étain semblable à nos pots à porter.
Deux chaînons de cuivre.
Un petit morceau de feuilles de cuivre percé de deux trous de clous.
Deux morceaux de boucle à souliers d'ancien modèle. Une piastre d'Espagne presqu'entièrement recouverte de corail.
Un morceau de tourniquet d'amputation.
Plusieurs morceaux de bouteilles de verre.
Un morceau de flinl-glass et plusieurs autres de porcelaine et de potterie de terre.
Une brique de fabrique européenne.
Un morceau de la partie supérieure d'un chandelier de cuivre.
Paiou reste au N.-E. 9 0 E., distance de deux milles de l'endroit où ces objets furent trouvés.
J'ai déjà dit que les canots de M. Russell n'avaient nullement souffert du mauvais tems , parce qu'ils 11. 12
avaient pris leur route du côté sous le vent de l'île. Cet officier fut néanmoins contrarié dans ses recherches par la pluie qui épaississait l'atmosphère au point de ne plus voir à une très-petite distance et qui troublait la surface de l'eau de manière à ce qu'on ne pût rien apercevoir au-dessous.
Le succès qu'avaient obtenu ces recherches , quoiqu'imparfaites , me détermina à faire explorer le lendemain toute la chaîne extérieure des récifs, depuis le travers du cap Wilson jusqu'en face de Whanou. J'y fus, en outre, porté par ce que me dit Martin Bushart que des insulaires prétendaient que le second des deux vaisseaux avait fait naufrage en face de Dennemah.
Du 2. A six heures du matin, j'expédiai M. Russell avec les trois pirogues baleinières pour explorer les récifs au large de Dennemah. Je lui donnai pour instruction de descendre à terre et de tâcher d'amener avec lui quelques insulaires pour indiquer l'endroit où, d'après le rapport des Tucopiens , ils disaient que le second vaisseau s'était perdu. La marée devant couvrir le récif à midi, ce qui rendait toute recherche inutile pendant le restant de la journée, M. Russell devait alors se rendre à Paiou et y jeter l'ancre pour profiter de la marée basse le lendemain matin. Afin de stimuler mes gens, je promis une récompense de cent roupies
pour chaqiie canon qu'ils trouveraient et des sommes proportionnées pour les autres objets qui pourraient jeter quelque lumière sur l'objet de nos recherches.
Dans la journée, les insulaires m'apportèrent une plus grande quanlité de poisson , de cocos et de tara, qu'ils n'avaient encore fait depuis mon arrivée.
Du 3. Beau tems, vent d'E. S-E. A basse mer je partis avec un canot pour aller examiner en quel état se trouvaient mes bouées , dans la passe Dillon, après le mauvais tems des jours derniers. Je trouvai que plusieurs avaient été entraînées en dérive et que d'autres étaient pleines d'eau. Après avoir franchi la passe , je sondai divers endroits de la baie Lushington et je trouvai de ving-cinq à trente-trois brasses fond de vase ferme.
A six heures du soir, voyant que les canots que j'avais expédiés la veille , pour Paiou, ne revenaient pas , je fis brûler une flamme bleue pour leur indiquer la position du vaisseau. A sept heures , ils arrivèrent apportant quelques objets recueillis pour la plupart sur le récif où l'on avait trouvé les canons.
Le rapport suivant , que m'adressa l'officier,
Tîi
interprète tucopien que je soupçonnai de ne pas entendre vingt mots de la langue mannicolaise.
«< A six heures du matin quitté le vaisseau, et à sept heures et demie doublé le cap Wilson. Deux des canots , sous les ordres du premier officier et de M. Ross, se dirigèrent pour explorer le récif , pendant que je longeai la côte vers Dennemah où je débarquai avec Rathea et Martin Bushart. Je déterminai deux des naturels à m'accompagner à l'endroit où les vaisseaux s'étaient perdus. Je coupai droit vers le récif en face de Dennemah et je rejoignis là les deux autres canots. Ils avaient découvert , dans la chaîne de récifs , une passe assez large pour les plus grands vaisseaux. Je demandai alors aux insulaires où s'était perdu le vais seau d'où ils avaient tiré les objets que nous avions achetés peu de tems auparavant. Ils répondirent que c'était au large de Paiou et qu'aucun des deux vaisseaux n'avait péri en face de Dennemah.
» Cette nouvelle assertion me surprit, et je leur demandai comment il se faisait , si aucun des deux vaisseaux n'avait naufragé sur cette partie du récif, que les quatre hommes dont ils m'avaient parlé la première fois que je visitai leur village eussent pu gagner la terre. Ils répondirent qu'ils l'ignoraient , mais que certainement quatre hommes avaient pris terre près de Dennemah. J'imputai cette contradiction à l'ineptie des interprètes , car mon opinion est que Rathea connaît encore moins la langue de Mannicolo que Bushart celle de Tucopia , c'est-à-dire
presque point. Ce que j'ai rapporte, je l'ai fait dans leurs propies termes sans rien ajouter ni retrancher.
» D'après ce que je venais d'apprendre t je jugeai inutile de continuer mes recherches sur cette partie du récif et je le longeai d'aussi près que possible pour découvrir s'il existait d'autres passes. Nous faisions voile depuis une heure et nous avions amené le cap Charles X au nord , quand un des gens de Dennemah me fit signe d'approcher le récif. Pendant que je me dirigeais pour cela , il fit , avec son doigt, plusieurs mouvemens circulaires pour me donner à entendre qu'il y avait quelque chose de déposé là. Nous débarquâmes sur le récif et l'homme de Dennemah m'apporta un gros morceau de cuivre , de forme circulaire , que je suppose avoir fait partie d'une grande pompe de navire. 11 me dit qu'il avait trouvé cet obje' sur le récif, à • Paiou , quelques années auparavant , et l'avait emporté ; mais que le mauvais tems l'avait forcé de le jeter là où il était resté depuis cette époque. N'ajoutant pas une foi entière à ce conte , je résolus d'examiner soigneusement cette partie du récif dans l'espoir d'y trouver encore autre chose ; mais mes recherches furent infructueuses.
» Nous fîmes route ensuite pour Paiou. Nous y arrivâmes à deux heures et nous arrêtâmes pour dîner. Comme la marée descendait dans la soirée ,
nous gouvernâmes vers le récif et les gens de Dennemah nous conduisirent à l'endroit où nous avions trouvé les canons la veille. Ils nous dirent qu'un des vaisseaux s'était perdu là et l'autre plus à l'ouest, mais qu'on n'avait rien sauvé àe ce dernier. Nous trouvâmes dans cette partie du récif deux autres ouvertures distantes l'une de l'autre d'environ un mille et assez larges pour donner passage aux plus grands vaisseaux. On eût pu , par le vent qui régnait, les franchir dans les deux sens , c'est-à-dire entrer dans le canal intérieur et en sortir à la voile sans être obligé de virer de bord dans la passe même. La nuit approchant et la marée n'ayant pas suffisamment baissé pour Caciliier nos recherches t nous nous dirigeâmes vers Paiou et nous y jetâmes l'ancre.
» Ce matin nous avons mis à la voile au point du jour pour gagner le récif et nos recherches nous ont procuré la découverte des objets mentionnés ci-dessous.
Un morceau de la partie supérieure d'un corps de pompe en cuivre sur lequel était gravé le chiffre 4- ; ce morceau avait quatorze pouces et demi de diamètre avec un rebord percé de quatre trous pour recevoir les vis d'assemblage avec un autre morceau du même corps de pompe.
Un morceau de fer de trois pieds trois pouces de long formant l'extrémité d'une barre de gouvernail et ayant un trou rond pour y aiguilleler les poulies des palans.
Un couvre lumière en plomb.
Quatre feuilles de plomb percées chacune de plusieurs Irous de clous.
Une brique de terre cuite de fabrique européenne.
Un cercle de cuivre, de six pouces de diamètre, exactement semblable à ceux qui entourent les verres piano-convexes qui servent aujourd'hui à éclairer les entre-ponts.
Une sous-garde de fusil en cuivre.
Un morceau de tube en cuivre faussé en tous sens.
Une bobèche de chandelier et deux autres morceaux de cuivre œuvré.
Trois pierres à fusil.
Plusieurs morceaux de bouteilles et verres cassés. Une grande quantité de fragmens de porcelaine et de potterie.
Deux grains de verre blanchâtre de manufacture étrangère.
Voyant qu'il n'y avait plus rien à trouver là , je demandai aux gens de Dennemah de me conduire à l'endroit où s'était perdu l'autre vaisseau. Ils m'indiquèrent le côté de l'ouest. Je me dirigeai de ce côté en longeant le récif, où je trouvai une quatrième ouverture, éloignée d'environ deux milles de celle que nous avions découverte la veille. Sa largeur est d'environ trois quarts de mille et elle est dirigée de façon qu'avec les vents actuels on peut entrer et sortir par cette passe à la bordée. Je la suivis pour gagner la pleine mer. Les gens de Dennemah me dirent qu'un des deux vaisseaux s'était perdu vers cet endroit ; qu'il avait touché pendant la nuit et coulé à fond à l'accore du récif; enfin qu'on n'en avait rien sauvé.
» Je continuai ma route vers le nord-ouest , en dehors de la chaîne des récifs, pendant quatre ou cinq milles. Je trouvai alors une cinquième ouverture d'environ cent-vingt brasses de large , mais dont le chenal serpente de manière qu'avec les vents actuels un vaisseau à la voile ne pourrait en sortir à la bordée. Nous rentrâmes par cette passe dans le canal intérieur , et je longeai le récif jusqu'à la partie où nous avions cessé de l'explorer avant que le vaisseau ne vînt mouiller dans la baie de Bayley, mais nous ne trouvâmes pas d'autre ouverture que celles dont il est fait mention plus haut.
» Les canots arrivèrent devant Ammah à deux heures après midi. Nous y fûmes aussi bien reçus que précédemment par les naturels. Us me montrèrent une petite chaudière en cuivre et quelques morceaux de chevilles en fer. Je débarquai là les deux hommes de Dennemah , sur leur demande et après les avoir payés de leurs peines. Nous remîmes ensuite à la voile pour Whanou et à trois heures nous arrivâmes devant ce village où je me procurai quelques articles. Nous n'y restâmes que très -peu de tems et nous fîmes la plus grande diligence pour rallier le vaisseau.
» Voici la liste des objets que je me suis procurés à Ammah et à Whanou.
Une grande cosse en fer comme celles des supentes de basses vergues ou de ridage pour les étais.
Une petite chaudière en cuivre de dix pouces de diamètre et huit de profondeur.
Une cheville en fer avec un trou à goupille.
Un croc à poulie.
Un grand clou.
Du 4* A huit heures et demie , je partis avec trois canots pour explorer le chenal du comraodore Hayes , qui conduit de la baie Lushington en pleine-mer. A dix heures , j'avais atteint la partie la plus étroite de ce chenal, quand il s'éleva un grain violent de la partie du sud-est , accompagné d'une forte pluie qui me déroba pendant quelque tems la vue des récifs et de la terre.
Cette partie étroite du chenal se trouve à son extrémité du côté de la baie , et varie en largeur depuis un quart jusqu'à un demi-mille. A partir de cet endroit, le récif du vent ou de l'est se prolonge dans la direction du nord-nord-est, et celui de sous le vent court au nord-ouest. Cette direction que prennent les récifs laisse entré eux un large espace , dans lequel nous ne découvrîmes aucun écueil. Entre le sud de la partie étroite du chenal et la pointe du récif qui borde le cap Hayes , il y a cinq amas de corail. Sur les uns il reste d'une brasse à une brasse et demie d'eau, et sur les autres de deux brasses à deux brasses et demie. On peut éviter ces écueils, attendu qu'il y a passage à l'est et à l'ouest d'eux. Je conseille-
rais de les laisser à bâbord , en sortant de la baie Lushington pour gagner la mer.
A une heure et demie nous revînmes à bord du vaisseau. Un de mes officiers s'étant procuré la veille quelques mangues à Whanou, et la chose ayant été sue pas nos amis de Davey , ils m'en apportèrent une grande corbeille ; mais elles n'étaient pas mûres, tandis que les premières étaient presque en maturité et d'un très-bon goût, quoique plus petites que les mangues du Bengale. C'était le second fruit d'Asie que je rencontrais dans les îles de la mer du Sud. En 1825, j'avais trouvé le mangoustan sur l'île de Tanna , l'une des Nouvelles-Hébrides. Par là se trouvait démenti le proverbe oriental : « On ne voit de mangues que là où il y a des Hindous , de mangoustans qu'où il y a des Malais. » '
Du 5. Toute la matinée , tems à grains et pluie. A une heure , la pluie cessa et le vent se fixa â l'E. S. E. bonne brise. Voyant qu'il n'y avait pas d'apparence d'avoir de vent d'ouest pour faire sortir le vaisseau de la baie avant le changement de mousson , qui ne devait avoir lieu que vers la mi-décembre , je me déterminai à déboucher par la passe qui porte mon ndm ; passe dangereuse, et qui en général ne convient pas à des navires tirant plus de six à sept pieds d'eau.
La passe par laquelle j'étais entré dans la baie
de Bayley est semée d'écueils qu'on ne peut éviter que par un bon vent et en veillant attentivement du haut des mâts. Je n'avais donc d'autre alternative que de suivre la passe Dillon , qui a un endroit n'a pas plus de 90 pieds de large , ou de rester à l'ancre dans ma position actuelle , pendant deux mois et demi, à attendre un bon vent pour sortir par où j'étais entré.
A huit heures du matin , je commençai à désaffourcher; mais à dix heures, le tems prenant mauvaise apparence, je fis suspendre cette opération. A une heure après-midi, je mis sous voile, me dirigeant vers la passe que j'avais résolu de suivre. Je courais sous les huniers , les perroquets et lés focs. J'avais fait placer un canot de chaque côté de la partie la plus étroite du chenal , et le vaisseau passa à longueur d'aviron de chacune de ces embarcations. Cinq minutes après, nous élions hors de tout danger dans la baïe de Lushington, où je jetai l'ancre à deux heures , par 33 brasses fond de vase molle. La mer était tranquille comme l'eau d'un étang; l'île de la Direction nous restait au S. -O. 9 0 S. du compas, distance d'un mille.
Nous n'eûmes pas plutôt jeté l'ancre que huit pirogues partirent de terre : chacune d'elle était conduite par trois ou quatre pagayeurs, et une entre autres par deux femmes de moyen âge et
deux jeunes filles de dix à douze ans. Les gens qui montaient ces pirogues approchèrent le vaisseau avec aussi peu d'apréhension que s'il eût appartenu à leur chef et eût eu pour équipage des hommes de leur pays ou de leurs familles. Je regardai cette circonstance comme une nouvelle preuve de leur confiance à l'égard des Européens, et j'en conclus qu'ils n'étaient plus animés de cette terreur qui les avait portés à massacrer les naufragés. Le fait est que les Mannicolais ne sont point naturellement féroces et sanguinaires , et que leur conduite envers les Français dut provenir de ce qu'ils les regardèrent comme des êtres surnaturels, ou plutôt comme des monstres marins.
Ces pirogues nous apportaient des cocos; les femmes les passèrent à ceux de leurs compalrio- 1 tes qui étaient sur le pont et qui firent les échanges pour elles. Nous eûmes ces gens toute la journée le long du bord, et le soir ils s'en retournèrent aussi tranquillement qu'ils étaient venus. Je leur avais demandé si je pourrais me procurer de l'eau douce dans les environs et ils m'avaient indiqué un village sur la grande terre à l'ouest de l'île de la Direction, où ils disaient qu'on trouverait de l'eau douce tout près du rivage. J'y envoyai , à quatre heures , deux canots , l'un portant des barriques vides et l'autre destiné à protéger les hommes qui débarqueraient. Au bout d'une heure,
ces embarcations revinrent et l'officier me dit qu'il était entré dans une petite rivière d'eau douce où Ton pouvait puiser de l'eau dans des seaux le long du bord des canots et remplir les barriques sans les débarquer. C'était une aiguade bien préférable à celle de la rivière d'Ellis , où Ton était forcé de rouler les barriques pendant plus d'un quart de mille pour arriver à une cascade , parce que la marée qui montait à l'embouchure de la rivière en rendait l'eau si saumâtre , au-dessous de cette cascade, qu'elle n'eût pu servir à aucun usage. Je donnai à cette petite rivière le nom de Griffiths, qui était celui de notre premier chirurgien.
Nous étions à bord quatre-vingt-trois personnes. Je me procurai des insulaires une quantité de cocos suffisante pour en donner quatre à chaque individu. C'était le double de ce que j'avais été à même de distribuer depuis mon arrivée près de Mannicolo.
Avant que je ne quittasse la baie de Bayley , un chef vint me demander une truie, disant que sa tribu ne possédait rien qu'un verrat , et qu'une femelle de l'espèce deviendrait un trésor pour le canton. J'accédai à cette demande dans l'intérêt des navigateurs qui pourront par la suite visiter Mannicolo , et à qui les animaux procréés par ce couple offriront un jour d'utiles ressources. Je montrai à ce chef le porc sur lequel j'avais fait l'épreuve de la
flèche empoisonnée et qui continuait de se bien porter. Il n'en parut nullement surpris , et me dit que souvent les insulaires blessaient des porcs avec leurs flèches sans que ces animaux mourussent , tandis qu'un homme ne survivrait pas plus de cinq jours à une blessure de ce genre.
Du 26. Pendant toute la journée le tems fut trop incertain pour que j'entreprisse de gagner la haute mer. En conséquence je restai au mouillage. A huit heures et demie du matin , j'envoyai deux canots avec des esparres surmontés de pavillons pour baliser les parties les plus étroites de la passe du coramodore Hayes. Pendant ce tems l'on s'occupa à bord du vaisseau à tout préparer pour mettre à la voile le lendemain. Il nous vint, dans la journée , une vingtaine de pirogues , ce qui formait un nombre plus considérable que de coutume. Elles me fournirent une grande quantité de poisson et environ cinq cents cocos.
Les roisNéro et Vaboi, chefs des cantons riverains de la baie de Bayley, vinrent prendre congé de nous. Je leur fis présent à chacun d'une pièce d'étoffe de Tongatabou et d'une grande hache qu'ils reçurent avec une grande reconnaissance. Ils parurent trèsaffectés de notre prochain départ. Je donnai , en outre , à chacun d'eux un morceau de parchemin sur lequel était écrit : « Le vaisseau de l'honorable compagnie des Indes, le Research, sous le com-
mandement du capitaine Peter Dillon, jeta l'ancre dans la baie de Bayley , le i3 septembre 1827 ; il fit voile de cette baie pour les îles sous le vent , à la recherche d'un marin français qu'on suppose être aujourd'hui le seul survivant des équipages commandés par le comte de La Pérouse, et de ces îles pour Tucopia , afin d'y débarquer les interprètes. » Je certifiais aussi que les porteurs de cet écrit s'étaient bien comportés envers nous pendant notre séjour dans leur port, où nous étions entrés du côté de l'est et que nous avions quitté en débouchant vers la pleine mer du côté de l'ouest. Je donnai de semblables écrits à deux autres chefs appartenant aux îles sous le vent, et tous promirent d'aller à bord du premier navire qui passerait à vue pour montrer ces documens au capitaine. J'avais lieu de compter sur leur exactitude à tenir cette promesse , parce que je leur avais fait entendre qu'ils s'assureraient de la sorte un très-bon accueil. Je crus devoir prendre cette précaution en cas qu'il nous arrivât quelque accident après avoir quitté le port.
Le nom de Mannicolo n'appartient proprement qu'au côté du vent de la grande île. Le côté de sous
le vent se nomme Whanou. Ce sont comme deux grands districts contenant plusieurs villages qui ont chacun un nom particulier. D'après cela, lorsque Whanou est cité comme le lieu où il y eut des combats entre lés insulaires et les naufragés , il faut en-
6» iga m
tendre les différents villages du côte' sous le vent de
nie.
Du 7. Vent frais de VE. S -E , tems couvert et pluie par intervalles. A sept heures du matin , commence à virer pour lever l'ancre ; mais le tems se couvrant de plus en plus , de manière à nous empêcher de voir les écueils de la passe , je crus devoir attendre une occasion plus favorable pour mettre à la voile.
Ayant eu quelques conversations avec un naturel assez intelligent , d'une des îles sous le vent , nomme'e Marne , j'appris de cet homme les noms que ses compatriotes donnent à plusieurs de ces îles, savoir: Otouboa (l'île Edgecumbe ou Owry de Carteret) ; Indenny (la Santa- Cruz de Mendana et l'île Egmont de Carteret) ; Tenacora (l'île du Volcan de Carteret ) ; Fonofono , Marne , Pillaney, Nupaney , Oulaffa et Baoulou. Il me dit que le groupe de Thamaco est hors de vue de celui que forment les îles précédemment nommées. Selon lui, le groupe de Thamaco se compose de trois îles : Thamaco , Chiciana (île basse) et Taouliky. Quiros , dans la relation de son voyage , qui remonte à plus de deux siècles , rapporté qu'il avait enlevé de force deux insulaires de Thamaco , l'un desquels s'enfuit près de Tucopia , et qu'il découvrit par la suite que celui qui était resté avec lui n'était pas natif de Thamaco. Le nom de ce jeune homme était
Pedro et il avait été enlevé de son pays , qu'il appelait Chiciana , et conduit en esclavage àThamaco. Les renseigneinens que Quiros donna sur diverses îles , à une époque si ancienne , ont tous été vérifiés par les navigateurs modernes. J'ai parlé dans un précédent cha pi Ire de la position qu'il assignait à Tucopia , et à Mannicolo ou Vannicolo , et j'espérais avant peu juger de J'cxactitude de celle qu'il a donnée à Thamaco et à Chiciana. Ses découvertes au sud de Tucopia ont toutes été confirmées par le capitaine Cook , savoir: Les Cycladesou Tierra del Espiritu Santo et les diverses autres îles formant la partie nord de la grande chaîne des Nouvelles-Hébrides.
Le naturel de Marne m'apprit encore que, vers le tems où les deux vaisseaux européens firent naufrage près de Mannicolo , un grand bateau de Tonga tabou, qui avait été entraîné en dérive, et qui portait cinquante hommes, arriva au large de l'île Amherst, et que tous ces hommes furent tués par les insulaires, à l'exception de quinze, qui réussirent à s'enfuir avec leur bateau; il ajouta qu'il y avait bien des années qu'une pirogue de Rothuma était également venue en dérive à Mannicolo avec cinq hommes , trois desquels étaient morts avant qu'il n'arrivât lui-même dans l'île , mais que les deux autres existaient encore lors de sori arrivée , et étaient si vieux qu'ils n'avaient plus de dents pour mâcher le El. i3
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bétel, et le pilaient dans une espèce de mortier de bois. Je demandai à cet homme s'il ne se trouvait pas encore à Mannicolo quelques crânes d'Européens. Il me répondit qu'il pensait qu'il y en avait encore, mais que les insulaires n'oseraient l'avouer, parce qu'ils supposaient que nous étions de la même nation, et que nous chercherions naturellement à tirer vengeance de la mort de nos compatriotes. Il me dit qu'assez récemment trois navires étaient venus près de l'île d'Indenny , et que les naturels avaient lancé des flèches sur les canots de ces bâtimens. Il en était résulté un combat dans lequel plusieurs insulaires avaient été tués. D'après cela , il supposait que nous ne serions pas bien reçus si nous touchions à cette île. Si le fait qu'il me citait est vrai , il faut que les trois navires en question aient été des baleiniers anglais, parce qu'aucune autre espèce de navire ne fréquente ces mers, et qu'il n'est pas rare que trois, quatre ou un plus grand nombre de baleiniers se réunissent pour aller relâcher ensemble à quelqu'une des îles de la mer Pacifique.
Le bon sens de cet insulaire me parut fournir une preuve évidente que l'esprit naturel ne tient ni au climat qu'habitent les hommes, ni à la couleur de leur peau. La sienne était légèrement cuivrée et ses cheveux un peu laineux. Il avait , en général , beaucoup de l'apparence des Nouveaux-Zélandais.
Il se nommait Tnangaroa. Je lui offris une bonne récompense s'il voulait m'accompagner aux îles sous le vent. Il accepta mon offre, pourvu que sa femme consentît à venir avec lui. Il me dit que les îles qu'il m'avait nommées étaient situées au vent d'Indenny , et-que leurs habitans étaient de couleur cuivrée et parlaient une langue différente de celles de Mannicolo, d'Otouboaet d'Indenny , qui sont autant d'idiômes distincts les uns des autres. Il traça sur le pont avec un morceau de charbon une espèce de carte sur laquelle il plaça , d'après ses idées, son île native , Marne et celle de Tbamaco. Il les établissait dans une direction N.-E. ou E.-N.-E. d'Indenny.
N'ayant plus lieu de douter que l'infortuué navigateur français , dont le sort demeura enveloppé de mystère pendant tant d'années, périt près de Mannicolo , je résolus de donner à cette île le nom d'île de ha Pérouse.
Du 7. Le mouillage de la baie de Bayley est situé par 1 1° l^i ' de latitude sud , et par 167° 5' de longitude est de Grcenwich ; il est éloigné de Tucopia d'environ quarante lieues. La haute mer, dans les marées de pleine et nouvelle lune , y a lieu à quatre heures cinquante minutes après-midi.
D'après la carte que j'ai jointe à la relation de mon voyage, on verra que l'île de Mannicolo est entourée par une chaîne de récifs éloignée d'un
mille et demi à deux milles de la terre. Cette chaîne n'est interrompue qu'en face de la baie de Bayley, qui renferme d'excellens ports où Ton trouve un bon mouillage, une fois qu'on y est entre. L'île contient plusieurs ruisseaux ou petites rivières qui fournissent de l'eau douce en abondance, et elle est couverte de bois épais.
Nous avons trouvé dans la chaîne de récifs , du côté de l'ouest et du sud- ouest, quatre passes qui conduisent dans les vastes ports que la nature a formés entre cette espèce de barrière et les côtes de l'île. J'ai donné à l'une de ces passes le nom du colonel Cunliff, commissaire-général à Calcutta; à une seconde, celui du docteur Muston, pharmacien en chef*, k la troisième, celui du docteur Adams, secrétaire du conseil de médecine; enfin la quatrième a reçu le nom du docteur Savage , chirurgien de l'établissement du Bengale et auteur d'un ouvrage sur la Nouvelle-Zélande. Du côté du sud-est et de l'est , il y a deux passes. L'une a reçu le nom de M. Deanc, officier du vaisseau; l'autre nommée passe Trower, a été mentionnée précédemment.
L'île de la Direction, située dans le fond de la baie Lushington, reçut son nom de ce qu'elle sert de point dedirection pour entrer dans la baie de Bayley. Au S. '// S.-E. de cette île se trouve une petite rivière à laquelle j'ai donné le nom de sir
William Bethara. Un navire venant de la pleine mer et voulant donner dans la baie de Bayley devrait amener l'île de la Direction à l'ouest du compas et gouverner sur cette île jusqu'à ce qu'il relevât au sud le récif qui s'avance au large du cap Research, et alors faire le S. S.-O. pour gagner le mouillage, en veillant bien l'écueil Trompeur et recueil Traître ou écueil Tytler. C'est sur ce dernier que le Research manqua d'échouer e'tant à l'ancre par trente brasses de fond et à un quart d'encablure de cet écueil, qui est Irès-accore comme la plupart de ceux qui environnent Mannicolo.
L'île de Mannicolo est très-élevée et peut s'apercevoir de soixante milles par un tems clair* Les arbres les plus remarquables qu'on trouve sur cette île sont le cocotier et l'arbre à pain , un arbre portant un fruit qui ressemble à l'amande , mais meilleur, et un arbre à pain d'espèce sauvage qui n'est point connue aux îles de la Société ni à celles des Amis. Le fruit de cet arbre est bien inférieur à celui de l'arbre à pain cultivé. Les bords du rivage sont couverts d'une immense quantité de mangliers et d'une espèce de pins qui nous fournirent quelques esparres pour faire des mâts de canots.
Le tara forme la principale nourriture des Mannicolais. Ils ont aussi des patates douces et des bananes de bonne qualité. Ils ne cultivent pas les ignames. Celles qu'ils nous apportèrent sont d'une
espèce sauvage et fort petites , leur poids n'était guère que d'une livre ou deux. Dans le dessein de leur en procurer d'une meilleure espèce , je leur laissai quelques graines des ignames de Tonga tabou, qui varient en poids depuis sept ou huit jusqu'à cinquante livres. Ils ont autour de leurs maisons quelques cochons domestiques dont ils ne veulent pas se défaire , et l'on en trouve d'autres en assez petit nombre qui errent dans les bois. Les plumes qui servent d'ornemens à ces insulaires prouvent qu'il y a chez eux des poules et coqs de l'espèce de ceux de nos basses- cours , bien que je n'aie pu apercevoir aucun de ces volatiles. Les bords du rivage abondent en poissons de diverses espèces ainsi qu'en tortues. Les insulaires tuent les premiers à coups de flèche et prennent les autres dans desfilets.
Les maisons sont propres et commodes. Voici comment on les bâtit : on plante trois rangs de poteaux qu'on enfonce d'environ trois pieds en terre ; ceux des rangs latéraux s'élèvent d'environ cinq pieds au dessus du sol , et le rang du milieu de quinze pieds. Chaque rang supporte une poutre placée horizontalement et retenue par des liens faits avec la partie filamenteuse de l'enveloppe des cocos. On pose ensuite obliquement d'autres poutres plus légères ou chevrons, qui se réunissent deux à deux au dessus de la poutre faîtière , et l'on forme ainsi une
loiture de peinte roide que Y ou recouvre de nattes faites avec des feuilles de cocotier. Les bouts inférieurs des chevrons dépassent de beaucoup les poutres latérales de manière à donner au toit une forte saillie en dehors des murs. Ceux-ci se font en fermant les interstices des poteaux avec des nattes semblables à celles du toit , ne laissant qu'une ouverture pour servir de porte et de cheminée. On garde dans la maison quelques unes des natles dont je viens de parler pour servir de lit aux habitans de la maison , qui se couchent dessus sans aucune couverture. Dans le centre de chaque maison est un foyer de forme carrée. Quatre poteaux placés aux angles supportent une claie sur laquelle on range les ustensiles de cuisine, ou plus proprement parlant la vaisselle. Cette vaisselle se compose de quelques sébiles grossièrement sculptées et creusées en plein dans un bloc de bois. L'âtre est situé à environ deux pieds au dessous du sol et pavé avec de petites pierres noires très-dures , et que le feu le plus ardent n'altère pas. On entretient continuellement un grand feu dans ce foyer; il sert , le jour , pour faire cuire les alimens de la famille , et la nuit, pour éloigner les moustiques.
Les vêtemens des Mannicolais consistent premièrement en un ceinturon fait avec des brins de rotin , fendus très-minces , noircis et polis de la manière la plus luisante , et tressés en petits cer-
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cles entrelacés les uns dans les autres -^Intérieur est double d'un morceau d'étoffe pour empêcher les petites lames de rotin d'offenser la peau. Un morceau de toile qui passe entre les cuisses et est attaché par devant et par derrière à cette ceinture , complète le costume des hommes. Ce morceau de toile a environ trois pieds de long sur un de large , et se fabrique avec l'écorce de l'arbre à papier de la Chine dans quelques-unes des îles du voisinage. Le costume des femmes se compose d'une ceinture comme celles des hommes et qui supporte un petit jupon à l'écossaise descendant jusqu'aux genoux.
Les vieillards n'ornent pas leurs cheveux , ils les portent tels que la nature les fleur a donnés , excepté quelques-uns qui se servent de chaux pour poudrer leur tête ; mais les jeunes gens se procurent une certaine quantité de cheveux pris sur la tête des morts ou de leurs ennemis vaincus et en forment une espèce de pain de sucre ou de corne d'environ un pied de haut qu'ils recouvrent de toile rouge, quand ils peuvent en avoir de cette couleur. Cette espèce de chapeau pointu s'attache derrière la tête, et donne à celui qui le porte un aspect très-bisarre. Les jeunes femmes arrangent leurs cheveux à peu près de la même manière. Les insulaires des deux sexes se percent les oreilles et les allongent jusqu'à ce qu'elles atteignent les épaules. Le trou qu'ils font de la sorte a environ six pouces
de diamètre; ils y fixent l'extrémité d'une chaîne d'environ trente anneaux d'écaillés de tortue ayant chacune près d'un pouce de diamètre. Les Mannicolais ont en général de vilaines dents , ce qui provient de l'usage immodéré du bétel et de la chaux , pour lesquels ils sont plus passionnés qu'aucun fumeur hollandais ne peut l'être pour le tabac. Les enfans des deux sexes courent tout nus jusqu'à dix ans, âge où on leur fait contracter en même tems l'usage du bétel et celui des vêtemens. Les hommes et les femmes portent des bracelets de diverses sortes. J'en ai remarqué quelques-uns qui étaient faits d'une espèce de tresse entremêlée de petits coquillages , et dont le travail décélait quelque adresse. La toile rouge me parut un objet fort recherché pour orner les coiffures , mais que tout le monde ne pouvait se procurer.
Je ne saurais rien dire des cérémonies religieuses des Mannicolais, n'ayant eu aucune occasion de me procurer des renseignemens sur ce sujet.
Les filles sont fiancées dès l'enfance à des garçons de leur âge , et , quand elles deviennent nubiles , le mariage se consomme. C'est un événement que tous les habitans du village célèbrent par des festins et des réjouissances.
L'île de Mannicolo est très-peu peuplée. Elle ne contient pas plus de villages près des côtes qu'H n'y
en a de marqués sur ma carte. Je ne pense pas que la population excède mille individus de tout âge et de tout sexe , dont le quart est défiguré par des ulcères aux membres, des cancers au visage, ou affligé de la maladie qu'on nomme éléphantiasis.
Les pirogues des Mannicolais sont formées du tronc d un arbre dont le bois est aussi tendre que le sapin. On pratique vers le milieu une excavation d'environ six pouces de large pour recevoir les jambes des pagayeurs qui s'asseyent face à face; le dessus de la pirogue , qui est uni , leur sert de siège. Chaque pirogue a, du côté du vent, un balancier à la manière des pros , lequel est fixé au dessous et à l'extrémité de deux ou trois planches qui lui servent d'arcs-boutans. On recouvre quelquefois ces planches d'une claie formant une espèce de plate forme sur laquelle montent les guerriers pour combattre. Leurs arcs et leurs flèches y sont placés d'avance tout prêts pour en faire usage. La largeur de toute la machine y compris la plate forme n'est que de six pieds. La carène ou partie immergée de la pirogue a des formes très-bien appropriées pour diviser Teau^et voguer avec rapidité.
Suivant les rapports des naturels , il paraît que cette île n'avait jamais été visitée par des Européens , ni avant ni après le naufrage des deux bâtimens dont j'ai recueilli quelques débris. Le ca-
pitaine Edwards, sur la Pandora , passa à midistance de Mannicolo et d Otouboa, et nomma la première île de Pitt. Sur quelques cartes elle est indiquée sous le nom d'île de la Recherche , et voici comment elle a acquis ce nom. Le bâtiment que montait d'Entrccasteaux dans son expédition à la recherche de La Pérouse se nommait la Recherche; cependant File n'eût pas dû être nommée ainsi par ce commandant, puisqu'il ne la visita point et n'en approcha pas à moins de quarante milles , d'après la ligne tracée sur les cartes pour indiquer la route qu'il suivit de la Nouvelle- Calédonie à Santa-Cruz. La Billardière, dans sa relation du voyage de d'Entrecasteaux, ne fait nulle mention qu'on ait vu Mannicolo ; mais celle publiée postérieurement par M. de Rossel lève tous doutes à cet égard.
Les premières terres que virent les bâtimens de l'expédition , après avoir quitté l'île Huon, furent les îles Edgecumbe , Ourry et Santa-Cruz, devant laquelle ils demeurèrent à croiser pendant quelques jours sans pouvoir trouver un mouillage. Ce fut là qu'un homme de l'expédition fut blessé d'une flèche et mourut dix-sept jours après , bien que sa blessure lui eût paru si peu de chose qu'il n'avait pas pris la peine d'y faire appliquer un appareil. Cette circonstance, rapprochée
du nombre d'hommes que Mendana perdit de la même manière, corrobore l'opinion que les flèches des sauvages de ces iles sont empoisonnées.
Peu d'heures après avoir reconnu Santa-Cruz , une autre île fut vue dans TE 32° S. « Celte île, dit M. de Rossel , n'avait pas été aperçue par Carleret ; nous l'appelâmes île de la Recherche; nous la vîmes dans un si grand éloignement que nous ne pûmes la placer sur nos cartes avec précision : cependant on a déterminé sa latitude et sa longitude, et elle doit être, à quelques minutes près, par 1 1° 4o f et par 164° 25. »
D'après la position géographique de Mannicoio et la similitude d'apparence de mœurs et de coutumes qui existe entre ses habitans et ceux de Santa- Cruz avec lesquels ils ont des relations constantes , on devrait considérer cette île comme appartenant à l'archipel de la reine Charlotte.
Les Mannicolais sont tatoués sur le dos, et ce tatouage se compose de figures de poissons, de lézards , etc. ; mais f à cause de la couleur de leur peau, ces figures sont généralement peu visibles. La chaux qu'ils mâchent avec le bétel est renfermée
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gourdes ou calebasses de la grandeur et de la forme d'un concombre , dont un bout est coupé.
La calebasse qu'ils destinent à cet usage se cueille verte , ils la vident et la grattent proprement à l'in-
lérieur, puis ils tracent divers ornemcns sur la peau avec une pointe de fer ou de coquille rougie au feu. Ils la laissent ensuite se'cher et lui ajustent un bouchon de bois. La noix et la feuille du bétel sont renfermées dans de petits sacs tissus avec assez de goût et teints de diverses couleurs.
Du 8. Fortes brises de vents alise's , tems trèsclair.
A sept heures et demie, il Vint à bord plusieurs insulaires pour nous vendre des cocos. Dans le nombre de ces individus se trouvait Thangaroa , sa femme et son fils. Cet homme venait m'annoncer que ni sa famille , ni ses amis ne voulaient consentir a son de'part ; mais qu'il avait amené pour le remplacer, si j'y consentais, un naturel d'Otouboa , grand voyageur qui avait visité toutes les îles du groupe sous le vent. Je convins de le prendre, et fis présent au nouveau venu d'une herminette. Pendant ce tems notre ancre ayant été levée, les pirogues quittèrent le vaisseau. Au moment de leur départ , un ami de Thangaroa , voulant rester avec nous , s'était couché sur le gaillard pour éviter d'être vu par ses compatriotes. Rathea s'en étant aperçu, lui ordonna de s'en aller. J'intervins , et je déclarai que, s'il désirait venir avec nous, je le garderais. En ce moment, un chef monta sur le pont, prit cet homme par la main et lui ordonna de le suivre. Comme il paraissait peu disposé à exé-
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cuter cet ordre , je cherchai à le rendre plus soumis en lui donnant une petite hache ; il la remit sur-le-champ à celui qui voulait l'emmener de force, et s'en débarrassa ainsi. Cependant les insulaires qui se trouvaient dans les pirogues lui crièrent de quitler le vaisseau, et il parut hésiter entre le désir de les satisfaire et la crainte de me mécontenter; mais, à la fin, l'amour de la patrie l'emporta, et il s'en alla rejoindre ses compagnons.