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brasses de ligne. L'extrémité du récif que nous venions d'éviter se trouvait alors en vue, nous restant au S.-E. •/{ S. du compas, distance d'un mille et demi à deux milles. Nous relevions les extrémités de la côle au S. 5° E. et au S.-O. '/< O, Le motif qui m'avait porté à toucher à Otouboa était de m'assurer si ce n'était pas à cette île que s'était réfugié le chef de Paucorie avec le Français que les Mannicolais avaient nommé Mara.
Du 9. Brises modérées de vent alisé, tems parfailement clair. Mon dessinateur et plusieurs marins étaient retenus au lit par la fièvre. Celle circonstance me fit sentir l'utilité d'avoir pris à bord des insulaires de la mer du Sud. Ces hommes m'étaient alors précieux comme canoliers et comme soldats. Sans eux, en cas d'attaque de la part des naturels des îles près desquelles nous nous trouvions, il m'aurait été impossible d'armer deux canots, les Lascars ne connaissant pas l'usage des armes et étant regardés avec un grand mépris par les guerriers de la mer du Sud.
Au point du jour, nous relevions Mannicolo au S.-E. '/4 S. du compas, Otouboa au S.-S.-O. et Santa-Cruz ou Indcnny au N.-O. O. C'étaient les seules îles que nous- eussions en vue. Il y en a plusieurs autres marquées sur les cartes du capitaine Carteret; mais elles n'existent point. Les insulaires que j'avais à bord et les Mannicolais affir-
ment qu'il n'y a qu'Otouboa de ce côté d'indenny. J'établis la latitude d'Otouboa, dans sa partie orientale, h 1 1° ï i 18" S., et la longitude à i66° 53' E.
Durant ma croisière près de cette île, je la vis très -distinctement, mais Je ne pus apercevoir l'île Edgecumbe , de Carteret, ni aucune des trois petites îles placées sur sa carte, au large de la pointe ouest d'Otouboa. Il est de fait que ces îles n'existent pas. Il faut que le capitaine Carteret ait pris par un tcms brumeux quatre des pics d'Otouboa pour quatre îles qu'il a placées sur sa carte, à l'ouest de celle-ci.
A sept heures du matin, j'envoyai à terre, à Otouboa, deux canots armés sous le commandement de mon second. M. Chaigneau , Martin Bushart , Bathea et l'homme de Mannicolo, l'accompagnèrent. A quatre heures, ces embarcations revinrent avec deux Tucopiens. Mon second me rapporta que le récif, qui règne au large de la côte, vers les parties S.-O., S. et S.-E. de l'île, s'étend jusque presque en face du cap de l'est où la mer cesse de briser ; qu'à partir de cet endroit , on trouvait une chaîne étroite de coraux qui se prolongeait parallèlement à la côte, vers le nord-ouest, dans toute l'étendue qu'on pouvait découvrir des canots et que la mer paraissait assez profonde sur cette chaîne pour que des navires pussent passer pardessus et gagner. le canal qui la sépare de la terre,
'où Ton trouvait un bon mouillage , ainsi que dans plusieurs baies que forme la côte. II avait visité deux village.% à l'un desquels le Mannicolais l'avait quitté et les deux Tucopiens lavaient rejoint.
Martin Bushart me dit qu'en approchant de la côte on avait aperçu un joli village vers lequel les canots s'étaient dirigés. Les habitans étaient venus sur le rivage et avaient bien reçu nos gens. Il paraîtrait, d'après le rapport de Bushart , que ce bon accueil était dû à ce que des Tucopiens établis dans ttlc avaient parlé aux naturels en faveur des Européens.
Martin Bushart et Bathea remarquèrent que la plus grande partie des insulaires étaient pourvus d'outils faits avec du fer qu'ils s'étaient procuré à Mannicolo. Bushart demanda à ces gens s'ils avaient vu l'homme blanc qui avait quitté Mannicolo avec la tribu de Paucorie. Ils répondirent qu'il n'était jamais venu dans leur île. Martin leur demanda ensuite s'ils «avaient qu'il fût dans quelqu'une des îles êous le vent. La réponse fut qu'il y avait bien des îles au vent et sous le vent de Mannicolo, et que cet homme pouvait être dans l'une de ces îles.
Les maisons de ce village sont beaucoup plus grandes que celles de Mannicolo. Elles forment des
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par des cocotiers plantés de chaque côté en face des maisons. La population, à Otouboua, est plus nora-
brcuse et plus saine qu'à Mannicolo et les subsistances y sont plus abondantes , ce qui va sans dire, puisque , par tout pays , il existe une relation constante entre le nombre des habitans et tes moyens de subsister. Nos canots s'étant avances à deux ou trois milles vers le sud-êst virent un second village encore plus grand que le premier. Martin Bushart y débarqua et trouva trois Tucopiens qui lui dirent qu'ils désiraient retourner dans leur patrie ou aller avec le vaisseau aux îles sous le vent. Martin leur dit qu'ils pouvaient s'embarquer dans nos canots , ce qu'ils firent ; mais l'un d'eux redescendit à terre sous prétexte d'aller prendre congé de sa maîtresse et ne revint plus. Le Prussien vit à ce village plusieurs porcs d*une taille bien supérieure à ceux de Mannicolo ; mais il ne put décider les naturels à en vendre un seul, parce que, dirent-ils, ces animaux sont la propriété des dieux du pays. Il fit , dans ce village , les mêmes questions que dans l'autre, relativement au Français parti de Mannicolo , et reçut des réponses semblables. Il rechercha avec soin les objets qui pouvaient contribuer à fournir quelques lumières sur les circonstances qui accompagnèrent le naufrage des deux bâtimens à Mannicolo *, mais les insulaires assurèrent qu'ils ne possédaient rien autre chose que des tokis. Le plus âgé des Tucopiens n'avait jamais vu de navire européen. Il avait quitté son île environ deux ans avant l'apparition
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du Hunier près de Tucopia. Les deux autres avaient émigré cinq ou six ans après. Tel fut en substance le récit de Bushart.
J'établis le vaisseau , le cap à Test, sous une voilure maniable pour la nuit. A midi , j'avais pris les relèvemens suivans des trois pointes de l'île que j'avais en vue : pointe est , S.-E. •/{ S, distance de six milles; pointe nord , S. l h S.-O , distance de six milles; poinle intermédiaire , S. y h S.-E , distance de quatre milles ; latitude observée , i i° 7 ' S.
Du 10. Âu point du jour, Mannicolo , Otouboa et Indenny étaient en vue. Mis toutes voiles dehors et gouverné au N. N.-O. pour me rendre à cette dernière île. Peu de tems après je pris successive- ' ment la route du N-O. et celle de l'O. 5° N. A neuf heures du matin, l'île du volcan de Tenacora était en vue ; le sommet de son pic était caché par les nuages. A dix heures et demie , la pointe est d'Indcnny, nommée par Carteret cap Byron , nous restait au S. '/4 S.-E., distance d'un ou deux milles. Bientôt après nous découvrîmes deux villages , l'un à l'est de la baie de Swallow et l'autre au fond de cette baie. Quelques pirogues chargées de cocos cherchèrent à s'approcher du vaisseau, mais nous marchions trop vite pour qu'elles pussent nous joindre. En longeant la terre , nous vîmes plusieurs villages dont les habitans étaient rassemblés sur le rivage. Nous aperçûmes aussi des pirogues qui par-
taient de tous les points de la côlc. Nous distinguâmes à terre plusieurs personnes , les unes assises , les autres debout à l'ombre de grands arbres. Elles étaient vêtues de la tête aux pieds", ce qui nous fit supposer que c'étaient des femmes.
A midi, le vaisseau était proche de la baie ensanglantée (Woody JBay), où un des officiers du capitaine Carteret et quatre de ses matelots avaient été blessés mortellement en août 1767. Nous nous trouvions alors à environ un mille au nord de la côte. La latitude observée en cet endroit se trouva être de io° 39' S. Plusieurs pirogues sortirent de la baie, mais elles ne purent nous suivre et lune d'entre elles chavira avec sa cargaison , parce que ceux qui la montaient s'étaient obstinés à tenir la corde à laquelle ils s'étaient accrochés pour nous accoster.
Sur divers points de la cote , nous vîmes des pirogues beaucoup plus grandes que celles qui nous avaient approchés ; elles étaient hâlées à terre et couvertes de nattes. Je pense qu'elles sont destinées aux grands voyages et les autres aux usages journaliers. En passant devant Fcrris Bay, nous vîmes un très-grand village d'où partirent dix-huit pirogues, mais nous les laissâmes en arrière comme les autres.
A une heure et demie , nous doublâmes la pointe de Carteret et remontâmes la baie Graciosa des Es-
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pagnols. En relevant l'île de Trevannion, à l'O >/4 N.-O., je fis sonder et trouvai vingt-cinq brasses sur la chaîne de corail qui s'avance de la grande terre. Au second coup de plomb nous n'eûmes point de fond à quarante brasses. Nous continuâmes de remonter ia baie en longeant la terre d'aussi près que le vent pouvait nous le permettre, nous dirigeant au S. S.-O. Nous sondâmes sans trouver de fond avec quarante-cinq brasses de ligne.
En approchant de la passe située entre les pointes de Tyrawley et de Monate, nous vîmes les bancs à sec et couverts de points noirs que nous reconnûmes bientôt être une foule d'hommes occupes à pêcher sur le récif; ils avaient avec eux un grand nombre de pirogues. Quand le vaisseau approcha , vingt-cinq de ces pirogues vinrent vers nous et tous les pêcheurs qui étaient sur les bancs regagnèrent la terre. Il y avait en ce moment plus de cent pirogues qui nous environnaient de tous côtés. Les hommes qui les montaient nous faisaient des signes d'amitié en criant : téki, ieki^ et nous montrant leurs cocos; mais nous étions trop occupé; pour songer à trafiquer. Néaomoins nous prîmes quelques cocos et donnâmes en échange des hameçons.
Après avoir franchi la passe entre les pointes de Trevannion et de Monate , il devint nécessaire de virer de bord pour courir à l'est. Nous ne trouvâmes
pas de fond avec soixante-dix brasses de ligne, ni du côte est de la baie avec soixante-quinze. La mer était unie comme un miroir et ne brisait pas du tout à la côte. Je continuai de louvoyer en avançant dans la baie , espérant à tout moment trouver le fond ; mais je fus de'sappointé. Un peu après cinq heuresdusoir, je pris le parti de regagner la pleine mer pour la nuit et de revenir le lendemain chercher un mouillage. J'étais alors à environ deux milles du fond de la baie et je regrettais d'être obligé d'abandonner le terrain que j'avais gagné avec tant de peine. A six heures et demie la nuit se fit. La pointe Carteret nous restait alors à TE. N.-E. Cette pointe borne à l'est la grande baie que j'avais remontée jusqu'à sept milles au-dessus de son entrée. J'observai le volcan de l'île Tenacora ; il jetait des flammes de cinq en cinq minutes ; mais , à la distance où nous nous trouvions, nous les apercevions à peine. En 1826, montant le Saint^- Patrick, je me trouvai, pendant une nuit , en calme près de ce volcan et je le vis jeter une immense quantité de lave qui roulait eu torrens sur les flancs de la montagne.
Pendant que le vaisseau remontait la baie, . j'avais observé plusieurs villages de chaque côté. Les maisons y sont plus grandes qu'on ne les trouve généralement sur les îles de la mer du Sud ; elles ont une porte à chaque extrémité et une de chaque côté. Chaque maison est entourée d'un mur en pierres
sèches de quatre à cinq pieds de hauteur, et presque autant d'épaisseur, avec une seule ouverture servant de porte. On peut en conclure que les habitans de cette île sont souvent en guerre les uns contre les autres et qu'ils se réfugient derrière ces murs pour éviter les coups de leurs ennemis.
La plupart des pirogues, que nous avions vues étaient conduites par deux, trois, quatre ou cinq hommes; mais, quel qu'en fût le nombre, chacun avait son arc et ses flèches. Nous manquâmes d'avoir une querelle avec ces insulaires. Avant qu'ils ne fussent venus en si grand nombre le long du bord, j'avais fait jeter en dehors trois bouts de corde qui pendaient dans l'eau, un de chaque côté et un à l'arrière du vaisseau , afin qu'ils s'en servissent pour amarrer leurs pirogues ; mais le vent étant devenu faible et les pirogues nombreuses , elles retardaient considérablement notre marche. En conséquence je donnai l'ordre de hâler ces bouts de corde à bord. On en hâla deux sans difficulté ; mais un insulaire s'obstina à retenir le troisième et refusait de le lâcher quoiqu'on lui eût crié plusieurs fois de le faire. Le maître canonnier, impatienté, tira la corde avec force et obligea le sauvage à quitter prise , ce qui le mécontenta au point qu'il saisit son arc d'une main et une flèche de l'autre. Craignant que les hostilités une fois commencées ne devinssent générales et sérieuses , et étant environné par au
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moins six cents insulaires tous armés, j'ordonnai a la garde de se ranger en haie sur la dunette avec les fusils chargés et prêts à tirer, et en même tems je fis virer de bord , ce qui éloigna tout d'un coup le mutin et nous mit hors de la portée de ses armes. Ses compatriotes n'eurent pas connaissance de ce qui venait de se passer et continuèrent à faire des échanges avec nous , mais ils ne voulurent pas venir sur le pont, quoique les deux Tucopiens que j'avais pris à Otouboa fissent tous leurs efforts pour les y engager. En voyant le vaisseau courir au large, ils parurent désappointés ; mais les Tucopiens, qui avaient visité leur île et qui connaissaient leur langue , leur donnèrent l'assurance que nous reviendrions le lendemain matin , et alors ils promirent de revenir eux-mêmes et de nous procurer quelques porcs. * -
Quoique Indenny soit peu éloignée deMannicolo, la langue de ces deux îles est tout-à-fait différente , bien que le costume et les ornemens que portent leurs habitans soient semblables. Les insulaires d'Indenny teignent leurs cheveux (on pourrait dire leur laine ) en blanc , jaune ou pourpre , chacun selon sa fantaisie. Quelques-uns portent des bonnets en façon de pain de sucre faits avec de la toile ou des feuilles de cocotier et de palmier. Je ne remarquai parmi eux aucun individu affligé de maladies de la peau comme le sont les Mannicolais.
On dit que les Espagnols, sous la conduite de Mendana , avaient fondé une colonie dans cette île dès Tannée i5q5; mais qu'ils furent obligés de l'abandonner par suite de querelles avec les insulaires. Je pense que le Research est le premier navire européen qui soit entré dans leur baie depuis cette époque.
Un des Tucopiens qui se trouvaient à mon bord avait résidé pendant quelque tems sur l'île basse située au N-E. et qu'on appelle Marne. Il s'entretint avec un jeune homme de couleur cuivrée qui se trouvait dans une des pirogues et avec le père duquel il avait habité. Ce jeune homme promit de revenir le lendemain avec quelques provisions , si le vaisseau se rapprochait de la terre , et comme je re marquai qu'il était très-familier avec le Tucopien, je pensai qu'il pourrait nous être utile.
Du i î . Brises modérées de vent alisé , beau tems. A trois heures du matin, viré de bord au sud et fait route vers la terre. A six heures, nous doublâmes la pointe Carterct et entrâmes dans la baie Graciosa. Quand nous vînmes à relever la partie nord de l'île Trevannion, à l'O. '/4 N.-O. et à TO. N.-O., nous eûmes fond par seize brasses à une encablure à l'ouest ou sous le vent du récif qui se trouve en face du rivage sur le côté est de la baie.
De tous les points environnans nous vîmes pous-
scr à l'eau des pirogues qui vinrent nous apporter des porcs , de la volaille , de gros pigeons, des espèces de concombres , du mangoustan et un fruit bien connu à Gtaïti et que les insulaires nomment ehea. A huit heures et demie, nous comptâmes cent trente-cinq pirogues autour de nous. Elles se tenaient si serrées contre le vaisseau que j'eus quelque crainte qu'elles ne cherchassent à nous aborder. En conséquence , je fis mettre mes soldats sous les armes. Nous continuâmes de sonder sans trouver le fond à soixante-dix brasses. Les insulaires faisaient un tel tapage que nous pouvions difficilement nous entendre à bord , et ils étaient si nombreux que je n'osais envoyer des canots sonder parce qu'il était probable qu'ils les attaqueraient.
Je songeai alors à reprendre le large et je chargeai les interprètes de demander aux insulaires s'il existait ou s'il avait existé sur l'île quelqu'un des hommes blancs des vaisseaux naufragés à Mannicolo ; mais on ne put obtenir aucune réponse satisfaisante. Je me trouvais avoir à virer de bord à l'endroit où je l'avais fait la veille. En ce moment quantité de pirogues s'avançaient vers le vaisseau de tous les côtés de la baie. A peine avions-nous viré que je jugeai par les mouvemens des insulaires qu'ils avaient quelques mauvaises intentions. Leur première démonstration fut de lancer deux flèches aux personnes qui étaient assises sur la dunette , et
je vis un grand nombre d'entre eux bander leur are. D'après cela je fus fondé à croire que l'attaque allait devenir générale et j'ordonnai à la garde , rangée sur la dunette , de faire feu. Je me bornai à une seule décharge, ayant vu plusieurs des insulaires se jeter à la mer et nager entre deux eaux pour s'éloigner du vaisseau sans être exposés à nos coups , tandis que ceux qui avaient eu assez de courage pour rester dans les pirogues pagayaient de toutes leurs forces pour regagner au plus vite la terre, se dirigeant vers un grand village de la côte ouest au large duquel nous avions viré. Les plongeurs, revenus de leur épouvante , remontèrent sur les pirogues et toute cette masse d'hommes , qui nous menaçaient un instant auparavant, se trouva bientôt à une grande distance du vaisseau. Tout cela fut l'affaire de quelques minutes. Une des flèches qu'ils nous avaient lancés rasa la tête de mon commis , traversa une de nos voiles et tomba sur le pont. L'autre frappa contre un des canots que nous avions sur des palans à la hanche et retomba dans l'eau. Pendant que nos gens tiraient , je ne m'aperçus pas qu'aucun des insulaires fût atteint.
Une brise assez forte étant venue à s'élever, j'en profitai pour conduire le vaisseau parmi les pirogues de la côte de l'est, avant que ceux qui les montaient eussent pu être informés , par leurs voisins de la côte opposée, de ce qui venait de se
passer. Mon intention était de prévenir l'impression que le récit de ces derniers aurait pu faire sur leur esprit et qui aurait peut-être donné lieu à une coalition générale pour nous détruire.
La baie étant très-large , j'avais remarqué que, bien que les pirogues de Test fussent en vue, elles étaient trop loin pour que ceux qui les montaient eussent pu entendre nos coups de fusils, et la chose était évidente puisque ces pirogues continuaient de s'avancer paisiblement vers le vaisseau , tandis que la confusion régnait parmi celles de la côte opposée. J'en conclus donc que les gens de l'est ignoraient l'affaire , et qu'il était d'une bonne politique de leur en donner le premier avis en y joignant des assurances de nos dispositions pacifiques envers eux , tant qu'ils se montreraient disposés a entretenir avec nous des relations amicales. Je me trouvai bientôt au milieu de leurs pirogues et, comme je l'avais conjecturé, ils ne savaient rien de ce qui était arrivé. Pour me faire bien venir d'eux , je me hâtai de faire des présens aux premiers qui se présentèrent le long du vaisseau , et j'achetai les provisions qu'ils apportaient au prix qu'ils demandèrent. Ayant ainsi préparé les voies, j'ordonnai au Tucopien de leur montrer les morceaux de la flèche que leurs compatriotes nous avaient lancée , ainsi que le trou qu'elle avait fait dans la voile , et de leur demander ce qui avait pu
les porter à agir ainsi envers nous, qui venions en amis les visiter et leur faire présent de choses dont ils avaient besoin. Ils répondirent sans hésiter que ceux qui avaient lancé des flèches sur nous étaient <3e mauvaises gens, qu'ils appartenaient à une tribu autre que la leur, et que nous avions bien fait de tirer sur eux.
Je ne pense pas, au reste, que ces hommes, malgré leur grand nombre, eussent osé nous attaquer s'ils avaient connu les moyens redoutables que nous possédions pour repousser leur attaque. Quelque sérieuse que fût notre position au moment où j'avais ordonné de tirer, je ne pus m'empêcher de rire du désappointement dont le marquis de Wyematti et Robert Tytler, son docteur, donnèrent des marques frappantes, lorsque j'ordonnai de cesser le feu. « Quoi ! s'écria le premier, d'un air qui indiquait plus que de la surprise , on ne tire plus ! Je veux manger un de ces hommes. » Le docteur, à son tour, déclara froidement qu'à son retour à la Nouvelle-Zélande , il se trouverait , faute de pratique, avoir perdu de ce talent à disséquer les ennemis tués, qui l'avait rendu si célèbre. « Je voudrais, ajouta-t-il, emporter une de ces têtes pour montrer dans mon pays quelle sorte de gens nous avons visités. » J'ai déjà dit ailleurs que les Nouveaux- Zélandais avaient une méthode particulière pour préparer les têles humaines et les conserver. On en
voit plusieurs échantillons au musée britannique , à Londres et dans les salles de la société asiatique , à Calcutta.
Après avoir couru plusieurs bordées, nous réussîmes enfin à trouver fond , par trente-sept brasses, à la distance d'un mille du fond de la baie. Nous laissâmes tomber l'ancre qui tint bon par quarante-une brasses, fond de sable blanc. Notre mouillage se trouvait à peu-près à égale distance de deux assez grands villages situés vers le fond de la baie. L'un nous restait au N.-E. 3° N. ; l'autre au S.-O. «/f S., et nous en étions éloignés. d'environ trois quarts de mille. L'embouchure de la rivière, qui se trouve au fond de la baie, nous restait au S.-E. »/$ S., à la même distance de trois quarts de mille. Nous étions enfermés par la terre depuis le N. 6° E. jusqu'au N. 6° O. Nous apercevions la montagne de l'île de Tenacora ou du Volcan, par-dessus l'île de Trevannion et dans la direction duN. '/+ N.-O. 6° O.
Nous filâmes soixante-dix brasses de notre câble en fer. Je fis sonder autour du vaisseau et Ton trouva : devant, quarante -trois brasses; derrière, quarante-cinq; et de chaque côté, quarante-quatre et demie. Les sondes, en allant du vaisseau vers la côte de l'est, diminuaient graduellement de quarante-deux à quinze brasses. A une encablure de terre, il y avait quatorze brasses. En partant du n. i5
vaisseau, vers le village du S.-O., on trouvait de quarante-quatre à quarante-deux brasses , sur un fond rocheux et inégal et sur lequel, par conséquent, on n'eût pu jcler l'ancre avec sûreté. Un navire, qui voudrait mouiller dans ce havre devrait s'établir tout près de la côte du nord où le fond est sain. En droite ligne du vaisseau , à l'embouchure de la rivière qui se décharge vers le fond de la baie , les sondes varièrent de trente-deux brasses à vingt-deux. A une encablure de l'embouchure il y avait dix sept brasses , et à une demi-encablure , dix brasses. Le fond était de sable noir argileux et offrant une bonne tenue.
Depuis le moment où nous laissâmes tomber l'ancre jusqu'au coucher du soleil, le vaisseau fut entouré de pirogues, montées par des hommes qui se conduisirent d'une manière très-paisible. Nous leur achetâmes des cocos et des ignames que nous payâmes avec des hameçons et de la verroterie. Ils nous vendirent aussi six petits porcs, au prix d'une hache par tête.
Peu de tems après que nous eûmes pris notre mouillage, le jeune homme cuivré de l'île de Marne vint le long du bord , et son ami le Tucopien l'engagea à monter sur le pont. Je lui fis présent d'un morceau de toile rouge , d'une herminette , d'un couteau et d'une paire de ciseaux. Je lui demandai ensuite s'il avait connaissance de ce qui était arrivé
le matin, et je lui montrai la flèche brisée. Il me dit qu'on lui avait raconté l'affaire et qu'un des insulaires avait été blessé d'une balle qui lui avait cassé le bras. Il ajouta que les gens qui avaient cherché à nous attaquer appartenaient à la tribu Malevy, et habitaient un grand village , portant ce nom , situé sur la grande terre a un mille et demi de l'île de Trévannion. Je lémoignai alors le désir qu'un chef vînt à bord. H appela un vieillard dont la peau était un peu moins foncée que celle des autres, et qui monta sur le pont sans la moindre hésitation. Ayant demandé comment il s'appelait , il me répondit : Lamoa. Je le priai , suivant la coutume des insulaires de la mer du Sud, de changer de nom avec moi et de devenir mon ami; il y consentit et dit qu»à l'avenir nous nous nommerions, lui Peter et moi Lamoa. Je fis présent à mon nouvel ami d'une hache, d'un coupon d'étoffe rouge, d'une paire de ciseaux et de quelques grains de verroterie. Il en parut très -satisfait et se montra fier de sa nouvelle alliance qu'il annonça à ses compatriotes d'un air tout rayonnant. Il me demanda la permission de retourner à terre, me promettant de revenir le lendemain matin et de m'apporter, pour mon déjeuner, quelques mets cuits à la façon du pays. Je le laissai partir, et quand il fut arrivé à terre, je vis porter la hache en triomphe devant une foule d'insulaires qui poussaient des acclamât iorts de joie.
Toutes mes questions ne purent me procurer aucun renseignement sur le sort du pauvre Français parti de Mannicolo , et les réponses que me firent les habitans d'Indcnny furent semblables à celles que j'avais reçues des gens d'Otouboa.
J'éprouvai quelque chagrin en apprenant qu'un homme avait été blessé , le matin , par notre mousquèterie. Mais cette première loi de la nature, qui commande à tous les êtres de veiller à leur propre conservation, me força d'adopter cette manière prompte et efficace de convaincre les agresseurs que, bien que nous n'eussions que des intentions amicales envers eux , nous possédions les moyens de nous défendre contre leurs attaques.
• Du 12. Bonne brise de vent alisé , tems couvert et petite pluie par intervalles. Dès le point du jourl nous fûmes visités parles insulaires, qui nous vendirent trois ou quatre porcs de très-petite taille , des cocos et quelques pièces d'une espèce de toile qui paraissait avoir été tissée à la navette. J'avoue que je comptais obtenir de plus amples provisions d'une population si nombreuse. Mon ami Lamoa et deux de ses fils étaient au nombre de nos visiteur*. Ils m'offrirent en présent une douzaine d'ignames, quelques patates douces et quinze noix de bétel. J'appris que Lamoa n'était chef d'aucun des deux villages les plus proches du vaisseau; mais que sa tribu était établie à Mambo , autre grand village si-
tué sur la côte est de la baie à quatre ou cinq milles de notre mouillage. Il me demanda pourquoi mon vaisseau avait remonte' si avant dans la baie, et me pria de venir mouiller près de son village, disant qu'il y avait plusieurs ruisseaux d'eau douce où je pourrais me procurer celle dont il savait que j'avais besoin. Je répondis , que lorsque j'avais mouillé où nous nous trouvions , je ne le connaissais pas encore ; mais que , puisqu'il était mon ami , je changerais de position le lendemain. J'ajoutai qu'il fallait auparavant que j'envoyasse des canots examiner les localités, et reconnaître quelle était la profondeur de l'eau près de son village. Il m'offrit de monter sur une de ces embarcations pour guider nos gens dans leurs recherches , et j'acceptai ses services avec plaisir.
Un peu après dix heures du matin , j'expédiai deux canots armés. Lamoa, avec deux de ses gens, s'embarqua dans l'un , et dans l'autre partirent Martin Bushart , le Tucopien que nous avions pris à Otouboa , et deux autres hommes de la tribu de Lamoa. Ces canots arrivèrent à Mambo vers onze heures , et y trouvèrent une petite baie restant droit à l'est du chenal qui sépare l'île de Trevannion de la grande terre du côté du sud. A la distance de deux encablures du rivage , la sonde ne touchait pas le fond avec cent dix brasses de ligne. A une demi-encablure du centre de la baie , on trouvait quarante brasses fond de sable , et , de ce point en
allant vers ic rivage , les sondes diminuaient jusqu'à quinze brasses, mais sur un fond de roches; de sorte que cette baie n'offre pas de mouillage. Les canots entrèrent dans une petite rivière qu'ils remontèrent jusqu'à un quart de mille. L'eau était parfaitement douce , et la rivière , dont la largeur était d'environ douze brasses et la profondeur de trois pieds , coulait sur un fond de gravier.
Martin Bushart descendit à Mambo , accompa-" gné de Lamoa et du Tucopien. Il trouva que le village contenait plusieurs grandes maisons entourées d'une espèce de rempart en pierres sèches. L'intérieur de ces maisons était garni de nattes, même sur le sol , et il y avait au centre un foyer comme ceux de Mannicolo. Les habitans paraissaient avoir des vivres en abondance. Ils étaient propres sur leur personne et d'une santé florissante. Leur nombre pouvait s'élever à une centaine d'individus , le reste était absent , principalement à bord du vaisseau. Martin vit dans le village quelques gros porcs dont les habitans ne paraissaient pas disposés à se défaire. Les femmes avaient fort bonne mine , et portaient pour vêtemens un jupon qui descendait des reins jusqu'au milieu de la jambe, et un morceau de toile grossière qui leur couvrait la tête et les épaules. Elles avaient les lèvres brûlées et les dents corrodées par le bétel et la chaux, dont elles usaient avec excès.
J'avais aperçu , la veille , dans une pirogue , un homme qui avait attiré mon attention par une dentition singulière. Il avait sur le devant de sa mâchoire inférieure deux dents d'une énorme dimension. Je voulus le faire monter à bord pour l'examiner de près , mais je n'y pus réussir. Je pensai , au premier abord, que ce que je prenais pour des dents n'était autre chose que deux morceaux d'os que cet homme avait implantés dans sa mâchoire f ou qu'il tenait simplement serrés entre sa lèvre et ses dents naturelles , et bientôt je n'attachai plus d'importance à ce qui me paraissait n'être que des dents postiches de la grosseur de celles d'un grand bœuf. Ce jnatin, ma surprise augmenta en voyant plusieurs insulaires qui avaient des dents encore plus grosses que celles qui m'avaient frappé la veille. Je décidai deux de ces hommes à venir sur le pont, et je priai l'un d'eux de me vendre une de ces dents monstrueuses. En même tems je m'assurai qu'elles étaient solidement fixées à sa mâchoire , et non pas des oraemens artificiels. Voulant a toute force en avoir une en ma possession, j'offris un fer de rabot , puis une herminette ; mais on ne considéra pas ces objets comme d'une valeur égale à celle de la dent que je convoitais. Je finis par proposer une hache. Alors , un homme, qui avait à sa mâchoire inférieure une dent plus grosse qu'aucune de celles qui avaient attiré mes regards , chercha à l'arra -
cher, maïs fit de vains efforts pour y parvenir. J'envoyai chercher au poste du chirurgien l'instrument dont se servent les hommes de l'art pour les opérations de ce genre ; mais il ne présentait pas assez d'ouverture pour embrasser la dent de l'insulaire. J'eus recours à une tenaille du charpentier. Le docteur, muni de cet outil , saisit la dent comme par manière de jeu , et, d'un coup de poignet subit et vigoureux, l'enleva. Le patient saigna considérablement ; mais , sans paraître beaucoup s'occuper de cette bagatelle, il demanda la hache. Aussitôt qu'il l'eut entre les mains , il se mit à sauter de joie d'avoir fait un aussi bon marché. J'appris que cet homme était un prêtre , et par conséquent un magicien , comme c'est l'ordinaire dans la plupart des îles de la mer Pacifique. Il quitta le vaisseau , mais y revint dans l'après-midi , accoutré comme un colporteur de nos contrées d'Europe, c'est-à-dire portant sur son dos un sac qui ressemblait assez à une balle de marchandises. Une fois monté à bord , il se débarrassa de son sac , et commença à par^r et à chanter, sans paraître avoir éprouvé aucun inconvénient de la perte de sa dent. J'ordonnai qu'on lui servît un peu de porc et d'igname ; mais avant que cet ordre n'eût, été exécuté , il prétendit être saisi de transports, et se mita chanter, à crier et à rire , puis à parler comme s'il avait une conversation avec un esprit qui l'inspirait. Tout le monde ,
à bord, le regardait avec étonnement. Le serangde nos Lascars me dit que c'était un mauvais homme qui ensorcellerait le vaisseau, et qu'il avait vu à Moscale un drôle de cette espèce qui transformait des morceaux de bois en chèvres vivantes , et les vendait ensuite. Le marquis de Wyematti déclara qu'on voyait à la Nouvelle-Zélande beaucoup d'exemples d'inspiration chez des hommes et chez des femmes ; lesquels, assurait-il, disaient alors toujours vrai. Tant que durèrent les simagrées de ce prétendu possédé , toutes les pirogues se tinrent à une distance respectueuse du vaisseau , excepté une de laquelle deux hommes grimpèrent dans nos portehaubans , et crièrent à diverses reprises qu'il fallait donner au prêtre un toki. En conséquence , je lui présentai une herminette et un collier de verroteries. Mais il était trop affairé avec les dieux pour s'occuper de choses terrestres , et continuait à palabrer et faire des extravagances comme auparavant. Cependant il finit par avoir l'air d'être délivré de possession , et se mit à crier à tue-tête ; puis , fourrant avec précipitation dans son sac le porc , l'igname , l'herminette et les verroteries , il s'élança dans sa pirogue avec une agilité surprenante. Il s'éloigna ensuite du vaisseau , et continua de brailler en regagnant la terre. Les malelots, qui sont toujours prêts à se moquer même des personnages les plus respectables , baptisèrent cet homme le cure
Bedford, du nom d'un ecclésiastique de la terre de VanDiémen, prétendant qu'il lui ressemblait, sur^ tout par les lèvres. On ne le désigna plus que sous ce sobriquet toutes les fois qu'il revint à bord.
Les insulaires d'Indenny enterrent leurs morts. Les femmes ont de la pudeur; elles sont fiancées dès leur enfance avec des garçons de leur âge ou avec des hommes faits. Les personnages d'un cer-^ tain rang peuvent avoir autant de femmes qu'ils sont capables d'en entretenir ; mais les hommes des classes inférieures se contentent d'une seule. On trouve dans les bois des porcs et des volailles semblables à ceux de nos fermes, mais tout-à-fait sauvages.
Du i3. Tems couvert, pluie par intervalles pen^ dant toute la journée. Latitude observée à midi, io° 46' S.
Deux canots furent employés a faire de l'eau dans la rivière visitée la veille. À environ deux cents verges de cette rivière, une source d'eau vive jaillit d'entre des rochers. Je suppose que c'est l'aiguade dont il est fait mention dans la relation de l'établissement des Espagnols sur cette île.
J'avais trouvé son excellence Morgan Mac Marragh profondément endormi pendant qu'il était en vigie pour veiller à la sûreté du vaisseau et observer si l'on n'attaquait nos canots à la côte. Je le fis châtier pour cette négligence ; il en fut vivement
affecté. Peu après il partit comme canotier dans une de nos embarcations. Au retour du canot , l'officier me dit que cet homme s'était enfui dans les bois. Je n'en conçus pas d'inquiétude : je connaissais trop bien Morgan pour supposer qu'il voulût rester sur une île où il n'aurait pas la moindre chance de pouvoir retourner dans son pays. Je ne m'étais pas trompé : au bout d'environ deux heures , j'aperçus son excellence sur le rivage , entourée de naturels qui admiraient les belles lignes tatouées de son visage. J'envoyai un canot à terre, et Morgan s'embarqua en montrant du plaisir d'être délivré des conséquences auxquelles sa bouderie avait manqué de l'exposer.
Environ la moitié des matelots européens étaient retenus au lit par la fièvre , ainsi que M. Chaigneau et notre dessinateur. Plusieurs autres hommes se plaignaient d'indispositions; mais il n'y avait de sérieusement malades que ceux qui avaient été exposés aux intempéries de l'air dans les canots pendant notre séjour à Mannicolo. En conséquence de l'état sanitaire de mon équipage, je convoquai, conformément à mes instructions , un conseil pour discuter s'il convenait de continuer nos recherches dans les îles pour obtenir des renseignemens sur les hommes qui avaient survécu au naufrage des deux bâlimens de Mannicolo. Il fut décidé à l'unanimité que toute recherche ultérieure serait sans utilité.
L'interprète tucopien , qui n'avait quitté son île qu'en vertu de rengagement pris par moi de l'y reconduire quand je n'aurais plus besoin de ses services, réclama l'exécution de celte espèce de contrat. Je lui offris une lorte récompense , s'il voulait rester sur l'île près de laquelle nous nous trouvions, ou, si cela lui convenait mieux, de lui donner mon grand canot pour le ramener à Tucopia avec ses deux compatriotes, ainsi que Martin Bushart et sa femme. Il rejeta ces deux offres ; la première parce qu'il était vieux et voulait finir ses jours dans son pays ; la seconde à cause du tems qu'il aurait à attendre le retour des vents d'ouest, et pendant lequel les gens dlndenny, que la présence du vaisseau ne tiendrait plus en respect , ne manqueraient pas de piller le canot et de massacrer ceux à qui il appartiendrait. Je fus donc obligé de réunir de nouveau mes officiers en conseil , afin de délibérer sur les mesures à prendre pour tenir ma promesse envers Rathea. Tous furent d'avis que je devais remplir fidèlement les conditions auxquelles le Tucopien avait consenti à accompagner l'expédition : et quant à la route à suivre pour gagner Tucor pia , dans celle saison, qu'il fallait courir au sud jusqu'à ce que l'on rencontrât les vents variables , puis gouvernera l'est pour atteindre la longitude de l'île, à laquelle on arriverait ensuite sans difficulté.
Les insulaires du voisinage continuaient de nous
témoigner beaucoup d'amitié et venaient à bord du vaisseau avec la plus grande confiance. L'un d'entre eux aidait même nos gens à faire de l'eau et allait à chaque voyage dans nos canots. Le curé Bedford, qui m'avait vendu sa dent, vint dans la matinée. II avait l'air tout joyeux et me fit présent d'une autre dent aussi grosse que la première. Il monta dans les hunes et visita toutes les parties du vaisseau ; il voulut aussi donner la main à embarquer notre eau , et , tout considéré , il me parut un vieillard plein de vivacité et* de bonne humeur. Je l'équipai avec une chemise, un bonnet rouge et un pantalon. Ce cadeau lui fit beaucoup de plaisir; mais ses compatriotes riaient de bon cœur de l'air grotesque qu'il avait sous cet accoutrement si nouveau pour un homme de ce pays. Ayant examiné attentivement la dent qu'il m'avait apportée , je ne tardai pas à découvrir la cause de son monstrueux accroissement. En la taillant avec un canif, ce que je fis assez facilement , je trouvai au centre une dent de grosseur ordinaire , mais qui était recouverte de nombreuses couches d'une espèce de ciment qu'y avaient formées la chaux mêlée au suc du bétel, et qui, par une longue suite d'années, s'étaient accumulées au point de donner à cette dent le volume qu'elle avait alors.
J'envoyai un officier à terre pour vérifier la réalité de mes conjectures relativement à la source
qui jaillissait d'entre des rochers , et reconnaître si c'était celle dont les Espagnols avaient fait mention. A peine cet officier était-il débarqué et avait-il fait quelques pas accompagné par les naturels, que ceux-ci l'invitèrent par signes à s'en retourner vers nos canots. Comme il paraissait hésiter, un prêtre devint tout à coup inspiré , comme notre ami le curé Bedford. L'officier pensa alors qu'il était d'une bonne politique de ne pas les contrarier, et il s'embarqua pour revenir à bord.
J'ai remarqué pendant cette relâche que les naturels d'Indenny sont enclins à ne pas donner en retour des présens qu'on leur fait des choses équivalentes, et ils ne parurent pas attacher autant de prix que je pensais aux outils en fer. Je ne saurais dire si cette conduite provient d'avarice ou d'ignorance de la valeur réelle des objets ; mais, ayant introduit chez eux l'usage des outils en fer, je ne doute pas que lorsqu'ils en auront reconnu l'utilité , ils ne deviennent aussi avides de s'en procurer que les autres insulaires de l'Océan-Pacifique.
Lorsque les naturels, qui étaient réunis en graud
Tu
sextant pour observer la latitude , toutes leurs pirogues s'enfuirent dans le plus grand désordre : ces pauvres gens croyaient que je tenais une arme ofsive avec laquelle j'allais tirer sur eux.
Charles Stewart , l'Européen que j'avais pris à
Tucopia, me pria de le laisser à terre dans l'île* d'Indenny avec les deux Tucopiens d'Otouboa , me disant qu'il voulait retourner avec eux à Mannicolo , où il resterait jusqu'à ce qu'il eût appris la langue du pays et obtenu tous les renseignemens possibles sur les bâtimens naufragés près de Paiou et de Whanou. J'y consentis , et j'envoyai prier mon nouvel ami Lamoa de venir à bord le lendemain matin, afin de prendre des arrangemens à ce sujet.
Vers le soir, un insulaire me montrant son village , qui était situé au nord-est de notre mouillage, me demanda si je ne voulais pas aller à Pueblo. Or, comme pueblo est le mot espagnol pour village t peut-être était-ce là que Mendana avait bâti le sien dont le nom s'était conservé. .
Du i4- Fortes brises de vent alisé , tems à grains et pluie par intervalles. Etant mouillé par quarante brasses d'eau avec un câble en fer, je fus plus de quatre heures à lever mon ancre et à la mettre au bossoir. Les maladies avaient tellement affaibli mon équipage , que , si je fusse resté une semaine de plus parmi ces îles , je n'aurais pas été en état de faire lever une ancre mouillée par dix brasses. La moitié de mes gens étaient sur les cadres, beaucoup d'autres étaient plus ou moins indisposés , et moi-même j'étais loin de jouir d'une bonne santé.
A huit heures et demie , Lamoa vint à bord du
vaisseau, m 'apportant quelques petits présens de patates, de cocos et d'ignames. Je lui fis expliquer par un des Tucopiens le désir qu'ils avaient, ainsi que Stewart, de demeurer pendant quelque tems avec lui et de se rendre ensuite à Mannicolo. Il me promit de prendre grand soin de ces hommes par amitié pour moi , et me dit qu'il espérait me revoir dans dix lunes. Je lui fis présent de quelques haches, de grains de verroterie et de ciseaux, après quoi il m'amena trois autres hommes, qu'il me dit être des chefs , et à qui je fis aussi quelques prcscns. Je me rendis ensuile sur le gaillard, où je trouvai Slewart prêt à s'embarquer. Je lui payai ses gages pour le tems qu'il avait servi sur le vaisseau , et je Lui remis une Bible, un fusil, de la poudre, des balles, des plumes, de l'encre, des crayons, de la coutellerie et de la quincaillerie. Muni de ces objets, il partit dans la pirogue de Lamoa. Celui-ci la trouvant trop chargée , sauta à l'eau , et attendit pour remonter à bord qu'elle eût été allégée du fardeau de quelques hommes qui passèrent sur une autre pirogue. Trois insulaires seulement restèrent avec Lamoa. Deux pagayaient, et le troisième, plaçant ses deux mains d'une manière très-affectueuse sur les épaules de Stewart , paraissait prendre soin qu'il ne tombât pas hors de la pirogue. Après avoir ainsi arrangé les choses , je me dirigeai vers la pleine mer. Je vis en m'éloignant une centaine de pirogues qui
formaient une espèce de cortège à la suite et autour de celle qui portait Stewart. Mon ami Lamoa, aux soins duquel je l'avais confié, était un homme d'environ quarante-cinq ans, ayant les cheveux laineux et la peau d'une couleur cuivrée. La diversité de couleur et de traits parmi les habilans de cette île est vraiment surprenante. Les uns sont noirs comme du charbon , les autres couleur de chocolat , et plusieurs ont la peau légèrement cuivrée et les cheveux droits.
J'avais fait des observations pour mon chronomètre, près du cap Byron, le jour où j'avais approché la côte d'Indenny; j'en fis de nouveau en partant près de la pointe de Carteret. J'assigne au premier pour longitude i66° 21 ' E., et à l'autre i65° 52*. D'après ces données, la longueur de la côte nord de l'île serait de vingt-neuf milles , ou quatorze milles de moins qu'on ne lui a donné sur la carte du capitaine Carteret insérée dans la collection de voyages de Hawksworth. A dix heures du matin , le cap Byron me restait au sud distance d'un .mille et demi , et à deux heures après midi , je relevais la pointe Carteret au même rumb. Notre vitesse, d'après le loch, fut de six milles à l'heure pendant trois heures et demie , ce qui faisait vingtun milles, et en ajoutant trois milles et demi pour un courant, d'un mille à l'heure, qui suivait à peu près la direction de ma route , la longueur de la 11. i(>
côte nord de File serait de vingt-quatre railles. Dans mon voyage sur le Saint-Patrick , en 1826 , je trou-" vai la longueur de la même île être de vingt-cinq milles dans la direction de l'est à l'ouest.
A onze heures du matin , je doublai la pointe nord de l'île Trevannion , et je courus au sud en tenant le plus près du vent. A midi , la latitude était de io° 4o' S. En ce moment, l'ouverture entre la petite île que je viens de nommer et la grande terre nous restait à TE. 5° S. , distance de cinq à six milles.
C'est ici le lieu de donner quelques détails sur l'île d'Indenny, ou Santa-Cruz, et ses productions. Aucun de mes gens n'ayant pénétré dans l'intérieur, on ne peut s'attendre à une description exacte et bien circonstanciée du sol , ni des végétaux qui le couvrent. Le terrain de l'île n'est pas très-élevé. Une épaisse forêt s'étend sur le sommet des collines, excepté dans les endroits qui ont été déboisés pour faire des plantations. L'île abonde en porcs, en volailles, pigeons- ramiers sauvages, hérons et grives; on y trouve aussi une espèce d'hirondelle. Les côtes sont très-poissonneuses. Les productions végétales consistent en cocos, cannes à sucre , fruits à pain, bananes de diverses espèces , ignames pesant de trois à quatre livres, et patates de diverses sortes. Les insulaires font cuire ces dernières sous la cendre ou dans des fours semblables à ceux que j'ai décrits
ailleurs. Quant au tara , ils le coupent en tranches minces et le font sécher au soleil. Dans cet état, il se conserve pendant plusieurs mois , et quand ensuite on le fait rôtir, il a un goût agréable et quelque analogie avec le biscuit de mer. J'ai trouvé dans cette île un fruit des Indes occidentales que les Anglais nomment shaddock , et une sorte d'amandes dont j'ai conservé une certaine quantité pour les faire examiner par des personnes versées en botanique. J'ai vu aussi à Indenny une espèce de noix commune à Otaïti et dans les autres îles de la mer du Sud , et que les naturels nomment tnàrari.
Telles sont les productions que j'ai été dans le cas d'observer. Voici ce qu'on trouve sur le même sujet dans une relation espagnole :
« Il y avait en abondance des espèces de pommes de pin aussi grosses que la tête d'un homme , et contenant des noyaux de la grosseur de nos amandes. L'arbre qui portait ces fruits avait très-peu de feuilles, mais fort grandes. Un autre fruit ayant une certaine ressemblance avec la pomme de reinette, croissait sur des arbres gros et élevés; ce fruit était d'un fort bon goût. Un troisième, moins savoureux , avait quelque rapport avec la poire. Le gingembre se trouvait en grande quantité et croissait spontanément. Il y avait aussi beaucoup d'aloès américains (arboles de pila), et un autre arbre dont les naturels tirent , par incision, une espèce
d'huile odorante. On voyait des joncs superbes et une plante que Figueroa nomme damahague , et dont les filamens servaient à faire des lignes et des filets; l'herbe nommé ocymum (alhahaca) , qui a une odeur forte ; une autre herbe longue et mince appelée xiquilite, et qui fournissait une belle teinture azurée ; enfin quantité de fleurs parées des couleurs les plus éclatantes , mais sans parfum, et beaucoup d'herbes de diverses sortes. »>
Je ne vis aucun des fruits dont parlent les Espagnols , quoique je sois certain que les naturels m'apportèrent des échantillons de tous ceux de la saison ; mais la chose s'explique en ce que les Espagnols vinrent dans l'île a une époque plus avancée de l'année où peut-être les fruits en question avaient atteint leur maturité.
Les deux côtés de la baie Graciosa sont parsemés de villages composés de vingt à trente maisons assez spacieuses pour loger chacune quarante à cinquante personnes. Il y a aussi dans chaque village des maisons qui ont des toits en spirale, et sont destinées aux usages religieux et à recevoir les étrangers. J'appris par mon Tucopien que l'intérieur de l'île était aussi habité que les côtes. Les habitans des divers districts ont des idiomes différens. Tous cultivent leurs champs extrêmement bien , et entourent leurs plantations de haies de roseaux pour garantir leurs récoltes des ravages des porcs. Il paraît qu'il
n'y a pas d'autorité suprême dans l'île , et que chaque village a son chef particulier , quoique , dans quelques cas , le même chef commande à quatre ou cinq villages.
Je ne trouvai pas les insulaires nus, comme les dépeint Lnbillardière T qui peut-être prit pour une habitude ce qui n'était que le résultat d'une espree de précaution économique. J'ai vu , en effet, quelques naturels venir nus à bord du vaisseau ; mais c'était afin de préserver leurs vêtemens d'être mouillés , attendu que leurs frêles pirogues chavirent souvent. Je remarquai que les hommes qui vinrent nous visiter dans un état de nudité complète avaient subi la circoncision.
Les insulaires d'Indenny parent leur tête avec une Heur rouge qui ressemble un peu à«l'égla:itine. Ils placent aussi sous leurs bracelets différentes sortes d'herbes à odeur forte. Ils en portent également une touffe à leur ceinture devant et derrière. Lorsqu'ils approchaient du vaisseau , ils chantaient toujours des chansons qui me rappelaient celles que chantent les Malabars dans les bateaux moussoulas de Madras.
Pendant mon séjour près des îles de l'archipel de Santa-Cruz, je ne fus nullement incommodé de la chaleur, ce qu'il faut peut-êlre attribuer aux fréquentes ondées de pluie qui rafraîchissaient un peu l'atmosphère. Je crois que ces pluies étaient eau-
sées par l'attraction que les hautes montagnes de ces îles exercent sur les nuages. Au reste , il ne s'élève point des forêts qui les couvrent de ces exhalaisons qui enveloppent Mannicolo de manière à la dérober à la vue et rendent son climat si malsain. La hauteur du thermomètre , près d'Indenny , était de 80 à au milieu du jour.
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