CHAPITRE XII
Traversée des îles de la Reine Charlotte à la Nouvelle-Zélande. — Nouvelle relâche à cette dernière île.
Du i5 octobre 1827. Brises modérées de vent alise, tems sombre. Latitude observée, 12* 24' S.; longitude , 164° 28' E. ; thermomètre à l'ombre, 8i°. Le nombre de mes malades augmenta de deux dans les vingt-quatre heures.
Du 19. Même vent, beau tems. Supposant que nous n'étions pas éloignés des écueils Saints (Holy Shoals ) , je fis serrer le vent vers Test pour la nuit. '
Dans la matinée de la veille j'avais été attaqué de la maladie qui régnait à bord du vaisseau , et depuis ce moment j'avais gardé le lit. J'employai en vain des fumigations et des mesures extraordinaires de propreté pour arrêter les progrès de l'espèce d'.épidémie à laquelle mon équipage était en proie.
Latitude à midi , 19 0 55 r S.; longitude , par observation , i5g 0 59 E. A minuit repris la route au sud.
Du 20. Continuation de vent alise. A sept
heures, et demie du malin, on découvrit un écueil au S. S. E. , distance de deux ou trois milles. A huit heures, nous le relevions à l'E.-S.-E., distance de deux milles. C'était l'écueil de la MU nerva , découvert par le capitaine Bell en 1819- Il peut avoir une encablure de longueur dans la direction du nord au sud , est très-étroit , et ne paraît pas s'élever de plus de trois à quatre pieds au-dessus du niveau de la mer , qui y forme des brisans peu considérables.
A midi , latitude observée , 20 0 5i' S. ; longitude, i5cj° 12' E.; thermomètre à l'ombre, 72 0 .
Du 3o. Mes malades continuaient d'être dans un état très-fâcheux. Le chirurgien vint me dire qu'il apréhcndait f si le vaisseau retournait vers Tucopia , sous les rayons verticaux d'un soleil brûlant , que la maladie qui régnait à bord n'augmentât et ne mît en danger la vie de toutes les personnes qui se trouvaient à bord. Considérant qu'il était convenable d'avoir égard à ses obser- ' vations , je le priai de me les adresser par écrit. Il me répondit qu'il croirait manquer au premier de ses devoirs s'il différait de le faire, et qu'il m'eût déjà écrit officiellement s'il n'avait voulu auparavant me communiquer verbalement son intention à ce sujet. Peu après je reçus le certificat suivant :
Je soussigné certifie que, d'après mon opinion, notre
vaisseau devrait se rendre immédiatement à un port de la Nouvelle-Galles du sml ou de la Nouvelle-Zélande, dans le double objet de procurer des rafraîchisse mens aux malades que nous avons à bord , et de les mettre à môme de se rétablir en changeant de climat. Je certifie en outre que mon avis est que , si le vaisseau retournait sur-lechamp dans les parages brûlans où est située Tucopia , les maladies qui désolent le vaisseau ne cesseraient pas avant qu'on eût perdu un certain nombre d'hommes, ce qui pourrait compromettre la sûreté du vaisseau.
Signé : John GrIFFITHS, chirurgien.
A bord du vaisseau de l'honorable compagnie des Indv's le licsccrch , à la nier, îe 3o ( ctobre 1817.
Au reçu d'une pièce semblable , je me crus oblige? d'avoir égard à la recommandation qu'elle contenait de ne point suivre la route de Tucopia , afin d'éviter les malheurs que le mépris de cette recommandation pouvait attirer sur tous les individus qui montaient le vaisseau.
11 n'y avait plus à bord en bonne santé qu'un seul individu capable de diriger le vaisseau , et comme il était aussi exposé que tout autre a être atteint de maladie , il était urgent que , sans perdre le moindre teras, je fisse route pour un port où mon équipage pût se rétablir. Toutefois l'énormité de la dépense d'une relâche dans les ports de la Nouvelle-Galles me détourna d'y aller. Je me décidai pour la baie des Iles , à la Nouvelle-
Zélande ; en premier lieu , parce que cette baie était sur le chemin que je devrais suivre pour retourner aux Iles, et ensuite parce qu'elle est située dans un climat plus salubre que ne Test la Nouvelle-Galles dans l'été , saison où nous venions d'entrer , et qu'on y trouve des rafraîchissemens , du bois et de l'eau en abondance. Je comptais que, pendant que je serais occupé à me ravitailler , mes malades pourraient être installés à terre et s'y rétablir suffisamment pour me permettre de retourner aux Iles débarquer nies interprètes , et de là continuer ma route vers Calcutta par le détroit de Manille.
Du 3 novembre. Vents variables du N. au N.-O. , fortes brises , tems couvert pendant la première partie des vingt-quatre heures; brises légères avec pluie pendant le reste du tems. D'après la route que nous avions tenue et le chemin parcouru, je m'attendais à voir, vers neuf heures du matin , les Trois-Rois , îles bien connues et situées au N.-O. du cap Maria Van Diémen , sur la côte de la Nouvelle-Zélande. La position que leur a assignée le capitaine Cook est : latitude, 34° 12' S.; longitude, 17 2° 12' E. Midi approchait , et nous n'apercevions point de terre. En observant la latitude, la chose s'expliqua , et je reconnus que , pendant les dernières vingt -quatre heures, le vaisseau avait été en-
traîne par un courant à vingt-cinq milles plus au sud que les îles que nous devions apercevoir. Pendant l'après-midi et la nuit , je mis à profit tous les changemens de brfee pour nous élever vers le nord.
Du 4, Pendant la matinée forts grains de vent accompagnés de pluie. Vers midi, le tems s'éclairât un peu ; mais dans l'après-midi et la nuit il se remit à grains , le vent variant en force et en direction. A trois heures du matin, le vent tourna du nord au S.-S.-O. , où il se fixa. Je profitai de ce changement et fis route vers le nord , en diminuant de voile chaque fois- qu'il était nécessaire pour recevoir les grains. A huit heures du matin , découvert les Trois-Rois au S.-E. "/< S. , distance de six lieues. A dix heures, fait des observations pour le chronomètre, lesquelles , rapportées à midi , donnèrent la même longitude que celles du capitaine Cook , 172 0 12' E., et pour latitude, 34° 10' S. A midi, le centre de la plus grande des îles nous res-* tait à TE. y 4 S.-E. 5° S. , distance de trois milles. A cinq heures après midi , le tems s'étant éclairci davantage , nous aperçûmes le cap nord de la Nouvelle-Zélande au S.-E. , distance de cinq ou six lieues , et à huit heures nous le relevions de même au S.-E. , distance de deurç à trois milles. Je me maintins le long de la côte,
gouvernant au S.-E. '// E. pendant le reste de la nuit.
Du 5. Beau teins , vent de la partie du sud ; thermomètre à l'oiribrc , 64° '/•». A cinq heures du matin il était grand jour ; notre distance de terre étant de cinq à six milles , nous relevions les extrémités de la terre en vue depuis le N.-N.-O. jusqu'au S.-E. 74 E. A six heures et demie, nous passâmes dans Test etjout près de la plus orientale des îles Cavalley , et nous dirigeâmes vers la pointe Pocock. A^neuf heures, nous donnâmes dans la baie des lies.
Ayant été exposé à l'injure du tems pendant les deux derniers jours , je retombai malade et je fus obligé de quitter le pont. Comme il n'y avait à bord personne qui connût suffisamment les localités pour entreprendre de piloter le vaisseau jusqu'au mouillage , j'ordonnai de tirer un coup de canon de demiheure en demi-heure pour appeler des pilotes. A cinq heures et demie il en vint un à bord. Peu d'instans après . le capitaine du baleinier YIndian , qui était de relâche avant de partir pour l'Angleterre , vint me rendre visite. A sept heures nous mouillâmes par six brasses d'eau , relevant le village de Korararicka au N.-E. 5° E. ^distance de trois quarts de mille.
Le capitaine de YIndian était accompagné du capitaine Duke co-armateur d'un baleinier qui avait
mis à la voile , il y avait six semaines , pour aller faire la pêche dans les environs de Tongatabou , mais qui , s'ctant trouvé malade, n'avait pu faire le voyage. 11 était alors activement occupé à faire construire une maison sur la côte près du village sous lequel nous venions de mouiller. C'était la fille du roi George qui tenait le ménage de ce capitaine , et le père avait pris sous sa protection toutes ses maichandises qui se composaient principalement d'ob? jets d'équipement et de rechange pour les navires.
11 y avait , dans le voisinage de la baie , plusieurs de nos compatriotes employés comme missionnaires pour convertir et instruire les naturels; mais, bien qu'ils possédassent de nombreux troupeaux de bétail , ils étaient trop occupés de leurs travaux spirituels pour songer qu'ils avaient ainsi le moyen de nous procurer d'utiles secours. Absorbés tout entiers dans les théories sublimes du christianisme t ils oubliaient la pratique de ses préceptes les plus essentiels , comme de secourir les nécessiteux et de visiter les malades. Je leur aurais, de grand cœur, payé, à tel prix que ce fût , une provision journalière de viande fraîche pour nos malades , mais je ne pus . l'obtenir.
Le capitaine Duke , par un sentiment d'humanité qui lui fait honneur, nous envoya à bord deux moutons gras, six poules et de plus une douzaine de bouteilles de vin. A ce présent , dont l'opportunité
centuplait le prix , il joignit une assez bonne épigramme contre les saints prédicateurs d'une doctrine qu'ils refusaient de mettre en pratique. « Ceci est peu, m'écrivait le capitaine Duke, mais des pécheurs comme nous n'ont qu'une bien faible % part aux biens de ce monde qui sont réservés pour les élus. » On peut juger du service que nous rendit ce charitable fils de Neptune : tous mes officiers, à l'exception d'un seul, étaient alités et la liste du docteur contenait vingt-deux personnes.
Je demandai au capitaine Duke s'il ne craignait pas pour sa sûreté personnelle en résidant parmi ces insulaires avec une aussi grande quantité d'objets de prix. Il me répondit qu'il était alors sans crainte ; mais qu'à son arrivée , étant très-malade et obligé de rester pendant plusieurs mois à terre pour se rétablir, il avait conçu de vives inquiétudes et en conséquence avait écrit aux missionnaires pour leur demander un asile. Ceux-ci le lui avaient refusé , sous prétexte qu'il menait une vie immorale et cohabitait avec une femme du pays. A la Nouvelle-Zélande , ces sortes d'unions sont non seulement légales , mais encore considérés comme honorables par les familles des femmes et tenues pour aussi respectables que le mariage qu'ils ne connaissent pas comme acte religieux. Si le capitaine Duke eût invité les missionnaires à l'unir à la fille du roi George , selon les rites du christianisme , ils le lui
auraient refusé, attendu que, dans deux circonstances semblables , ils avaient positivement déclaré qu'ils ne sanctifieraient aucune union entre les Européens et des femmes non-chrétiennes. Les cas en queslion étaient ceux de deux scieurs de long employés à leur propre service. La cohabitation de cés hommes , avec des femmes du pays , avait blessé les saints missionnaires, qui les avaient exhortés souvent à rompre de semblables liaisons. Les ouvriers , loin de suivre ce conseil , témoignèrent qu'ils étaient prêts à épouser, en face de Dieu , les femmes qu'ils aimaient; ce fut en vain. Les missionnaires , malgré leur horreur pour le concubin nage, refusèrent positivement de remédier de la sorte au scandale qui les offensait. Ils adressèrent une verte semonce au révérend M. Kendal pour avoir marié un des officiers d'un baleinier avec une femme du pays.
Du 6. Au point du jour, je fus très-surpris de ne Voir qu'une seule pirogue le long du bord , tandis que , dans mes précédens voyages, j'en avais toujours vu venir vingt ou trente. Je ne tardai pas a apprendre qu'il fallait l'attribuer à ce que c'était alors la saison où l'on plante une espèce de patate appelé comulla, et que tous les habitans de la côte étaient occupés à leurs plantations dans l'intérieur du pays.
Le docteur me recommanda de faire débarquer nos malades pour les établir à terre si Ton pouvait
se procurer un lieu convenable pour cela. Quoique malade moi-même, je descendis à terre pour faire les recherches nécessaires. Je Irouvai , en débarquant, un homme appelé Johnson qui habitait dans le voisinage avec son épouse (femme du pays) et deux enlans. Il me dit qu'il avait achevé , récemment , de construire , pour son usage , une maison à laquelle il ne manquait que les portes et les fenê- 1res , et que si je voulais l'occuper je n'aurais qu'à la faire clore. J'allai voir celle maison et, l'ayant trouvée convenable, je la louai.
A mon retour à bord , le marquis de Wyematti, le roi Charley, Ellis Moyhanger et Phelim O' Rourke me demandèrent la permission de quitter l'expédition, attendu que j'allais partir sous peu pour le pays des hommes blancs où leurs services ne me seraient plus nécessaires. Je consentis , comme de raison > à leur départ , et je me plais a rendre justice à leur bonne conduite. Ils me furent très-utiles par leur zèle , leur activité et surtout la vigilance avec laquelle ils s'appliquèrent à nous garantir contre toute surprise de la part d'autres insulaires.
En congédiant ces braves gens , je récompensai leurs services de manière à satisfaire complètement leur attente. Le marquis et Phelin O'Rourke étaient attaqués delà maladie qui régnait à bord et étaient très-faibles. Les interprètes de Tucopia et de Tongatabou éprouvèrent quelque chagrin en se sépa-
rant de leur» camarades de la Nouvelle-Zélande , et demandèrent quand ils auraient aussi le plaisir de retourner dans leurs îles. Je leur répondis que , aussitôt que nos officiers et nos matelots seraient rétablis, le vaisseau mettrait à la voile pour les reconduire chacun chez eux. Ils répliquèrent : « Vos malades mourront et il ne restera personne pour nous ramener dansnolre paysavec le vaisseau. Nous serons forcés de demeurer ici, et, si les Nouveaux-Zclandais ne nous mangent point, il nous faudra achever notre vie dans un pays où il n'y a ni cocos , ni ignames, ni bananes , ni cannes à sucre. » Je les invitai à ne point se décourager, les assurant que, si je vivais, je les reconduirais chez eux sains et saufs , et que , si je venais, à mourir, ceux qui conduiraient le vaisseau auraient ordre de les ramener de même. Quelques-uns se mirent à pleurer, disant que , si je mourais, ils ne reverraient jamais leur pays , parce que mes officiers n'en connaissaient pas le chemin comme moi»
J'eus avec mes officiers une conversation au sujet de nos interprètes. Je me proposais d'obtenir, moyennant une légère somme, que quelque baleinier, qui viendrait relâcher ici , les prît pour les débarquer sur leurs îles respectives, en se rendant aux pêcheries. Les interprètes s'opposèrent à cet arrangement et dirent que s'ils s'en retournaient sur un autre bâtiment que le Research, l'équipage