‹ Voyage aux îles de la mer du Sud, en 1827 et 1828, et relation de la découverte du sort de La PérouseChapitre 8 sur 11 · IL · texte numérisé non relu

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pourrait les maltraiter, et peut-être même les offi* cicrs les de'barqueraient sur quelque île inconnue d'où ils ne pourraient jamais sortir.

Les missionnaires de lVglisc anglicane, établis dans le voisinage , avaient à l'ancre dans la baie une petite goélette qu'ils avaient fait construire avec les débris d'un navire qui avait fait naufrage en 1823. Il me vint dans l'idée que , si je pouvais louer cette goélette, pour ramener nos interprètes, j'épargnerais des dépenses considérables au gouvernement du Bengale, et je pourrais revenir à Calcutta trois mois plus tôt que si j'étais obligé, après le rétablissement de mon équipage , de retourner aux îles avec les interprètes. Je communiquai mon idée au capitaine Duke, en lui disant que je comptais écrire à ce sujet au chef de la mission. Le capitaine me dit que ma démarche n'aurait pas de succès , parce que , bien que les réclamations des missionnaires leur eussent obtenu l'exemption des droits de port dans les voyages des bâtimens employés à leur apporter leurs provisions de toute espèce, cette exemption ne serait pas maintenue quand un de ces bâtimens servirait à une autre destination , et qu'on ne ferait alors aucune distinction en sa faveur. L'opinion du capitaine Duke n'étant fondée que sur ce point, je ne m'y arrêtai pas, et j'écrivis au révérend M. Williams, ancien lieutenant de la marine royale , qui avait la direction des affaires de la mis-

slon anglicane a la Nouvelle-Zélande. Dans ma lettre , j'exposais le but de l'expédition, la situation actuelle de mon équipage , mes engagemens envers les interprètes , et je donnais une assurance positive que le gouvernement du Bengale paierait une indemnité convenable pour l'emploi de leur goélette , le Herald.

Du 7. L'état humide et incertain du tems, engagea le chirurgien à me prier de ne pas débarquer nos malades. Vent variable duN.-O. au N.-N.-O. Thermomètre, 63*

J'envoyai ma lettre à M.Williams, par l'Otaïtien dont j'ai parlé dans un autre endroit comme résidant près de la baie des Iles. N'ayant plus dutout de vin de Porto, je fis demander aux missionnaires s'ils ne pourraient pas m'en procurer quelques bouteilles pour mes malades , promettant de les payer ou de leur en renvoyer un pareil nombre du port Jackson. Ils m'en firent passer une douzaine et demie de bouteilles qui nous furent très-utiles dans l'état de faiblesse où nous nous trouvions.

Du 8. Le tems étant plus beau que la veille, nous en profitâmes pour débarquer nos malades et les établir dans la maison que j'avais louée pour eux.

/)f/g. L'eau tombant par les coutures du pont de la dunette de manière à rouiller nos armes et doté-

riorcr d'autres effets, je louai à terre deux calfate pour venir faire cette réparation et quelques autres ouvrages de leur métier a bord du vaisseau. Ces hommes avaient fait partie do l'équipage du Rosannah, qu'avait équipé une compagnie de Londres pour établir une factorerie a la Nouvelle-Zélande, projet qui échoua, ainsi que je l'ai dit ailleurs.

Cette après-midi , on m'apporta dans mon lit .la réponse suivante , du révérend M. Williams , à ma lettre du 6.

Houkianga, jeudi 8 novembre i8a;-.

Monsieur, je viens de recevoir votre lettre du 6 courant; D'après la situation dans laquelle nous nous trouvons , il sera impossible d'acquiescer à votre demande concernant le Herald; mais il y a dans ce port deux bâlimens qui pourraient faire votre affaire : un brick commandé par le capitaine Kent et la petite goélette qui a été bâtie ici. Je suis, etc.

Henry Williams.

Au capitaine Peter Dillon.

Le style laconique de cette réponse me surprit et me piqua beaucoup. Si le révérend lieutenant avait eu la moindre dose d'humanité, il l'aurait montré dans sa réponse ; car, bien qu'il eût pu juger à propos de ne pas satisfaire à ma demande relativement à la goélette , il aurait adouci son refus par des expressions de regret du fâcheux état de santé dans lequel nous étions, et nous eût offert toute l'assis-

tance qu'il était en son pouvoir de nous procurer. S'il se fût excusé en alléguant que les missionnaires pourraient être exposés à manquer de provisions avant le retour de la goélette , j'aurais levé cette difficulté en leur fournissant de mon vaisseau plus de vivres qu'ils n'en auraient eu besoin d'ici au retour de leur bâtiment ; mais ce n'était pas le cas, puisque la goélette venait d'arriver tout récemment du port Jackson bondée de provisions. S'il eût représenté que le bâtiment ne lui appartenant pas, il ne pouvait prendre sur lui de l'exposer aux risques du voyage pour lequel je l'avais demandé, on aurait pu lui répondre que certainement les membres du comité supérieur des missions n'auraient pu être mécontens de lui voir faire un acte de grande charité, qui ne pouvait leur occasioncr aucune perte, puisqu'ils prêchent l'exercice des vertus chrétiennes dont la charité est la première. Quant à l'assistance qu'il eût dû nous offrir, il ne pouvait s'excuser sur le défaut de moyens , puisque les missionnaires avaient de soixante à quatre-vingts têtes de gros bétail de la plus grande beauté , et un nombre proportionné de moutons. Si les directeurs de l'établissement de la mission à Londres, ou le vénérable M. Marsden , se fussent trouvés en ce moment à la baie des Iles, ils n'auraient pas souffert que vingtdeux de leurs compatriotes languissent sur les côtes de la Nouvelle-Zélande , en proie à de cruelles îmi-

tadies, sans aucun secours corporel nî spirituel, et soupirant en vain après un petit morceau de viande fraîche ou une fasse de bouillon.

Je ne puis m'empêcher de faire remarquer le contraste qui existe entre la conduite de ces professeurs éclairés des doctrines réformées du christianisme, et celle vraiment chrétienne des ignorans ministres de la religion catholique à Lima. Aussitôt que ces vénérables padres apprennent l'arrivée d'un navire, ils se rendent à bord, et, avec une bonté charitable, s'informent de la santé de tous ceux qui y sont embarqués. S'il s'en trouve de malades , ils les font transporter sur-le-champ aux hôpitaux dont tous les couvens sont pourvus, et on leur prodigue les plus grands soins jusqu'à leur rétablissement; ou, la mort doit-elle mettre un terme à leurs souffrances, ils reçoivent les secours et les consolations spirituelles qui peuvent leur adoucir le passage de cette vie dans l'autre. Ces bons prêtres n'acceptent aucune rémunération pour leurs soins, et se trouvent suffisamment payés par la conscience d'avoir fait le bien. Ils ne s'inquiètent pas de quel pays ou de quelle religion est le malade, ni si c'est un saint ou un pécheur. Il leur suffit qu'il ait besoin de secours et ils lui en donnent.

Du 10. Voyant, d'après la teneur de la lettre du révérend lieutenant , que je n'avais rien à espérer de ce côté, j'écrivis au capitaine Kent.

En inspectant nies vivres secs , je reconnus qu'il ne restait pas à bord pour plus de quatre ou cinq semaines de biscuit. En conséquence, j'en réduitsis la ration en y substituant de la farine.

Du i3. Rien de remarquable depuis le 10. Ce matin, de bonne heure, je reçus la visite du marquis de Wyematti, qui, ayant éprouvé par luimême combien notre équipage souffrait du manque de vivres frais, me faisait apporter cinq gros porcs et près de mille livres de patates. Je lui offris en retour un demi-baril de poudre, qu'il ne voulut accepter qu'après que j'eus fortement insisté , et encore le fit-il alors plutôt pour m'obéir que pour recevoir une rétribution.

Que l'on compare la conduite compatissante et désintéressée de ce payenavec la dureté etl'égoïsme des prétendus hommes saints qui étaient venus pour le convertir! D'après ce que j'ai vu , il est bien à craindre que la conversion religieuse des Nouveaux- Zélandais n'ait lieu aux dépens de leurs vertus sociales, s'ils suivent en tout l'exemple des soi-disans apôtres qu'on leur a envoyés.

Vers dix heures du matin , je reçus la visite de Sanghi, ce chef puissant, qui avait fait, quelques années auparavant , le voyage d'Angleterre , et avait eu l'honneur d'etre présenté au roi Georges IV. Il avait alors promis à sa majesté d'abolir le cannibalisme a son retour dans son pays. 11 ne tint pas cette

promesse, car, depuis cette e'poque, ilaidaà tuer et à manger un grand nombre de ses semblables. 11 arriva à bord de mon vaisseau , accompagné de sa famille et des chefs sous ses ordres , dans deux belles pirogues de guerre. Quoique presque exténué des suites d'une blessure qui l'entraîne graduellement au tombeau, il a encore l'air imposant. La férocité et la ruse bruV lent dans ses petits yeux perçans , et l'ensemble de ses traits annonce un vrai sauvage , mais un sauvage chez lequel il y a quelques lueurs d'intelligence.

Sa blessure est fort singulière. Une balle de fusil lui a percé le corps d'outre en outre en traversant les poumons ; elle a laissé un trou à la poitrine et un autre au dos. L'air sort par ce dernier trou avec un bruit qui ressemble un peu à celui de la soupape de sûreté d'une machine à vapeur. Sanghi en fait lui-même un sujet de plaisanterie. Au reste, quoiqu'il ne souffre pas beaucoup, on voit clairement qu'il n'a pas long-tems à vivre, et il paraît en être persuadé lui-même par la précipitation avec laquelle il se dispose à entrer en campagne, comme généralissime de tous les chefs du nord, pour une expédition contre les tribus de la Tamise.

Ce fut moi qui, le premier, emmenai Sanghi hors de son pays. Il s'embarqua sur mon brick X Active de Calcutta, et je le conduisis à la Nouvelle-Galles en juillet i8i4- D resta ô* ans c ^ lle colonie pendant quelque tems auprès du révérend

M. Marsden , et rclourna la même anuc'e à la Nou-. velle-Zélandc. En janvier delà présente année 1827, il avait fait la guerre à la tribu de Wangeroa, cette tribu perfide et féroce qui massacra anciennement le navigateur français Marion, qui enleva, en 1809, le Boyd , égorgea et mangea un grand nombre demarins anglais, et qui attaqua, en 1824, le Mercury, ainsi qu'on l'a vu dans un précédent chapitre. C'est dans cette guerre que Sanghi reçut la blessure dont je viens' de parler ; mais il extermina toute la tribu de Wangeroa et s'empara de son pays où il réside aujourd'hui.

En arrivant à bord , Sanghi embrassa très-tendrement Bryan Borou , et lui exprima, en termes fort touchans , son regret d'être obligé de faire la guerre à son père, qui, disait-il, était un homme très-bon ; « mais , ajouta-t-il , la mort de Bou Marray doit être vengée , et il faut absolument sang pour sang. »

Après un échange de complimens à la mode de la Nouvelle-Zélande entre Sanghi et moi , je lui offris un armement complet, comme la chose qui devait lui être le plus agréable ; aussi m'en remerciat-il d'une manière fort vive, exprimant le regret de ne pouvoir m'offrir en retour rien d'équivalent, parce qu'il se trouvait trop éloigné de son territoire.

Au moment de prendre congé <de moi , il mé montra sa fille, jeune personne d'environ treize ans,

qui était assise sur le bastingage, et occupée avec un morceau de toile à essuyer constamment la plaie de son père. II me dit ensuite, à demi-voix, qu'il désirait beaucoup que je devinsse son gendre , parce qu'il n'avait pas long-tems à vivre, et souhailait, avant de mourir, voir sa fille établie. Il craignait que les aulres tribus, aussitôt la nouvelle de sa mort , ne vinssent accabler ses sujets et se venger ainsi des nombreuses victoires qu'il avait remportées sur elles, et cette raison le portait à nè pas se donner un moment de repos qu'il n'eût assure une protection à sa fille. Je fus touché de la situation de cette jeune personne, mais je m'excusai auprès de Sanghi en lui disant d'un air riant que sans doute il plaisantait , et que sa fin n'était pas aussi proche qu'il le disait, et j'ajoutai : « Je vous reverrai bien certainement avant votre mort. »

Si j'eusse appartenu à la mission, et été célibataire, j'aurais saisi avec joie l'occasion d'une alliance aussi avantageuse et aussi honorable. Qu'on me permette dédire que je regarde comme très impolitique de la part des missionnaires qui ne sont pas maries de ne point choisir des femmes parmi les indigènes. Il résulterait de ces mariages de grands avantages personnels pour eux , et de grandes facilités pour la conversion des hommes qu'ils ont entrepris de conquerirau christianisme. Les enfans de ces missionnaires étant élevés dans les diverses professions de leurs

pores deviendraient de bons tailleurs, cordonniers, charpentiers, corroyeurs, etc., et se mariant à leur tour avec des naturelles, répandraient par degrés non-seulement les doctrines chrétiennes qu'ils auraient reçues de leurs pères, mais encore des habitudes civilisées et des métiers utiles. Les créoles, héritant des biens de leurs mû res, hériteraient aussi de leurs honneurs, et à la longue formeraient une sorte de noblesse civilisée, qui ne manquerait pas de donner le ton et de servir de modèle à toutes les • autres classes. De leur côté, les missionnaires, par des exemples , non moins que par des préceptes , pourraient aider à établir la civilisation et le christianisme en même tems; car, que les théoristes disent ce qu'ils voudront, les arts et la civilisation doivent précéder et non pas suivre rétablissement du christianisme.

La mission envoie des ouvriers pour enseigner leurs métiers aux sauvages; mais une fois arrivés sur les lieux, ils prennent le titre de révérends Messieurs tel et tel, et croiraient déroger s'ils condescendaient à manier l'aiguille, l'alêne, le marteau ou la hache. Voilà comme Ton est dupe de ces artisans sanctifiés, qu'on n'envoyait pas pour travailler comme ecclésiastiques, mais pour faire œuvre de leurs mains , ainsi que l'avait fait saint Paul, et exercer leurs métiers.

Mon plan de mariages entre les femmes indigènes

de haulc naissance et les missionnaires artisans accomplirait assez prompt ment le double objet propose' de la civilisation et de la conversion des sauvages. C'est pourquoi je consei 'erais à ceux qui choisissent les sujets, d'envoyer à l'avenir des missionnaires qui ne seraient point mariés, et qui s'eugageraient à prendre, aussitôt que possible après leur arrivée, des femmes parmi les filles du pays où ils devraient exercer leurs fonctions.

Du 14. En réponse a la lettre que je lui avais adressée, le capitaine Kent, commandant le brick le Macquarie , proposa de m'affréter son bâtiment à raison de 2 livres sterling par tonneau et par mois, ou pour une somme fixe de 600 livres sterling, moyennant quoi il se chargerait de reconduire nos interprètes à Tongatabou et à Tucopia; je lui donnai rendez-vous pour le lendemain à huit heures afin de conférer à ce sujet.

Du i3. Huit heures arrivèrent sans que le capitaine Kent vînt à bord ainsi que je l'y avais invité. A dix heures M. Chaigneau et M. Russell descendirent à terre pour faire une petite promenade et voir si le changement d'air leur serait favorable; ils étaient encore tous deux très -faibles. A midi le capitaine Kent arriva ; mais dans l'absence des deux personnes dont je viens de parler, je ne pouvais rien régler, et le capitaine s'en retourna promettant de revenir à deux heures.

Kathea et les interprètes de Tongatabou , après avoir vu le capitaine Kent, me demandèrent qui était ce chef blanc. Je leur dis son nom et leur fis part des arrangemens que je comptais prendre avec lui. Ils insistèrent pour n'être reconduits que par moi. Je leur dis que tous mes gens étant malades , ainsi qué moi , il n'y aurait pas moyen de lever l'ancre et de partir avec notre vaisseau; que , quant à moi , je mourrais si j'allais dans un climat chaud ; qu'alors il ne resterait personne pour regarder le soleil, qu'il leur serait impossible de trouver leur chemin, et qu'après avoir consommé leurs vivres ils mourraient nécessairement tous. Ce raisonnement produisit son effet ; cependant ils ne se rendirent qu'à une condition. Ils me prièrent*, si je ne pouvais les accompagner moi-même, de leur donner mon frère, c'est-à-dire M! Russell qu'ils croyaient effectivement être mon frère. « Autrement, disaient-ils, le chef blanc que nous ne connaissons pas, et ses gens, pourraient nous maltraiter et nous débarquer sur quelque île déserte * d'où nous ne pourrions jamais aller rejoindre noire pays ; il vous dirait ensuite qu'il nous a reconduits chez nous, et pour sa peine vous lui donneriez toutes sortes de fokis et des fusils. » Je leur expliquai que je ne lui donnerais rien de tout cela, mais beaucoup de monnaie qu'il préférait aux /ok : s. Ils trouvèrent stupide de préférer de la mon-

naie, qu'on ne pouvait ni boire, ni manger, ni employer à se vêtir, à de la verroterie , des lokis et d'antres trésors qui leur paraissaient infiniment plus précieux que l'argent.

Je regardai comme raisonnable leur demande d'être accompagné par M. Russell et j'en lis part à ce dernier, qui, quoique encore bien malade, consentit, s'il se rétablissait suffisamment, à partir sur le Macqunrie. Il manifesta même ouvertement son opinion, qu'il fallait, pour prévenir toutes insinuations perfides, qu'un officier de l'expédition s'assurât que les interprètes auraient été débarqués chez eux sains et saufs, et la charte-partie exécutée fidèlement sur tous les points.

A trois heures, tous les membres du conseil étant réunis, on se disposait à discuter les propositions du capitaine Kent , lorsque je fus pris d'un violent accès de fièvre qui m'obligea à me mettre au lit.

Du 16. Ce matin, nous tînmes conseil sur les propositions du capitaine Kent pour l'affrètement du brick le Macquarie , et le résultat fut consigné dans un acte dont voici la teneur:

Nous soussignés certifions que le capitaine Dillon nous a soumis tes propositions ci-dessous , sur les mesures à prendre dans la position critique où se trouve l'expédition sous son commandement, et ce afin d'avoir notre avis.

Il nous a présenté d'abord la déclaration du chirurgien de

l'expédition, sur le danger qu'il y aurait à ce que le vaisseau retournât sous la zone torride pendant l'existence de la maladie qui règne à bord.

Il nous a démontré clairement quejle dépense énorme résulterait d'un nouveau voyage du Research aux îles de la mer Pacifique, pour reconduire les interprètes dans leurs pays respectifs, indépendamment du retard qu'éprouverait notre retour .et du danger de perdre dans un naufrage les objets précieux que nous rapportons.

Il nous a aussi exposé que, lorsque le vaisseau partit pour la présente expédition, il n'avait été approvisionné que pour quarante -quatre semaines, et qu'il s'en était écoulé près de quarante - six depuis notre départ de l'Inde , par suite de quoi, il ne restait à bord qu'une très-petite quantité de vivres pour nous mettre à même de subsister jusqu'à ce que nous pussions atteindre un port de quelque pays civilisé, où nous trouverions à nous ravitailler.

Enfin il nous a annoncé que le capitaine Kent, commandant un navire de la Nouvelle-Galles, nommé le Macquarie, et maintenant à l'ancre dans un hâvre situé à trente -cinq milles de celte baie, avait offert de reconduire les interprètes à leurs îles respectives, moyennant la somme de cinq cents livres sterling.

Ayant pris en mûre considération ces divers exposés, dont la vérité nous est parfaitement connue, nous sommes d'avis que le capitaine Dillon doit accepter les offres du capitaine Kent, puisqu'il se trouvera ainsi à même de faire route directement pour le port où nous devons retourner.

E. Chaigneau, John Russe ll.

Cet avis ayant reçu mon approbation, il fut décidé d'agir en conséquence.

Du 17. J'écrivis dans la matinée une lettre au capitaine Kent, pour l'informer de la décision qui avait été prise la veille , et je reçus sa réponse portant qu'il s'engageait à remplir les conditions dont nous étions convenus ensemble.

Dans un entretien que j'eus avec le capitaine Kent, il me représenta que Houkianga était un port fermé par une barre et dont on ne pouvait sortir que par un bon vent. Il se proposait , me dit-il, de partir le soir même pour rejoindre son brick, qu'il ferait aussitôt descendre près de la barre où il attendrait un bon vent. D'après son calcul, je pouvais compter qu'il arriverait à notre mouillage dans une dizaine de jourSi

Le port de Houkianga est situé sur la côte occidentale de la Nouvelle-Zélande au sud de la montagne Campbell. Quand on a franchi la barre, on entre dans une belle rivière d'eau douce, qui est navigable jusqu'à 80 ou 90 milles au-dessus de son embouchure. Les deux rives sont couvertes des plus beaux arbres qu'on puisse trouver pour en faire des esparres.

Du 19. Depuis deux jours le tems était superbe. Ayant recouvré un peu de force , je descendis à terre pour aller Visiter mes malades. Déjà il en était revenu à bord du vaisseau cinq ou six qui paraissaient assez bien rétablis pour pouvoir reprendre leur service; mais au bout de quelques jours de

travail , ils avaient éprouve une rechute, et étaient aussi malades qu'auparavant. J avais envoyé à Houkianga un homme qui devait tâcher de se procurer quelques vivres frais et une certaine quantité de patates que m'apporterait le Macquarie.

Pendant que j'étais à terre, le roi George , chef de l'endroit , vint me prier instamment de lui laisser le prince Bryan Borou et Morgan Mac Marragh , à mon départ de la Nouvelle-Zélande , promettant d'avoir le plus grand soin d'eux. Je lui déclarai franchement que je ne les lui livrerais pas pour qu'il les tuât et les mangeât. Ma franchise parut lui déplaire et il se prétendit offensé de l'opinion que j'avais de lui. Il me dit que le père de Bryan et lui étaient amis intimes , et qu'il existait entre eux un arrangement pour la prochaine campagne ; qu'il avait été secrètement convenu que le père de Bryan , avec ses nombreux guerriers , passerait de son côté, et qu'il se formerait ainsi une puissante coalition pour exterminer toutes les autres tribus des rives de la Tamise. Je connaissais trop bien le caractère rusé des insulaires de la mer du Sud pour me laisser duper par leurs artifices. En conséquence je fis part à Bryan Borou de la fable qu'on avait imaginée pour le retirer de sous ma protection. Il me remercia beaucoup et parut partager mon opinion sur les intentions du roi George à son égard.

Du 27. Rien de remarquable depuis le 19 du courant , excepté l'arrivée d'une petite goélette du port Jackson , nommée YEntetprize , montée de quatre hommes et employée à la traite du lin avec les naturels de la Nouvelle-Zélande.

Du 3 décembre. Notre interprète tûcopien , Rathea , était malade et à son mal se joignait un grand fonds de tristesse, résultat de sa longue absence de son pays. Je mis tout en usage pour dissiper sa mélancolie, mais je n'y pus réussir. La semaine dernière ^ afin de le distraire, je remmenai à environ neuf milles au-dessus de l'embouchure de la rivière Kavakava , et nous débarquâmes dans une campagne de l'aspect le plus agréable , bien cultivée et bien peuplée , mais la plus grande partie des habitaris étaient attaqués de catarrhes, ou, comme ils disaient, d influence, attendu qu'ils attribuaient leur mal a l'arrivée de notre vaisseau avec un si grand nombre de malades à bord.

Le brick le Macquarie arriva à notre mouillage dans l'après-midi. Le capitaine promit d'être prêt à prendre la mer le 9, sur quoi je l'informai que, dans l'intérêt de mes chefs, je serais obligé de mettre à sa charge chaque jour de staric au delà de ce terme.

A l'arrivée du brick, je le montrai à Rathea et aux autres interprètes , leur annonçant que c'était le bâtiment qui devait les ramener chez eux. Le pauvre

Rathea me répondit que c'était trop tard et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Je m'efforçai de l'encourager, l'invitant à manger de bon appétit et à reprendre sa bonne humeur, puisqu'il n'avait plus rien à craindre et qu'il était sur le point de voir ses désirs satisfaits. «Si j'avais, me dit-il, des cocos , du fruit à pain et des bananes auxquels je suis accoutumé , je pourrais encore revoir Tucopia ; mais , c'est fini , je ne puis plus vivre. »

Ou 7. Au point du jour Rathea mourut regretté de tout le monde à bord. Sa mort fut causée principalement par le chagrin d'avoir été si long-tems absent de son pays , et de n'avoir eu personne avec qui il pût s'épancher, ni seulement qui connût assez sa langue pour converser avec lui. Martin Bushart n'avait jamais tenu le moindre compte du pauvre ïucopien , et au lieu de rendre les derniers devoirs à un ancien ami , il resta à bord du vaisseau pendant l'inhumation. J'envoyai le corps à terre pour y être enterré et je fis tiret trois coups de canon en signe de deuil.

Du 8. On m'informa , dans la matinée , que le roi George était très-courroucé de ce que Bryan Borou allait partir sur le Macquarie pour se rendre dans la Tamise. Sa Majesté considérait comme un acte d'injustice que l'on fît passer a ses ennemis des armes et des munitions et menaça en conséquence de tuer les gens de mon vaisseau que je laisserais â

terre en quittant la baie des Iles, si son expédition, contre les tribus de la Tamise, venait à échouer. Comme ce roi sauvage s'était exprimé avec une grande insolence , en parlant au capitaine Duke et à mon chirurgien , je jugeai prudent de faire rembarquer mes malades. Il chercha par tous les moyens possibles à détourner le capitaine Kent d'entreprendre le voyage convenu , et ces efforts , pour empêcher les gens de la Tamise de profiter de la présence de Bryan Borou et des ressources qu'il leur apportait, décelaient suffisamment dans quelles intentions il m'avait prié de lui confier le jeune prince et son ami Morgan.

Je fis transporter à bord du brick quarantecinq jours de rations complètes pour M. Russell et les interprètes , et je remis au premier des instructions pour son voyage ainsi qu'une copie de celles que j'avais données au capitaine Kent et un duplicata de la charte-partie.

. Du 9. Vers midi les interprètes s'embarquèrent, avec leurs bagages et les présens que je leur fis, à bord du Macquarie. J'avais assigné moi-même à chacun son poste à coucher. J'aurais désiré que le brick partît sur-le-champ , mais le tems étant incertain et quelques grains s'élevant par intervalles, le capitaine Kent ne crut pas devoir mettre a la voile. Ne voulant pas néanmoins que les six semaines de vivres que j'avais embarqués pour la

campagne fussent entamés avant le départ, je fis revenir les interprètes à bord du vaisseau pour y recevoir leurs rations jusqu'à ce que le brick eût levé l'ancre.

Du 10. J'envoyai à bord du Macquarie une aussière dont on garda le bout sur le vaisseau pour faciliter l'appareillage du brick quand l'ancre aurait quitté le fond ; mais le capitaine Kent ne trouva pas encore le tems assez sûr pour partir.

Du il. À huit heures du matin, le Macquarie mit à la voile. Je me rendis à bord de ce bâtiment pour accompagner mes interprètes jusqu'à la sortie de la baie. Quand je pris congé de ces braves gens, ils parurent peines de notre séparation. Bryan Borou et Morgan Mac Marragh surtout versèrent des larmes en exprimant la crainte qu'ils avaient de me quitter probablement pour toujours. Ces deux hommes étaient restés deux ans avec moi , tant sur le Saint-Patrick qu'à terre à Calcutta et sur le Re~

search. Pendant tout ce tems ils m'avaient montré la plus grande fidélité et une extrême reconnaissance pour la manière dont je les avais traités.

Le pauvre Martin Bushart fut aussi très-affecté, bien que ferme dans sa résolution de retourner à Tucopia finir ses jours. M. Chaigneau, le chirurgien , et moi avions fait tous nos efforts pour l'en dissuader, mais rien n'avait pu le détourner de son dessein. Il donnait pour principal molif du parti qu'il avait pris de s'éloigner de tout pays civilisé ,

sa passion pour les liqueurs fortes, qui étaient contraires à sa santé , et dont cependant il lui eût été impossible de s abstenir là où il eût pu s'en procurer. Il alléguait en outre qu'il devenait vieux et hors d'état de pouvoir gagner sa vie en travaillant , ce qui le rendrait un fardeau pour la société ; que tout ce dont il avait besoin dans ce monde était le vivre et le couvert pour lui et sa femme , chose qui ne lui manqueraient jamais dans sa patrie adoptive. Je l'engageai à bannir ses craintes , lui promettant que s'il demeurait avec moi, je prendrais soin de lui tant qu'il me resterait un shilling. Je lui répétai que les liens que le sort avait formés entre nous , dans la sanglante journée du 7 septembre i8i3, ne seraient jamais rompus , et que , jusqu'à mon dernier soupir, je me rappellerais la cruelle situation dans laquelle nous nous étions trouvés, lui, Wilson et moi , aux Fidji.

Comme je vis qu'il persistait dans sa résolution, je cessai mes instances. Avant de nous séparer, il me demanda comme une faveur de prier le capitaine Kent d'emmener de Tucopia les quatre Européens qui s'y trouvaient avec Stewart quand je pris ce dernier à mon bord. Je lui répondis que n'ayant pas le pouvoir d'exercer aucune contrainte envers des sujets britanniques , tels qu'ils avaient dit être, je ne pouvais le déléguer au capitaine Kent ; mais que je prierais ce capitaine de tâcher de per-

suader à ces hommes de quitter l'île, ce qui, A lçur déclaration était vraie, était tout ce que lui ou moi pouvions prendre sur nous de faire. Bushart répliqua que tout ce qu'ils avaient dit était faux , et que Stewart, que j'avais laissé à Indenny, le lui avait avoué et lui avait raconté les véritables circonstances qui les avaient amenés à Tucopia. Voici la substance de la déclaration de Stewart :

Il avait été précédemment second d'un navire marchand ; mais ayant ensuite fait une fausse lettre de change sur ses armateurs, il avait été condamné à la déportation et envoyé à la Terre de Van-Diéinen. Là il s'était associé à dix autres convicts, ils avaient enlevé, dans la rivière de Derwent, uqe chaloupe appartenant au capitaine Harris Walker, et avaient gagné la pleine mer avec ce bateau. La première terre qu'ils découvrirent, après leur évasion , fut l'île Howe située à environ cent lieues de la côte de la Nouvelle-Hollande. Ils abordèrent cette île , hâlèrent leur bateau à terre et s'occupèrent à saler des oiseaux et des poissons, qu'on y trouve en abondance , pour leur servir de provisions de campagne. Ils se procurèrent du sel en faisant bouillir de l'eau de mer dans une grande marmite de terre qu'ils avaient trouvée sur la chaloupe. Ayant ainsi préparé leurs provisions, ils firent voile de l'île Howe avec l'intention de gagner les îles Sandwich. Ils tinrent la mer jusqu'à ce que

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leurs vivres fussent presque consommés. Ils se trouvaient alors près d'Erronan (i) , Tune des Nouvelles-Hébrides. Ils s'approchèrent de la côte €t l'un d'eux de'barqua avec quelques vieux morceaux de fer pour les troquer avec les naturels contre des provisions ; mais les insulaires ayant cherché à aborder et enlever la chaloupe , et n'ayant pour les repousser d'autre arme qu'un vieux fusil sans platine, ils furent obligés de gagner le large et d'abandonner leur camarade. Tourmentés par la disette de vivres et ne pouvant s'en procurer, ils rétrogradèrent faisant route pour l'île Walpole qu'ils vinrent à bout d'atteindre et où ils trouvèrent quelques cocos , des oiseaux et des poissons. Ils résolurent de retourner à l'île Howe pour embarquer de nouveau des provisions et en aussi grande quantité que possible ; mais quatre d'entre eux préférèrent rester sur l'île Walpole plutôt que de s'exposer à de nouveaux dangers et à de nouvelles privations dans une navigation dont ils. ne voyaient pas le terme. Les six autres mirent à la voile et voguèrent jusqu'à l'île des Pins, près de la Nouvelle-Calédonie, où ils s'arrêtèrent pour faire de l'eau. Ils ne croyaient pas que cette île fût habitée; mais ils furent bientôt détrompés ; car les naturels sortirent en foule du milieu des bois et vinrent les attaquer. Ils avaient pris la précaution de charger leur vieux fusil et de l'em-

(i) Portée sur les cartes françaises sous le nom d'Erromango.

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porter avec une mèche pour y mettre le feu. Par ce moyen, ils déchargèrent leur arme sur les insulaires, qui s'enfuirent précipitamment et leur laissèrent le tems de se rembarquer. Après beaucoup de fatigues et de périls, ils regagnèrent l'île Howe où ils embarquèrent des vivres et de l'eau. Ils remirent ensuite à la voile pour les Sandwich ; mais les vents contraires entravèrent leur marche, et ils se décidèrent à faire route pour les îles des Amis. Ils abordèrent à quelques pelites îles inhabitée^ qui se trouvent dans le voisinage d'Anamouka ; ils y trouvèrent en abondance des cocos , du poisson et même quelques tortues. Dans ces parages leur bateau chavira ; ■ mais ils eurent le bonheur de pouvoir le redresser et le remettre en état de tenir la mer. Ils se décidèrent a toucher à Anamouka pour tâcher de s'y procurer des ignames, et de se diriger de là vers l'île de Timor. L'un d'entre eux débarqua armé de la seule hache qu'ils possédassent. Aucun insulaire ne s'etant montré sur le rivage , cet homme se hasarda à pénétrer dans l'intérieur de l'île ; mais au bout de plusieurs heures, ses camarades, persuadés qu'il avait été tué par les sauvages , remirent à la voile. Ils étaient abondamment pourvus de cocos. En cherchant à gagner Timor, ils atteignirent Tucopia. En approchant de cette île, ils furent abordés par le Lascar qui, à leur grande joie, les salua en an-

glais et leur dit que les Tucopjens étaient hospitaliers et bienveillans envers les étrangers. Stewart et ses camarades, dégoûtés de la navigation périlleuse qu'ils avaient entreprise , se déterminèrent à s'arrêter à Tucopia et à en faire le terme de leurs courses. Quand ils débarquèrent, les Tucopiens s'emparèrent de leur chaloupe et la démolirent pour en avoir les clous , chevilles et autres ferrailles , mais ne leur firent aucun mal. Afin de mettre en sûreté les objets de quelque prix qu'ils avaient avec eux, ils les déposèrent entre les mains du Lascar. Ces objets consistaient en une vieille montre d'argent et quelques piastres , que le Lascar ne leur rendit jamais, soit qu'il eût considéré ce dépôt comme une récompense de son intervention amicale auprès des insulaires, soit qu'il eût prétendu qu'on les lui avait volés.

Ce récit me parut avoir tous les caractères de la vraisemblance. Au mois de mai dernier, un capitaine, nommé Walker , que je trouvai à la terre de Yan Diémen, me dit en effet avoir perdu une chaloupe de la manière détaillée plus haut, et me pria, si je la retrouvais à la Nouvelle Zélande, de m'en emparer en son nom. D'un autre côté , le jour de mon arrivée devant Tucopia, le Lascar vint à bord du vaisseau et voulut troquer avec moi , contre divers objets, une vieille montre d'argent et dix ou douze

piastres d'Espagne. Je refusai de faire ce marché; mais je crois que quelque autre personne ne montra pas les mêmes scrupules.

Avant que Bushart ne m'eût fait part de ces dé^ tails i le chirurgien du vaisseau m'avait dit tenir du maître d'équipage que Stewart avait avoué à ce dernier qu'il s'était évadé de la terre de Van-Diémen, précisément comme Bushart me le raconta ; mais qu'il n'avait pas ajouté foi à ce rapport , ne pouvant supposer qu'un homme fut assez imprudent pour s'accuser lui-même du crime de piraterie. Au reste, il était trop tard pour que je pusse prendre aucune mesure à ce sujet , puisque Stewart nous avait quittés à Indcnny. Toutefois j'informai le capitaine Kent de toutes ces circonstances , et il me promit d'amener les pirates de Tucopia à la Nouvelle-Zélande, et de là les transférer au port Jackson, s'il était possible.

Le brick n'eut pas plutôt gagné le large que le vent devint si violent que je comptais à tout instant voir ses voiles emportées , attendu qu'elles étaient très-vieilles. Pendant la matinée et le milieu du jour le vent avait soulflé modérément de la partie de l'ouest; mais après midi, il s'était élevé vue véritable tempête, ce qui nous obligea de filer quarante-cinq brasses de cable , et d'amener sur le pont nos vergues et nos mâts de perroquet.

En revenant à bord du Research , j'y trouvai

deux chefs du pays profondément affligés. Voici quel e'tait le sujet de leur douleur. Quand le vaisseau arriva dans la baie des Iles , au mois de juillet dernier, un de ces chefs , neveu de Bou Marray et nommé Elhoey, vint me demander de lui livrer Bryan Borou pour qu'on le traitât suivant les lois de la guerre à la Nouvelle-Zélande; ce à quoi je refusai de consentir. Le rusé Ethoey imagina alors le stratagème suivant pour l'attirer dans un piège : Pendant le voyage de Bryan à Calcutta, la tribu d'Ethoey avait fait prisonnière et emmenée en esclavage une des fiancées du jeune prince. Comptant sur le pouvoir des charmes de cette jeune personne , Ethoey l'envoya à bord du vaisseau avec ordre de tâcher d'attirer Bryan à terre. Mais elle l'aimait trop pour se rendre coupable d'une telle perfidie , et , au lieu d'exécuter l'ordre de son maître, elle informa Bryan du complot qu'on avait tramé contre sa vie. Ils vécurent ensemble jusqu'au moment où le vaisseau fut sur le point de remettre à la voile. Bryan alors racheta sa libératrice en payant pour elle une forte rançon , et elle devint sa femme légitime suivant les lois et coutumes du pays, c'est-à-dire en se dispensant de toutes les formalités requises pour les mariages dans les contrées civilisées. Cette facilité à s'engager dans les liens conjugaux n'a là aucun inconvénient, etMalthus lui-même ne redouterait pas un

surcroît de population dans un pays où la zagaie et le four contribuent si puissamment à en détruire l'exubérance.

En dépit de la rançon, madame Shelah Borou fut retenue par ses perfides capteurs, et privée de voir son légitime époux jusqu'à mon dernier retour à la baie des Iles. Le jeune prince alors s'empressa * de s'informer d'elle. Le lendemain, elle vint à bord rejoindre Bryan, et ils résidèrent ensemble sur le vaisseau comme mari et femme. Dans la matinée, elle avait suivi son époux sur le brick , accompagnée par un grand nombre d'autres femmes qui venaient faire les adieux à leurs amis. Les chefs au pouvoir desquels elle était tombée comptaient qu'elle retournait à terre , avec ces dames , soit dans nos canots, soit dans quelqu'une des pirogues du pays; mais ce fut en vain qu'ils l'attendirent, toutes les pirogues revinrent l'une après l'autre et elle ne paraissait pas. Quand la dernière de ces embarcations eut touché le rivage , ils poussèrent des hurlemens de rage et de désespoir, comme des bêtes féroces à qui on a enlevé leur proie.

Ethoey vint me représenter que Shelah étant l'esclave de son frère; en bonne justice, j'étais obligé de le dédommager, attendu que les gens de ma tribu l'avaient privé des services de celte femme. Je demandai à Ethoey pourquoi il pleurait si amè-

reraent la perte d'une esclave , quand il y en avait tant d'autres pour la remplacer. Il me répondit: « Ne pleureriez -vous pas si vous perdiez la plus belle femme de votre pays? *> Je dis que peutêtre je pleurerais, mais je lui fis observer que, quant à lui , il n'avait rien perdu. <c Sans doute , reprit-il, mais je pleure pour faire compagnie à mon frère , et , si toute la tribu était ici , elle pleurerait de même, car il est honteux de voir un homme se lamenter tout Seul. » Voyant néanmoins que la chose était faite, et qu'il n'y avait pas de remède, il chercha à tourner l'événement à l'avantage de son frère, et me dit que si je voulais lui donner mon fusil à deux coups , il sécherait ses larmes et tâcherait d'oublier sa perte*

Je répondis que ma maladie m'avait un peu affecté l'ouïe ; alors il se mit à crier d'une voix de Stentor : « Donnez-lui votre fusil à deux coups. » Mais je me montrai aussi sourd qu'auparavant , tant ma maladie m'avait privé de la faculté d'entendre des sons si désagréables. Les chefs n'eurent rien de mieux à faire que d'accepter mon déjeuner. Ils partirent ensuite en déclarant que, si le brick revenait dans ces parages, il serait assailli par cinq mille hommes armés , qui massacreraient toutes les . personnes qu'on trouverait à bord. La chose , en effet , n'eût pas été difficile , le Macquarie n'ayant

point de rations, et son équipage ne se composant que de douze hommes , outre les interprètes et M. Russell.

Le tems était si mauvais que j'appréhendais que les voiles du brick ne vinssent à être mises en lambeaux et qu'il ne fût obligé de revenir dans la baie^ En conséquence je me déterminai à ne point parti* avant le i3. D'ailleurs, outre que le vent soufflait avec violence, il était contraire pour se rfeiidrc à la Nouvelle-Galles, où j'étais obligé d'aller afin de me procurer des rafraîchissemens pour mes malades.

Tandis que j'étais à me reposer dans ma chambre cette après-midi , je fus alarmé en entendant plusieurs voix s'élever de la mer, et crier dans le langage de la Nouvelle-Zélande : « Envoyez- nous un canot ! envoyez -nous un canot ! » Je m'approchai de la fenêtre, et j'aperçus mon vieil ami, le marquis de Wyematti , et plusieurs de ses compatriotes qui luttaient contre les flots et cherchaient à gagner le vaisseau. J'envoyai sur-le-champ deux canots à leur secours , et je sauvai ces hommes du double danger de se noyer et d'être dévorés par les requins qui hantent cette baie par centaines. Quand ils furent à bord , je leur fis donner des habits dont ils se couvrirent pendant qu'on faisait sécher leurs nattes. Quoique le marquis ne fût pas encore rétabli de Ja maladie dont il était attaqué quand il

quitta le vaisseau, il n'avait pu souffrir que je partisse sans qu'il vînt me faire ses adieux ; il s'était embarqué à cet effet sur une de ses pirogues de guerre que les lames , qui étaient très-fortes , venaient de submerger. Il me dit que ses serviteurs m'apporteraient le lendemain matin une certaine quantité de patates nouvelles, dont il rtie faisait présent, et qu'il espérait que je ne partirais pas avant de les avoir reçues. Je lui répondis que mon intention n'était pas de mettre à la voile avant deux jours , ce dont il parut fort satisfait.

Je crus voir là une bonne occasion d'acquérir des partisans à mes amis absens, Bryan Borou et Morgan Mac Marragh. En conséquence , je fis part au marquis des craintes que j'avais touchant le Macquarie. Il me pria d'être sans inquiétude , parce que si les amis de feu Bou Marray pouvaient mettre cinq mille hommes en campagne, ses forces, jointes à celles de son beau-frère Sanghi , seraient plus nombreuses , et il me promit de ne pas souffrir qu'on fit aucun mal à ses amis et anciens compagnons de navire. Le marquis témoigna le désir d'aller coucher à terre : j'eus beau le presser de rester à bord, il refusa, alléguant qu'il était encore indisposé et que le séjour du vaisseau serait trop froid pour lui , attendu que depuis son retour il était habitué à coucher dans une maison auprès d'un bon feu;

Du 12. Il régna pendant les trois-quarts de la journée un coup de vent de sud- ouest , qui nous eût empêchés de lever l'ancre, lors même que nous aurions été prêts à prendre la mer. Tout l'équipage fut employé à mettre le vaisseau en état d'appareiller le lendemain matin. J'avais l'intention de toucher au port Jackson , autant pour y prendre des vivres que pour laisser des détails du succès de l'expédition , afin que le gouvernement du Ben-^ gale en fût informé, au cas où il arriverait quelque malheur à notre vaisseau en traversant le détroit de Bass , route que je comptais prendre.

Les vivres dont j'avais besoin consistaient en biscuit et en salaisons; j'avais en abondance du riz et de la farine. J'avais embarqué cette dernière à la terre de Van Diémen , parce que c'est un objet qui se conserve bien et qui occupe peu d'espace. La précaution était bonne ; mais la farine exigeant pour sa préparation pltfs d'eau douce que je ne pouvais en embarquer commodément, elle m'était par conséquent bien moins utile que du biscuit tout confectionné.

Du i3. Un peu avant dix heures du matin, le vaisseau mit sous voiles et sortit de la baie des Iles. A midi , le cap Brelt nous restait à l'E. 74 N.-E. , distance de sept milles.

Mon ami , le marquis de Wyematti , était venu à bord dès le point du jour et resta avec nous

jusqu'à ce que nous fussions sortis de la baie. H nous fit alors ses adieux de la manière la plus affectueuse et retourna à terre sur sa pirogue de guerre. Son compatriote Moyhanger renonça à son projet de voyage à Calcutta ; il me pria de le rappeler au souvenir du docteur Savage et de lui dire qu'un baril de balles et un fusil à deux coups formeraient le présent le plus agréable qu'on pût lui offrir.

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