LE PUERTO
de mettre huit jours à franchir les quelques lieues qui séparent Les deux îles.
Les Canariens ne semblent guère se douter de l'invention de la navigation à vapeur : les iles de Tarchipel n'ont d'autre service postal que les affreux petits voiliers que je viens de décrire. Et si quelqu'un était assez malavisé pour vouloir établir un service de navigation à vapeur, il payerait probablement de sa vie cette tentative de concurrence, comme ce malheureux Anglais qui fut assassiné il y a quelques années par une main inconnue.
CnAPITRE VII
F JARDIN D'ACCLIMATATION [lE TËNËRIFFE.
^^Ii^bfitc du jardm. — ATsnlages de son cm placement. — Giil d<^ s,i création. — l'rincipani produits, — Don Hennnnn Wilil[iik'l. — Budj^el dérisoire. — Anecdiile. — La quinta de IlimibuliU. ~ Splendide panorama. — DIaer chez don HeriiiSDB.
Qui n'a entendu parler du Jardin d'acclimatalion de Tém^rilTe? Si HunibokU a pu dire que presque toutes les relations de voyage commcucent par une description de Madère et Je Tônériffe, on pourrait ajouter qu'il n'est pas un récit de voyage autour du monde qui ne fasse mention du Janlin d'acclimatation.
Ce jardin fut créé vers la lin du dernier siècle, sous le règne de Charles 111, par l'initiative privée du marquis de Villa-Nueva del Prado, qui consacra à celte œuvre une grande partie de sa fortune personnelle. Il choisit pour Fon emplacement une plaine située dans la vallée d'Oiolava, à michemin environ de la Villa et du Puerto, à une altitude de 200 mètres au-dessus tlu niveau de la mer. A cette altitude on jouit d'une température intermédiaire entre les chaleurs de la côte et la fraîcheur des hauts plateaux..
De tous les points du globe, il n'en est peut-être pas un qui réunisse comme la vallée d'Orotava les conditions d'acclimatation des plantes exotiques : la moyenne de la température y est do i 8" c, et l'écart entre les températures extrêmes n'est que de 8 à 10 degrés. Dans celle heureuse vallée les étés n'ont point les ardeurs de la zone torride, comme dans les autres régions situées sous cette latitude, et Ton n'y connaît point les rigueurs de l'hiver. Aussi les plantes des contrées les plus éloignées et les plus chaudes du globe s'y développent parfaitement en plein air ; les fougères arborescentes, les camphriers et maints autres végétaux de la zone interfropicale s'acclimatent admirablement dans l'Orotava et y croissent aujourd'hui sponlanément, bien qu'on ne puisse douter qu'ils y aient été importés des tropiques.
L'idée du marquis de Villa-Nueva était d'inaugurer à Ténériffe ce qu'il appelait Vacdimaialion. Pour faire prospérer en Europe les plantes de la zone torride, il ne croyait rien de mieuxque de les accoutumer d'abord à une température de transition. Au lieu de transporter directement les sujets exotiques dans les climats tempérés, il fallait les préparer à l'émigration par un séjour temporaire au jardin d'Orotava; là ils s'acclimateraient, et l'on pourrait ensuite sans danger les transporter en Europe,
LE JARDIN D'ACCLIMATATION DE TâNÉRlFFE,
L'expérience a démontré que celle acclinialalion successive n'est qu'une utopie. Tontes les plantes exotiques qui parviennent à vivre en Europe peuvent se passer de cet intermédiaire; celles qui ne prospèrent point, transportées directement, ne réussissent pas mieux, après un séjour temporaire à Orotava; l'intermédiaire est inutile. Comme t'a remarqué M. Berthelot, les latitudes isothermes peuvent seules réaliser l'acclimatation, la nature ayant soumis la végétation à des conditions d'existence que l'homme ne peut reproduire que dans les serres.
Si lejardio d'acclimatation n'a pas entièrement répondu aux espérances de son fondateur, il n'en est pas moins digne d'occuper l'attention de quiconque s'intéresse à la science des plantes. Il résume toutes les merveilles de la végétation tropicale, et en parcourant ces allées ombragées par mille plantes exotiques, il me semblait errer au milieu d'une immense serre à ciel ouvert. Je m'y suis promené toute la journée, respirant avec volupté un air embaumé par les essences odoriférantes, goûtant les fruits les plus délicieux qui soient au monde, m'exlasiant devant des fleura d'un coloris inimitable.
Il n'y a pas moins de trois mille espèces cultivées dans un espace de deux hectares, et malgré la nature argileuse du terrain, la végétation se déve-
Ifippe avec une rapidité inouïe. Un /icas impoialis et un orcodoxia regia (palmier royal), semés il y a vingl ans, dépassent aujourd'hui quinze mètres de liauteur. Un pied de musa ensele (banauier d'Abyssinie), semé il y a deux ans et demi, aitteint plus de cinq mètres d'élévation. Un latania Borbonica (palmier de 1a Martinique), semé il y a quinze ans, porte à trois mètres de hauteur ses gracieuses palmes en éventail. Les arbres d'Europe croissent avec une vigueur non moins étonnante : un pin pina couvre de son ombre une circonférence de quinze mètres de diamètre : il a fallu en étançùnner les branches. Ce que j'ai vu de plus extraordinaire, c'est un eucalyptus globulus semé il y a vingt-six mois, et haut déjà de douze mètres!
Je n'en finirais pas si je voulais énumérer toutes les curiosités végétales de ce jardin. J'y ai vu le fameux dragonnier de Ténériffe {dracena draco), cet arbre étrange, moitié palmier, moitié cactus, qui fut personnifié par tes anciens; le platane du cap (slrelizia augusia), dont la fleur ressemble à une tète d'oiseau; le manguier des Antilles {mangiferalndka), dont le fruit succulent, gros comme une orange, procure au sens du goût des jouissances inénarrables; Vipomica, plante grimpante dont la fleur bleue ne se flétrit jamais; le cannellier de Ceylan à la feuille parfumée; le palmier t Ciïba, qui se couvre de fleurs blanches comme la î
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Beige; la pomerosa (Evgenia yambosa), dont lo fruit rappelle à s'y méprendre !e parfum de la rose; l'arbre à lait (galadodendron utile); l'arbre À'beaTre (Persea gratissimà) . Parmi les nombrewsea espèces de ficus, le plus étrange est le ficus ivipct^alis, originaire d'Australie : son fruit croit par terre, au pied du tronc, et c'est sans doute un phénomène unique dans la nature. Le plus gracieux des conifères me semble être le pin des Canaries (»if!t(s Canariensis) : les vaisseaux de Vinvincibte Amada furent construits du bois de ce pin. N'oublions pas de citer le baquois ou vacoua (panfisniis odoralissimys), le plus curieux peut-être des arbres monocotslédonés. avec sa tige rameuse dont les jets plongent dans la terre et forment comme autant d'arcs-boutants.
C'est rinlelligent jardinier don Hermann Wiidpret qui a bien voulu me guider au milieu de ce merveilleux labyrinthe. Natif de la Suisse, il quitta son pays jeune encore, pour émigrer au Venezuela ; arrivé à Ténériiïe, il s'éprit de ce beau pays et en fit sji nouvelle patrie. Depuis vingt-trois ans il a pris à cœur de relever le jardin de l'état déplorable où il l'avait trouvé. La situation actuelle de rétablissement est loin d'être aussi brillante qu'on pourrait le souhaiter; mais il faut convenir que M. Wildpret sait faire des miracles avec les ressources tout à fait dérisoires dont il dispose. Je ne
Lmoi joui
revenais pas de ma surprise lorsqu'il me disait que le budget affecté par le gouvernement espagnol à l'entretien du jardin n'est que de 20,000 réaux (5,000 francs), dont 6,000 sont attribués au directeur et 4,000 au jardinier; le reste est affecté aux frais d'entretien et à la solde des péons. Le directeur, ■ — une cinquième roue, — reçoit donc 1,500 francs par an, alors que M. Wildpret, l'âme de l'établissement, eu reçoit seulement 1,000! Aussi est-il réduit à se créer des ressources par le commerce de graines. Croirait-on que, faute d'argent, il n'y a pas de catalogue annuel ! Et peut-on s'étonner qu'en l'absence d'un catalogue, te jardin n'ait pas de relations suivies avec les établissements d'Europe ?
Ces étranges révélations ne peuvent qu'affliger l'enlhousiasme des étrangers qui visitent le jardin d'Orotava. Les Espagnols eux-mêmes s'en indignent. Un Catalan, M. Masferrer, écrivait récemment dans la Revista de Canarias qu'il n'y a qu'un gouvernement espagnol qui puisse affecter un budget aussi mesquin à une création d'une pareille importance. Si cet établissement était la propriété de n'importe quelle autre nation, il se trouverait à la tête des institutions de ce genre, il aurait un nombreux personnel et un riche budget, tout au moins un catalogue! Le jardin d'Orotava, qui jouit d'une si grande ropntalion à l'étranger, n'est
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guère visité par les indigènes, et c'est à peine si dans [a Péninsule on en connaît l'existence.
Que dis-je! Ils en sont même en Espagne à ignorer la géograpliie des Canaries, et j'ai entendu raconter à cet égard l'anecdote très-véridique fjiie voiei.Sous le ministère Narvaez, le marécbalSerrano et plusieurs autres condamnés politiques furent en voyés aux Canaries, dont le gouvernement espagnol a fait un lieu de déportation . ils débarquèrent à Sainte-Croix de Ténérifl'e, et de là ils passèrent à la Orolava, en traversant la ville de la Laguna. Le journal oQiciel annonça la nouvelle en disant que les condamnés avaient été débarqués à Sainte- Croix, capitale de l'une des Canaries, puis transférés à la Laguna, «ne autre île, et enfin à la Orolava, une troisième île! Les Canariens en riront longtemps encore.
On ne peut quitter le Jardin d'acclimatation sans aller visiter, à peu de distance de là, le petit manoir de ta Paz (la paix), maison de plaisance de M. Thomas Cologan, marquis de la Candia. Les indigènes la désignent sous le nom de quinta de Humboldl, parce que c'est dans cette même maî- M;aon que résida le célèbre voyageur lors do son pas- ■ sage à Ténériffe. Elle appartient au descendant de ce M. Cologan, d'origine irlandaise, qui donna l'hospitalité au chambellan. Tout y respire un calme champêtre, et le nom de la Paz répond bien
VOYAGE AUt ILKS FORTUNÉGS.
ht l'aspecl (lu sile D'apros une iraditfon, c'est ici que Tut signée la paix entre les Guanclies et les Espagnols. Au-dessus de la porte d'entrée, j'ai lu celle heureuse devise : « Hic est requins mea. »
Le domaine de la Paz a cet aspect abandonné qui m'aniige jtartout ici : il a une contenance de vingt hectares avec les cultures; l'ensemble représente, me dit-on, une valeur de 30,000 duros (150,000 francs). On ne saurait imaginer de situation plus pittoresque. Une allée bordée de myrtes et de cyprès mène du manoir à une terrasse qui domine l'Océan. Telle est l'incurie espagnole, que celte terrasse n'est point pourvue de garde-fou, malgré l'accident fatal survenu il y a quelques années à un Anglais dont le cheval se précipita avec son cavalier du haut de la terrasse jusque dans la mer.
Quand j'arrivai au bord de la terrasse, je ne pus réprimer un cri d'étonnement : j'étais littéralement suspendu au-dessus de TAtlantique, qui se déployait à cinq ou six cents pieds au-dessous de mon observatoire aérien. Celle vue est d'un effet saisissant. Les flots, d'un bleu d'outremer, se brisaient à mes pieds contre de noires murailles de basalte où végète l'euphorbe {cuphorbia Canariens.is). La brise de la mer entretient ici une éternelle liaîclieur. La petite ville du Puerto se déploie vers la gauclic, gentille et coquette, au pied des falaises,