LE PUERTO
stérilité. Dans le moment même où j'écris ces lignes, une montaûeta pourrait tout à coup surgir sous mes pieds el me faire sauter en l'air avec ma plume et mon encri?. Les habitants d'une lie travaillée par les feux souterrains soot conlinuellement exposés à de semblables surprises.
De la Villa au Puerto on traverse un pays d'une fécondité inouïe, où dominent les cultures de maïs et de nopals à cochenille. L'eau circule partout dans des canaux eo maçonnerie; on rencontre de nombreux estancos, grands réservoirs de forme circulaire : ces réservoirs sont soigneusement construits en basalte granitique, et une couche de chaux Jiydraulique en rend les parois imperméables. Toutes les eaux des montagnes sont ainsi conservées pour l'irrigation des champs, et il n'en est pas une goutte qui aille se perdre dans la mer.
Des millions de grenouilles ont élu domicile I dans les estancos; chaque fois que je m'approche I de l'un de ces bassins, elles y font le plongeon I avec le plus remarquable ensemble. Sitôt après le coucher du soleil, elles commencent un concert [infernal. A raison de leur nombre incalculable, I leur coassement semble être bien autrement puis- I sant que celui de nos batraciens.
A cette époque de l'année le pays offre un aspect I jaune et calciné qu'il ne doit pas avoir au priu-
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tumps. 11 est certain aussi (]u'au temps où Humboldt visita l'Orolava, la contrée présentait une autre physionomie; alors toute la vallée n'était (|u'un immense vignoble; depuis, l'oïdium a tnô la vigne, et à la culture du raisin l'on a partout substitué celle de la cochenille, qui présente un aspect moins agréable à l'œil.
La cochenille n'est pas une plante, comme beaucoup de gens le pensent, mais un insecte qui \it sur une plante. Cet insecte, importé du Mexique, n'a point dailes. Son corps, rond et gros comme une petite araignée, renferme cette malière écarlate utilisée en teinture. Le mâle a seul la faculté de se mouvoir. La femelle vit en parasite sur la plante, dont elle se nourrit au moyen d'un suçoir; elle est enveloppée d'une sorte de duvet d'nn blanc laiteux, dans lequel elle dépose ses œufs.
11 n'est pas de plantes qui portent autant de noms que celle sur laquelle se cultive la cochenille : on l'appelle cactus ou cacticr, raquette, nopal, figuier d'Inde ou de ISarbarie; les Canariens l'appellent tunera; ils doiinentau fruit le nom Aepico, à cause des piquants dont il est armé : c'est la vulgaire figue de Barbarie, si commune en Algérie; les insulaires, de même que les Arabes, en Font une immense consommation, bien que l'abus ea soit très- pernicieux à raison des innombrables pepius qu'il renferme.
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Le temps n'est plus oîi la culture de la coche Bille donnait 40 pour 1 00. Le Mexique et l'Egypte font concurrence anx Canaries. Mais ce qui a le plus contribué à déprécier la cochenille, ce sont les progrès de la chimie : la découverte de l'anylineaporlé un grand coup auxnopaleriesdeTénérilTe. Depuis, on a commencé à cultiver le tabac; mais le gouvernement espagnol, qui avait encouragé ces plantations en promettant d'acheter les produits à un prix convenu, n'a point tenu ses engagements, et bien que le tabac de Ténérifle soit aussi estimé que celui de la Havane, cette culture tend à être abandonnée. La cochenille, malgré son bas prix, est eucore plus rémunératrice.
Quand j'ai fait mon entrée dans la ville du Puerto, mon casque a obtenu un grand succès d'hilarité. Les femmes riaient aux éclats, s'écriant : « Ave Maria, que sombrero! » J'ai opposé une atoïque indifférence aux quolibets de ces dames, et ni bravement traversé toute la ville, jusqu'à la mer, où se balançaient tristement deux vieilles caries de bateaux que j'avais a|)erçues du haut de la terrasse d'Orotava.
Hélas! c'est là tout le mouvement de ce port autrefois si florissant. Au temps oii la vigne élait cultivée à Ténériffe, des niaisonsanghiisess'élablirent au Puerto, et cette pelite ville éulipsa par sa prospérité commerciale sa rivale Sainte-Croix. La
n VOTACE AUX ILES FOHTDNfiSS.
vallée d'Orotava était, en effel, le principal lieu de production, et pour éviter le transport coûteux des vins à Sainte-Croix, à quarante kilomèlres de dislance, on les embarquait directement au Puerto. Lors du blocus continental, au commencement de ce siècle, les navires affluaient en foule au Puerto : à défaut de vins de France, l'Angleterre consommait alors les vins du Portugal, de Madère et de Téni^Tiffe. L'oïdium a tué la prospérité du Puerto : cette ville est devenue trisie et silencieuse. Les Anglais l'ont désertée, et les navires étrangers ne viennent que de loin en loin chercher un chargement de cochenille.
J"ai trouvé au Puerto une température beaucoup plus élevée qu'à Orotava. On ne compte pourtant que cinq kilomètres de l'une à l'autre localité, mais il y a une différence d'altitude de 2,000 pieds. Beaucoup d'indigènes passent l'été à Orotava, l'hiver au Puerto.
C'est au Puerto que mouillent les petits voiliers qui chaque semaine vont de Ténériffeàl'île Palma. OnvisiteàlaPalraal'immense cratère éteint connu sous le nom de Caldera. Je m'étais proposé d'y Taire une excursion; mais la vue seule du voilier m'a fait renoncer à mon projet : il n'y n pas de cabine, pas de lit, pas même de baucs; il faut coucher sur le pont, et emporter des vivres et des couvertures. Et si le vent est contraire, on risque