CHAPITRE VIll
AGCA-MANSA.
tspect (les cliamps. — Habilnlions ira liysana. — L'ne oasis. — Climnt de l'Aguii-Mansa. — Um' »uurc« mu douce, — Le» ori^nes, — Poélûiue solitude. — Tal>1eaii erteilleux, — Un intérieur de paysan. — Sobriélé des Cuna- - Le goQo.
Quand j'ai vii hier, du domaine de la Paz, les rochers basaltiques qui rappellent par leur nom et leur forme les célèbres « Orgues » de Rio de Janeiro, j'ai aussitôt conçu l'idée d'y faire une excursion, l'ai donc loué ce malin un cheval. J'ai traversé toute la ville, ai remonté des rues d'une roideur invraisemblable, puis me suis engagé dans la campagne par un mauvais chemin grimpant vers les montagnes en hémicycle qui ferment la vallée vers le sud. Hérissé de rocailJes, tracé en ligne droite sans souci des pentes, bordé de gros murs de pierres volcaniques, ce chemin est bien le type des chemins canariens. <
Ces murs, qui bordent les sentiers et les champs, font ressembler la campagne de Ténéiiffe à un immense échiquier. Comme les terres sont partout fortement inclinées, les champs sont disposés horizontalement en gradins s'appuyant sur des
rS VOVACE AUX ILES FORTUNÉES.
murs de soiitènenienl. Que de murs! que d^ |)ieiTes! Pourquoi ces tours, ces pyramides, col châteaux Torts, pourquoi ces masses cyctopéennes aux formes géométriques, que l'on rencontre de disLiince en distiincc, et qui donnent à la contrée un aspect si fantastique? Murs, tours, pyramides, forteresses, toute cette arcliitecture est le résultat des travaux préparatoires à la mise en culture d'un sol volcanique où la roche abonde et où terre vt^gétale est un trésor. Ce sol est composé de basalte, de silice, de scories et d'argile; il contient assez de pierres pour bâtir cent mille cités grandes comme Paris. La culture n'est possible dans un semblable terrain qu'après extraction de la roche; et voilà pourquoi les champs sont enclos de murailles dont l'épaisseur peut déCer l'artillerie moderne. Lorsque, après achèvement des mu-. railles, il reste encore des roches, on en fait un monceau, un mollero, dans un coin du champ. A tous CCS préparatifs viennent se joindre les travaux, d'irrigation. Que de peine, que de patience, avant que le pauvre cultivateur canarien puisse ensemencer sa terre!
Pendant que ma vaillante monture lutte contre les diflicnltés du chemin, un vrai casse-cou, que peuvent seuls affronter les chevaux canariens, je regarde les belles cultures de maïs qui s'épanouissent derrière des murs de deux mètres de hauteur.
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1 cnlture delà cochenille s'arrête à la Villa; an ^elà commencent les céréales. Des paysans se rendent à la ville en chantant de vieilles cancioties espagnoles. Je n'ai rien vu de plus misérahle que les demeures de ces paysans : des huUes basses en pierres sèches, couvertes d'un mauvais toit en chaume, véritables terriers d'un aspect aussi primitif que les wigwanis desindiens. Je ne me lasse pas d'admirer le Pic, dont le côue grisâtre se détache nettement sur le ciel bleu; il semble vraiment très-élevé, et l'ascension du colosse donne à réfléchir.
Après une montée de deux heures, le paysage changeàvue d'œil; on entre dans une valléesupérieure, où croissent une infinité de cyprès, de châtaigniers, de noyers, de cerisiers et autres essences particulières aux climats tempérés. Cette gracieuse oasis, située à plus de deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, occupe le fond d'un vaste hémicycle que dominent les rochers de /os Orga-
Inos, et qui rivalise en magnificence et en sauvagerie avec les célèbres cirques des Pyrénées. Les parois de l'enceinte sont formées de grandes niasses basaltiques sillonnées dans un sens vertical de crevasses profondes qui leur donnent l'apparence d'orgues formidables; elles doivent à leur , teinte noire un aspect menaçant, sinistre. J'ai vu leu de sites d'un caractère si saisissant; -il y a,
TB TOTAGB Aux ILES FOBTDNÊES.
entre la verdure prononcée qui emplit le foiiJ de l'enceinte et les stériles parois qui la iLiminent, un contraste que peuvent seuls offrir les paysagei des contrées volcaniques; à part la végétation et la couleur du ciel, on pourrait se croire en Islande,
Ce site, qui a nom Agua-Marisa, doit à son altitude élevée un climat moins chaud que celui de la vallée d'Orolava; il se trouve à un millier de mètres au-dessus du niveau de la mer, précisément à la limite de la zone des nuages; et c'est grâce à la fréquente humidité de l'atmosphère que la végétation y est si vigoureuse. On ne saurait choisir un meilleur endroit pour établir une annexe du Jardin d'acclimatation, où l'on cultiverait les plantes des pays froids, de telle sorte qu'il serait possible de réunir à Ténériffe les plantes de toutes les régions du globe. Mais ce n'est pas avec le maigre budget alloué par l'Espagne que l'on pourrait réaliser celle idée.
Agua-Mansa (eau douce) doit son nom aune caverne voisine d'où jaillit une source abondante qui alimente par des aqueducs tous les réservoirs d'irrigation de la vallée d'Orolava. Dans un pays où il ne pleut presque jamais et où les rares torrents s'écoulent du haut des monlagnos avec una très-grande rapidité, la moindre source a un prix inestimable. Sans l'Agua-Mansa, la vallée d'Orotava périrait de faim et de soif. Grâce aux travaux
de canalisation entrepris par des sociétés, les eaux de celte source sont dis ni buées dans toutes les parties de la vallée, et les terres qu'elles arrosent donnent trois récoltes par an 1
La source jaillit du sein d'une caverne profonde qui s'ouvre dans le cœur même des rochers do los Organos. Je voulus l'explorer avec des guides du pays munis de torches. Mais il y régnait une telle fraîcheur, que je revins aussitôt sur mes pas, car j'étais tout en nage par suite de la chaleur torride qui régnait en ce moment. Les hommes continuèrent à s'y enfoncer, bien que la sueur découlât à grosses gouttes de leurs barbes, et comme ils tardaient à revenir, j'attachai mon cheval à un arbre et entrepris d'escalader les rochers de los Orga- Lnos. Je grimpai quelque temps par un sentier de [chèvres, à travers les fougères. La chaleur était KBÏ accablante, que je dus m'arrêter bientôt dans [■un ravin où régnait le silence le plus absolu. Quel plaisir de découvrir un de ces sites ignorés lù la nature se dévoile dans toute sa beauté virgi- Ifiale! Et comme on sent, dans ces imposantes |eûlitudes, se réveiller au fond du cœur cet attrait Ipour la vie sauvage et libre, que ne peut étouffer |la civilisation ! Je restai au fond de ce vert entonlOir je ne sais combien de temps, enivré des sena d'une végétation exubérante, et absorbé dans s pensées que peut éveiller un pareil site. Il me
semblait que j'élais à mille lieuesdu mondehabité. Per^i^onne au moude, pas même les guides que je venais de quitter, n'eussent pu découvrir ma retraite mystérieuse. Parfois je croyais entendre une voix lointaine; mais, en prêtant l'oreille, je reconnaissais le bourdonnement dequelqueinsecte.
Jo quittai à regret ce site délicieux et atteignis un piton du haut duquel se déroulait un merveilleux tableau. A mes pieds s'étendait l'oasis de l'Agua-Mansa avec sa fronJaison luxuriante ; h gauche, le Pic fascinaleur semblait n'être qu'à une portée de fusil; au delà de l'enceinte de l'Agua-Mansa, la fertile vallée de l'Orolava s'ouvrait dans un immense abaissement ; puis venait la vaste bande bleuâlie de l'Alluntique qui ee perdait au loin dans un océan de brumes d'un blanc laiteux, du sein duquel émergeaient, à une prodigieuse distance, les montagnes volcaniques de rtle Palma. Tout ce panorama était d'une beauté divine.
J'eus quelque peine à retrouver mon chemin au milieu des bois et des rochers, et quand enfin je rejoignis le muletier, il commençait à s'inquiéter de mon absence et se disposait déjà à aller à ma recherche. J'étais en nage et mourant de soif. J'entrai chez un paysan et le priai de me traire du lait de chèvre que je bus à longs traits. On ne pourrait rien imaginer de plus misérable que la demeure
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de cet indigène : une sorte de terrier couvert de cliaume, où l'on entre en courbant l'éi^hine ; je n'y ai vil aucun meuble; ces pauvres gens couolient sur le sol, comme les sauvages, et leur luxe se borne à quelques grossiers ustensiles en bois qu'ils fabriquent eux-mêmes. J'ai trouvé moins de dénûmeat sous la tente du Lapon : celui-ci couclie du moins sur une peau de renne. Cette hutte n'avait d'autre ouvertureque la porte, par laquelle s'échappait lu fumée du foyer. Le grand-père de mon hôte, un nonagénaire, était blotti dans un coin, Grâce à leur sobriété, les Canariens atteignent généralement un âge très-avancé. Ces montagnards avaient le teint fortement basané; c'étaient évidemment des métis chez qui te sang giianche se mêlait au sang espagnol.
Je viens de faire allusion à la sobriété des Canariens. Le paysan de Ténériffe ne mange presque jamais de viande : il se nourrit de laitage, de légumes, de fruits, spécialement du fruit du nopal ou figue d'Inde. La base de son alimenlatioo est le gojiQ, que les anciens Guanches mangeaient à défaut de pain, et qui est resté le plal national des insulaires actuels, j'en ai goûté chez mon paysan de l'Agua-Mansa : c'est de la farine de froment mélangée d'un peu de sel et délayée dans de l'eau. Celle farine se fabrique au moyen d'une meule à bras très-primitive, exactement semblable
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à celle dont se servaient les Guanches. Le go^o est pour les Canariens ce que le riz est pour les Japonais. Avec quelques poignées de gofio^ un Canarien fera, sans s'arrêter, une traite de quinze ou vingt lieues à travers les montagnes, par les plus grandes chaleurs. Le paysan pauvre chemine toujours à pied, plongeant de temps en temps ta main dans son sac de gofio el ne se reposant pas même pour manger. Les Canariens sont plus infatigables que les Kspagnols, qui passent pour les meilleurs marcheurs de l'Europe.