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CHAPITRE IX

LES JARDINS DES UKSPÉRlneS,

iDCident fàcliRiix, — Une page de l'IiUtoire de T^aérilTe, — Les jardins d'Orotava. ~ Fougère arborescente. — Le palmier de la CODqaite. — lia arbre de dix mille ana.

Depuis deux jours je fais ici la plus solte figure : est-il rien qui puisse meUre en défaut la philosophie humaine comme de tomber malade dans un ■voyage de plaisii'! Pour être aux lies Fortunées, on n'en est pas moins loin des siens, privé de tout ce que l'imagination peut entrevoir dans les mortels ennuis d'une moustiquaire.

Pour tuer le temps, j'ai lu les journaux du pays. Ils célèbrent avec toute l'emphase à laquelle se prête la langue espagnole, l'anniversaire du 25 juillet 1797, à l'occasion duquel des fêtes antiques et solennelles ont attiré à Sainle-Croix presque toute la population de l'ile.

Chaque peuple compte dans son histoire quelque jour mémorable. Le 25 juillet 1 797 est la plus belle page de l'histoire de Ténériffe. Une escadre anglaise commandée par Nelson se présentait le 22 juillet dans le port de Sainte-Croix. Elle com-

8t VOYAGE AUX ILES FORTUNÉE».

prenait 9 bâtiments armés de 393 canons et montés par 2,000 hommes. Nelson intima au général Gulierrez, gouverneur militaire, l'ordre do livrer immédiatement la frégate Principe de Aslurias avec tout son chargement, et de mettre les forts à la disposition des forces britanniques; la garnisoji devait déposer les armes : toutefois, il étail permis aux olficiers de conserver leur épée. En cas de refus, la ville serait bombardée. L'ordre se terminait par ces paroles hautaines : « J'attends dans le délai d'une demi-heure l'acceptation ou le refus, n

Cette proposition fut repoussée avec énergie et fierté. La vaillante petite garnison de Sainte-Croi& se conduisit si honorablement, que les Anglais furent contraints de demander la capitulation. L'un des bâtiments de l'escadre avait coulé à pic avec tout son équipage, et Nelson avait perdu le bras droit.

Jacques Arago, qui visita Sainte-Croix lors de son voyage autour du monde, se demandait, à la vue des lieux, comment il était possible que le fameux amiral eût laissé ici un bras, toutes ses embarcations, ses drapeaux et ses meilleurs soldats, sans pouvoir s'emparer de Sainte-Croix! Qu'un amiral français y soit envoyé, disait-il, il n'y laissera ni ses vaisseaux, ni ses soldats, ni ses drapeaux, et il aura l'Ile.

ARniNS DES IIESrÉRinR;

Dieu merci, j'ai pu enfin quitter la moustiquaire. J'ai recouvré la santé en parcourant les principaux jardins d'Orotava, Les merveilleux jardins! Une débauche de végétation, une variété infinie d'es-ences inconnues dans nos climats, des fleurs qui ne s'épanouissent jamais dans nos serres, des fruits qui ne mûrissent qu'au soleil des tropiques. On est très-étonné de trouver les arbres fruitiers du nord de l'Europe à côté des dattiers, des grenadiers, des orangers. Quand on a vu ces jardins du pays des Hespérides, on ne peut plus que prendre en pitié nos ridicules parcs anglais. Dans la propriété de M. de Monteverde, j'ai vu, en plein atr, des fougères arborescentes (alsophila Australis) de trois mètres de hauteur. Cet arbre, qui imite si bien le port gracieux du palmier, ne croît que dans les contrées les plus chaudes du globe. Chez M. Machado, j'ai admiré un superbe camphrier [laurus camphora) : chaque semence qui tombe germe à son tour, et l'arbre est entouré d'une multitude de rejetons qui se développent •avec une rapidité surprenante. Chez le marquis de rBausal, j'ai vu le roi des palmiers de TénérifFe : l'il s'élève, svelte et léger, du milieu d'un massif de I myrtes, et dresse son élégant chapiteau de ver- Idure à plus de quarante mètres de hauteur. On

86 VOYAGE ADX ir.ES FORTUNÉES.

l'appelle palma de la conquisla, parce que son existence remonte à l'époque de la conquête.

Mais qu'est-ce qu'un palmier de cinq siècles de vieillesse à côté de ce fameux dragonnier dont j'ai vu les restes dans ce raême jardin du marquis de Sausal 1 Voici l'arbre le plus vénérable du monde ; déjà les auteurs anciens en signalaient ranliquilé, et Alexandre de Humboldt lui assigna dix mille années d'existence. M. Berlhelot, ce savant presque nonagénaire, -est un des rares survivants qui aient contemplé le géantdes végétaux dans toute sa splendeur, 11 le vit pour la première fois en \ 820, Son tronc mesurait environ cinquante pieds de circonférence à la base, et dix hommes pouvaient à peine l'embrasser. Ce cippe prodigieux offrait à l'intérieur une cavité profonde que les siècles avaient creusée ; une porte rustique donnait entrée dans cette grotte, dont la voûte soutenait encore un énorme branchage. De longues feuilles, aiguës comme des épées, couronnaient l'extrémité des rameaux, et de blanches panicules, qui s'épanouissaient en automne, jetaient un manteau de fleurs sur ce dôme de verdure.

Un jour, l'ouragan ébranla la forêt aérienne... On entendit un épouvantable craquement, puis tout à coup le tiers de la masse rameuse s'abattit avec fracas et fit retenlir la vallée. Tous les arbustes environnants furent ensevelis sous un monceau

LES JARDi\S DES HESPËRIDB8.

de ruines. L'arbre mulilé n'avait cependant rien perdu de son imposant aspect; mais bientôt un nouvel ouragan, plus terrible que le premier, mit un terme à la longue vie du vétéran du règne organique. La catastrophe eut lieu il y a une douzaine d'années. Quelques débris de bois pourri, épars au pied des pans de mur qui soutenaient les branches du colosse, voilà tout ce qui reste du dragonnier antique. J'en ai emporté un morceau, comme le font sans doute tous les visiteurs, et ainsi s'en vont Jes derniers vestiges de l'arbre à l'ombre duquel se reposèrent tant de générations.

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