LA RAMBLA UE CASTRO
r Le ciel de Tânérifre, — Roule de U Rambla. — La st^cti ' Culture do la coclicnille. — Le inanhallan. — DomeuiM soulerraincs. — Les monlaûetas, — Lu domaine àe la Ratnlila. — Les RcalejoE. — Lo racuceî Beuchmno. — Un dragonnier. — L'ne gabelle de TilJuge. — Retour en pntache.
On croit géDéralement que dans le voisinage des tropiques le ciel est toujours bleu et limpide, C'est une grande erreur. Dans ces parages, le soleil opère un incessant travail d'absorption des eaux de la mer : les vapeurs condensées forment des brumes plus ou moins épaisses, qui HoUent au-dessus de l'Océan et viennent s'amonceler autour du Pic sous forme de nuages. Je n'ai pas encore vu le ciel entièrement dégagé de vapeurs. On me dit, , il est vrai, qu'au mois de septembre le ciel est plus I flerein, et que c'est alors l'époque favorable pour ' monter au Pic. J'ai eu tort de venir ici en juillet. J'ai remarqué depuis huit jours que la montagne est généralement à découvert le matin; mais veis huit ou neuf heures, la brume monte de la mer, 1 1 I le Teyde se coiffe de son chapeau de nuages. Je I n'attends qu'une éclaircie définitive pour entre- I prendre l'ascension du volcan.
H VOYAGE kVX ILtS FORTDNEES.
En attendaDt mon éclaircie, je me propose chaque jour un nouveau but d'excursion. Hier j'ai fail une promenade à la Rainbla de Castro, en compai;nie d'un Cubain de passage à Ténérîffe. La Ramblaesl, comme la Paz, un domaine siluésurle bord de la mer, à six ou sept kilomètres d'Orolava, précisément au point où s'arrêtent actuellement les travaux de la route qui doit se poursuivra jusqu'à Garachico. Au lieu de suivre la carretera, nous avons pris l'ancien chemin, plus court, mais phis mauvais. Il est bordé d'agaves dont les énormes coutelas dépassent la tête d'un cavalier.
Règle générale, tous les chemins à Ténériffe sont couveris d'une épaisse couche de poussière impalpable. Que l'on chemine à pied ou à cheval, un nuage poudreux chemine avec vous.Celte poussière universelle, qui recouvre les moissons des champs et les feuilles des arbres, est due à la sécheresse extrême du climat. A Ténériffe il ne pleut jamais en été. Je n'ai pas encore eu la bonne fortune de voir couler une rivière dans ce pays, qui participe du régime climatérique du Sahara. Si parfois on rencontre le lit d'un torrent, on n'y aperçoit pas une goutte d'eau. Les eaux des montagnes sont soigneusement recueillies dès leur origine dans des canaux d'irrigation. A cette époque de l'année, la plupart de ces canaux sont à sec.
Notre chemin court au milieu des nopaleries à
LA BAMBLA DB GASTBO. 91
cochenille. Paysans et paysannes se livrent à une bien singulière besogne : ils recouvrent une à une les feuilles des nopals de bandes de toile blancbs qu'ils fixent soil avec les piquants que fournil la plante elle-même, soil avec de la ficelle. Ce travail, qui exige toute la patience du cultivateur canarien, a pour but d'emprisonner les insectes qui sont sur le point d'éclore, et de les attacher définitivement à la plante sur laquelle ils sont destinés à vivre en parasites. Quand toutes les feuilles ont ainsi reçu leur chemise blanche, l'aspect des nopaleries est très-étrange : à les voir de loin, il semble qu'elles soient couvertes d'un manteau de neige fraîchement tombée.
La culture de la cochenille est une de celles qui demandent le plus de soins ; même lorsqu'on l'entoure de toutes les précautions les plus minutieuses, on est encore exposé à une foule de mécomptes. La cochenille ne supporte ni le froid ni la chaleur excessive. Le vent du sud tue l'insecte : c'est le terrible simoun des Arabes, que les Canariens appellent manhattan, ou e/ sur. Ce veut règne en été par périodes de trois jours, quelquefois six, plus rarement neuf; lorsqu'il Bouffle d'une façon prolongée, toutes les nopaleries exposées au midi subissent des pertes incalculables. Le manhattan est, avec les sauterelles, le fiL'au des Canaries. Un propriétaire de Sainte-
Croix me disait qu'il a penhi récemment plusieurs milliers de duros par un jour de manliatlan.
Le pays que nous traversons est frt5queniment coupé de barrancos, ravins du plus sauvage aspect. Les parois de ces barrancos sont litléralement criblées de cavernes creusi5es par les paysans. Ces malheureux vivent ainsi dans les entrailles de la terre, comme les gilanos de Grenade. Les Guanclies vivaient de la même façon, et c'est un fait digne de remarque que les Canariens actuels ont adopté, en bien des points, les mœurs des anciens Guanches. J'ai déjà dit que le plat national, le gofio, a passé des indigènes aux nouveaus habitants.
A chaque barranco nous rencontrons de nouvelles cavernes. Mon compagnon de roule m'assure que les pauvres esclaves nègres de la Havane sont mieux logés que ces Troglodytes. Cependant tous ne vivent pas dans ces demeures souterraines. En maints endroits le sol volcanique est d'une telle dureté, d'une structure si compacte, que les gens du pays le taillent en blocs pour édifier de misérables cabanes. Ils font ainsi des murs épais, solides, sans ciment, et les recouvrent d'une toiture en chaume.
Nous avons laissé derrière nous, l'une après l'autre, les trois montaîictas qm surgissent comme des taupinières dans la région inférieure de la
LA flAMBLA DE CASTRO.
"vallée d'Orotava. J'avais déjà remarqué de loin ces j singuliers cônes d'éruption qui, d'après la tradition guanche, ne remontent pas au delà du treizième siècle. Ces amas de substiinces calcinées, descories et de cendres, sont noirs comme du charbon : ce sont des volcans en miniature; leurs pentes sont frappées de stérilité. Par une i singulière anomalie, ces matières volcaniques rebelles à toute végétation rendent Irès-productifs les champs sur lesquels on les déverse en guise d'engrais.
Au pied d'une de ces montafietas nous avons i traversé une très-large rivière jonchée de myriades de galets basaltiques; mais, comme toutes les rivières du pays, elle était desséchée à ce point qu'on y aurait vainement cherché une flaque d'eau. Ces prétendues rivières ne sont généralement que des torrents éphémères survenus à la suite de ces terribles inondations fréquentes sous les tropiques.
Après avoir contourné un barranco des plus romantiques, où les cultures de maïs s'étagent en gradins, nous voyons s'ouvrir an bout du ravin une splondide échappée sur la mer qui déroule à nos pieds ses perspectives inTmies, et en môme temps nous apparaît au fond d'un frais vallon le domaine de la Rambla. Nous y descendons par un sentier rocailleux, où d'éaormea
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lézards se chaiifTcnt au soleil, et à la porle du domaine, surmonti?e du millésime i 809, nous iroavons ime Qllette toute nue qui s'enfuît à notre approche. La porte est ouverte, les maîtres sont absents; entrons.
La Barrd)la, propriété du marquis Bétliencourt de Castro ', doit son nom à ses remblais, à ses terrasses : c'est un jardin des tropiques, suspendu aux flancs des rochers qui dominent la mer. Hieii de plus hardi que ces gradins étages les uns sur les autres et s'appuyant sur des murs de soutènement construits à grands frais. Les chemins sont tracés horizontalement au milieu d'une puissante végétation. Les eaux, claires comme le diamant en fusion, tombent en cascatelleg. Il y a des sentiers qui courent sous un dôme de verdure; des rochers couverts de mousse ; des ruisseaux traversés de ponts rustiques; des grottes qui réveillent les souvenirs classiques de l'île de Calypso; des ravins pleins de fraîcheur, où s'épanouissent d'énormes ignames au milieu des eaux ; il y a surtout une avenue bordée d'une double colonnade de palmiers-dattiers , qui m'a fait songer à la célèbre allée de palmiers de Rio de Janeiro. Il y a aussi le Castillo, forteresse en miniature, armée
' Le conquérant dos Canaries, Jean He Déllicncourt, ne Tut jamais inai'iâ; mais son neveu laissa une Dombreuse lignée. Le nom da Béiliancourt est très-répandu aux Canaries. -