ICOD DE LOS VINOS
déployait la jolie vall(5e d'Icocl, avec toutes ses barmonies et ses grâces champêLres.
Je n'ai rien vu de sisédaisant que cette aimable réduction de la vallée d'Orolava, et c'est avec un plaisir indicible que je l'ai conlempliie. Qui s'attendrait à trouver, au seuil même du plus affreux désert de lave, une verdoyante oasis où s'épanouissent au milieu des vignobles, des champs de maïs et de nopals, une iuQnité de bananiers, d'orangers, de citronniers, de flguiers, de palmiers, de lauriers, et d'autres essences tropicales ! Voilà, sans doute, l'une des plus délicieuses retraites qui soient au monde. La nature s'y révèle dans toute sa beauté virginale. Jean-Jacques ou Bernardin de Saint-Pierre s'en fussent épris et y eussent bâti une cabane pour y philosopher loin des hommes. Le site est plein de c;ilme et de silence; on s'y sent plus isolé encore qu'à Orotava; la végétation y est plus luxuriante et les eaux plus abondantes. Les palmiers qui surgissent de tous côtés donnent à cette ravissante vallée d'Icod une parure qui manque à celle d'Orotava. Mais ce qui surtout n'appartient qu'à elle, c'est la vue incomparable du Pic qui se montre ici dans toute sa grandeur; il n'est plus caché en partie par le contre-fort de Tigayga, il apparaît tout entier, de la cime jusqu'à la base, et domine le paysage de sa prodigieuse élévation.
AUS ILBS FOBTDNÉBS.
comme une pyramide d'Egypte aux proportions centuplées. Il doit être plus grandiose encore en hiver, quand uo étiucelant manteau de neige couvre ses pentes stériles, A ces divers éléments d'un i paysage classique vient s'ajouter la nappe bleue de ' l'Océan qui miroite à l'horizon. Le Pic jaune etcal- ' einé, l'oasis verte et la mer azurée, il y a là un violent contraste de couleurs, etcependant il aérait impossible de rêver un ttibleau plus harmonieux. J
Vu des hauteurs, Icod, avec ses maisons blanches ] comme la neige, affecte exaclement la forme.d'une croix dool la branche principale occupe le fond de la i valléeet dont les bras grimpent surles deux versants.
La Vega d'Icod, où l'on récoltait autrefois la meilleur vin des lies, doit sa fécondité aux nombreux ruisseaux qui la parcourent en tous sens. Rien n'est plus joli que de les voir tomber en ca» catelles de Focher en rocher. Les eaux, cluira comme le cristal, sont déUcieuses à boJreJ Grâce à elles, les palmiers atteignent ici un plus ^rand développement que dans les autres parties de rile; on sait que cet arbre veut avoir sa tête dans le feu et son pied dans l'eau. Je me suis reposé sous un palmier dont le tronc n'a pas moins de trois mètres de circonférence, et dont le feuillage touffu ne laisse pas passer un rayon de soleil. J'ai admiré aussi un superbe drai^onnier, qui passe pour le plus grand des Canaries.
CBAPITRE XII
ir de lune. — Nouïeau iiia!b«ur. — lllulla-Vi^ta. — Lu Riiqua.
- LesruîueïdeGsrachico, — L'iiruptionde 170g.^ Le docteur S...
- Les barrancos. — Icod el Alto. — Une mei de nuages.
Lorsque, de retour dans mes pénates, j'évoquerai le souvenir des îles Fortunés, j'aimerai à me représenter la vallée d'Icod au clair de lune, telle que je l'ai vue hier soir, du haut de Vazolea (terrasse de l'auberge). Cette scène avait je ne sais quoi de splendide et de vague, qui disposait à la rêverie. La douceur de l'air, la transparence de l'atmosphère, répandaient sur cette admirable nature un calme ineffable. La lune avait un éclat inconnu dans nos contrées du Nord; elle jetait sur les palmiers des reflets argentés; éclairé par cette blanche lumière, le Pic semblait plus grand, plus noble encore qu'à la clarté du jour. Ses lignes simples et graves empruntaient aux. harmonies de cette lumineuse nuit tropicale une infinie majesté.
Je me sentais en possession d'une parfaite quiétude, d'un repos idéal, tt je me trouvais si heureux, de vivre! Ueureux, qui ue le serait pas ici?
VOYAGE AUX IL18 PORTtrSÉKS.
J'eusse voulu transporter à Icod, ii l'aide d'une baguelte magique, ceux qui me sont chers; mais comme j'i^lais seul, j'en étais réduit à convei'ser avec moi-même, et je uie disais, comme ce voyageur qui foulait le sol de la Grèce : « Tu voulais voiries îles Fortunées, et les voici. Si bien d'autres les ont vues, tant d'autres ne les verront pas qui en avaient le désir! ProQte, au moins, et jouis de ces instants d'oubli, n
J'ai dormi dans un méchant lit à chevalel. étouffé sous une moustiquaire. Vers trois heures du matin, un bruit insolite m'a tiré du sommeil i ce bruit était causé par la chute de ma montre que j'avais glissée sous mon oreiller. Je la ramassai fort maltraitée. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'il n'y a point d'horloger dans toute la contrée. Je n'en suis pas à mon premier malheur : l'autre jour j'ai brisé coup sur coup mon thermomètre et mon unique paire de lunettes de verre fumé qui mfti rendait de si précieux services dans ce pays de la lumière et des ophthalmies. Décidément faudra faire un voyage à Sainte-Croix pour remonter mon équipement avant de monter au Pic.
Ce matin je me suis levé avec le jour pour visiter. lei ruines de Garachico, cette malheureuse ville qui a eu le sort d'Herculanum et de Pompéi. 11. ne faut pas plus d'une heure de cheval pour s'y. rendre d'Icod. Quand on a laissé derrière soi
GARACBICO. 1)3
fertile vega, on traverse un désert semé de laves et de basaltes. Le point de mire du paysage est la montaiicta de Buenavista, cône dVruption qui surgît à l'ouest, à peu de distance de la mer.
Garacliico s'annonce de loin par le Roque, rocher immense qui surgit au milieu de la mer, et qui rappelle le rocher de Gibraltar; cet îlot, couronné d'une croix, se trouve placé en face du port, qu'il protège contre les vagues de l'Océan.
Eo parcourant les rues désertes et silencieuses de Garachico, on pourrait se croire au lendemain de l'éruption qui détruisit en 1706 cette ville autrefois la plus florissante de l'archipel. Au temps de sa splendeur, son port était fréquenté par les navires de toutes les nations; il dut sa fortune au célèbre vin de Malvoisie que l'on récollait dans cette partie de l'ile. Garachico eut des palais somptueux, des quais, des églises, des places pubUques, et ses habitants lui donnèrent le nom de Puerto-Rico. La lave a tout emporté en quelques heures : palais, môles, port, églises, vignobles, toutes ces richesses se sont perdues dans les torrents de feu vomia par le volcan.
Cette ville, qu'animait autrefois une population active et commerçante, est absolument morte : c'est à peine si elle compte maintenant trois cents âmes vivant au milieu des ruines et n'ayant d'autre industrie que la pêclie. De splendides façades,
ttt TOYACI AUX ILES rOBTUNEES.
tics demeures princières habitées jadis par dcsl grands d'Espagne, de somptueux couvents témoignent de l'opulence des anciens habitant! Mais tous ces palais eont abandonnas. Les ruini surgissent à chaque pas. Une église a seule écliappé" à la destruction; c'est uu intéressant vestige de la belle époque de l'art espagnol. L'intérieur renferme des œuvres d'art remarquables, un sainl François sculpté par un artiste indigène et de belles peintures de l'école espajinole.
Quand on arrive au bout de la ville, on se trouve sur le théâtre môme de l'éruption de 1706. Quatre cascades de lave fïgéc tombent des hauteurs voisines et s'étendent jusqu'à la mor. Cette lave, dont j'ai recueilli des spécimens, est noire et d'une structure compacte. On ne peut apercevoir, de Garachico, le cralère d'oii débordèrent ces torrents de matières volcani(|ue8.
Viera et d'autres historiens contemporains racontent que l'éruption fut précédée de bruits souterrains et de violents tremblements de terre. Les eaux de la mer se retirèrent. La Montana- Negra, située à deux lieues environ de Garachico, à 1,417 mètres au-dessus du niveau de la mer, vomit les premiers torrents de lave. Un nuage rougeâtre enveloppait la montagne; l'atmosphère était embrasée et chargée d'énianalions sulfureuses j des vapeurs s'élevaient du sein des eaux,
qui semlilaient être en ébullilion. Bientôt la lave déborda des différents cônes d'éruption situés au nord-ouest de la Montafia-Negra. Le couriint se divisa en plusieurs bras, deux selon Viera, cinq d'après Von Buch, sept d'après un manuscrit cité par Bcrtlielol. Pour ma part, j'en ai compté deux qui se subdivisent en deux autres jbranches et forment ainsi quatre coulées aux envitons immédiats du port.
Les torrents de feu porlèrent l'incendie par toute la ville. Suivant la relation de Bory de Saint- Vincent, une partie de la ville fut envabie par les Taguesdelamer;s'étant retirées d'abord par reflet du tremblement de terre, elles revinrent à la charge avec une terrible impétuosité. Ce même auteur affirme que beaucoup de fugitifs furent ensevelis dans les crevasses qui s'ouvraient subitement dans le sol pour se refermer aussitôt; d'autres furent asphyxiés par les vapeurs sulfureuses ; beaucoup périrent écrasés par les pierres que lançait le cratère. D'après Cordier, le torrent de lave parcourut cinq lieues en seize heures et resta incandescent pendant quarante jours.
Malgré cette terrible leçon infligée à Garachico, malgré l'étemelle menace d'une nouvelle destruction, le gouvernement espagnol fait construire actuellement un nouveau môle qui a déjà coûté dis mille duros (50,000 francs). Plutôt que de
ri8 VOYACE AUX ILES FORTUNÉES.
gaspiller ainsi de l'argent en pure perte, ne ferailon pas mieux de terminer le môle de Sainte-Croix, et de construire des roules à travers l'ilo? Quelle illusion de croire que les navires retrouveront I; route d'un port dont ils ont désappris le nom depuis bientôt deux siècles!
En raison de sa situation, Garachico doit redouter le jour où le volcan sortira de nouveau de son repos. Le cône actuel du Teyde surgît du milieu d'un cratère ancien connu sous le nom c Caldera. Cet ancien cratère est environné d'une sorte de muraille circulaire, les Canadas. Cette muraille, par suite de quelque éruption, a été emportée partiellement, et c'est précisément du côté de Garachico que s'ouvre la brèche : or c'est vraisemblablement par celte brèche que s'écouleront les torrents de lave des éruptions futures '.
' Voici Ifs éruptioDs de TénérifTe doDl l'iiislnire et la tradition hdqb ont conseirâ le souTenir :
1B9S ou 1399. — D'après le récil de qoelqiies marins andaions ou biKaiens.
1430. — Vallée de Taoro, — D'après la Iraditïnn des Gnanclies.
1 403. — Celte éraption est ment lonnée dans le journal de voyage de Clirislophe Colomb. Elle eut lieu peu de ti>rnpii avant la décou- *ei1e de l'Amârique.
1604, — Éruption du volcan deSiefe Fuenltt,[e 24 décembre et les jours suivants.
1R05. — Ëruplion du volcan de Fa^nia, du B au 13 Tévrirr.
1705. — Éruption du volcan de Giiimar, du a au 3 février.
I70G, — Ëruplion de Garachico (volcan de la Montana Negra), le 4 mai et les jours suivants.
1798. — Éiuption du volcan de Ctiahorra, le 9 juin et les jonre
Revenu à Icod, j'ai été saluer le docteur S... de 1 part de son ami don Hermann Wildpret. C'est I un Gaditan qui, pour fuir le monde et la politique, ! est venu se réfugier dans le plus beau silc des îles Fortunées. II vit dans la retraite la plus absolue, I plongé dans ses chères études et dans la contem- I platioQ de la nature. Son habitation est tout ê\ fait I charmants ; un magnifique palmier Ombrage le I jNlfiQ, les plus ravissants oiseaux des tropiques l l'animent de leurs chants. Du haut de la terrasse ► on jouit d'une vue d'une indescriptible beauté: ^hd paradis sur la terre! Et un paradis où la vie ne été presque rien. Ohl l'heureux docteur!
J'ai pris congé ce matin de mes excellents I hôtes d'Icod, Pour revenir à Orotava, je n'ai plus I suivi cette fois les bords de la mer, j'ai pris la I route de la montagne. Mon guide la eonnaissail Là peine, et nous avons fait double chemin dans ces lï^ons désertes et inhabitées. Sur un parcours de Vqiiatrc ou cinq lieues, ou ne rencontre qu'un paulîillage, Icod elAlto, isolé et perdu sur la mon-
mla. Ce cratère, situé ft eoomëtrcs environ aa-deseoas de la cime 1c, peut Être en n sidéré comme le principal volcan de l'Ile Ti^néi. L'éruption de 1798 nedura pas moins de trois mois, et peailanl It période se Tormèrenl quatre nouTeaux cratères au sud-ouest p base, & plDS de 3,000 mètres an-dessos do niveau de la mer.
VOTAGI AUX ILK8 FORTONEIS.
lagne de Tigayga, ce contre-fort du Teyde, qui s6[)are la vallée d'Icod de celle d'Orolava, i
Toutes ces valli^es, qui rayonnent dans tous les sens du centre de l'île, sont formées de la même façon : toujours elles sont encaissées entre deux puissantes murailles qui descendent en peule douce vers la mer. Ce qui caractérise l'Ile Téuériffe, ce sont les innombrables barrancos qui sillonnent celte terre déchirée et tourmentée. Les barrancos sont des ravins plus resserrés que les vallées, des défdés qui prennent leur origine sur les premiers versants des montagnes centrales et se déploient en éventail vers la côte. Dans ces ravins étroitement encaissés entre des murs de basalte, il règne une température qui favorise le développement d'une grande variété de plantes : l'ombre des rochers les abrite du soleil, les eaux des montagnes y entretiennent une humidité constante, La végétation des barrancos se distingue de celle de la côte par sa fraîcheur. C'est là que j'ai vu ces beaux pins des Canaries qui embaument l'air de leurs senteurs résineuses. Mais lorsque ces gorges sont exposées au vent d'Afrique, elles sont frappées d'une stérilité absolue; elles n'offrent souvent qu'une mer de scories volcaniques, d'une teinte grisâtre, où l'on chevauche péniblement sans pouvoir reconnaître la moindre trace d'un chemin.
Sur toute l'étendue comprise entre Icod de los
GARACIIICO. 119
Vinos et Icod el Alto, les barrancos succèdent aux barrancos, offrant les mêmes perspectives; à la naissance de chaque gorge se hisse toujours, sublime et formidable, la pyramide du Teyde; à l'autre extrémité aeintille, à quelque mille pieds au-dessous du voyageur, la grande lueur hleuc de l'Océan. Le paysage offre partout le caractère de la solitude la plus absolue; dans ces vallons silencieux on pourrait vivre en Robinson.
On m'avait beaucoup vanté le panorama qui se déroule aux regards des hauteurs d'icod el Alto, quand on débouche sur le barranco de San Antonio. Mais un phénomène atmosphérique m'a dérobé la vue des régions inférieures. Du fond de la gorge, profondément encaissée, s'élevait une brume épaisse qui montait vers le ciel comme une fumée d'encens. Pendant que je contournais cet immense abîme dont je ne pouvais voir le fond, je voyais se dérouler sous mes pieds une mer de nuages, sillonnée de vagues et de ravines, qui simulaient les flots agités de l'Océan. Par delà cette mer d'eau vaporisée, je distinguais une longue ligne bleuâtre qui marquait l'Atlantique, à quelque quinze cents mètres plus bas. Cetto vue féerique valait peut-être bien le panorama que me cachait la brume.
Une descente rapide m'a ramené aux Realejos et à Orotava.