ASCENSION
'IC DE TËNÉRIFFB.
FOorquot il faut aborder le Pic par le nord. — Le guide Ignacio. — Pri'paratifa de lVï|iéditlon. — Le di'pirt. — Aspett du pays. — Cliangcment de climat. — Zone des nuages. — CliËvres et ber- — Deux incidents. — Au-dessus des nuages, — Apparition Au Teïde. — Rspas dans la montagne,— Les rétamas. — Eslancia
I de la Cera. — Les Canadas. — Traversée de la Caldera. — Bi'^ion dos laves. — Eslancia de lus Inglesps. — Feu de rétamas. — Courber du soleil. — A la belle Étoile. — Ascension au clair de lune. — ' Cbnte de clievnl — Le Mal-Paia. — La Rambleta, — Escalade du Pain de sucre. — DerniËre inrorlune.
J'arrive de Sainte-Croix, où j'ai passé vingt- [uatre heures, et me voici revenu à Orolava, ulillé pour entreprendre l'ascension du Teyde. Ma montre est réparée; j'ai remplacé mes lunettes de verre fumé et mon thermomètre. Je n'ai pu décider personne à Sainte-Croix à m' accompagner au Pic, pas même le docteur Masferrer, qui veut attendre le tnois de septembre, plus favorable pour cette excursion . Je veux profiter de la pleine lune pour gravir le cône pendant la nuit, et je pars irré- Tocablement demain.
Quelques personnes m'avaient conseillé de
tenter l'ascension par le versant méridional de
montagne. 11 fallait, dans ce cas, prendre
le cocbe do Gûimar, puis gagner à cheval le petit village de Cliasna, ce qui devait me prendre deux journées. Mais quand j'ai vu l'affreuse patache des temps préhistoriques qui devait me conduire à Guimar, par une chaleur atroce, et Dieu sait en quelle compagnie de gens et de puces! j'ai bien vite modifié mes plans. On m'avait fait d'ailleurs un tableau fort peu séduisant des quinze heures de voyage à cheval de Guimar à Chasna, par des chemins impossibles et à travers les régions les plus chaudes de l'Ile. Puis, pas d'auberges, rien à manger, si ce n'est l'affreux gop.o. Bref, j'avais déjà pris possession de ma place dans le coche; mais lorsque je me suis vu condamné à rôtir dans cette fournaise avec six autres voyageurs, bien qu'il n'y eût littéralement que quatre places, j'ai pris le sage parti de revenir ici par le plus prochain départ. Sainte-Croix est décidément intolérable en été. Accablé par la chaleur et les moustiques, je n'ai pas pu trouver le sommeil la nuit dernière. A quatre heures du matin j'étais debout. Le cuisinier de l'hôtel dormait encore; les deux cafés de la place étaient fermés, et, ne pouvant obtenir une tasse de café pour étancher ma soif brûlante, j'ai avisé une chèvre et me suis fait traire sur place une grande jarre de lait savoureux. Puis j'ai quitté sans regret la serre chaude de Sainte-Croix par la coche de cinq heures. J'ai franchi pour la troisième.
iÎHSION DU PIC DE TÉNÉRIFFE. IÎ3
fois les quarante kilomètres qui si^parent la capitale d'Orotava. Sur le haut plateau de l'ilo j ai relroiiv(^' la fraîcheur et la brise, qui m'ont bientôt fait oublier les chaleurs lorrides do la côte méridionale,
A une heure j'étais à destination. J'ai été immédiatement trouver le guide Ignacio, dont la bonne mine m'a inspiré toute confiance. Il sera demain matin à l'auberge, avec denx chevaux.
Le ciel est couvert de vilains nuages qui ne présagent rien de bon. Aleajacta est!
Avant-hier, 4 août, à sept heures et demie du malin, le guide Ignacio et l'arriero Miguel étaient à la perle de la Fonda del Teyde. Ils a valent amené un cheval blanc, à l'œil intelligent et doux, qui devait me servir de monture jusqu'au plateau de l' Alta- Vista; il y avait aussi un cheval brun, qui portait un de ces immenses bâts du pays, relevés en volute aux deux extrémités; sur le bât étaient amarrés un baril d'eau, un sac contenant les provisions de mes hommes, etdes couvertures; l'aubergisteyajoutaun panier oùil availrenferméàmon intention un quartier de roasibeef, quelques œufs, du thé, du vin vieux de Ténériffe, voire même de la bière anglaise en bouteilles. Ignacio et Miguel n'avaient point de monture : les Canariens vont toujours à pied.
Les préparatifs t8rminés,.i'allumaî une cigarette^
lu VOYAGE AUX ILE„ FOftTONÉES.
montai en selle et saluai les hôtes de la Fonda del Teyde, le juge et le fiscal du district, leur promettant de revenir dîner avec eux le lendemain soir.
Nous partons par un ciel couvert; les nuages se traînent bas et nous dérobent tout à fait la vue du pic que nous allons conquérir; mais Ignacio m'assure que nous irons reliouver le soleil par delà les nuages. Nous traversons la place de la Constitution , d'oil la vue embrasse toute la vallée d'Orotava jusqu'à l'Océan, puis nous remontons l'interminable rue San-ÂgusHn. Toutes les filles nous épient au passage derrière les jalousies.
Nous nous engageons bientôt dans le barranco de San-Antonio, qui s'ouvre à gauche. Mon cheval comprend alors que nous allons au Pic, et il manifeste quelque velléité de regimber; mais une volée de coups de bâton, administrée par l'arriero, le fait rentrer dans le devoir.
Je vois encore notre petite caravane montant par un joli sentier en zigzag, bordé de grands agaves, du milieu desquels surgit parfois une tige svelte et élancée, haute de plusieurs mètres, portant une fleur à son extrémité.
Le paysage est d'un aspect tout africain. Autour
de nous ce ne sont que nopaleries de cochenille.
I De loin en loin se montre, au bord du chemin, une
■ de ces huttes en chaume qui constituent la misé-
1 rable demeure du paysan canarien, elles me font
fi
ASCENSION DU PtC DE TF.NÉRIFFB. liS
songer aux wigwams des Indiens d'Amérique. Les braves gens qui vivent dans ces habilations primitives n'ont pour toute fortune qu'une vache et deux chèvres. Mais en revanche ils ont le pUis beau climat du monde. Dans cette admirable vall(3e d'Orolava, tout respire le bonheur et la quiétude.
Aux cultures de cochenille succède bientôt la région des céréales. Les paysans font la moisson, en improvisant des paroles sur dos airs que j'ai entendus d'un bout à l'autre de l'Andalousie : ce sont des mélodies traînantes, dont la forme étrange a élé évidemment empruntée aux Arabes. Ces canciones espagnoles semblent faites pour ces campagnes paisibles, où l'atmosphère est toujours calme, chaude et embaumée.
Le pays se couvre de groupes d'arbres à mesu re que nous nous élevons. Ce sont d'abord les lauriers touffus, puis les châtaigniers, puis les beaux pins des Canaries. Des hauteurs où nous sommes parvenus, nous voyons se déployer à nos pieds, avec toutes ses harmonies et ses grâces cliampôtres, l'immense pays des Hespérides, depuis les coteaux de Santa-Ursula jusqu'aux lointains villages des Realejos, depuis les contre-forts de ïïjayjo jusqu'à l'Atlantique, qui se perd au loin dans les brumes des tropiques. C'est un des plus merveilleux pano ramas qu'on puisse contempler. A quelque mille mètres plus bas surgissent, comme des champi-
IIS VOYACE ADX ILES FORTUNÉ
gnons, les trois mamelons volcaDiques connus sous le nom de Montahetas. Les nopateries affectent l'aspect d'une immense mosaïque formée de carrés blancs et verts. La Vilie et le Puerto ne semblent plus que des villages gros comme le poing.
A neuf heures, nous pénétrons dans le barranco de la Johanera . Mon cheval prend spontanément la route du ravin : il a été douze fois au Pic l'an passé et y monte la première fois cette année; jamais il ne se trompe de chemin.
Il y avait à peine une heure et demie que nous étions en roule, quand nous atteignîmes la région des nuages. A l'instant même se produisit un changement subit dans la température. Les vapeurs fuyaient autour de nous comme une fumée légère; de petites gouttelettes microscopiques s'attachaient au rebord de mon casque. En même temps, la végétation se transformait à vue d'œil : nous avions passé subitement de la zone torride à la zone tempérée; les cactus et les agaves avaient disparu comme par enchantement pour laisser la place aux fougères et aux cytises. Tout me transportait au cœur des Alpes : des chèvres paissaient dans celle région, agitant les clochettes suspendues à leur cou. J'éprouvai un plaisir inexprimable à me retrouver si inopinément dans le climat et le paysage du nord, dont on n'apprécie bien les beautés que lorsqu'on s'est
ASCENSION DU PIC DE TÉNÉRIFFE. ISï
enivré pendant longtomps de la nature tropicale.
Les penles du Monte- Verde, où nous nous trouvions en ce moment, sont le séjour favori de ces belles chèvres de Ténérilîe qui donnent un lait si savoureux. Lorsque je les entrevoyais dans la brume, je les prenais de loin pour de petites vaches, tant elles sont de belle taille. Elles trouvent à cette altitude le climat et les plantes qui leur conviennent. La brume est ici pour ainsi dire constante : c'est la zone de ces nuages qui font au pic de Ténéritfe une ceinture d'où émerge le cône; les marins ta connaissent bien.
L'humidité qui règne dans ces parages donne un puissant développement à la végétation. Les fougères, les genêts, les cytises, dont les chèvres broutent les tiges, atteignent une taille considérable. Parmi ces arbustes sautille un gentil petit oiseau qui jette un cri plaintif : Ignacio l'appelle le « caminero. »
Au milieu de ces solitudes vivent les bergers de TénérilTe qui ont conservé, dit-on, le type des anciens Guanches, Ceux que nous rencontrâmes me parurent à demi sauvages : ils étaient vêtus d'un poncho de laine blanche; ils avaient les cheveux incultes, les jambes nues, les pieds chaussés de sandales, et portaient un long bûton à l'aidi duquel ils grimpaient à travers tes rochers,
Deux incidents retardèrent notre marche
:hers. 1
marche au 1
dÊÊm
milieu des brouillards. Notre baril d'eau laissiiit ^rhapper son précieux fonlonu; nous nous arrêtâmes dans un siledésolfi pour le fermer hermétiquement. La pauvre bête qui le portait ruisselait de sueur. Pendant notre halte, Ignacio s'aperçut qu'il avait perdu sa cliaqucta. Il envoya Miguel à sa recherche, mais celui-ci nous rejoignit sans l'avoir retrouvée. Frileux comme lesoDtloiislesCanariens, le pauvre Ignacio se répandait en lamentations, se voyant menacé de geler tout vif pendant la nuit.
Quand nous abordâmes la région connue sous le nom de Codesos, où s'épanouissent de belles forêts de pins, la brume était devenue si épaisse, que nous ne pouvions distinguer les objets à dix mètres de dislance. Une me fallait pas nn grand effort d'imagination pour me croire sur les pentes boisées du Gausia-Fjeld, que j'escaladai naguère en Norwége.
Nous sortîmes de cette région des brumes aussi subitement que nous y étions entrés. Nous étions en marche depuis près de trois heures, quand le soleil nous apparut dans toute sa gloire : à la température de la zone tempérée succéda immédiatement celle de la zone torride. Étrange phénomène que cette superposition du climat des tropiques au climat des Alpes! Nous planions maintenant audessus des nuages, qui se dressaient verticalement derrière nous comme une muraille. La montagne de Caraniuju se découpait devant nous sur le