ASCENSION DU PIC DE TÉNÉRIFFE
ciel blou; à gauche surgissait la montaria Blanca.
Au moment où nous fraocliissions la crôte d'un contre-fort, le Teyde noua apparut tout à coup vers la droite. Le noble pic dessinait nettement sa silhouette conique sur un ciel d"un bleu tellement prononcé, que je ne puis lui comparer que l'admirable ciel du Colorado. La scène était d'une beauté calme et imposante : devant nous le Teyde, aux lignes simples et graves, noyé dans son éternelle auréole d'azur; derrière nous un chaos de images qui nous dérobaient les régions inférieures.
Nous nous mimes à l'ombre de maigres cytises (escobones), pour faire notre premier déjeuner. Ignacio étala méthodiquement les provisions surle sol, et un parfait appétit présida à notre frugal repas. Le vin de Ténériffe fut trouvé excellent. L'eau du baril servit à désaltérer les pauvres chevaux qui mouraient de soif.
Après trois quarts d'heure de repos, nous nous remettons en roule avec une ardeur nouvelle. Il s'agit de franchir l'immense contre-fort de Tigayga qui descend du pied du Teyde et sépare la vallée d'Orotava de celle d'Icod. Nous traversons les pentes stériles du Juradillo, situées immédiatement au-dessous du Tigayga; ces pentes sont jonchées de scories vomies par le volcan. Malgré un soleil brûlant, il règne à ces hauteurs une brise agréable, Le cône du Teyde, vers lequel nous marchons.
semble n'être qu'à une portée de fusil, tant est grande la limpidité de l'air.
Vient ensuite la rude ascension de la inoiitaiia Colorada. Noua montons à travers des myriades de scories. La réverbération du soleil sur le sol blanchâtre estextrêmement pénible. En cet endroit le thermomètre marque 35°. C'est là que nous voyons les premières rétamas, espèce de bruyère arborescente qui constitue la seule végélation do ces grandes altitudes.
Les nuages, que nous dominons maintenant de quelque mille mètres, présentent l'aspect grandiose d'une plaine à pertede vue, couverte de neige dans toute son étendue; non pas une plaine absolument unie, mais moutonnée, traversée de ravins, comme les savanes qui s'étendent entre le Mississipi et les montagnes lïocheuses.
Ces nuages, qui offraient, lorsque nousies regardions d'en bas, l'image de l'inconstance et de la mobililê, nousapparaissentniaintenantcomme une élendue de matière solide, figée dans une immobilité absolue; les ravins, les creuxqui en sillonnent la surface ne varient pas plus d'aspect que les vallées terrestres. Du côté de Sainte-Croix la plaine nuageuse se termine par un profond précipice en fer à cheval, qui me rappelle la cataracte du Niagara; ce précipice ne changeia point de forme durant toute la durée de notre ascension, etdemain,
ASCENSron DU PIC de TËNÊRIFFB. I3I
à la descente, nous le reverrons sous lemême aspect.
A une heure, nous voyons se dresser fièrement, nous dominant du toute sa hauteur, le Pic, que nous avons perdu de vue depuis que nous nous sommes engayi^s dans les barrancos. Celle fois le cône se dévoile tout entier à nos yeux; de la base jusqu'à la cime, rien que le soleil n'éclaire de ses éblouissantes clartés. Prodigieux monument édifié par tes forces souterraines, et d'une régularité qui fait songer aux pyramidesd'Égypte, il semble qu'une race disparue y ait mis l'équerre. La cime alfecte la forme d'un pain de sucre qui se superpose sur le grand cône tronqué, et dont la teinte blanchâlre contraste avec la nuance jaune du ïeyde; on perd de vue le pain de sucre en s'approchant du eôno inférieur, de même qu'on cesse de voir le faîte d'un clocher lorsqu'on s'approche du pied de l'édifice.
Noua faisons une courte balte à l'endroit connu sous le nom de Estanda de la Cera. Le site est sublime dans sa sauvagerie. Autour de nous ce n'est qu'un océan de scories. Surchauffées par le soleil, ces scories sont tellement brûlantes, que la main ne peut en supporter le contact.
Déjà nous apercevons au-dessus de nos têtes les crêtes des Caûadas, longues chaînes de rochers qui se dressentcommeunesuitodebastionsdéfendant l'approche de la montagne. Ces rochers, dont
132 VOYAGE kVX ILES PORTHNSeS.
les sommets deiileTéBi" hérissés en scie, semblent taillés à l'emporte-pièce, forment une muraille GJrciilaire' de neuf ou dix lieues de tour. Nous franchissons la muraille par une brèche qui s'ouvre au nord-est, et nous nous trouvons dans celte vaste encjeinte, qui n'est autre que l'ancien cratère du volcan.
Ce cratère est le plus grand du monde, après celui de Kilaout'a aux îles Sandwich; Paris y tiendrait à l'aise. Quand on songe à ce que dut renfermer un jour de matières incandescentes cette I prodigieuse fournaise, on'comprend le nom du Pic dé tèuùniïaf Teyde ou Echeyde, qui dans la langue des Guanehes' signifiait Enfer.
Au centre même dé ce cratère ancien a surgi le volcaii actuel; il est posé comme un cùue au mitieu'd'une chaudière. Les bordsde la chaudière, ce sont les Canadas; la Caldera est !e nom donné à la chaudière; c'est aussi le nom du fameux cratère éteint de l'île Pïilma, voisine de TénérilTe. ■ Rien ne peut donner une idée des déserts de l'Afrique mieux que TcDceinte des Canadas. Qu'on s'imagine une immense plaine parfaitement unie, couverte dans loule son étendue de myriades de pierres ponces désagrégées et parsemée de blocs d'obsidienne". Pas un vestige d'ombre. Les massifs ûé rétama blaiica, qui altcigneiit six pieds d'élévation, ne diminuent guère la monotonie de cette
rASCE>sior( DU prc de TÉNÉRIFFE. ISS
plaine saharienne, ou je n'ai vu d'autres êtrea vivants qu'un milan solitaire et des corbeaux.
La traversi^e de la Caldera est p{^nible, presque désespérante. Oomarche des heures entières vers lo Pic qui se lève gigantesque au milieu de ce désert. Le ciel est d'un bleu inouï, le soleil chauffecommc un boulet rougi à blanc, la pierre ponce briMe sous les pieds, et il n'est ni casque ni ombrelle qui puisse garantir les yeux de l'éclat insoutenable de la lumière solaire renvoyée par le sol miroitant. Quiconque fait l'ascension du Teyde en revient la face empourprée, lesyeuxatteinlsd'inflammalion, par suite de la réverbération de la Caldera. Celte rwerbéralion cause surtout une douleur cuisante dans les narines, comme si l'on y introduisait du poivre de Cayenne. Mes guides saignaient du nez tou l comme moi ; telle était la sécheresse del'air, que nos lèvres se gerçaient et se fendillaient. Au soleil, le thermomètre atteignait près de 35° ; à l'ombre de mon ombrelle, il marquait la moitié : cette énorme différence n'a pas besoin d'explication. Or, comme il n'y a pas le momdre coin d'ombre dans toute la plaine des Canadas, c'est à la première température qu'il faut avoir égard. Cette région torride contrastait singulièrement avec l'humide et froide région des nuages que nous venions de quitter. Nous eûmes enfin raison de cette longue et pénible traversée de la Caldera, et après avoir con-
131 VOYACË AUX ILES FORTUNSkS.
tourné un manieloa jaunâtre que les guides appellent Roque de la Fera, nous attaquâmes une sorte de contre-fort du Teyde qui porte le nom de montaila Blanca. Les pentes sont jonchées de myriades de blocs d'obsidienne de toutes tailles et de toutes formes, noirs comme l'ébène polie. Ce verre volcanique est d'une structure si compacte et d'une telle dureté, queles Guanches, qui ne connaissaient pas le fer, en faisaient des instruments tranchants de même que les anciens Mexicains. Dans cette région sombre et silencieuse, il n'y a pas la moindre trace de végétation.
Nous primes quelques instants de reposau pied d'une longue traînée d'obsidiennes. Les pauvres l'hevaux burent avec avidité; ils éprouvaient déjà l'influence de la rareté de l'air, car depuis qu'ils avaient quitté la plaine des Canadas pour gravir la montagne, ils ne pouvaient plus faire dix pas sans soufiler. A ces hauteurs régnait une brise rafraîchissante; le thermomètre, à quatre heures, ne marquait pas plus de 30° au soleil, 22° à l'ombre; aussi la température était-elle des plus agréables.
La mer de nuages s'épaississait à mesure que le soleil fournissait sa carrière : elle était devenue d'un blanc laiteux qui faisait un contraste saisissant avec l'admirable azur du ciel. La montagne appelée par les guides lo Coslado s'avançait comme un promontoire au milieu de cet océan de vapeurs
ASCENSION nu PIC D« TAn^HIFFB. ISS
suspendues comme un immense (^cran au-desjiis de l'Allantique invisible. Les cimes des plus hantes iDonlagnes de la Grande Canarie émergeaient dans un prodigieux ëloignement du sein des nuées, semblables à des récifs fanlastiqiies. Ce tableau si élrange,sinouvcau, semblait tenir de l'idéal plutôt que de la réalité.
Voici maintenant la région des laves. Ce sont des blocs gigantesques de couleur noire, de forme ovoïde plus où moins régulière. Comme le remarque M. Masferrer, dont l'intéressante notice ' m'a été un guide précieux dans cette ascension, ces blocs occupent souvent des positions telles, qu'on ne conçoit point qu'ils aient pu y être entraînés par la seule impulsion de la pesanteur : ce seraient donc de véritables bombes volcaniques lancées par la force explosive du cratère; mais cette opinion parait dilticilement acceptable quand on songe au Tolume énorme, au poids prodigieux de quelquesuns de ces monolithes, qui font supposer une force émplive d'une puissance bien supérieure à celle qu'on peut observer dans les phénomènes contemporains. Quelques savants pensent que ces masses de lave ont été engendrées par la séparation de certaines portions de la matière fluide
' Sucinla Koticia de wia ejeursion al Pieo de Teyde, por mn EuinH nUsFiBiiMi ( Abqdjiibad, (Allai, ds la Soe. E)p. déBist. Tiat. TomoVni, 187B.J
TOTAGE ADX ILIS POHTDNSBS.
dont se constiluait le courant au sortir du cratère; alTcclant la forme de gouttes monslrueuses, elles auraientacquis une plus grande vitesse que le coaranl, et gagnèrent des endroits où celui-ci ne pouvait atteindre. Cette opinion semble confirmée par leur position relativement au courant.
Quelques inslanfs encore, et nous arrivons à YEslancia de los Ingleses (5,891 mètres d'altitude). Il est d'usage de passer ici la nuit à la belle étoile.
Quiconque a fait l'ascension de TEtna se rappellera la Casa degli tnglesi, où l'on s'arrête la nuit avant de gravir la cime. Deux des plus ciSlèbres volcans du monde sont donc pourvus d'une « station des Anglais » : coïncidence qui montre bien les habitudes voyageuses de la race anglo-saxonne. Mais si la Casa degli Inglesi offre un refuge véritable, il n'en est pas de même de VEstancia de los Ingleses, où l'on ne trouve aucune espèce d'abri. Deux rochers entre lesquels règne un couloir ouvert à tous les venls forment les murs de l'estancia; il n'y a d'autre toiture que le firmament. C'est là cependant que nous allons passer la nuit. Ignacio me dit qu'on peut aller coucher plus haut encore, à VAllorVista; maison n'y trouve point de bois pour faire du fou, et comme la nuit semble devoir être froide, nous nous décidons à camper ici. On ôte les harnais aux chevaux, qui n'en peuvent plus, et les guides s'en vont en quêto
ASCENSION IIU PIC DE TÉNÉRIFFE, IBT
de branches sèches de relama, ta seule plante qui puisse, à celte altitude, nous servir de combustible.
Eotre temps, je m'assieds sur une pointe de roclier. Il est cinq heures et demie du soir. Du baut de mon observatoire je domine les Caflad<is encore éclairées par le soleil, qui déjà s'est retiré d'ici devant l'ombre envahissante de la montagne. Quand on contemple du haut de l'estancia la longue scie circulaire des Canadas, on y reconnaît bien les bords d'un ancien cratère. Ij Caldera, qui forme le fond de ce cratère, apparaît couverte d'une nappe mouvante de petits fragments de pierre ponce, dont la blanclieur contraste avec les noirs courants de lave qui la sillonnent de toutes parts.
Malgré sa simplicité plus que primitive, l'estancia présente un. aspect pittoresque. Au pied d'un grand rocher, les chevaux mangent leur avoine. Notre domicile occupe un espace de quelques mètres carrés compris entre deux blocs volcaniques de quatre ou cinq mètres de hauteur. Sur le sol sont déposées toutes nos richesses, le baril, les provisions, les couvertures. Çst et là des débris de bouteilles, des boîtes de conserves défoncées, témoignent du passage des voyageurs précédents.
Les guides reviennent bientôt avec une ample provision de branches de relama : il y a de quoi faire pétiller un grand feu pendant toute la nuit. A pareille hauteur les nuits sont froides, même
près des tropiques. Il gèle souvent au cœur t Yété au sommet du Teyde. Vers six heures du soir nous metioQS le feu aux braoclies sèches, et uoe chaleur bieufaisante détend nos membres engourdis par la fatigue.
En ce moment, une ombre gigantesque, afFectanl la forme d'un cône parfaitement régulier, se projette à l'orient sur les Cafiadas : c'est l'onabre du Pic. Elle grandit à mesure que le soleil baisse; à six heures et demie elle dépasse les Canadas et se projette sur les nuages.
A sept heures du soir, au moment où le soleil se couche dans la plaine, la scène devient d'une beauté indescriptible. L'ombre du Teyde s'étend sur les montagnes de la Grande Canarie, puis, gagnant toujours, elle envahit les nuages roses qui planent au-dessus de celte île lointaine ; on dirait une montagne toute noire, une pyramide fantastique, surgissant du sein même de la Grande Ciinarie, et écrasant de sa prodigieuse élévation les cimes plus humbles qui l'environnent. La longue muraille des Canadas de brune est devenue rose; rose aussi est la bande du ciel qui confine à la mer de nuages. Cette nier a pris un aspect si compacte, qu'elle paraît figée. De sombres ravines la parcourent en tous sens : il me semble voir un vaste conliient boréal enseveli sous les neiges et les glaces accumulées pendant des siècles.
ASCENSION DU FIC BB TÉNÉRIFFB.
Au bout de quelques minules encore, nous assistons à la dernière sc6ne de ce merveilleux coucher de soleil. Les crêtes dentelées des Cafladas se noient à leur tour dans l'ombre qui nous a envahis depuis deux heures; le ciel devient d'un rose pourpré vers le zénith, pendant qu'il passe au gris perle à l'horizon; la mer de nuages quille sa teinte neigeuse pour prendre la nuance de l'opale. Puis, l'ombre du Pic, qui grandit comme si elle voulait obscurcir la nature entière, disparait avec la rapidité de l'éclair, et avec elle s'évanouit toute cette admirable féerie doot jamais je n'oublierai la splendeur.
Près du tropique, li n'y a point de crépuscule à pareille altitude. A peine les dernières lueurs du jour ont-elles quitté les espaces, que des myriades d'étoiles surgissent dans tous les points du firmament ; à travers la pure atmosphère elles brillent d'un éclat que je ne leur ai jamais vu. Vers huit, heures apparaît, derrière les sombres remparts des Canadas, le disque de la lune, qui est dans son plein. Elle se lève rouge comme un charbon incandescent, et monte majestueusement dans le ciel.
Cette nuit radieuse, passée à près de 3,000 mètres d'altitude, m'a rappelé celle que je passai naguère sur l'un des plus hauts pics des montagnes Rocheuses. Pendant ces délicieux instants, on se
VOYAGE AUX ILES FORTn\ÊKS.
laisse aller au cliarme de la méditation. Le calme profond de l'atmospliére, le silence imposant qui règne à ces hauteurs, la sérénité du firmament, tout vous transporte dans je ne sais quel élément d'éternité : on se sent plus éloigné du monde habité et plus près des astres, et l'on aperçoit dans les cieiix, écrit en signes lumineux, le grand nom du Créateur.
II fallait songer à réparer nos forces. Nous alimentâmes le feu de relama, et nous y fîmes cuire nos provisions. Au grand ébahissement de mes guides, je préparai un bouillon de Liebig qui eût pu figurer sur la table d'un Lucullus; ce qui ôtait l'illusion, c'est que nous n'avions qu'une seule tasse, qui passa de main en main. Nous réchauffâmes un quartier de viande froide, nous fîmes d'abondantes libations do vin de TénérifTe, et une lasse de thé fumant clôtura notre joyeux souper. Puis on fit cercle autour du feu, on fuma, on devisa. Le vin avait mis mes guides en gaieté. Ignacio chanta des seguidiltas.
La fraîcheur augmentait avec la nuit. Le thermomètre, qui marquait 12° au coucher du soleil, descendit jusqu'à 4°. Et cependant les guides prétendaient que d'ordinaire il faisait plus froid encore à cette aililude.
Vaincus par la fatigue, nousnous enveloppâmes dans nos couvertures et nous nous étendîmes sur^
ASCENSION DU PIC DE TÉNÉRlfF
Iles rochers, les pieds triurnés vers le fcti. Ignacio ot Miguel, en vrais montagnards qu'ils étaient, ne tardèrent pas à ronfler. Pour ma part, n'élant guère habitué à coucher à la belle étoile, surtout Bur des rochers, je dormis peu. Le froid me réveillait chaque fois que le feu mourait, et comme le lois de rétama se consume très-vile, j'étais presque toujours occupé à raviver la flamme. La brise de
nuit formait un courant d'air entre les deux rochers, ce qui me valut un rhume. S'enrhumer aux îles Fortunées, c'est à peine avouable!
Nous étionsconveniisdenousremeltre en route à deux heures du matin, pour arriver à la cime avant le lever du soleil. Je réveillai mes ronfleurs une demi-heiire plus lût, car il fallait faire du thé et harnacher les chevaux. Ces apprêts terminés, nous 'quittons l'eslancia par un froid piquant. La lune (Polaire notre route : elle brille d'un éclat incroyable, et nos ombres se projettent sur le sol avec la plus grande netteté; nous distinguons parfaitement les détails du paysage, qui présente un aspect de plus en plus désolé : on ne voit plus aucune trace de végétation; les relamas ont disparu à leur tour,
L'asCension devient pénible, dangereuse même pour les chevaux. Les pauvres bêles grimpent à travers un chaos de laves mouvan(cs présenlant une pente extrêmement rapide; elles ne peuvent faire vingt pas sans s'arrêter pour reprendre
t4! VOVAGE AUX ILBS FORTDNÉES.
haleine, et je me prends à craindre qu'elles ne puissent pas supporter jusqu'au bout les fatigues de l'expédition. Je me tiens immobile en selle, la poitrine collée à l'encolure, prêt à tout événement. Il y eut un moment où mon cheval s'arrêta court devant un formidable amoncellement de blocs do lave; je l'excitai du talon, Dans l'eflort qu'il fil pour franchir l'obstacle, la sangle se rompit, je me sentis glisser avec la selle sur la croupe presque verticale, et j'allai tomber derrière ma monture au milieu des laves rugueuses, sur le bord d'un précipice; le cheval lui-même trébucha, et. je vis ses sabots à deux doigts de ma tète. Je me relevai contusionné, les mains en sang, fort heureux d'en être quitte à ce compte. Les guides accoururent réparer la sangle, et nous atteignîmes sans autre incident le plateau de VAUa-Visla. Il était alors trois heures et quart.
Les chevaux n'allaient pas plus loin. Ils furent" laissés aux soins de Miguel, et je poursuivis à pied l'escalade en compagnie d'Ignacio. Aidés du bâton ferré, nous abordons une coulée de lave connue sous le nom significatif de Mal-Pais (mauvais pays). Ici comme au Mexique, ce nom désigne les espaces envahis par les matières volcaniques. Qu'on se figure un prodigieux chaos de bloc»; noirs et anguleux, auquel les lueurs blafardes de la lune donnaient un aspect vraiment sinistre;;