‹ Voyage aux iles fortunees: lettres des CanariesChapitre 21 sur 36 · AU SOMMET DO PIC · texte numérisé non relu

AU SOMMET DO PIC

i qu'il soit donné à l'homme de contempler. Suivant les calculs do Humboldt, le soleil éclaire la cime du Pic douze miaules ' avant d'éclairer la base, au niveau de la mer. 'D'après le même savant, la vue porte à cent lieues du haut du Pic. On prétend que la côte d'Afrique serait visible si elle n'était absolument plate. L'air est encore plus transparent au sommet du Teyde qu'à Quito, la ville qui jouit de l'atmosphère ta plus pure de l'univers.

Les brumes m'ontdérobé une partie du tableau; mais ce que j'ai vu m'a suiïisamment payé de mes fatigues. Si les lies les pluséloignées de l'archipel, Hierro, Fuerteventura et Lanzerote, étaient invisibles , j'ai pu voir les sommets de la Palma , de la Gomera et de la Grande Canarie : on eût dit des écueils perdus au milieu d'un océan de brumes.

La portion orientale de Ténériffe était seule visible; les vapeurs s'ouvraient en cirque du côté do Sainte-Croix, et nous pouvions, à l'aide de la longue-vue, distinguer à dix lieues les navires mouillés dans la rade. Le cirque des Caïladas s'ouvrait sous nos pieds dans un immense abaissement.

Par une étrange illusion d'optique, toutes les lignes de la perspective étaient brouillées : l'énorme cratère de la Caldera, qui n'a pas moins

' pins exactemenl 11' €1" S'",

(le cinquante-quatre kilomètres de pourtour , senH blait n'être plus qu'une cuvette ; les points les pli éloignés de la portion visible de l'Ile paraissaient se trouver à mes pieds; la colossale cordillère d'Anaga ressemblait à ces montagnes en miniature qui figurent sur les plans en relief. Nous dominions la contrée comme du haut d'un aérostat suspendu dans l'espace. Il me semblait que l'îlft se dérobait sous mes pieds, tant le paysage m» paraissait petit, rétréci. J'étais sous l'empire d'une sorle de vertige, et je comprends que des voyageurs aient pu dire qu'ils ont éprouvé au sommet du Teyde la même sensation de vide qu'on éprouverait au haut du mât d'un vaisseau. Cette impression d'isolement doit Être plus vive encore par un temps clair, lorsque l'île tout entière se déroule aux pieds du spectateur, depuis les rivages de la mer jusqu'à la cime du Pic.

Pendant que j'admirais les splendeurs qui s'offraient à ma vue, je me sentis saisi par le froid matinal : le thermomètre ne marquait que 3' à l'ombre, et un vent glacial me pénétrait jusqu'aux os. Je fis, pour amener la réaction , une tournée dans le cratère situé immédiatement au-dessous de la cime, sur le revers occidenlal du Pic. C'est une solfatare ' de forme ovale, d'environ cent mèfres

' Uno soirulare est ua volcan i ilemi Éteint, qui peat rentrer Ut

AD SOMMST nu PIC.

e longueur, et detrenle à quarante mètres de promdeur. Sur tout son pourtour se dresse une sorte 3 mur ruiné, formé d'énormes blocs de tracliyte risâlre.

La descente dans la solfatare ne présente d'autre danger que celui de se brûler les bottes : pour éviter cet inconvénient, il suffit de ne point stationner au même endroit. On marche sur un sol brûlant et humide, d'oii s'échappent d'abondantes fumerolesde vapeur sulfureuse, que le vent chasse dans toutes les directions. Ce sol est rougeâtre , et fait contraste avec la teinte blanche que revêtent les parois intérieures de l'enceinte. Ce qui donne au terrain un aspect tout particulier, ce sont les effloresccncos sulfureuses jaunes qu'on rencontre à . sa surface. J'ai recueilli de beaux échantillons de soufre cristallisé : ils étaient pâteux et brûlants au moment où je les détachai du sol ; ils ont durci en se refroidissant. Il y a aussi des efHorescences salines, d'un aspect blanc et cristallin, d'un goût amer et acide : elles forment, en maints endroits, des croûtes de plus d'un centimètre d'épaisseur, présentant à leur surface les formes les plus fantastiques '.

' Le docteur Mosrerrer, qui a ëluJiâ co sol, l'a trouvé constitiié principalemeat de sullUte de snode, mâJiingft |)robablenient d'un hypoeuIGle de lu même base alcaline. La dissolntioD île ceUe substance Aaoi l'ena distillée est acide (papier réactif); elle ne denne point de piéci{iité \»t le BDllbtdi'ique, lea carbonates alcalins, le clUoruce de

Le sol , mon ot terreux, conserve l'empreinte dos pieds , et olîre si peu de consistance , que j'ai p» , h l'exemple de M. Masferrer, y enfoncer mon bflton ferré jusqu'à l'extrémité et l'en retirer chaud et humide , enduit de haut en bas de cristaux ds soufre. Le sol est plus brûlant et contient une plus graudu quantité de soufre au-dessous qu'à la surface , comme on peut le constater en soulevant la croillo supérieure.

On a observé que la température de la solfatare augmente chaque année, ce qui serait d'un mauvais augure. S'il en est ainsi , remarque M. Berttirloi, (pi'flle est pénible la pensée qui se rattache îi icltL' observation , quand on réfléchit à la positinu critique des habitants de Ténérifl"e si le Teydc sortait un jour de son repos! Il n'est pas une heure, a dit un naturaliste, qui ne puisse devenir dans rette stluation la thrniere de tout un peuple.

Celte solfatare ne constitue pas le seul cratère du volcan : il en est un beaucoup plus considérable situé vers le sud-ouest et se rattachant au Viv par un contre-fort : c'est le cratère de Chahoira, vulgairement appelé Pico Vifjo (pic vieux). En gravissant le rebord occidental de la solfatare,

pinllne , l'oxnlale d'uiuwoDisqiie, ramnioniaque, le niirofe d'ai^eatM elle iloniio *tt contmire an abonJanl prMipité par le chlorure 11 btrium. Ctiaurr^ a\tx U putas^îe, ellcil^nge clés ttfcorssDirurenM Etant 'lonnM la mnipi»i(ionil«s intrhyteKet laTapeursDlfuieuaefi a'y in&ltra, l'otlguu ils cette «nbiUoce est trèe-iutareUe.

kV SOMMET DU PIC. I5|

j'aperçus cet autre cratère à quelque six. cents mètres au-dessous de nos pieds : sa teinte brune contraste avec la blancheur du Pain de sucre. Ce Tolcan eut en l798unepi5riode de trois mois d'activité. Cordier, qui le premier le décrivit en 1803, le considère comme le principal cratère du Teyde : il ne lui assigne pas moins d'une lieue et demie de pourtour. Buch lui donne une profondeur de 1 40 pieds et une altitude absolue de 9,27G pieds ; il assure qu'il ne put en faire le tour en une heure.

Après avoir exploré la solfatare, je voulus grimper au point culminant du Pic. Le dernier piton est si étroit, qu'il ne peut recevoir plus d'un spectateur, et que c'est à peine si l'on peut s'y tenir debout. Pendant que j'étais tout au plaisir de dominer l'une des plus hautes cimes de notre hémisphère, et que je repassais dans mon esprit les noms des illustres voyageurs qui m'y avaient précédé ' , Ignacio s'amusait à précipiter des

I ' Les principaux MTaDts qai ont gravi le pic de Ténérifre sont : Edena en 171S; le Père Feuille en 17ï4i LBpeyrouse en 1791; Bumboldt enl79oet 1804; Conlîcr en 1B03; Bucheo 18IS; Bertlieloten 1S25, 1827 et 1s2S;Webben 1B28; Sainte Cbire-DcTilIe en 18^8; Dell en 1854; UartuDg ea 1B54; Fritscli en 1863. A cea noms clti^s par M. Maarerrer, j'ajouterai ceux des Anglais Sprat et (icory au illx-seplième siècle, des Fraiiçais Bory de Saint-Vincenl el Duïoonl d'Urïille au dii-Uiiilième siècle. Le prince de Joinville, le prince liÉrficUtaire de Monaco et beaucoup d'antres personnages ont grtd k Pic de nos ion». M, Goblet d'Alviella, Toyageur belge qui

quartiers de roc sur le versant par lequel nous allions effectuer la descente : ces projectiles mettaient deux ou trois minutes à atteindre la Rambleta, soulevant par leurs ricochets des nuages de cendres et de poussière. Je ne pouvais me défendre d'un sentiment d'effroi en songeant que nous nous livrerions aux mêmes sarabandes si le pied venait à nous tourner sur ces pentes abruptes.

Après un séjour de près de deux heures au sommet du Teyde ', Ignacio m'avertit qu'il était temps d'aller rejoindre Miguel qui nous attendait à l'Alta-Vista. Je donnai un dernier coup d'œil à la magnifique mer de nuages que le soleil ne pouvait dissiper, à la solfatare fumante, aux. sombres Gaûadas qui entourent !a Caldera, aux cimeslointaines de la Grande Canarie, de ta Palma, de la Gomera, puis je repris le bilton de montagne.

Nous descendîmes rapidement les traînées de scories qui nous avaient coûté tant de peines à la montée, et au bout d'un quart d'heure nous nous

s'eut distingué par ilitTérentes relations de vojsge, Qt l'aaceiHioo dn Teyde no mois d'avril 1874. M. Masrerrer, ji^une savant catalan qni ne comiile à TéaérifTe quu des amU, atteignit ta cime le s septembre 18T8, accoinpngaé de l'ing^niear Margarit.

' Suivant les mesures trlgonomé triques de Borda,' ia bauteur absolue du Teyde fit de 11,430 pieiU. Bucb lui donno 11,3DG piods sur sa table des hauteuis et 11,4:10 pieds sur sa carte. Friiscli lui assigne Due altitude de 3,711 mètres. Ce dernier cliilTre est géafira- 1 timent refu.

AU SOMMET DV PtG. l&B

irouvâiues au plateau de la Rambleta, au pied du Pain de sucre. Nous entreprîmes ensuite la pénible traversée du Mal-Pais, en nous détournant un peu (ÎQ la route que nous avions suivie antérieurement, car il nous fallait passer par la Cueca del Iliclo, grotte de neige où les guides ont coutume de renouveler la provision d'eau. Le Mal-Pais est encore plus terrible à la descente qu'à la montée : vingt fois je pensai m'y rompre le cou, et je considérais d'un œil d'envie l'agilité d'Ignacio, qui sautait sur les pointes aiguëa des grands blocs de lave comme s'il se fut agi d'une grande route.

Nous arrivâmes à huit heures à la caverne : cette glacière naturelle s'ouvre au milieu d'une coulée de lave, à peu de distance d'un endroit oïl nous avions rencontré de brûlantes vapeurs d'eau, et ce n'est pas une des moindres curiosités du Teydc; le fond en est rempli d'une grande accumulation de neige qui ne fond jamais, même par les plus fortes températures. C'est là que viennent s'approvisionner les habitants de l'île pour la fabrication des sorbets. Humboldt attribue la congélation de l'eau en cet endroit à une évaporation très-rapide, dépendant des circonstances spéciales du lieu.

A côté de ce séjour du froid il régnait une atroce chaleur, qui rendait absolument insuppor-

IS4 VOTACE AOX ILES FORTUNÉES.

table la réverbération de la lave surchauffée. Miguel nous attendait en cet endroit, muni de son baril. 11 descendit au fond de la glacière, saspendu à une corde que laissa couler Ignacio. Quand îl eut fait une abondante provision de neige, nous poursuivîmes notre interminable descente à travers le Mal-Pais, et nous arrivâmes à l'Alla- Vista.

Nous y trouvâmes Miguel, qui avait pris les devants; chargé de son baril, il avait franchi le Mal-Pais comme une plaine unie. Nous fîmes du bouillon avec la neige fondue, et nous nous remîmes en marche vers dix heures. Me souvenant de ma mésaventure du matin, je me gardai bien de faire à cheval la périlleuse descente de l'Alla-Vista à l'Estancia. Je ne me décidai à remonter en selle que lorsque nous eûmes atteint le grand plateau des Canadas. Il était alors midi.

La traversée desCafladas àTheure la plus chaude du jour est un de mes plus pénibles souvenirs de voyage. Rien ne peut donner l'idée des cuisaules douleurs causées par la réverbération des petils fragments de pierre ponce. Tous nous avions les lèvres, les narines, les yeux enflammés; mes lunettes de verre fumé ne pouvaient me protéger contre te scintillement de la plaine inondée des clartt's aveuglantes du soleil an zénith. Pas «n nuage au ciel, pas un coin d'ombre oli nous abri-

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