AU SOMMET DU PIC. 15S
ter. Lorsque je dcscendiiis de clieval, les pieds nie brillaient comme au eonlact d'un brasier ardent. J'étais dévoré de soif, et il me semblait respirer l'air d'une fournaise.
Comment dire le bonheur que j'éprouvai quand, après deux heures de marche dans ce désert saliarien, sans eau et sans oasis, nous retrouvâmes cette contrée alpestre où paisseot les chèvres de Ténériffe! Ah! je n'ai jamais mieux compris le charme des climats septentrionaux, et je me suis réconcilié avec nos brouillards : je me sentais véritablement dans mon élément au milieu de ces brumes épaisses; naguère exténué, privé de forces, je retrouvais ici la vigueur et l'énergie. Avec quel plaisir je voyais gambader les chèvres au milieu des fougères et des genêts, et combien ces plantes alpestres me paraissaient plus belles que les tristes rétamas delà Caldera!
Nous fîmes notre dernière halte soua le cytise au pied duquel nous nous étions reposés la veille. Vers quatre heures, nous eûmes franchi la région des nuages, et nous retrouvâmes, toujours séduisante, toujours aimable, la vallée d'Orotava. Une heure plus tard, je rentrais en ville, brisé comme on peut l'être après une course de trente-quatre heures. Mais j'avais à honneur de ne point paraître fatigué, et me tenais en selle droit comme un I, le bâton ferré sur l'épaule. C'est que je savais
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que beaucoup d'yeux noirs m'épiaient derrière les jalousies. J'arrivai dans cet équipage à la Fonda del Teyde, où m'attendait un dîner réconfortant. J'ai dormi ensuite onze heures consécutives, et la réilaclion de ce récit a achevé de me défaliguer.
TACORONTE.
Mes hommages présentés au Pic de Ténériffe, rien ne me retenait plus à Orotava, dont j'avais exploré tous les environs. Il me reste à faire quelques excursions dans l'est de l'île, dans le curieux district de Taganana, qui est si peu connu, et que tous les voyageurs ont négligé.
On m'avaitditqueTacoronte, localité situéesur la route d'Orotava à Sainte-Croix, méritait une visite à cause desantiquités canariennes qui y ont été réunies. Je me félicite grandement de m'y être arrêté.
J'avais loué avec M. Duggi, ancien alcade de Sainte-Croix, une voiture de l'aspect le plus grotesque, juchée sur des roues énormes et attelée de trois chevaux. Dès sept heures du matin nous étions en route, et bientôt nous dominions, du haut de la côte de Santa-Ursula, cette admirable vallée d'Orotava qu'on ne se lasse pas d'aimer et sur laquelle l'habitude n'a pas de prise : ses cultures serrées en font l'une des plus riches vallées du monde. Nous
passons le joli village de Victoria, et nous déjeunons, suivant l'usage, à la venta de Matanza.
Victoria et Matanza : ces deux noms, qu'on rencontre si souvent dans les colonies espagnoles, désignent toujours des endroits où se livra quelque sanglante bataille. Ma(anza signifie carnage, tuerie. Ce fut, en effet, un horrible carnage que celui qui eut lieu ici même il y a environ quatre siècles Une armée de huit cents Espagnols qui marchait contre Benchomo, roi de Taoro, fut presque entièrement anéantie par les Guanches. Le frère de Benchomo, à la tête de trois cents braves, les surprit à l'improviste dans un défilé, et massacra sis cents hommes. Benchomo survint au moment où les survivants fuyaient en déroute : il leur fil grâce de la vie sur les représentations de son frère, o J'ai vaincu, dit celui-ci, mais le frère du roi n'est pas un bourreau. » Celte générosité fut mal récompensée. Âlonzo de Luge, le chef des Espagnols, qui dans le combat avait eu la mâchoire brisée d'un coup de pierre, parvint à se sauver; il rassembla les hommes qui lui restaient, recruta en Espagne une nouvelle armée, et Benchomo, écrasa par le nombre, dut capituler aux Realejos.
Nous arrivons bientôt à Tacoronte, et noua allons loger chez don Madan, un ami de mon compagnon de route. C'est un personnage fort connu à Ténériffe par ses excentricités, qui
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laissent bien loin derrière elles tout ce que le pays des Yankees a jamais vu de mieux en ce genre. Tireur émérite, il a renouvelé par pur amusement l'exploit de Guillaume Teit, en abattant de son pistolet une boite posée sur la tête de son domestique. Sa manie la plus dangereuse est d'escamoter de la même façon les rigares que les passants liennenl à la bouche ; il aime aussi à viser les chapeaux de haute forme. Dernièrement, voyant passer un paysan devant sa fenêtre, il braque sur lui son arme; le pauvre diable terrifié s'enfuit à toutes jambes, et pendant qu'il court, mon héros lui troue son couvre-chef. L'étude des chevaux est son occupation favorite. Il a écrit sur ce sujet de volumineux manuscrits accompagnés de fort beaux dessins, et il rayonnait de bonheur en nous les faisant feuilleter. Je n'ai vu dans sa bibliothèque que des livres relatifs à la science hippique. Il possédait autrefois un cheval arabe qu'il avait acheté au Maroc : c'était, nous disait-il avec tristesse, le meilleur ami qu'il eût au monde ; chaque matin ce cheval montait par l'escalier à la chambre de son maître etvenaille caresser dans son Ht, et le maître lui rendait bien cette affection. 11 traversait souvent les rues de Sainte-Croix debout sur son coursier arabe lancé au galop. Quand ce noble animal mourut, il lui fit des obsèques dignes de lui. Au fond de sa demeure, on voit une porte à glace : cette porte
leO VOYACB AUX ILES PORTCNËES.
dissimule une iascriplioD funéraire qui marque la place où le cheval est encastré dans le mur. Il ne manque pas de montrer celte sépulture à tous ses visiteurs. Ayant perdu dernièrement son chien, il l'enterra dans son jardin, et chaque nuit il brûlait une chandelle eur sa tombe. Les gens du village se mirent en tète que l'âme du chien avait passé dans la flamme de cette chandelle, et le curé dut intervenir auprès de lui pour le prier de ne plus donner de tels aliments à la superstition de ses paroissiens. Ce misanthrope se complait dans la société des animaux ; son jardin est une ménagerie, où les singes jouent avec les écureuils, où les chats et les chiens font bon ménage avec les rats, les pigeons, les oiseaux de toutes sortes. Il possède un serpent de trois mètres de longueur, qu'il a rapporté du Maroc; dans ses promenades, il l'enroule dans la poche de sa redingote et en présente un bout en guise de cigare à ceux qu'il rencontre.
Cet homme n'est pas fou : pendant les heures charmantes que nous avons passées avec lui, il n'a commis aucune extravagance. Les repas seuls, uniquement composés de conserves à l'huile, m'ont semblé étranges, et j'en digère à peine le souvenir.
Tacoronte est un joli village situé sur le haut plateau de Ténéiilîe. On y a une belle vue du Pic. Notre premier soin est d'aller explorer dans les environs la forêt de VAgua-Carcia. Nous traver-
TACORONTE. ICI
champs de bl6 et de maïs, en plein miilt, ;par uoe chaleur vraiment (épouvantable. Des légions de sauterelles voltigent autour do nous; ce sont les terribles sauterelles d'Afrique : elles traversent les mers en troupes compactes, et gare aux champs où elles s'abattent ! Elles dévorent moissons, feuilles, verdure, É'corce des arbies, et ne laissent après elles qu'un désert. Les sauterelles it Je vent du sud sont les deux fléaux que l'Afrique Ifenvoie aux Canaries.
L'Agua-Garcia est une des rares forêts qui n'ont [pas été défrichées depuis la conquête. En y entrant, nous éprouvons une impression de fraîcheur d'autant plus agréable, que nous venons de marcher pendant trois quarts d'heure sous un soleil d'enfer. Nous suivons un sentier tracé au fond d'un sauvage barranco, où croissent toutes ' les essences des Canaries. Des lauriers de quarante mètres de hauteur, aux troncs gros comme des tours, déploient au-dessus de nos têtes leur dôme de feuillage. Ailleurs ce sont des orangers sau- Tages, des ardisiers, des houx Perado, des vihurnes, des mocans, et d'autres arbres étrangers à nos climats. A l'ombre do ces géants de la végétation tropicale s'épanouit un fouillis de fougères et de toutes les plantes forestières propres à Téné- .riffe, les renoncules, les digitales, les cistes, les meothes, les cacalies, etc. Une foule d'oiseaux
J8J VOYAGE ACX ILES FORTIIKÉES.
au plumage vert mélangé de Jaune voltigent de branche en branche; ce sont ces serins vulgairement connus sous le nom de canaris.
Au bout d'un quart d'heure, nous arri\'ons à une sorte de cirque couvert d'une épaisse coupole de verdure qui ne présente pas la moindre ouverture aux rayons du soleil et laisse à peine tamiser on demi-jour; le silence n'y est troublé que par une source qui jaillit du sol : c'est la source de YAgua-Garcia, qui donne son nom à la forèl.
Je serais volontiers resté des heures entières dans celte charmante retraite, à l'ombre de ces beaux arbres touffus qui ne se dépouillent jamais de leurs feuilles. Oui, il y a encore des sites inexplorés, dont le silence, le calme, la beauté
I virginale, réveillent en nous l'impérissable regret
de notre indépendance première ! Ces sites, je les ai rencontrés dans les plus petites îles comme dans les plus vastes continents. L'Agua-Garcia de l'Ile Ténériffe m'a charmé autant que les solitudes des I montagnes Rocheuses.
Le miisde de Tacuronte' — Homieg guuicliea. — Mélljode d'em baumemcnt des Guanclies. — Armes guanchcs. — Disparition de la rsce guanche. — Origine de celle race. — Gesulé physique des Guanclies. — Leurs habitaliona. — Leur mobilier. — Leurs induslries. — Leurs alimenls. — Leurs tËlementa. — Leur organisation sociale. — Leurs réjouissances. — Leur agiliU. — Leur religion. — Lears prAtres. — Leurs mariages. — Leur laugae.
Tacoronte possède un intéressant musée d'antiquités canariennes, créé par le curé de l'endroit. La grande attraction de ce musée , c'est une collection de momies guanches admirablement conservées. Parmi ces momies se trouve celle d'une reine : elle est accroupie sur ses genoux dans la position qu'elle occupait lors de sa découverte; pour la mieux voir, j'ai ouvert la porte de l'armoire vitrée où elle est renfermée; mais une odeur fade et nauséabonde m'a obligé à la refermer aussitôt. Le visage est horriblement contracté; les yeux, les oreilles, le nez, les lèvres, les dents, les cheveux mêmes, tout est resté parfailement intact. Les cheveux sont lisses et longs, et
ISl VOYAGE kCX ILES FORTUNËES,
no rappellent en rien la toison crépue de la race nègre. Le corps est enveloppé dans des peaux de ctiè\Te cousues avec du cuir et brunies par le temps.
On conserve dans des bouteilles hermétiquement feroM^cs un onguent dont on se servait pour embaumer les corps. On a pu rendre cette substance à l'élal liquide au moyen de l'alcool. J'ai débouché une des bouteilles qui la renfermaient, mais elle m'a paru complètement inodore.
A combien d'expériences, à combien d'observations répétées ne durent pas recourir les Guanches pour découvrir le seci-et de la conservation des corps! A moins qu'on ne pense, comme Champollion, qu'ils tenaient cet art des Egyptiens; mais si leui"s grottes sépulcrales rappelaient les hypogées des bords du Nil , leur méthode d'embaumement dilTérait de celle qui était pratiquée dans cette contrée.
Chez les Guanches, le défunt était placé sur une grande table en pierre, où on le disséquait pour lui ôler les entrailles. On lavait ensuite deux fois parjour, avecde l'eau froide el du sel, les oreilles, le nez, les doigts, les ongles, etc. Puis on frottait tout le corps d'une sorte de beurre de chèvre, d'herbes aromatiques, de résine de pin, de poussière de bruyères, de pierre ponce, et d'autres matières absorbantes et desséchantes^ on le lais-
LES GUANCIIES. IflS
sait ensuite exposé aux rayons àa soleil. Cetlo opération se faisait dans l'espace de quinze jours. A l'expiralioo de ce laps de temps, les parents célébraient les obsèques avec une grande pompe et un grand luxe de pleurs Quand le corps était devenu sec et léger comme du carton, ils l'ensevelissaient et l'enveloppaient dans des peaux de chèvre ou de mouton, tannées ou brutes, et marquées d'un signe spécial pour qu'on pi*!! les reconnaitre. On déposait les rois et les principaux personnages daus une caisse de pin (lea), on les transportait dans les cavernes les plus inaccessibles, et on les disposait verlicalementcontre les parois, ou bien on les plaçait sur des échafauds avec beaucoup d'ordre et de symétrie.
Le musée de Tacoronte possède divers objets qui donnent une idée de la civilisation guanche : des poteries; des vêtements en peau de chèvre, habilement cousus avec des nerfs d'animaux; des objets de ménage, entre autres un moulin qui servait à broyer Torge; un bûton de commandant, en cèdre; un baume que l'on brûlait en guise d'encens, etc.
Il y a surtout une collection d'armes d'un grand intérêt. Les anciens Canariens n'avaient d'autres
' armes offensives que les dards et les pierres, et ils ignoraient même l'usage de l'arc et des flèches.
[ Comme ils ne connaissaient pas le fer, ils faisaient
leurs dards d'un bois incorruptible qu'ils durcissaient au feu. Leurs bras vigoureux étaient leurs seules machines de guerre. Dès leur enrance, ils s'exerçaient à lancer des pierres; leur adresse était si grande, que jamais lis ne manquaient le point visé, et ils savaient donner à leurs projectiles la vitesse d'une balle de fusil. C'est par ces décharges de pierres que commençaient ordinairement leurs batailles; mais lorsque dans l'action ils en venaient aux mains, ilsse servaient des lances, des dards et des cailloux.
Les tezezes étaient des bâtons de trois mètres de longueur qu'ils maniaient avec beaucoup de dextérité. Les magados étaient des espèces de massues munies aux extrémités de deux grandes boules et armées souvent de labonas, ou cailloux affilés. Les mocas étaient des baguettes durcies au feu, et très- pointues. Il y avait encore les bamtes, javelots en bois de pin munis vers le centre de deux petites boules entre lesquelles se trouvait la poignée. Les personnages royaux se servaient d'une lance en bois de pin nommée anepa.
Tauoronte, Orotava, Icod, Taganana, Artagat Avez-vous remarqué comme ces noms ont une saveur locale qui plaît à l'oreille ? On devine l'origine guanche de ces noms. Tacoronte était la résidence d'un de ces roitelets qui portaient le titre de mencey. Ici tout me parle desGuancbes, et je
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m'intéresse lant à coUe nation disparue, que je donnerais j^ros pour rencontrer un chef guauctie errant au milieu de ses anciens domaines. Hélas! il n'y a plus un seul Guanche dans TénérilTc!
Il est advenu de ces pauvres insulaires ce qui advint des anciens peuples du Pérou et du Mexique : les Espagnols les ont traités avec le même mépris et la même cruauté. Peux qualités leur furent futaies : la franchise et la bouté. Ils furent mille fois trompés par leurs vainqueurs, qui abusaient de leur bonne foi. Ils ne surent d'ailleurs jamais se concerter pour faire la guerre d'après un plan commua et sous un chef unique. Ils purent lutter pendant un siècle avec leurs faibles armes, leur courage naturel et leur astuce; mais leur timidité, et surtout leur penchant naturel pour la vie sauvage, favorisèrent leur destruction.
Alonso de Espinosa, qui écrivait cent ans après la conquête de Ténériffe, assure que le petit nombre de Guanches qui se trouvaient encore dans le pays étaient déjà entièrement mêlés aux. Européens, et qu'ils ne voulaient point divulguer leurs coutumes, de crainte que cela ne tournât au détriment deleur nation. L'historien anglais Sprat écrivait vers la même époque que les Guanches ne laissaient voir à personne l'intérieur de leurs cavernes sépulcrales , parce qu'ils regardaient cette curiosité des étrangers comme une espèce de
profanutiou; il ajoute que, malgré leur pauvreté, et bien qu'ils fussent réduits à un petit nombre, ils paraissaient encore fiers et jaloux de leurs coutumes héréditaires. Mais cette fierté n'a pas arrêté leur extinction : depuis trois siècles cette nation d'une origine énigmatique a cessé d'exister, et c'est dans les grottes sépulcrales qui leur servaient de panthéons qu'il faut aller chercher les derniers vestiges de leur race anéantie.
Les Guanches, en effet, ont de tout temps embaumé leurs morts. Les momies trouvées dans les cavernes, notamment celles de Tacoronte, montrent que ces insulaires étaient de haute taille, qu'ils appartenaient à la race blanche, que leurs cheveux, lisses et fins, souvent blonds, quelquefois roux, les distinguaient des races africaines. On a cru pouvoir, au moyen de ces indices, les rattacher à certains peuples de l'anliquilé. Des égyptologues les ont fait venir des bords du Nil. D'autres en ont fait les survivants des peuples de l'ancienne Atlantide dont parle Platon dans son Timée, de ce continent disparu dont les derniers vestiges seraient les Canaries, lesAçores, Madère et les îles du Cap-Vert. D'autres y ont vu soit des descendants de navigatenrs phéniciens ou carthaginois, soit des Arabes, soit des Berbères ou des Shilloucks qui auraient fait naufrage sur ces lies. Un savant de Munich, le baron de Loehr, a même
LES enANCUES.
écrit récemment un gros livre où il s'attache à démontrer que les Guanclies triaient d'origine germanique : ce savant voit d'ailleurs partout des Germains, même chez tes Indiens d'Amérique.
Au milieu de tant d'opinions contradictoires, comment découvrir la vériti^? La race a été externiinée, et avec elle se sont perdus les monuments, les traditions, les mœurs, la religion, la langue elle-même, sauf un petit nombre de mots qui nous ont été conservés.
Les historiens du temps de la conquête s'accordent à vanter la beauté physique des Guanches, leur noble stature, leur force musculaire, leur physionomie franche et sympathique. Leur teint était rosé et brun clair. Les femmes étaient d'une remarquable beauté. Les Espagnols, à qui il répugnait de s'unir avec les Maures, ne faisaient aucune diiliculté de contracter mariage avec les Guanches. De ces unions est provenue la race canarienne actuelle, qui a gardé quelques-unes des qualités qui distinguaient les anciens insulaires, notamment la franchise et la générosité. C'est surtout dans la population rurale que l'on retrouve les traces du sang guanche. Les habitants des villes sont généralement de race espagnole pure; ceux de la campagne, comme le remarque de Loehr, ainsi que la classe infime de la population, ont une autre physionomie, une autre coo-
formation physique, et même des coiiliimes et lies mœurs différentes. M. Berthelot, qui a fait de Ténériffe sa Douvclle patrie, s'est tellement familiarisé avec ces types, qu'il a pu les reconuaHre parint les peuples innombrables qui émigrent dans les diverses parties de l'Amérique.
Si rien n'est plus incertain que l'origine des Guanclies, les historiens canariens ont donné sur leurs mœurs les détails les plus minutieux. Abieu Gulindo nous apprend que les Guatiches habitaient de spacieuses maisons de forme circulaire, snns ciment. Le toit était formé de madriers couvons de terre; les murs étaient peu élevés, et le plancher était plus bas que le linteau de la porte; l'entrée était étroite et surbaissée. Il y a quelques années, on pouvait voir encore dans les lies de grandes maisons de Guanches, dont les charpentes étaient faites de solide bois de laurier; le foyer se trouvait placé près de la porte d'entrée; les murs intérieurs, en pierre, étaient unis, mais si épais, que l'on y pouvait pratiquer des trous qui servaient de dortoirs. Devant la maison on trouvait habituellement un grand banc de pierre en demicercle.
On a prétendu que les Guanches n'ont connu l'arl de bùlir des maisons qu'après la conquête. Cela n'a rien d'improbable, car il est certain que les anciens insulaires avaient des habitudes de
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Troglodytes : ils préf(?raient les cavernes à toute autre habitation. La Providence avait consulté leurs goills, car nulle part on ne trouve un aussi grand nombre de cavernes naturelles, ils les divisaient avec un certain art en différents coni;)artiments, et plaçaient des bancs en pierre le long des parois.
On conçoit que le mobilier et les ustensiles d'un peuple qui vivait d'une façon aussi primilive devaient se réduire à fort peu de chose. On en conserve des échantillons dans les collections d'antiquités canariennes, et l'inventaire en est court. En pénétrant dans une demeure guanche, on voyait appendus aux murs des instruments de pêche, fabriqués avec des arêtes de poisson on des épines de palmier, des filets de jonc, des cordes faites de boyaux d'animaux, des effets d'habillement, des sacs de peau où se conservait le gofio. Dans les coins se voyaient des lances et des dards dont la pointe était durcie au feu, des épées en bois de tea, des massues armées de cailloux, des rondaches en bois de dragonnier, des haches, des couteaux et autres instruments tranchantsen pierre. Le long des murs étaient placés des tabourets en bois ou des sièges en pierre polie recouverts de peaux. Les ustensiles de cuisine se réduisaient à quelques casseroles de terre et un petit moulin composé de deux pierres entre lesquelles on
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broyait le blé. Les lits étaient faits de paille ou de fougères et garnis de pelleteries.
Les Guanches étaient hiboureurs ou pasteurs. A l'époque de la conquête on ne trouva aux Canaries ni vaches, ni chevaux, ni autres bêtes de somme; mais les chèvres, les moutons, les porcs abondaient. Les troupeaux constituaient la principale richesse des familles.
Viera nous apprend qu'à Ténéri Se les rois étaient seigneurs et maîtres absolus de toutes les terres labourables, qu'ils répartissaient chaque année parmi leurs vassaux, suivant leur rang et leurs mérites. Les Guanches ne possédaient donc la terre que comme usufruitiers.
Les hommes s'appliquaient à l'élevage des bestiaux, les femmes s'occupaient de moudre le gofio, d'apprêter les viandes, de préparer les fromages. Les travaux des champs incombaient aux nobles; comme ils n'avaient point de charrues, ils faisaient usage de crochets pour remuer et creuser la terre. Ils récoltaient de l'orge, des pois chiches et des fèves, des figues, des dattes. Il est peu probable qu'ils aient connu le froment.
Les plus pauvres s'adonnaient à la pêche. Outre la pêche à l'hameçon, ils avaient différentes autres manières de prendre les poissons, qui abondent sur la côte de Ténériffe. Ils savaient nager toute une nuit dans la mer, tenant d'une main une tor-
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che allumée, de l'autre un harpon en pierre ou en os, qu'ils lançaient sur les poissons attirés par la lumière. Lorsque pendant le jour une troupe de poissons se montrait près de la côte, jeunes et vieux s'élançaient dans l'eau, entouraient la troupe, et l'entraînaient vers le rivage à force de coups et de cris; on jetait ensuite les filets, et l'on réalisait une pêche abondante.
Pour éviter les conséquences des sécheresses qui sont le fléau des Canaries, les anciens insulaires avaient creusé de grandes citernes et établi une répartition des eaux sagement réglée. Dans les temps de grande sécheresse ils avaient coutume,
I pour apaiser la Divinité, de se réunir au fond d'une vallée oii ils conduisaient leurs troupeaux. Là ils séparaient de leurs mères les agneaux et les chevreaux encore à la mamelle, puis ils mêlaient leurs sanglots aux. innocents bêlements et persévéraient
I dans leurs supplications jusqu'à ce qu'ils furent
\ exaucés.
LesGuanches, de même que les Canariens actuels, atteignaient un âge très-avancé, grâce à leur frugalité. Ils se nourrissaient principalement de viandes de mouton et de chèvre et de laitage. Ils faisaient grand cas de la viande fumée. En guise de pain, ils mangeaient lé gofio, qui est aujourd'hui encore l'aliment principal des campagnards. Pour réduire en farine l'orge qui formait la base de cet
aliment, ils employaient un moulin en pierre qu'Us faisaient mouvoir au moyen d'un os de chèvre. Ils pétrissaient le goBo avec du sel et de l'eau, du beurre et du miel de palmier. Les pauvres qui ne pouvaient se procurer de la farine faisaient legofio avec les racines de certaines plantes, et celte méthode se pratique encore parmi les Canariens indigents.L'eau était leurunique boisson, et de crainte de se gâter les dents, ils ne la prenaient qu'une demi-heure après avoir mangé chaud.
Les anciens Canariens se couvraient de peaux d'animaux, surtout de peaux de chèvre. Bien qu'ils eussent des moutons, ils ignoraient l'art de filer et de tisser la laine. Les Guanches de Téoériffe possédaient l'art de pcéparer les peaux avec une certaine perfection; ils en fabriquaient des espèces de chemises longues, sans manches, qai s'attachaient aux eûtes et se ceignaient aux hanches. Sous ce vêtement, appelé ahica, les femmes | portaient des jupes qui descendaient jusqu'aux pieds. La partie la plus importante de l'habillement était le manteau, qu'ils appelaient lamarco, et sans lequel personne ne se montrait au dehors; il servait à la fois de couverture et de costume de cérémonie; il était orné de franges de couleurs diverses, de dessins, et degarnitures de différentes peaux. Ce manteau était muni d'un capuchon, guapil, semblable à celui des capucins. Les hoi