‹ Voyage aux iles fortunees: lettres des CanariesChapitre 23 sur 36 · LIS G0AM:HES. ITS · texte numérisé non relu

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nies aussi bien que les remmes poriaient les cheveux longs. Les hommes employaient certaines herbes à se peindre les bras en vert, en rouge et en jaune, leurs couleurs favorites. Ils portaient tous des chaussures qu'ils appelaient xercos, mais les bas étaient le signe distinctif des nobles.

On a peine à croire qu'au milieu d'une nation aussi misérable, il y eût des pauvres, dos riches, des nobles et des plébéiens! Ceux, dit Viera, qui descendaient des maisons régnantes, étaientnobles; ceux qui possédaient le plus de terres et de Iroi:peaux étaient riches; les autres élaient pléhéiens et vilains. Suivant Espinosa, les GuanchesdeTénériffe enseignaient à leurs fils qu'au commencement du monde Dieu avait formé un cerlain nombre d'hommes, et qu'il répartit entre eux le bétail nécessaire à leur subsistance ; qu'ensuite, ayant résolu de créer un plus grand nombre d'hommes, il ne leur donna point de troupeaux; et comme ils lui en demandaient, le Créateur dit : Semez les autres, et ils vous donneront à manger. Delà pTOvinrent les vilains, qui servaient les nobles.

Les Guanches ne connurent point lesclavage. Ils connurent encore moins l'argent. Leurs ventes se faisaient, commeauxtemps héroïques, au moyen d'échanges : du blé pour des brebis, du fromage pour du miel, des figues pour des peaux.

Parmi les réjouissances publiques en usage chez

les Guanclies, il en était une qui présentait une grande analogie avec le pugilat des Grecs. Pour se disposer au combat, les athlètes s'oignaient de graisse d'animaux et de suc d'herbes; pour se fortifier les muscles, ils embrassaient le tronc d'un arbre. Avant do descendre dans l'arène, ils devaient obtenir une permission expresse des guayres ou conseillers de guerre; celle-ci s'accordait sans difficulté. Ils se rendaient ensuite à la palestre, lieu destiné à ce genre d'exercices, accompagnés de leurs parents et de leurs amis, qui remplissaient le rôle de témoins impartiaux. Dans le stade, s'élevait un terre-plein d'environ trois pieds do hauteur, du haut duquel les combattants étaient aperçus de toute la multitude. De chaque côté du terre-plein se trouvait une pierre plate d'un pied et demi de large. Les deux champions y montaient, armés chacun d'un long garrot qui se terminait en massue, de trois cailloux parraitement ronds el polis, et de quelques éclats de pierre trèsefTdés. Ils se plaçaient sur les piédestaux, d'où, sans mouvoir les pieds, ilsdevaient porter et parer alternativement les coups. Rien n'était plus surprenant que l'adresse avec laquelle ils savaient dérober le corps à latleinte des projectiles. Ils se rapprochaient peu à peu, et la lutte devenait de plus en plus critique. Bientôt, épuisés de fatigue, ils se retiraient quelques instants, ils essuyaient la

I LES GUANCHBS. ITÏ

sueur, et les parrains leur donnaient à boire et h manger. Puis ils volaient à la charge avec une nouvelle impétuosité, et quand l'un d'eux brisait son garrot, ou que les spectateurs étaient satisfaiis de leur courage, la voix du président des guayres s'élevait et leur disait : Gama, gavm (c'est assez). Tous deux étaient réputés valeureux, et étaient honorés comme ceux qui luttaient dans les jeux Olympiques de la Grèce.

Cette habileté des anciens insulaires à éviter les pierres et les dards était le fruit d'un exercice continuel qui commençait avec l'enfance. A peine pouvaient-ils se tenir sur leurs pieds, qu'on leur lançait des boules de terre pour les obliger à se garer. Quand ils devenaient plus grands, on leur lançait des pierres, puis des dards émoussés, et enfin des pointes très-effilées. A une telle école, comment ne seraient-ils pas devenus les meilleurs tireurs du monde?

Antonio de Nebrixa rapporte le fait suivant, qu'il qualifie de miraculeux : Un (^narien qu'il vît à Séville pouvait, sans mouvoir le pied gauche, éviter toutes les pierres qu'on lui lançait à la distance de huit pas; il se garait tantôt par un simple mouvement de la têle, tantôt par une retraite du corps; et il s'exposait à ce péril pour un quarto. Abreu Galindo parle d'un Canarien qui désignait trois hommes, à chacun desquels il remettait douze

TOTACI ACX ILES POBTDir£KS.

jOfanges. eo ayant soin de s'^i réserver domei ||ti-[D6iDe;or il arrivait qne le CaoarieD eovoyi tontes ses oranges è bonoe adresse, ei attrapait; TOl celles que loi lançaient ses adversaires.

Vîera rapporte qne les insulaires de Fuertev tnra et Laazarote se livTaienl au jeu suivant, dénote noe agilité surprenante. Deux homines la plus haute stature preoaientune longue bagnette,] qn*ils tenaient chacun par son extrémité, enlevant les bras aussi haut qu'ils pouvaient; et il se troa- Tait nombre de naturels qui franchissaient l'obslade à pieds joints.

Les Guanches de Ténériffe gravissaient les montagoes avec une incroyable légèreté. Il n'y avait ni précipice ni barrauco qui pût leur couper le passage, et les chèvres qu'ils poursuivaient à travers les abîmes ne pouvaient leur échapper. Les insulaires habitaientgéuéralemenl des cavernes situées sur des rochers escarpés qu'on ne peut gravir aujourd'hui qu'à l'aide de cordes; et cependant ils y entraient comme nous entrons dans nos maisons; ils se servaient, dans ce but, d'une tance de neuf à dix pieds de longueur, et s'appuyant sur elle, ils sautaient de rocher en rocher, et s'élançaient ainsi sur des pitons qui n'avaient pas sis pouces de largeur, llawkins rapporte qu'il vit ces insulaires escalader de cette façon des montagnes inaccessibles, dont la vue seule fait frémir.

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^ Les Guanches, de même que les anciens Grecs, excellaient à soulever des poids monstrueux., Espi-

§osa assure qu'on montrait de son temps, dans le aysd'vlricodeTénériffe, une pierre que nul n'était iapable de soulever, ni même de changer de place. Celte pierre était, d'aprèsune tradition incontestée, Délie sur laquelle s'exerçait la force des Guanches : beaucoup pouvaient la soulever, la porter aux épaules, et la lancer par-dessus la tête. Leshérosdu siège de Troie, dit Viera, n'en firent pas davantage. Les Guanches avaient une religion plus élevée que celle de la plupart des peuples de l'antiquité, laniais ils ne tombèrent dans l'idolâtrie, comme l'ont prétendu à tort quelques écrivains. Ils ïroyaient à un Dieu créateur, vivant dans les hauteurs, dans l'immense et majestueuse voûte céleste Taite à son image, et ils l'honoraient de noms lublimes et pompeux, lis l'appelaient Achguoyascin {conservateur du monde), Achxuraxau (grand leigneur), Ackaxucanac (sublime). Ils l'invoquaient lans leurs calamités et s'efforçaient de Oécliir sa miséricorde par des cérémonies touchantes et des riteslugubres, Us avaient l'idée confuse d"un enfer situé dans les entrailles du Pic, et d'un génie ou principe du mal qui résidait au sommet de la montagne. Chez les Guanches, dit Franz von Loelir', le

Lm Germanos en las Islas Canarita.

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père était le prêtre de sa famille ; mais il y avait, pour les actes religieux qui concernaient le peuple, un haut fonctionnaire appelé faycan, et donl l'importance était si grande, qu'on le consiiiérail comme l'égal des princes; il présidait les assemblées déjuges et les spectacles publics, avait.une juridiction volontaire et conlentîeuse en toulfs matières, et c'était lui qui dirigeait et ordonnait lo service religieux dans les grandes solennités.,Ilï avait des maisons où vivaient. en communauté de jeunes prêtresses, et ces établissements étaient à vénérés qu'ils jouissaient du droit d'asile :'les criminels qui parvenaient à s'y réfugier échappaient à l'action des tribunaux. Ces jeunes filles portaient de longues tuniques blanches, et étaient très-respectées par le peuple, qui leur olîrait des dons volontaires. Leurs fonctions se bornaient à porter dans les processions publiques les vases sacrés, à célébrer les sacrifices, et à offrir journellement daiis le temple le lait des chèvres. Les pi:êtresses vivaient dans le célibat aussi longtemps qu'elles restaient dans l'établissement.

La polyandrie se pratiquait chez, les ancieilB Canariens. Bonlier et Leverrier ' .assurent que, les femmes de Lanzarole étaient très-belles, Irès-Jipn; nètes, et généralement mariées avec trois hommçs.

' Coaquate des Canaries, clinp lkxi.

LES nuArrcHES. isi

Pour que chaque mari pût remplir ses devoirs conjugaux, sans difficulté, i) était d'usage qu'il ne pouvait posséder comme épouse ia femme commune qu'à tour de rôle et pendant l'espace d'un mois, et que pendant les doux mois suivants il devait la servir en qualité de domestique. Grâce à cet ingénieux régime conjugal, on supprimait les inconvénienis provenant de l'excès de la population mâle. L'émigration eût plus facilement résolu le problème; mais les anciens insulaires ignoraient si complètement l'art de la navigation, qu'ils ne communiquaient même point d'une tle à l'autre.

Les jeunes filles fiancées devaient rester couchées pendant les trente jours qui précédaient le mariage; elles se régalaient de lait, de gofio, de viande et d'autres mets substantiels, afin de se présenter suffisamment grasses au lit nuptial : car si les fiancés les trouvaient trop maigres, ils avaient le droit de les répudier. Il était d'usage qu'elles offrissent les prémices du mariage à quelqu'' haut personnage qui honorait les noces comme parrain '.

De tels usages influèrent sans doute sur cette fécondité prodigieuse qui finit par embarrasser le gouvernement. Quand l'ile fut entièrement peu-

pl6e el que les naissances furent pins nombreuses que les décès, les moyens de subsistance commencèrent à manquer. La ressource de l'émigralion étant inconnue et impraticable, le Sabor ou premier conseil de l'État eut recours au même expédient que Pharaon : il ordonna de mettre à mort tous les enfants à naître, à l'exception des premiers-nés. Cette loi inhumaine ne sévit pas pendant longtemps ; la nature elle-même se chargea de dépeupler le pays, au moyen d'une épidémie qui enleva le tiers de la population '.

Par suite de l'isolement où se trouvaient, avant 1 la conquête, les naturels des diBférentes îles de l'archipel, ils ne purent se comprendre lorsque les Espagnols établirent entre eux des communications. Nuùez de la Pefla en conclut que chaque lie était habitée par un peuple d'origine différente. Mais Viera rejette cette opinion avec beaucoup de raison. Ne sait-on pas qu'en Amérique les Indiens ne se comprenaient pas les uns les autres à quelques journées de marche? En peut-on conclure que tous eurent une origine distincte? Et peut-on s'étonner que les anciens Canariens, qui n'eurent aucun commerce d'île à île pendant une longue suite de siècles, aient fini par modifier leur langage?

LES etTAHCBSS.

i difficile, d'ailleurs, de reconnaître différents idiomes que parlaient les Canariens : c'étaient autant de dialectes d'une langue mère. Les expressions se ressemblent dans leurs formes, dans leur construction. La majeure partie des mots commencent par les particules te, che ou gua, comme on peut l'observer dans les dénominations de beaucoup de localités qui ont conservé les anciens noms que leur donnèrent les naturels. Les historiens de l'époque de la conquête assurent que les Espagnols apprenaient la langue des indigènes avec beaucoup de facilité.

M. Berthelot est parvenu , à force de patientes recherches, à réunir un certain nombre de mots guanches. Il a constaté que celte langue abonde, comme la langue berbère, en sons âpres et gutturaux, et il a trouvé dans les deux idiomes des mots qui présentaient des affinités. Viera assure que les Guanches de Ténériffe parlaient peu, mais sur un ton précipité, et prononçaient du fond du gosier, à la manière africaine. Tous ces indices tendraient à prouver que les Guanches formaient une branche détachée de la grande race allantide, dont les Berbères seraient aujourd'hui les derniers représentants. Qui sait même si la tribu berbère des Kanarr n'a pas donné son nom aux Canariens i*

Sur ce point, auquel j'ai discrètement touché dans une lettre antérieure, un savant disserterait pendant deux, heures. Quel bonheur d'être savant!

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