CHAPITRE XVII
àSainte-Croii.— Le«ntdusDd. — Teiiua. — LtCastillo. - Uo mets cher nui «inges.
Le climat de Sainte-Croix est décidément intolérable en été. A Tacoronle ta température élait relativement fraîche; ici lair est embrasé comme Talmosphère d'un four. Je suis arrivé par une période de vent du sud, et c'est un vrai supplice : les habitants eux-mêmes en sont fort incommodés; on est continuellement en nage, et l'on voudrait toujours boire. Le seul moment agréable de la journée est celui du bain de mer : j'imite forcément les gens du pays, qui passent dans l'eau la plus grande partie de leur temps et semblent s'y complaire autant que les poissons.
C'était hier dimanche. M. Duggi est venu me prendre en voiture à sept heures du matin ; résolus à fuir Sainte-Croix pendant les heures de soleil, nous nous proposions d'aller passer la jour-
%K AUX ILES FORTUNSES.
Dée à Texina, localité situi^e sur le haut plateau, dans le nont, et dans l'endroit le plus frais de
nie.
Déjà à celle heure matinale la chaleur étaitaccablante. Les chevaux, suffoqués par le matihallan, n'avançaient qu'à grand'peine. Nous traversons la Laguna, cette fois par une température d'eofer, qui semble démentir la réputation de fraîcheur dont jouit celte localité; mais la suite de notre excursion m*a appris que par le vent du sud les hauts plateaux de l'ite sont aussi brûlants quels rivages de la mer.
De la Laguna à Texina nous parcourons une belle et large vallée, dominée par des cimes volcaniques aux formes abruptes. A Texina nous trouvons une légère différence de température c'est, avec Tcgueste, l'endroit le mieux abrité des vents du sud.
Nous déjeunons chez un riche fermier de la localité, qui vit d'une façon très-primitive dans une demeure de rustique apparence ; comme il n'a pas de domestiques, il nous sert lui-même des sardines en conserve, du saumon en conserve, da jambon en conserve. Que de conserves! Cest | comme chez don Madan. Je ne suis pas peu surpris de voir des vues de Paris appendues aux murs de cette maison patriarcale : notre hôte s'est payé un voyage à l'Exposition.
TEXllïAi 1B7
De Texina nous descendons à pied jusqu'au CaslUlo, à cinq kilomèlres plus loin. C'est le nom donné à cinq ou six bicoques en bois situées au bord de la mer, non loin de la pointe d'Hidalgo, au lieu ou s'élevait jadis un fort érigé lors de la conquête.
Celte localité n'a rien de remarquable. Les gens de l'endroit m'ont montré comme de grandes curiosités quelques filets d'eau qui se perdent dans la mer. L'eau est si rare à Ténériffe qu'on la montre aux étrangers : lorsqu'elle s'écoule dans la mer, comme au Caslillo, on la considère comme un trésor perdu. Cette rareté de l'eau et la sécheresse qui règne en été sont la grande calamité du pays.
La côte basaltique du Castillo m'a rappelé la côte d'Ecosse. Les montagnes sourcilleuses qui la dominent renferment des cavernes où les Guanches ■vivaient autrefois.
Notre retour pédestre du Castillo à Texina a été une rude épreuve: mon compagnon l'alcade me disait n'avoir jamais souffert une chaleur aussi infernale. Notre guide seul, vêtu du léger costume du pays, semblait ne pas ressentir les effets de cette atroce température.
Rentré à Sainte-Croix, j'ai dîné chez un aimable résident européen, où j'ai fait la connaissance du tama, le meilleur poisson des îles. Je dois men-
tionner aussi, à titre de curiosité, une glace au fruit du boabab. Le boabab est cet arbre gigantesque qui abonde au Sénégal, et dont le fruit sert de nourriture aux singes. Pas difficiles vraiment, messieurs les singeai
CHAPITRl-: XVIII
TAGANANA.
ÏA cordillère d'Anaga. — Pins île voyage. — La plaine de la Laguna. — Scène matinale. — La forêt vierge. — Le LIano de los Oros. — L» Cruz del Carmen. — Tableau alpestre. — Déjeuner frugal. — La forèl de la Mina. — Taganana, — Chez l'alcade.
Y Lorsqu'on suit la roule qui mène de Sainte- Croix à la Laguna, on aperçoit vers le nord-est une longue chaîne de montagnes volcaniques qui dressent vers le ciel leurs crêtes aiguës et déchiquetées. C'est la cordillère d'Anaga. Ce système montagneux est complètement indépendant du massif qui se groupe autour du Teyde. Il suffit de jeter les yeux sur le plan en relief de l'île Ténériffe, construit par M. Berthelot ' , pour se convaincre que celte portion de l'île où s'élève la chaîne d'Anaga ne se rattache par aucune montagne au soulèvement central, et Ton peut même supposer avec quelque raison que le distric d'Anaga dut former autrefois une île distincte.
19* VOTAGK ADX ILES FORTUNÉES.
Ces montagaesm'avaient frappé dès mon arrivée à Tt^aériffe par leurs formes violentes et tourmen- U^es. Elles ont élé peu explorées, et je ne connais aucuD voyageur qui les ait décrites. Je viens d'y faire une excursion qai m'a pris plus de vingt heures de marche, le sac au dos, à travers les contrées les plus sauvages et les plus désertes. Je m'étais (racé l'ilioéraire suivant: gagner le plateau de la haguna; traverser la cordillère d'Anaga par le ctil de las Mercedes; descendre à Taganana, sur la côte nord-est; gagner ensuite la pointe d'Anaga où s'élève un phare, el revenir à Sainte- Croix par le littoral méridional. Cet itinéraire comprend le tour entier du massif. Il n'y a pas dans tout ce district un seul tronçon de roule.
Le 12 août, je prenais le coche pour la Laguna. Je passai la nuit dans une méchante posada, el le lendemain, vers quatre heures du matin, je partis à pied en compagnie d'un mdigcne qui serendaità Sim-Andres et que j'avais engagé pour me guider à travers la Cumhre ' et me oieilre sur la roule de Taganana. Cet homme nem'adressait pas autrement la parole qu'en me donnant le titre de Su Merced',
En quittant la ville, nous nous engageons dans un grand llano ' tout entouré de montagnes.
TAliAHANA. 191
Nous marchons dans la direelioD des montagnes de las Mercedes qui ferment la plaine vers le nordest. Le soleil n'est pas encore \ev6, niais dôjb, les nuages prenneiit celte magnifique teinte rose qui précède l'apparition de l'astre. Quelques hautes cimes s'irradiant aux feux de l'aurore llamhoient comme de gigantesques candélabres d'or; d'autres se voilent dans les brumes matinales. Celte nature à son réveil est si calme, qu'elle semble sortir du repos comme à regret. L'aîr est vif, et nous marchons d'un pas allègre sur un chemin bordé de châtaigniers'louflus et d'aloès.
Après une heure de marche, au moment où tes premiers rayons du soleil illuminent la plaine, noua nousengageonsdans la montagne, cheminant de compagnie avec de jeunes paysannes dont la jupe courte se relève au souffle du vent et laisse voir des jambes nues d'un galbe qui eût fait l'admiration de Rubens. Il y a chez elles, à n'en pas douter, du sang guanche.
La plaine fuit derrière nous, iDondôe do lumière : par une illusion d'optique, elle semble monter vers l'horizon, et telle est la transparence de l'air, que tes arbres les plus éloignés se dessinent avec la plus grande netteté. La petite ville de la Laguna, avec ses clochers, se détache blanche comme la neige au milieu du llano verdoyant. Et comme cadre à cette idylle, des cimes étincelantes for-
manl une enceinte de plus do dix lieues de pourtour.
Après avoir gravi quelque temps, nous pénétrons sous les frais omlirages de la forêt de las Mercedes, où je retrouve tous les arbres à feuilles épaisses et persistantes que j'avais admirés déjà à l'Agua-Gareia. Nous suivons un sentier courant au milieu des fougères le long d'un torrent dont les eaux qui tombent en cascatelles sont d'une merveilleuse limpidité. Au-dessus de nos têles se déploie une voûte de verdure que ne peuvent traverser les rayons solaires. L'air est tout imprégné des parfums de la forêt vierge. Les fauvettes, les serins chantent dans les fourrés, les papillons nous frôlent le visage.
Kn quittant ce site frais et ombreux, nous débouchons dans le Llano de los Oros. A celte hauteur, le vent fait rage, et ta température me rappelle celle que j'éprouvai au sommet du Teyde. Des bruyères et des fougères, voilà toute la végétation de ces régions élevées : on se croirait dans quelque site désolé des Alpes. Un moment uoiia voyons s'ouvrir une échappée sur la cordillère; mais celte vision ne dure qu'un instant, car nous avons atteint la région des nuages.
Par un temps clair, nous pourrions voir se dérouler à nos pieds le splendide panorama du masàif central de Téaénffe dominé par la pyra-
TAfi&NANA. t^X
mide du Teyde, vers le sud-oue&t; mais les brumes s'accumuleut autour de nous, fuyant au souffle du Tenl avec une rapidité verlîgîneuse, et nous dérobent complètement l'horizon de ce côté. Mon guido m'assure que ces bruines régnent toujours par lo vent du nord. Une éclaircie momentanée non» laisse voir, vers le nord, la nappe azurée do ['Océan, qui brille à quelque mille miXres [iluâ bas, derrière des montages jaunes et stériles.
Nous atteignons à six heures le sommet de lu Cumbre. La brume est plus épaisse que jamais. Au point culminant on a érigé une croix connue sous le nom de Cmz del Carmen : nul ne passe devant Dette croix sans l'embrasser, et mon guide se con- Torme à cet usage tout espagnol. En cet endroit l'ouvrent deux chemins parallèles : mon guide m'explique que l'un est réservé aux hommes, l'autre aux femmes; en effet, les femmes qui nous accompagnent prennent le chemin de droite, tandis que nous nous engageons dans celui de gauche. C'est un chemin creux qui court au milieu des bruyères, taillé dans un sol rouge brique.
Après avoir marché pendant une heure sur lo lateau parfaitement plane qui couronne la montagne, nous contournons un profond barranco qui s'ouvre à droite en entonnoir, et d'où les vapeura montent vers nous comme des nuages d'encens. Dans cette vallée alpestre paissent quantité do
chèvres noires, agitant leurs clociiettes. Celle scène me rappellerait la Suisse si, par une trouée, je n'apercevais dans le lointain un coin do la mer. Nous laissons à droite un petit sentier qui desceml an fond du barranco et qui, m'assure mon guiJe, nous mènerait en quelques heures à Sainle-Croiv à travers la Cumbre.
Vers huit heures dn matin, nous arrivons à la bifurcation du chemin ; la branche de droite mène à San-Andres, celle de gauche à Taganana. Le moment est venu de me séparer de mon guide. Le brave homme me restitue mon havre-sac; j'en tire des provisions, et nous déjeunons ensemble. Des œufs durs, du saumon d'Orégon en conserve, du pain sec et une bouteille de bière du pays nous fournissent les éléments d'un excellent repas. Toul en mangeant, j'observe mon homme du coin de l'œil ; à la vue de toutes ces bonnes choses qui valentmieux que son gofio quotidien, une expression de contentement brille sur sa bonne figure épanouie ornée d'une paire de inouslaches rousses. Qu'est-ce donc quand je lui paye son dû! Quelle explosion de joie contenue!
Nous nous quittons comme à regret, et pendanl longtemps je garde l'image des moustaches rousses. Je panerais qu'il y a du guanche dans ces moustaches rousses!
Mon petit bagage sur les épaules, je poursuis
TAGANANi.
ma route à travers un pays d'une magnifique sauvagerie. Il faut avoir cheminé seul au sommet dos montagnes, au milieu des rafales et des nuages, pour comprendre ce qu'il y a de réconfortant à se baigner dans les fortifiants effluves de la nature. D'où vient cet irrésistible attrait que l'homme civilisé trouve dans la vie sauvage? Ne lui rend-elle pas sa liberté perdue? Ah! je rougis de le dire : je n'ai jamais soupiré après ma patrie dans les contrées où m'a conduit ma nostalgie des horizons nouveaux; mais que de fois, assis au coin du foyer, je me suis pris à soupirer devant les lointaines visions que me retraçaient de chers souvenirs de voyage!
Je descendais d'un pas léger, jouissant de la vie par tous les pores, un sentier ravissant. Au-dessus de ma lâte, les arbres entrelaçaient leurs rameaux séculaires; une puissante végétation de fougères s'épanouissait au pied de leurs troncs gigantesques. Les feuilles laissaient tomber sur mes épaules les gouttelettes que les nuages y avaient déposées : celte rosée, dont j'étais depuis longtemps privé, me rappelait nos climats et me causait un plaisir qu'on ne peut bien apprécier que sous les tropiques, n régnait à ces hauteurs un silence profond, interrompu seulement par le frémissement des feuilles humides qui s'agitaient au souffle du vent.
La forêt de la Mina, où je me trouvais en ce
moment, dépasse en beauté les plus belles forêts dos Alpes, Les lauriers sauvages, d'une taille prodigieuse, disparaissent sous un épais vêlement de mousse, et sur ces mousses croissent à l'envi des plantes parasites étrangères à nos foiêts du Nord. Cette riche végétation est due à l'humidité COQstante qui règne dans celte zone des nuages. Le sol est tout détrempé par l'eau qui dégoutte des arbres. Je me serais cm dans quelque forêt vierge des Andes, plutôt que dans cette île Téoérliïe, qui sur le globe terrestre n'est qu'un point presque imperceptible.
Pendant deux heures entières je me suis enivré de mystère, d'ombre et de solitude, jusqu'à ce que j'aie vu luire enfin à travers les arbres un rayon de soleil qui m'a découvert une échappée sur l'Atlantique. Durant toute la descente, je ne rencontrai qu'un bûcheron qui s'étonna grandement que j'eusse osé m'aventurer tout seul à travers ces
II pouvait être neuf heures quand j'arrivai dans la verdoyante vallée de Taganana, qui s'étend entre la mer et les montagnes. Elle est dominée par deux immenses rochers qui semblent sortir des entrailles de la terre : leurs cimes taillées en pain do sucre sont sublimes d'aspect. A gauche, un contre-fort rocheux aussi roide qu'une muraille descend de la Cumbre. Tout au fond de l'entonnoir
TAGANANA. 197
est couché comme un nid le village de Taganana avec SCS toits rouges. Au sortir de la zone tempérée, je retrouvais ici une température torrido et Xxne végétation tropicale : des palmiers, des citronniers, des agaves et des nopals. Des papillons et des demoiselles aux ailes diaprées voltigeaient au soleil.
J'allai frapper à la porte de l'alcade, à qui m'avait adressé l'alcade de Sainte-Croix. Dans ce pays, comme dans l'intérieur de l'Amérique espagnole, il n'y a point d'auberges, hormis à Orotava, et c'est chez les principaux habitants de l'endroit qu'il faut demander l'hospitalité.
Don Santiago Negrin, — c'était le nom de l'alcade, — travaillait à son champ, et un de ses enfants l'alla chercher. Mon arrivée dans cette localité isolée du monde était évidemment un événement, car je me vis bientôt entouré de toutes les vieilles commères et de tous les enfants du village. Parmi les enfants je remarquai une petite blonde d'une ravissante beauté ; je la questionnai, elle me dit, avec un accent qui trahissait une origine galicienne, qu'elle était la fille du torrcro. « Ton père tue donc les taureaux? n lui demandai-je assez surpris, car je n'avais pas encore entendu dire qu'il y eût à TénérilTe un cirque de taureaux. Noj sefior.'&t l'intelligente enfant; et elle ajouta avec un fin sourire qu'il y a torrero et torero. Un torero
I9B VOYAGE ADY ILES FOETUNÉBS.
est celui qui combat les taureaux dans l'arène; un torrcro est le gardien d'une tour ou d'un pbare. Le soir même je devais rencontrer le torrero au phare érigé à la pointe d'Anaga.
La chambre rustique où l'on m'avait introduit n'avait pour tout plancher que le roc du sol. Au plafond séchaient des épis de maïs. Aux murs, des images de saints. Deux vieux lits en bois de pio, quelques chaises boiteuses formaient l'ameublement de cet intérieur canarien. Pendant que je notais tout ceci dans mon carnet, les cnfaDls suivaient mon crayon d'un œil curieux, et les femmes semblaient se dire entre elles : « Il esl drôle, l'étranger. » Puis voici venir don Santiago. Le bon alcade s'excusa de ne pouvoir m'olTrir autre cliose qu'un méchant potage et une tasse de cofé ; mais il insista pour me faire coucher chez lui. Mi casa esta a su disposicion. Braves gensi leur hospitalité, si pauvre qu'elle fût, n'en était certes pas moins sincère.