CHAPITRE XIX
'AspratdelaTaltëedeTaganana. — Chemin en corniche. — Délicieux inslanls. — Une plage arJente. — Hoapilalilé clés Canajicns. — Le loug lies prédpices. — Phénomène al mes plié ri que. — te promontoire d'Anaga. — Le phare. — Don Bernardo. — En côtoyant les abîmes. — Lea «npliorbcs, — Igucsle. — Sun Anilres. — Retour à Sainte-Croiï,
De Taganaaa je voulais gagner le même jour le phare d'Aoaga, en suivant le littoral nord-est. On compte six. heures de marche entre ces deux points : étape analogue à celle que je venais de fournir. Je me remis en route à midi.
La vallée de Taganana est un de ces sites que l'on quitte à regret. Quand on arrive au repli de terrain où l'on va la perdre de vue, il faut se retourner et recommander à sa mémoire le joli village étage sur la montagne et dominé par un antique dragonnier, et l'admirable enceinte de rochers aux crêtes dentelées, qu'on prendrait pour des châteaux forts, et les deux immenses tours de los Nombres, si régulières qu'il semble que les hommes d'une race inconnue y aient
ap|)li(|u6 lYqiierre. Un coin des Alpes italiennes au bord d'une mer bleue comme ie lapislazulil Cette vallée fantastique rappellerait tes merveilleux, paysages que j'ai vus au pays des Dolomites, n'était l'aspect bien difTérent que lui donne une végétation tropicale. Taganana et Icod sont, dans un genre distinct, les deux perles de ïénériil'e. Icod est le site qui séduit et fascine, le jardin d'Armide où l'on voudrait vivre; Taganana est le site qui subjugue, qui étonne par sa beaulê grande et sévère. L'un et l'autre site sont inoubliubles.
Je m'acheminai par un sentier bordé de figuiers d'Inde et de monstrueux agaves en fleur. Au-dessus de ma tête un rocher superbe s'élançait dans les régions du vertige ; sa paroi, déviant de la verticale, se penchait affreusement vers la mer, qu'elle dominait de quelque mille mètres. Trois ou quatre dragonniers, suspendus dans le vide, ont trouvé moyen de croître sur cette muraille inaccessible. Je trouve dans mon carnet les mots sublime, effroyable, qui seuls peuvent peindre un pareil paysage. Le sentier est taillé en corniche sur les flancs du roc, à plus de deux cents mètres audessus de la mer, et rien n'est si beau que devoir l'Atlantique se briser au fond de l'abîme contre d'énormes basaltes. Tout ce littoral est semé d'écueils et de récifs, et plus d'un navire s'y est
ANAGA. ant
perdu. Un de ces écueils, le roc d'Anaga, n'a guère moins de deux cents mcires de liuulciir. Lorsque, à un détour du chemin, ou le voit surgir au loin dans la mer, on le prendrait pour une tour cyclopéenne bâtie au milieu des Hols.
A une heure de marche de Taganana je rencontrai quelques huttes en pierres sèches, mais je n'y trouvai d'autres habitants que des lézards; ces huttes servent probablement de refuge aux bestiaux en hiver. Poursuivant ma route, j'arrivai bientôt dans un diarmant barranco où murmurait un ruisseau sous un fouillis d'ignames. Le site me parut propice pour y déjeuner. Assis à l'ombre d'un rocher, je fis sauter le bouchon de la bouteille après l'avoir rafraîchie dans le ruisseau. Mon repas ne brilla ni par l'abondance ni par le choix des mets : des figues et une tranche de pain frais que j'avais reçue de l'alcade en composèrent tout le menu; mais la marche à travers la montagne m'avait fourni cet assaisonnement que le philosophe grec recommandait au tyran de Syracuse. Le délicieux moment que j'ai passé dans ce site ignoré, à écouter le murmure du ruisseau qui courait au milieu des ignames ! Je songeais aux bergers de Virgile, au dieu Pan, au jardin des Hespérides, aux Champs Élysécs; tous les souvenirs de la classe de poésie me traversaient l'esprit, et je me sentais si loin de l'Europe, là,
îm VOYAGE AUX ILES FORTUNEES.
tout seul dans ce coin perdu de Téuérîflio ! Jo n'eusse pas échangé toutes les jouissances faclices de notre civilisation contre mon pain sec niconlre les cjnelques instants de vraie liberté passés aa fond de mon barranco.
Il n'est rien de plus facile que de s'égarer dans le dédale de barrancos qui échancrent le iilloral fantastique de TénérilTe. J'avais cru, à l'inspection de la carte, qu'il me suffirait de suivre le littoral pour gagner la pointe d'Anaga, et j'avais dédaigné de me faire accompagner d'un guide. Mal m'en prit, car en voulant éviter les détours de la côte, je me perdis complètement. Je rencontrai fort à propos un indigène qui s'en retournait chez lui; non content de m'indiquer ma route, il se mit à cheminer avec moi, et voulut même porter mon petit bagage qu'il me prit de force. Il me mena par une plage alTreuse, couverte d'un fin sable noir qui n'est que du basalte effrité, et qui brûle les pieds comme de la cendre chaude : j'en pris une poignée que je dus rejeter aussitôt, tant il était surchauffé par le soleil. Le sol cuisait la face par réverbération. La traversée de cette plage ardente, à l'heure oii le soleil est au zénith, est un supplice plus intolérable encore que la terrible traversée du graud cratère du Teyde.
Nous ne laissâmes cette fournaise que pour gravir une paroi basaltique offrant une pente de
ANAGA 3»3
45". C'était tomber de Chaijbde en Scylla. J'élaia en nage et haletant, à bout de forces. Mon nouveau compagnon me raconta que l'année dernière deux voyageurs faillirent mourir ici, succombant do chaleur et de fatigue, et je n'eus pas de peine à le croire. Nous arrivâmes à trois heures devant une pauvre cabane : c'était la demeure du bon Canarien. II m'invita à entrer, et me fit servir par aa femme des œufs et un verre d'eau, s'excusant de n'avoir pas de vin. Le Canarien ne vend pas l'hospitalité; il me restait heureusement quelques cigares, et c'est tout ce que je pus lui faire accepter en échange de ses bons procédés.
J'avais à peine quitté cette maison hospitalière, que je me trouvai fort embarrassé devant une bifurcation du chemin; comme il arrive d'ordinaire en pareille circonstance, je me trompai dans mon choix; mais le paysan charitable m'avait i à mon insu, et courut me sauver encore une fois de ma situation critique.
Qu'il y a loiu de ces mœurs douces et aiïectueuses à celles de certains districts de l'Espagne, où l'étranger serait chassé comme un être malfaisant! J'ai rencontré en Norwége et dans d'autres contrées primitives des populations bienveillantes et hospitalières, mais je doute qu'aucune puisse rivaliser à cet i^gard avec les bons îsk'
ÎOI VOYAGE AUX rLES FORTUNÉES,
fios '. Heureux pays, où l'on ne peut faire un pas sans trouver sur son chemia un guide, un ami, un frère! Ces mœurs charmantes se retrouvenl g(^'néralement dans les lies fertiles jouissant d'une température égale.
Mon aimable indigène ne voulut pas regagaer sa demeure qu'il ne m'eût conduit jusqu'au pied d'une falaise à pic ; il fallut la gravir par un étroit sentier de chèvre qui n'avait pas six pouces de largeur. Ce sentier côloie un abîme vertigineui qu'il ne fait pas bon regarder en face si l'on n'a la tête sûre. La seule végétation qui croisse sur la falaise est l'euphorbe des Canaries, plante étrange qui ressemi)le à un candélabre à plusieurs branches, dont la fleur rouge simule la flamme. Kn maints endroits, j'en fus réduit à ramper sur les pieds et sur les mains, sans quoi le vent qui soufflait pas rafales m'ei'it précipité dans l'aljîme : cfl vent en voulait surtout à mon casque, qui faillit maintes fois s en allur tout droit à la mer. Je ne me rappelle pas sans frémir un passage où il n'y avait aucune trace de sentier, et où le roc était si incliné que je dus mi: déchausser et grimper nupieds.
A cette pénible escalade succéda une descente fastidieuse vers un nouveau barranco. Je m'amusai
' /slefio aignilie insulaire, On dotinc giUiâralemont ce nom aot ndlgènes ilei Canaries.
à lancer des quartiers de roc au fond des précipices et à suivre des yeux leurs eiïioyables paraboles; mais la vue de deux chèvres qui fuyaient elTarées sur des parois escarpées me fit bientût renoncer à ce jeu; je ne m'étais pas douté de la présence de ces pauvres bêtes au fond de ces affreux abîmes. En ce moment, je remarquai un spjendide phénomène atmosphérique. Tous les pics de la cordillère d'Anaga étaient noyés dans l'ombre projetée par les nuages; mais les rayons solaires, se frayant passage à travers une écliappée, formaient une immense gerbe lumineuse qui faisait miroiter l'Atlanlique. Du sein de ce radieux faisceau de lumière surgissait le pic de VHidalgo, aussi régulier qu'un pain de sucre.
Il était cinq heures du soir quand , à un détour du chemin, j'aperçus le phare d'Anaga, juché sur un promontoire élevé qui forme la pointe orientale de ïénériffe. En le voyant si haut, je fus pris d'un sentiment de découragement; d y avait déjà treize heures que j'étais sur pied. Jehélai un paysan qui se reposait sur le seuil de sa cabane, à cent niètres du chemin ; il accourut aussitôt, me déchargea de mon havre-sac, m'offrit du gofio et alla me puiser de l'eau fraîche bien haut dans la montagne. L'eau et le gofio constituent l'ordinaire de tout paysan canarien, et j'ai peine à comprendre que
aofl VOYAGE AVX ILES PORTOKÉES.
ces insulaires soieal si vigoureux avec ua si triste ri^gime.
Mon homme, que j'avais prié de me guider par la monUigne, m'entraîna par un sentier de chèvre suspendu au-dessus de vertigineux abîmes; c'est cependant le seul chemin qui mène au phare; uu habitant de Sainte-Croix y a perdu la vie tout récemment. Les gens du pays poussent l'audaœ jusqu'à s'aventurer à cheval sur cette périlleuse corniche!
L' escalade du Teyde m'a coûté moios de peines quece'le du promontoire d'Anaga. Épuisé, haletant par suite d'une marche interminable sous ua soleil torride, je ne pouvais plus faire dis, pas sans m'arrèler, et ce fut avec un soupir de satis> faction que j'arrivai vers six heures et demie da soir au phare tant désir;^,
Là m'attendait un accueil touchant. Le torrero, don Bernardo, un Galicien de bonne race, sa femme et son Ëls m'entourèrent de leurs soins, me versèrent d'excellent iinto, me préparèrent de la soupe, une torlilla, du café, et voulurent mÉme ouvrir une boite de homards en conserve; mais depuis la veille je oc vivais que de conserves, et à ma demande la boîte fut respectée. Ces bonnes gens ne pouvaient comprendre que je fusse venu de la Laguna en une journée, et tout seul. Et franchement, si j'avais connu toutes les difficultés
de la route, j'eusse accepté l'offre que m'avait faite l'alcade de Taganana de dormir cbez lui. Je ne conseillerai à personne de faire en un jour une si longue étape. Dans les Alpes, j'ai fait souvent des marches beaucoup plus considérables; mais dans les pays chauds on n'a point la même vigueur.
Le soir, je fis une ascension à la tour du phare. Elle s'élève à 247 mètres au-desàus du niveau de la mer et à i 2 mètres au-dessus du sol. I/appareîl a été construit par un ingénieur français; il donne une lumière fixe avec étincelles toutes les trois minutes, ayant une portée de 35 milles. C'est le seul phare de premier ordre qu'il y ait dans tout l'archipel des Canaries. Il a été établi en 1 861 , ■ La maison du garde est jointe à la tour. Bernardo me réserva, pour passer la nuit, la chambre de l'ingénieur, la meilleure de l'habitation. Pendant toute la nuit le vent fit rage, et pour la première fois à Ténériffe j'éprouvai la nécessité de recourir aux couvertures de laine : c'est que le promontoire d'Anaga, exposé à l'est et à l'abri des vents du sud, jouit d'une température beaucoup plus fraîche que les autres parties de l'île.
Le lendemain, je fis seller un poney que mon guide de la veille avait été chercher dans les environs, La famille Bernardo voulait me retenir plusieurs jours. Ces pauvres gens vivent absolument
isoli^s du monde au sommet de leur rocher, et l'arrivée d'un étranger est pour eux un événement dont ils s'entretiennent longtemps : ils avaient continuellement sur les lèvres le nom du docteur Verneau, qui visita le phare d'Ânaga lors du voyage scientifique qu'il fit l'année dernière à Ténériffe.
A huit heures du matin, je prenais congé de mes hôtes pour retourner à Sainte-Croix par le versant méridional de la cordillère d'Anaga. Sur ce versant, les chemins sont pires encore que du côté Dord. En consultant la carte, on croirait poQ' voir atteindre en une demi-heure le petit village d'Igueste, la première iocahté qu'on rencontre à partir da phare : or je n'ai pas mis moins de cinq heures à effectuer ce trajet. C'est que ce pays volcanique est tellement découpé par des arêtes en lame de couteau, des rochers à pic, des barrancos, des gouffres, que la route en est décuplée. En fait d'excursions équestres, c'est bien la plus périlleuse que j'aie jamais faite depuis que je parcours des montagnes. Je la recommande à ceux de mes collègues du club alpin qui aiment les émotions vives. Mon petit poney a accompli là des tours de foi^co réellement impossibles, et quand je songe à tous les mauvais pas dont il est venu à bout, je crois me rappeler un affreux rêve. Mais le pays vaut bien les dangers qu'on court pour le voir. QucIIb
ature âpre et farouche! quelles austères soliides! quelles retraites silencieuses! Et comoie ce raadiose se grave pour toujours dans la mémoirel h ciel sombre et terne donnait au tableau un Spect sinistre : je me serais cru dans les étranges ontrées décrites dans les ballades allemandes, ortout quand, au sommet des crêtes vertigieuses, j'étais assailli par les rafales et par une hiie battante.
J'étais moins préoccupé de la sublimité de areilles scènes que des dangers qui ra'environ-
aîent. Au moindre faux pas de mon cheval, je le serais iafailliblemeut abîmé avec lui dans 'effroyables précipices. Aussi, me souvenant de
a mésaventure du Pic, j'ai fait à pied fa plus
•ande partie du chemin, tirant le poney par ta ueue tandis que le guide le conduisait par les &nes. La pauvre bête, que j'eusse mieux fait de aisser à l'écurie, flairait le danger et implorait otre aide aux mauvais pas. Le sentier présentait
ntôtun escalier taillé en gradins abrupts, tantôt ne déclivité rocheuse inclinée de 45°, ou une ente glissante oîi il n'y avait poiat de prise au ibot d'un cheval. Et partout ce chemin en corflche côtoyait les royaumes du vertige.
J'avoue mon impuissance à décrire ce pays ourmenté,cesbarrancosqui dépassent en sublime orreur les sites les plus incroyables que puisse
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crf-er une imagination extravagante : véritable cauchemar d'une nature on délire.
Dans ces barrancos il n'y a d'autre végétalioo que les euphorbes et les nopals, les seules plantes qui puissent croître sur des roches presque verticales. Les euphorbes se développent beaucoup mieux, sur ce versant que du côté nord : ils s'accrochent à toutes les aofractuosités des rochers, dans les lieux les plus arides, et nulle part au monde ils ne sont aussi nombreux : il y en a des myriades. Leurs tiges épaisses ont trois ou quatre pieds de hauteur; elles sont coudées à la base et présentent quatre angles, quelquefois cinq. Les faces sont parfaitement planes, tandis que les arêtes sont garnies d'épines géminées. L'euphorbe des Canaries renferme un suc qui a l'aspect et l'odeur du lait; mais il a une saveur acre et repoussante. Lorsque la plante est desséchée, elle a la légèreté du sureau sec, el I'od peut l'utiliser pour le chauffage.
Vers midi, nous déjeunons au fond d'un ravin, au bord d'une source. Suivant la mode du pays, nous nous servons de feuilles d'igname en guise de coupes.
J'ouvre une boîte de comed beefde Chicago, je débouche ma dernière bouteille, et je partage mon modeste avoir avec mon guide : ce brave homme, qui n'a jamais L'aoï^é que du goQo, me dit que
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c'est la première fois de sa vie qu'il goûte ces choses. Quaud je remontai en selle, la courroie de l'étrier gauche se rompit, et comme nous n'avions pas le moindre petit bout de corde, il fallut poursuivre la route avec un seul étrier et monter en selle du pied droit, ce que je fais plus difliciiemenl que de porter une botte de la main gauche.
Au bout de cinq heures de marche par les plus périlleux zigzags, nous débouchons dans le verdoyant vallon d'Igueste, une oasis après d'affreux déserts ; on y retrouve la végétation des tropiques et une température de serre chaude. Au delà d'Igueste, nous suivons continuellement la mer, tantôt sur la plage, tantôt sur des corniches aériennes, allant de vallée en vallée, de barranco en barranco. San Andres est le seul village qu'on rencontre sur ce long parcours : nous y trouvons tous les gens endormis à l'ombre de leurs maisons, ce qui est assez excusable par cette cbaleur torride. Par intervalles le cône duTeyde nous apparaît, émergeant à dix lieues de distance dans un ciel chauffé à blanc. Puis c'est Sainle-Crois qui se montre au fond de sa rade, comme un mirage qui semble reculer devant nous : pendant trois heures nous voyons tour à tour apparaître et disparaître celte lointaine vision , suivant que nous sommes au sommet des montagnes ou au fond des vallées.
Quand j'arrivai à destination, à cinq heures
su VOYAGE AUX ILES FORTDNÉES.
du soir, jY'tais rompu de fatigue, accablé de chaleur, mourant de faim et de soif. Je ne pus résister à l'imprudent désir d'aller, avant de dîner, me plonger dans ta mer, et j'en retirai le plus grand bien. Mes chaussures étaient dan& un état si lamenlable, qu'il fallut envoyer chercher le bottier.
Cette excursion aux montagnes d'Anaga comptera parmi mes plus beaux souvenirs de voyage.