LA GRANDE CANARIS
Le Chasseur et le Hussard. — Les Vosges, — Un bain inattcmlu. -« La Grande Ganarie. — Les Palmes. — Aspect de la ville. — Le port de la Luz. — Santa Catalina.
J'ai pris congé de mes amis de Sainte-Croix, et me voici à bord d'un joli petit paquebot de la ligne Paquet, de Marseille, qui va me conduire aux plages africaines. J'attendais depuis trois Jours l'arrivée de ce paquebot, et après la vie variée que je menais depuis un mois, cette inaction forcée me pesait. Rien n*est plus contraire à mes instincts que de séjourner dans une petite ville dont j'ai épuisé toutes les curiosités.
L'arrivée de deux avisos français, le Chasseur et le Hussard, est venue apporter une heureuse diversion à ma vie désœuvrée. Ces deux bâtiments de guerre tout flambants neufs vont faire une campagne de trois ans dans le Pacifique. Le Hussard est commandé par le vice-amiral Parisot, le Chasseur par lecommandantFleuriet, que Tobser-
valion du passage de Vénus à Pékin a rendu célèbre. Le fils du ministre de la marine se trouve à bord du Chasseur en qualité de premier lieutenant. Ces messieurs m'ont gracieusement invitée diner à leur bord avec le consul de France. Au nombre de leurs engins de guerre il y a un canonrevolver que j'avais déjà vu à l'Exposition de Philadelphie, dans le compartiment des États- Unis : on le fait manœuvrer au moyen d'une manivelle, exactement comme on jouerait l'air de Lucie sur un orgue de barbarie. Parmi les lettres destinées à l'équipage du Hussard, nonseo avons vu une adressée à ***, matelot à bord du Hussard, sur le pic de Ténériffe. On n'a rien trouvé de mieux depuis le fameux char de l'État de Joseph Prudhomme.
Pour en revenir à mon paquebot, qui a nom les Vosges , c'est un transatlantique de petit modèle : il a fait pendant plusieurs années le voyage de Lisbonne à Rio; la compagnie Paquet l'a acheté récemment à une compagnie portugaise. Il me parait bien aménagé, bien que j'eusse préféré le salon sur le pont, comme à bord du Dom Pedro.
Ce soir, en voulant sauter dans le canot qui devait me transporter à bord, j'ai eu une assez sotte aventure L'escalier du môle est couvert d'un tapis de mousse marine que la vague rend
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exlrêmement glissante ; au momcnl où j'atleignais & dernière marche, prêt à m'élanccr dans la chaloupe, que la houle faisait terriblement danser^ celte maudite mousse m'a fait faire un plongeon Inattendu dans la mer. Il y a plusieurs mètres d'eau en cet endroit; mais comme je ne nage is trop mal, même tout habillé, j'en ai Hé quitte pour un changement de costume. Hier l'amiral Parisot a failli avoir la même aventure, et mes gens m'ont dit de l'air le plus naturel du monde que cela arrive à peu près tous les jours. Voilà bien les Espagnols! Il serait bien facile d'enlever chaque semaine la mousse qui 'égète sur les marches en pierre de l'embarca- Sère; mais la municipalité préfère voir les gens noyer et se casser bras et jambes.
Le steamer a levé l'ancre le 20 août à minuit, dès cinq heures du matin nous étions mouillés devant CiudadRealdc las Palmas, laviile des Palmes,
ipilale de la Grande Canarie. Cette ile est une des l^us importantes de l'archipel des Fortunoes ; elle
'est qu'à quinze lieues sud-est de Ténériffe, et la haut du Teyde je l'avais aperçue très-distincement. Elle a 67 kilomètres de longueur et 61 de
Tgeur, et compte une population de 70,000 âmes, ^tte ile n"a point la forme irrégulière de Téné-
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riffe : elle est parfaitement circulaire. Elle est 1res- fertile, et Humboldt l'a appelée le grenier de l'archipel. Ledru assure que dans quelques cantons on obtient deux r»^coUes de froment par annf'e. On y cultive la cochenille, les céréales, le tabac, la pomme de terre, les olives, la vigne, les fruits, le miel, la cire, et Ton y élève des bœufs, des chèvres et des moutons.
En montant sur le pont, j'ai été ravi du coup d'œil pittoresque que présente la ville des Palmes, vue du large : elle est bâtie en amphithéâtre sur une coUine, et rappelle Lisbonne. Une bande de nuages couvrait le paysage environnant, mais à l'arrière-plan les cimes lointaines de l'Ile se détachaient sur le ciel bleu, éclairées par les premiers feux du soleil. La ville des Palmes se présente de loin beaucoup mieux que Saiote-Croix.
Notre bateau devait s'arrêter ici une journée entière : c'était assez pour se faire une idée de la \ille. Débarquer aux Palmes u'est pas chose aisée: la houle secouait notre chaloupe comme un fétu de paille, et il fallut manœuvrer l'aviron pendant une grande demi-heure. Il est rare que la mer ne soit pas agitée devant les Palmes, dont la rade est absolument découverte; aussi les navires d'Europe préfèrent-ils relàclier à Sainte-Croix, qui offre un mouillage plus sûr. A une lieue des Palmes se trouve un petit port mieux abrité, qui a nota
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Puerto de la Luz : c'est là que les navires se réfugient en cas de mauvais temps.
J*ai été frappé du caractère oriental des Palmes : on se croirait plutôt dans une ville arabe que dans une ville espagnole : l'aspect des habitations, les ruelles irrégulières et monlueuses, le type même des habitants, tout rappelle le voisinage du Maroc. Ici, comme chez les Maures, les maisons sont généralement sans étage ; elles se terminent en terrasses et sont blanches comme la neige. La grande rue a seule un caractère européen : c'est la rue des affaires; elle est plus animée et plus belle que la grande rue de Sainte-Croix, et l'on sent tout de suite que c'est aux Palmes que se concentre l'acti- ■vité industrielle et commerciale des Caûaries.
Un ravin divise la ville en deux quartiers, que réunit un beau pont en pierre orné de statues. Ce pont traverse une rivière sans eau, pleine de galets, et au beau milieu de la rivière, j'ai vu des champs de maïs. Voilà une rivière qui se respecte encore moins que le Manzanarès ! Du haut du pont, la vue s'égare sur de luxuriants jardins plantés de palmiers et sur les maisons du faubourg qui se hissent les unes au-dessus des autres, suspendues aux flancs des montagnes. Dans le lointain on aperçoit le Sancillo, point culminant de l'île, atteignant une altitude de 7,000 pieds au-dessus du niveau de la mer.
aiS VOVACK AITS ILES FORTUNÉES
J'ai couru tout d'abord au marché, où j'ai passé en revue les fruits du pays, raisins, pastèques, régimes de bananes, figues d'Inde, etc. La poissonnerie, située tout à côté, est une charmante crL^alion qu'on ne trouverait dans aucune ville de France. J'ai pu observer là le costume des femmes du peuple : elles se coiffent d'un voile d'élolTe blanche qui n'est pas moins gracieux que la manlille; elles ont une belle démarche, grâce à leur habitude de porter des amphores sur la tète, à la mode arabe. Dans chacune des îles de l'archipel on trouve des types différents et une manière différente de se vêtir.
La cathédrale des Palmes est le plus beau monument religieux des Canaries : elle peut supporter la comparaison avec les plus somptueuses basiliques de l'Espagne. La façade, inachevée, est d'un style classique d'une grande pureté. L'intérieur, du seizième siècle, offre un gothique trèsoriginal. De légers piliers accouplés, sans chapiteaux, s'élancent vers la voûte, oii ils se divisent en une infinité de nervures d'une délicatesse et d'une grâce charmantes. Suivant la mode espagnole, le chœur occupe le milieu de l'église. On m'a fait remarquer une lampe d'argent d'uue grande valeur donnée, dit-on, par le cardinal Ximenès. Dans une chapelle repose le poète canarien Cairaseo de Figueroa, né en 1535, mort en
161 0 : il écrivit un pucme sur les antiquitt^s canaet Cervantes lui rendit hommage comme UD grand poëte. Sous le maltre-autel se trouve e tombeau de l'historien Viera.
La ville des Palmes est la plus considérable de 'archipel canarien : elle compte une populalion ie 15,000 âmes. Bien que le capitaine général à Sainte-Croix, la ville des Palmes, qui fut itrefois le chef-lieu de cette province d'Espagne, conservé tous les autres privilèges d'une capi- ;Ie : elle est le siège de l'évôehé et de la cour 'appel {real audiencia). Le palais de justice est sfallé dans un ancien couvent : un magistrat de ^audiencia, ancien juge à Séville, a voulu luilème me montrerles différentes sallesd'audience; livant la mode espagnole, il y règne un luxe lusité chez nous : les juges, vêtus d'un riche )stume de velours noir garni de dentelles, siègent lUs un dais en velours rouge orné du portrait du M Alphonse. La cour d'appel des Palmes compte :D président, un président de chambre, quatre igistrats, un procureur du roi (fiscal), un substitut (tenienle fiscal), un secrétaire, un rapporteur (relatorj et deux greffiers. L'audiencia est saisie en ce moment du procès de deux meurtriers accusés d'avoir assassiné un Anglais a Ténériffe, en rase campagne, dans le but de s'approprier une somme de soixante mille francs dont il était porteur. Les
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deux individus ont été récemment condamnés à la | peine capitale parle juge de première instanceavec lequel je dînais journellement à Orotava, et il n'est pas douteux que la sentence ne soit confirmée en appel. Cet assassinat fait d'autant plus de bruit que les crimes sont extrêmement rares aux Canaries.
La ville des Palmes possède une ravissante alameda : elle est ombragée de lauriers de l'Inde, de palmiers de Cuba, et d'autres arbres qui se cultivent dans nos serres d'Europe. Je n'ai rien vu de plus joli que celle promenade publique. Sur une petite place voisine s'élève une charmante fontaine surmontée du buste du poêle Cairasco.
En quittant l'alameda, j'ai gravi les ruelles tortueuses du faubourg, oii grouille une population à demi nue, et suis arrivé à la forteresse, d'où l'on domine toute la ville. N'était la cathédrale, dont les tours rappellent celles de Zurich, on croirait voir une blanche cité mauresque, avec ses maisons cubiques dune éblouissante blancheur, ses terrasses, ses patios. Les palmiers qui surgissent de tous côtés complètent l'illusioa : c'est à eux que la ville doit son nom.
La mélropole canarienne occupe une vasle étendue : les maisons sont disséminées çà et là, sans cohésion, et les champs de cochenille font invasion jusqu'au milieu des habitations. Rien n'est plus pittoresque que le panorama de celte
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ciié bâtie enire la mer elles montagnes, dans une vallée délicieuse; le flamboyant soleil des tropiques donne à ses blanches maisons un éclat éblouissant qui contraste avec le bleu profond de l'Océan. Au nord-est surgit l'îlot volcanique de l'Isleta, qu'un étroit isthme de sable rattache à l'île mère. A l'opposite s'ouvre une gracieuse perspective sur une vallée intérieure, où une multitude de palmiers déploient leur feuillage aérien. A l'ouest, la ville est dominée par de hautes falaises criblées d'une infinité de cavernes qu'habite toute une population de Troglodytes. Ces excavations datent des Guanches, qui y avaient élu domicile.
Après midi, j'ai fait une excursion en voiture au port de la Luz, en compagnie d'un négociant marseillais établi aux Palmes. Nous avons suivi la route tracée à travers le sable de l'isthme qui relie VIsleta à la Grande Canarie. Le pic de Ténérifi's, I qu'on ne peut voir des Palmes, à cause des non- Ftagnes intermédiaires, est parfaitement visible de ri'isthme. Grûce à l'extrême transparence de l'air, le Pic seml)le ne se trouver qu'à une portée de fusil, bien qu'il soit en réalité à plus de quinze lieues de distance, et sa cime, l'une des plus élevées de notre hémisphère, s'abaisse par la distance du point de ne paraître pas plus haute que la barrière de l'Étoile.
Nous nous sommes arrêtés aux sources miné-
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raies de Saola-Catalina, où l'on a établi récemment une maison de bains. Ces eaux ont été analysées par des médecins parisiens '. Elles sont riches en chlorure de sodium et s'emploient avec succès dans les affections scrofuleuses, rhumalismales et goutteuses, et dans celles des voies digestives. Située à une centaine de mètres de la mer, Santa-Catalina est la seule source minérale connue où l'on puisse combiner avec les bains de mer le traitement intérieur. 11 serait indispensable d'organiser l'établissement de telle sorte que cellfl double action thérapeutique pût être mise à profit. Malheureusement les installations actuelles fort à désirer.