‹ Voyage aux iles fortunees: lettres des CanariesChapitre 6 sur 36 · LA TRAVERSÉE · texte numérisé non relu

LA TRAVERSÉE

opine qu'il a sauté en l'air à la suite d'une éruption. Nous en sommes là de nos conjectures quand, à trois heures de l'après-midi, le second nous vient annoncer que Ténériffe est en vue.

Avec quelle ardeur et quelle anxiété les lorgnettes sont aussitôt braquées vers la direction indiquée! Nos cœurs battent d'émotion. Mais chacun a beau éearquiller les yeux, comme sœur Anne, on ne voit rien venir. La vue perçante des marins a toujours fait mon désespoir : là où je vois à peine un point noir à l'aide d'une lorgnette, ilf découvrent à l'œil nu un navire et eu comptent les mâts.

. A force de scruter l'horizon, nous finissons par deviner les formes indécises d'un cap se profilant vaguement dans la brume : c'est le cap Anaga. Bientôt ce sont des lignes mieux accusées, se perdant dans les nuages; puis, à l'arrière-plan, surgissent des montagnes fuyant les unes derrière les autres, comme des décors de théâtre. Ces montagnes appartiennent à la cordillère d'Anaga, qui se dresse à l'extrémité orientale do l'île ïénériffe. Quant au Pic, qui forme le centre do l'île, il se dérobe à toutes nos investigations : il reste obstinément caché derrière un voile de vapeurs, Le cap Anaga est d'une majesté sombre : des roches basaltiques, nues et stériles, aux (lancs .abrupts et déchirés, assombris par un ciel terne

an VOYAGE AUX ILES FORTtJWÉES.

et nébuleux; deux écueils tailles en cône surgissent au pied de ce promontoire : on les prendrait pour les cimes de montagDss submergées. La mer, très-profonde aux abords de TénérilTe, se brise en écume coutre ces piiissanles murailles. Tel est le premier aspect sous lequel me sont apparues les îles Fortunées. Si, dansmessouvenirs de voyageur, je voulais trouver un objet de comparaison, je songerais au cap Nord, que battent les flots de la mer Glaciale. Môme couleur du ciel, mômes noires falaises à pic, même nature sombre et désolée.

. A peine avons-nous doublé le cap, que les flots grossissent. Tout h coup se produit une éclaircie qui ne dure qu'un instant : pendant une minute nous avons pu voir le pain de sucre du Pic émergeant bien haut.dans.le ciel au-dessus des nuages. Avec quelle émotion j'ai contemplé cette cime, dont je ferai bientôt l'ascension! Mais voici que le voile se referme. Pendant une heure nous longeons de près la côte : elle est si trisie, si stérile, que je ne puis me défendre tout d'abord d'un sentiment de déception. Mais bientôt le oavire met le cap sur la baie de Sainte-Croix, et le tableau devient moins sévère. La ville nous apparaît, avec ses maisons rauiticoioros domiuées par les tours massives de la calliédrale et de l'église San-Fi lucisco. Le paysage environnant oiïre un aspect tout africain ; çà etlà des palmiers, (jtes champs de nopals.

LA TRAVEHSÉE. 21

En entrant dans la rade, j'éprouve uneéliaogo impression de serre chaude : à la brise de la mer succède subitement une atmosphère tiède et étouffante. Pour le coup , je m'aperçois que je ne suis plus sous le ciel du Nord.

Il est six heures du soir quand nous lirons le coup de canon d'usage et que la chaînede l'ancre se déroule dans le port. Nous avons donc franchi en cent quarante heures , moins de six jours, lea quinze cent quatre-vingt-dix milles que l'on compte du Havre à Sainle-Croix de TénérilTe. Hourra pour le commandant, hourra pour le Dom Pedro, l'un des meilleurs chevaux de course de l'Océan! Nous voilà loin du temps où Jean de Bélhencourt venait faire la conquête des îles avec des bateaux non pontés.

Nous ne débarquerons point ce soir , car après six heures la santé ne vient plus. Songez donc I il faut qu'il soit constaté que la peste ou le choléra ne résident point dans les flancs du Dom Pedro.

Pour la dernière fois je dîne à bord avec mes compagnons de traversée. Tous ont pris passage pour l'Amérique du Sud, et je suis réduit à débarquer seul à Ténériffe. Celte île n'est qu'un point d'escale : on y passe, on n'y séjourne guère, à part de rares savants et de plus rares touristes que tente l'ascension du Pic. L'idée de la prochaine .séparation aurait jeté un froid sans de copieuses

libations de clianipagne à l'honneur de notre excellent commandant.

J'ai passé une grande partie de la soirée sur le pont, et je suis encore tout ému des splendeurs de ce ciel tropical que j'ai entrevu pour la première fois. Jo n'avais jamais dépasséune latitude plus méridionale que la baie de Chesapeake en 'Virginie. Le firmament était constellé de millions d'étoiles qui brillaient d'un éclat extraordinaire : le poêle a pu les comparer avec raison à autant de lampes ' d'or suspendues à la voûte céleste. La planète Vénus projelailsur la mer une longue traînée lumineuse. Vei's l'est, tes noires montagnes d'Anaga profilaient avec une incroyable neueté dans la pure atmosphère leurs crêtes déchiquetées qui semblent taillées à l'emporte-pièce. Les lumières de Sainte-Croix, se miraient dans la baie endormie.

Tout cela avait pour moi le délicieux attrait do l'inconnu, lime tarde d'explorer ces îles Fortunées que je ne connais encore que par les descriptions. Demain je soulèverai un bout du voile. Je brûle de débarquer, et cependant je me prends à regretter le pont du Dom Pedro, qui me rattache encore au pays natal. Allons retrouver ma cabine l ce sera ma dernière nuit passée à bord '.

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