CHAPITRE III
SAINTE-CROIX DE TÉNÉRIFFE
CliiuBl àe Saillie-Croix. — lini>re^[uD première. — Un pays usas télégraphe. — Va hûtel canarien. — Les bètes férooe» des Canariea. — Asiiect de la Tille. — La place de la CoDsfilulion. — Le CaEÎDO. — Le inAle. — Mœurs d'amphibies. — Atpect de la popu- Idtion. — Viaile d'nn jardin. — A travers Champs. — Le» thameaDx. — La promenade — Les Capariennes. — Apathie des indigènes.
C'est ane étrange chose que de passer subitement de notre ciel brumeux à l'éclalante lumière zone torride. 11 y a huit jours à peine, je traversais les rues de Paris par un sombre jour de pluie; depuis hier, j'ai fait connai-ssance avec le 1 des tropiques. Ce soleil flamboie dans un ciel d'un bleu éblouissant; il grille les yeux et met la cervelle en ébuHition. Et cependant, lea gens m'assurent que la chaleur n'est pas exceptionnelle. Que sera-ce, mon Dieu! quand soufflera le manhattan, le terrible vent du sud-est, ce fléau des Canaries!
Sainte-Croix est la fournaise de TcnûrifTe. Dumont d'Urville, Alexandre do Humboldt et d'autres voyageurs qui ont parcouru les con-
triies les plus ctiaudes de l'iiDivers déclarent que cette localité est atrocement étoufTante; or j'y suis tombé au cœur de l'été. Sous l'infliieDce de celte brusque transition du Nord à un ciriuat africain, j'ai perdu l'énergie et l'appétit, et si je ne réagissais contre le penchant au sommeil , je dormirais debout. Aussi, j'ai hâte d'aller chercher dans les montagnes un climat moins chaud.
Depuis que j'ai débarqué dans cette île perdue au milieu de l'Océan, j'éprouve cette singulière impression d'isolement que j'ai ressentie chaque fois que je me suis trouvé jeté subitement sur une terre étrangère après quelques jours de traversée. Nouveau venu au milieu d'une contrée où l'on ne connaît personne, on se trouve quelque peu ahuri, comme le naufragé à la recherche d'une épave. Je n'ai jamais éprouvé ce sentiment avec plusde force que lorsque j'ai vu partir pour le Brésil le navire qui m'a amené ici , emportant loin de moi mes amis d'un jour que je ne reverrai probablement jamais. Et puis, j'envie leur bonheur : le nom seul du Brésil m'a toujours fasciné. N'y pensons plus. Je sais par expérience que les mille préoccupations du voyageur fraîchement débaj-qué auront promptement dissipé ce pénible état d'esprit.
Ah! qu'il me serait doux d'envoyer aux miens une dépêche télégraphique! Mais les îles Canaries Do sont pas encore reliées à l'Europe pai' uu cable
SAINTE-CROIX DE TÉMUIIIFFE. 2S
BOus-marin'. Nous sommes si habitués à l'usoge
I du télégraplie, quenousnecomprenonsguèrequ'il
1 y ait des pays qui puissent s'en passer. Un vapeur
< anglais est attendu demain de Sierra-Leone : je lui
confierai mes lettres, qui iront à Liverpool avant
de prendre le chemin de la cara palria. Le service
direct de la poste n'a lieu que deux fois par mois,
par te paquebot espagnol qui va en cinq jours de
Sainte-Croix à Cadix.
Je suis logé dans une vraie fonda espagnole. Dans \g patio s'épanouit une végétation toute tropicale : il y a des bananiers de cinq mètres de hauteur, dont l'immense feuille me fait toujours songer à Paul et Virginie, qui s'en servaient en guise de parasol. Dans la galerie qui circule autour L du patio, ilyadesoiseaux de toutes sortes, depuis 1 le perroquet jusqu'au serin , ce rossignol dos Canaries : le malin, toute cette gent empluraée m'éveille lar son joyeux ramage, et il ne me faut pas un jrand effort d'imagination pour me croire au niUeu d'une forêt viecge des tropiques.
Il va sans dire que dans celle fonda on mangea l'espagnole : on dine de riz et du traditionnel Mwrftero. Le puciiero des Canariens pst un morceau de bœuf ou de mouton bouilli, accompagné de 'pommes de terre, de patates douces, d'ignames et
' Un <abto a été établi depulg qnc cm letlrw onl été éciiteg.
deptu^i
degarbanzos (pois clilcliob"). Je suis amve en pleins saison des fruits : ali ! les bonnes figues fratclies^ sans parler des abricots, des bananes, et surtout de ces beaux raisins dignes du pays du malvoisie!
J'ai fait connaissance avec le fléau des pays chauds, les moustiques. Ces borribles insectes sfl jouent de toutes les précaulions. Hier soir, j'ai eu beau fumer toute une boite de cigarettes, agiter dea serviettes dans tous les coins pour en expulser l'ennemi, à peine étais-je retranché dans ma moustiquaire, quedesinistrea bourdonnements m'annoncèrent le signal de l'attaque. J'ai passé toute la nuit à me donner des soufflets pour écraser mes assail' lants, mais je n'ajoutais que de nouvelles douleurs à mon cuisant supplice. Ce n'est qu'aux premières lueursdujourque l'ennemi repu m'a laissé en paix.
Après les moustiques, les fourmis. En prenant mon café, j'en ai trouvé une légiondans lesucner. En faitde bêtes féroces, il y a encore l'affreux canr crelat ou blatte {blaila Americana). Ce gros insecto noir court sur les murs avec une telle rapidité,que je l'ai pris d'abord pour une souris. Il se fourre partout, dans les armoires, dans le linge, dans les lits, et sa voracité cause des maux incalculables dans les villes et les campagnes. Il a été, dit-on, apporté d'Ansérique, et a grandement multiplié.
Sainte-Croix (en espagnol Sanla-Cruz) porte entièrement le caractère des cités espagnoles. Les
SAINTE-CROIX DE TÉNÉHlPrB.
maisons, comme à Oulix, se terminent généralelententerrassesoùl'oo va respirer te frais le soir;
■les façaJes, comme à Grenade, soot peintes des plus vives couleurs; les fenêtres, à volets verts, sont ornées de balcons en saillie; les Jalousies, toujours fermées, sont invariablement percùesd'un judas fixé par le haut au moyen de deux charnières : lorsque la planchette se soulève à l'intérieur, on aperçoit un joli visage de femme qui fixe sur vous ses grands yeux noira. Votre passage est un événement dans, ces longues rués désertes et silencieuses, pavées de cailloux roulés plus horribles que ceux de Tolède. La ville est bâtie en damier, malgré les inégalités du terrain. Aux heures chaudes de la journée, personne, pas même les chiens, ne s'aventure dans ces rues ensoleillées. Ici comme dans toute l'étendue de la péninsule, une branche de palmier est suspendue à chaque
I fenêtre. Les églises, assez laides, reproduisent
I cette profusion de sculptures et de dorures qui
I distingue les églises espagnoles.
S'il n'est pas «ne ville d'Espagne qui n'ait sa
I place de la Constitution, Sainte-Croix ne pouvait manquer d'avoir la sienne. Son dallage, quîm'a rappelé celui de laplaceSaint-Marcà Venise, est élevé de deux pieds au-dessus du passage destiné à la circulation : c'est une sorte de plate-forme dont le rebord présente de distance en dislance un escalier
de deux ou trois marches. Le soir, les étrangers et les ivrognes, — deux espèces fort rares ici, — sont exposés à se rompre les os en tombant du haut de la plate-forme. A l'une des extrémités de la place s'élève une croix, emblème auquel la ville doit son nom; à l'autre extrémité se dresse un obélisque en marbre surmonté de la Vierge delaCiiandeleur et flanqué des statues de quatre rois guanches tenant en guise de sceptre le fémur sacré, symbole de la puissance royale chez les anciens peuples do Ténériffe.
C'est sur la place de la Constitution que s'élève la demeure fort simple du gouverneur des îles Canaries; c'est là que se trouvent les deux seuls cafés de la ville, si l'on peut appeler de ce nom de modestes cabarets; c'est là aussi que se trouvent les principaux magasins, la plupart occupés par des Français. Avant l'arrivée de deux horlogers français, il y a quoique vingt ans, on ignorait ici l'usage des montres : ils ont tous deux fait fortune. Ce qui manque encore, c'est une boulangerie française. Le pain du pays, fait sans levain et avec la rebut des farines, est vraiment horrible.
A l'angle de la place de la Constitution et de la calle de la Marina sont installés les salons du Casino, ■ dont un aimable indigène m'a fait les honneurs : j'y ai trouvé un cabinet de lecture où figurent, à côté de la Revista de Canarias et du Memoranduin,
BAINTE-CBOIX DE TÉNÉHIFFE.
le Figaro et les journaux illustrés de France et d'Angleterre. Ce casino possède une fort belle aalle de bal où se réunit en hiver la jeunesse canarienne.
La calle de la Marina mène au môle, où l'on va respirer le frais après le coucher du soleil. La construction de ce môle dure depuis trois siècles; e'esl au plus si on lance douze blocs de pierre par tm; c'est peu, si l'on songe qu'au point où l'on es est arrivé, la mer n'a pas moins de cent quarante mètres de profondeur. Les plus gros navires peuvent mouillera cent mètres du quai. L'achèvement du môle ferait la fortune de Sainte-Croix. Puisque le gouvernement espagnol y met tant de lenteur,
est avis que le travail devrait se faire par l'initiative privée des habitants : une compagnie par Bœtions mènerait promptement l'entreprise à bonne Bn; elle se rembourserait moyennant un droit de lonnage, et ferait une excellente affaire tout en créant un port magnifique où viendraient se ravitailler tous les navires du monde.
C'est au môle que la population se baigne. La^ chaleur est si grande, que te moment qu'on passe tu bain est le meilleur de la journée. Aussi les labitants de Ténériffe sont-ils lous plus ou moins lunphibies : ils passent la moitié de leur existence âans la mer, et y semblent aussi à l'aise que tes iquins. Quand ils s'aventurent trop loin,
30 VOïABE ACX ILES FORTUNÉBS.
font parfois dévorer par ces horribles squales qui sont fort nombreux dans ces parages. Les femmes se baignent le soir ; lorsqu'on se promène sur la jetée à ce moment, on est littéralement assourdi par les cris stridents qui sortent des gosiers des baigneuses : c'esluue cacophonie impossible à décrire. C'est par suite sans doute de ces habitudea d'amphibie que les vêtements nécessaires chez nous ne paraissent pas indispensables à Ténériffe. Les enfants courent absolument nus, la plupart des femmes du peuple n'ont rien de plus qu'une chemise qui laisse voir leur poitrine, et j'ai vu au môle des portefaix qui n'avaient pour tout costume, — horribile dictu, — (pi'un chapeau de paille' à larges bords : pourvu qu'ils aient la tète garantie du soleil, ils ne se croient pas obligés de vêtir le reste de leur personne. Arago l'a dit avec raison dans son Voyage autour du monde, on ne sait pas ici le sens des mots pudeur et modestie.
Celte population canarienne est fortement basanée de la tête aux pieds : le teint, café au lait, se rapproche beaucoup de celui du mulâtre. Le mélange du sang espagnol et du sang guancho a produit une belle et forte race. Les Guanches étaientles habitants aulochthones qui occupaient le pays avant la conquête. Je vous dirai dans une autre lettre ce qu'on sait de cette intéressante nation à jamais disparue.
SAIHTE-CHOIS DE TËNÉRIFFR.
Sain te- Croix, bien qu'elle ait le rang de capitale
I des Canaries, n'a rien qui puisse retenir longtemps
l l'étraDger. C'est une ville triste et inanimée, sans
industrie et presque sans commerce. Depuis deux
I jours que j'arpente ses rues désertes, j'ai paies
' apprendre par cœur, et demain je les quitterai
L Bans regret. Ce malin, n'ayant plus rien à voir en
ville, je suis entré dans un jardin, donlle proprié-
' taire m'a fait les honneurs avec une courtoisie
tout espagnole. Je me suis promené là une heure
entière au milieu des caféiers, des cannes à sucre,
des cocotiers, des amandiers, des camphriers, des
magnolias; J'y ai cueilli et mangé les fruits les
plus fins des tropiques : je ne connais rien de si
exquis, de si parfumé que la pomcrosa, originaire
de Cuba. J'ai goûté aussi au fruit du manguier,
qui passe avec raison pour l'un des meilleurs qui
.lient au monde.
j„ me suis acheté ensuite une ombrelle blanche à doublure bleue, et armé de ce protecteur dont ne se séparent jamais les indigènes, j'ai affronté les ardeurs d'un soleil torride dans la campagne de Sainte-Croix. Les palmiers forment le Irait caractéristique du paysage, des palmiers géants, auprès desquels ceux de Bordighera ne sont que desnains. J'ai suivi des chemins tracés au milieu des champs
de nopalsàcoehenilleetbordés de murs en pierres sèches; ces pierres,.de nature volcanique, ont é\6 extraites de la terre préalablement à sa mise en culture. Lorsqueje passais Ig long des mura blaucs, je me serais cru dans une fournaise, tant la réverbération du soleil était insoutenable. Des réservoirs en maçonnerie destinés à l'irrigation des champs se rencontrent de distance en distance.
Après avoir suivi le bord de la mer, je me suis engagé dans une de ces vallées étroites et profondes que les Canariens désignent bous le nom de barmncos. L'aspect en est sauvage et sombre ; de tous côtés, des montagnes nues et décharnées, où végètent tristement quelques genêts; au fond du ravin, un torrent de galets, oii il n'y a pas une goutte d'eau : c'est ainsi que je me représente les vallées de l'Arabie. Pour compléter l'illusion, voici venir une file de maigres chameaux, aux genoux pelés, chargés de lourds fardeaux : ils portent des clochettes au cou et sont muselés, car il paraît que te chameau de Ténériffe n'a pas la bonté ni la résignation de son pauvre cousin d'Afrique : quand on le malmène, il mord.
L'heure la plus agréable de la journée, à Sainte- Croix comme dans tous les pays chauds, est celle de la promenade du soir. Ce sont quelques instants de répit à l'accablement, à l'atonie du corps et de l'esprit; on respire enfin, et vers dis
SAlMK-CaOIX DE TÉKÉRIFFB.
heures du soir la température est tout à fait (i(-\\cîeuse.
Il y a, derrière l'église San Francisco, une promenade qui n'a sa pareille uuUe part; il n'est point d'atameda qui la vaille en Espagne; ni le Prado de Madrid, ni la Clirislina de Séville, ni les Cascines de Florence ne peuvent lui être comparés. Cette promenade, vrai jardin d'Armiile, a nom plaza del Principe. Elle est ombragée de magnifiques lauriers de l'inde, qui en quelques années ont atteint la taille de nos vieux, chênes. C'est la perle de Sainte-Croix.
Ce qui est plus charmant encore que la promenade, ce sont les promeneuses qui s'y viennent faire admirer chaque soir, suivant une habitude, Lpour ne pas dire une passion qui se retrouve dans Ijtous les pays espagnols. Quelle prestance! quelle ïlaille cambrée! quelles splendides chevelures de ■ créoles! Sous ce ciel béni elles se promènent ■décolletées, nu-bras, en toilette de bal. Il y a Edans leur manière de poser coquettement la manftillesur le haut du peigne d'écaillé, à l'arrière de a tête, et surtout dans l'art compliqué avec lequel elles manient l'éventail, un arsenal de séductions . capable de fondre les neiges du pic de Ténériffe. Ah! qu'elles ont raison de tenir à la mantille! Cette coiffure est celle qui sied le mieux aux dames, et Gautier a pu dire à bon droit qu'il faut qu'une
femme soit laide à faire peur pour oe pas paraître jolie avec une mantille. Serait-ce là ia raison pour laquelle je n'ai vu que de jolies femmes à la plaza del Principe? Ou bien les laides seraient-ellea tenues au secret î"
Quel dommage, — il faut bien dire le revers de la médaille, — que ces beautés précoces se fanent si vite! A douze ans, les filles sont en âge de se marier; mais leur beauté ne larde pas à se flétrir, et elles sont vieilles vers trente ans, Leur fécondité en est en partie la cause. La race canarienne est tellement prolifique, que sans l'émigration le territoire des îles ne suffirait pas à la population. Ce qui est singulier, c'est que cette fécondité des femmes se remarque non-seulement aux îles Canaries, mais dans toutes les lies de l'Atlantique, que la population aoit de race latine ou saxonne. C'est là un fait physiologique dont il serait assez difficile de déterminer les causes-.
J'ai' été présenté à la promenade à toutes les notabilités de l'endroit. On m'a fait absorber un nombre incalculable de sorbets, on m'a fait faire la connaissance de charmantes senoritas dont quelques-unes s'expriment très- correctement en français; mais je préfère les entendre parler la belle langue castillane, qu'elles manient avec tant de grâce et de noblesse. Quand je leur parle de mes projets d'ascension du Pie, elles cherchent à
SAINTE-CROIX DE TÉNÉRIFFE. 35
m'en détourner, me représentant d'un air anxieus tous les dangers auxquels je vais m'esposer; elles sûQt si frileuses, qu'elles grelottent à l'idée de me voir passer la nuit ii la belle étoile à dis^ mille
(pieds d'altitude. Lorsqu'elles me voient bien résolu dans mon funeste dessein, elles me donnent toutes sortes de conseils, et se mettent à énumérer toutes les bottes de conserves que j'aurai à emporter pour ne pas mourir de faim dans le cours
»de l'expédition.
L'ascension du pic de Ténériffe passe ici pour une prouesse toutà fait extraordinaire. Quiconque l'entreprend est un héros aux yeux des indigènes. On serait tenté de croire que c'est une excursion fort en vogue parmi la jeunesse canarienne, et Lqu'il n'est point d'habitant de Ténériffe qui ne se ■ Bîfcroie obligé, au moins une fois dans sa vie, de m présenter ses hommages au volcan qu'il a conti- W Duellfement devant les yeux. Mais il n'est que -les r choses lointaines qui puissent tenter la curiosité humaine : on fait peu de cas de ce que l'on possède. A Toronto, où l'on peut entendre le bruit du Niagara, j'ai vu des gens qui n'avaient jamais Lété au pied de la cataracte. Ici je n'ai rencontré ■personne qui soit monté jusqu'au cratère. M. Mas- I ferrer, médecin militaire de résidence à Sainte- I Croix, qui m'a fourni de précieux renseignements, ■ a fait celte ascension l'année dernière, et en a
36 VOYAT-E AUX ILES FORTUNÉBS.
publié une intéressante relation; mais je me hâte de dire qu'il est Catalau. Plusieurs indigènesm'out offert de m'accompagner dans de petites excursions; mais je n'ai pu déterminer personne à nie suivre au Pic.
A quoi faut-il attribuer cette insurmontable apathie qui caractérise les habitants de Sainte- Croix, sinon à l'influence du climat et surtout à leur genre de vie? Tout le monde ici paraît anémique, et spécialement les femmes, qui ne vivent de la vie extérieure qu'à partir de neuf heures du soir. Jamais elles ne se produisent au soleil; le rose ne s'épanouil point sur leurs joues, et c'est le seul élément qui manque à leur beauté. Puis, quel abus de boissons glacées ! Un négociant de d'endroit, aflligé d'une famille de douze enfants,. offre sous ce rapport un type assez curieux : à quelque moment que je me présente chez lui, je le trouve assoupi devant une bouteille de vin de ïénériffe ou un sorbet au lait ; comme il est corpulent, ces rafraîchissements s'échappent comme ils peuvent par les pores, sous forme de perpétuelle transpiration; le soir, quand je le retrouve à la promenade, il dort debout, semble sortir d'un rêve quand on lui adresse la parole, et commet dans la conversation les plus eiïroyables coq-àl'àne.
Le3 Canariens sont hospitaliers comme tous les
I SAINTE-CROIX HE TI^^ÉIlrFFE. 37
Espagnols. Du moment que lo inaiire de ci^ans a prononcé la formule consacrée : « Mi casa esla a su disposicion n, l'étranger peut se considérer chez lui : il est reçu sur le pied de l'intimilé; on l'invile à déjeuner en famille, on lui offre le malvoisie, puis on fait un peu de musique au salon, et l'on se quitte en promettant de se retrouver le soir à la promenade.
Nulle part je n'ai vu des mœurs aussi dépourvues de toute espèce de conliainle. Les dames no quittent pas de toute la journée leur négligé du matin : elles ne font (oilelte que pour la sortie du soir ou pour la messe du dimanche.
L L'intérieur des maisons est enlièrement disposé pêonli'e les effets de la chaleur, à l'inverse de nos maisons du Nord. Les appartements sont spacieux cl hion aérés; les murs sont blanchis à la chaux, jusque dans le salon de réception; les plafonds, trcs-élevés, sont en bois peint en bleu ; les fenêlros sont protégées par des volets verts toujours fermés, et ces intérieurs sont plongés dans une demiobscurité. Au centre de la maison s'ouvre, à la manière arabe , une cour carrée ou patio, ombragée par des bananiers ou d'autres arbres des tropiques et animée par des oiseaux ou par une fontaine.
Je n'ai pas voulu quitter Suinte-Croix sans prétenter mes hommages à M. Subin lîerthelot, ancien
consul de France, qui s'est fixé bien jeune aux îles Fortunées et en a fait sa nouvelle patrie. Ce savant naluialiste est Tauleur d'un admirable plan en relief de l'ile TénérilTe, exposé dans un des salons de riiôlel du gouverneur. Il a fait aussi un grand ouvrage sur l'histoire naturelle des Canaries, en collaboration avec l'Anglais Webb, M. Berthelot estunhomnie du siècle dernier : il est né en 1793 sous ta Terreur. Dans sa verte vieillesse, il publie chaque année de nouveaux travaux. Hier encore il faisait paraître à Paris ses Antiquités canariennes. Actuellement il travaille à un traité sur les arbrM' et les forêts, dont il a offert la primeur à la Revista de Canarias qui le publie en espagnol : « Ce ser«., mon dernier livre », m'a-l-il dit, avec la salisfai tion que peut donner une vie noblement remplie *.
* Ce fut, en errui, le dernier travail du savant naluralisle, q ourut queliguca mois apiès, le 22 novembre IBSO.
A TRAVBR
U villa (le Orolava. — La fonda del Teyde. — De Salnte-Crok à Orotava. — Aspect rtu paysage. — La Laguna et son climat. — Pajsans. — Matanza, — Arrière à Orotata.
Le nom d'Orotava s'applique à deux localités distinctes qui se trouvent dans la parlie septentrionale de l'île de Ténériffe. Il y a !a Villa de Oro- (ava.situ^eà trente-sept kilonièlresdeSaiole-Croix, el il y a le Puerto de Orolava, port de mer situé à cinq kilomètres de la Villa. Présentement mo voici installé à la Villa, où je séjournerai quelques jours : c'est le quartier général des grimpeurs qui se proposent de faire connaissance intime avec le Pic; c'est le Chamounixde Ténériffe.
Je suis descendu dans l'unique auberge de la localité, la fonda del TeyJe, tenue par un Italien, qni est venu cherclier ici, il y a quinze ans, la guérison d'une maladie d'estomac. C'est une maison sans étage, suivant la mode du pays, On m'a conduit à ma chambre par nu labyrinthe inextri-
tl VOTAGB ADX ILES FORT
cable de corridors oO je ne pourrai jamais retrouver mon chemin : les architectes canariens sacrifient les appartements aux corridors, auxquels ils donnent la plus grande place. La fonda del Teyde, commencée il y a deux ans, est à moitié terminée, et comme l'hôlelier n'a pas de fonds pour continuer les travaux, son auberge présente le piteux aspect d'une figure que le barbier n'aurait rasée qned'uncôté. Si la maison était achevée, elle aurait assez bon air, et, avec un peu de confort, on y verrait affluer les touristes, les malades et les amoureux en lune de miel. Mais le confort n'a pas encore frayé son chemin jusqu'ici, et voilà pourquoi ces trois intéressantes classes de la société ne viennent point troubler le silence et la quiétude d'Orotava. En ce qui me concerne, vous savez combieUi peu ma maigre personne se soucie du confort;, mais, bien que les voyages aient pour moi un attrait si puissant que j'ai pu me résoudre à venir ici tout seul, j'aime à rencontrer en chemin un aimable compagnon de route. Je vous avoue que j'avais la certitude de trouver ici quelque membre de l'Alpine club se préparant à l'ascension du Pic; mais je vois bien que je devrai faire seul cette excursion : à Orotava comme à Santa-Cruz je suia le premier étranger de passage depuis l'année der-' nière. Je suis convaincu qu'un industriel suisse trouverait moyen d'attirer ici les touristes. Les^
réclamesd'hôlelieiferaicnl mieux la fortune d'Orotava que les pompeuses descriptions des voyageu ps.
Orotava est reliée à Sainte-Croix par une excellente route. C'est la seule route de l'île, qu'elle traverse dans la moitié de sa longueur. Elle fut construite militairement par le général Ortega, raort fusillé, le meilleur gouverneur qu'aient jamais eu les Canaries.
Deux fois par jour une mauvaise voiture fait le aervi'ie entre les deux localités J'ai pris celle de deux heures, qui arrive ici le soir. C'est une pataclie assez primitive, aux carreaux cassés, aux tentures sales et déchirées, traînée par six clievaux. Au départ, la chaleur est cuisante : comme il n'y a pas moyen de respirer dans l'intérieur, jo monte BUT l'impériale, où je m'abrite d'une ombrelle, car le soleil est presque au zénith.
Pendant la première heure, la vue est vraiment ■belle, La roule, tracée en limaçon, s'élève en pente douce vers les hauteurs de la Laguna, et Sainte- Croix reste constamment en vue avec ses maisons blanches comme la neige, ses terrasses à la mauresque, ses clochers et son port où se balanccnl. quelques voiliers et deux ou trois paquebots. La nappe bleue de l'Océan grandit à mesure qu'on B'élève : elle est si vaste, que par une illusion d'optique elle semble monter vers l'horizon par une tinclinaison de 45 degrés : l'œil n'en aperçoit point
43 VOYAGE ADX ILES FORTDSÉES.
lès dernières limites, perdues dans ces brumes qui planent perpétuellement sur les mers tropicales. Ce qui est niaguifique d'aspect, ce sont les montagnes volcaniques d'Anaga, qui dominent Sainte- Croix vers le oord-est : ces montagnes, qui ont 616 peu explorées, me tentent par leurs formes agrestes et tourmentées, et je ne quitterai point Ténériffe sans y faire une excursion.
Nous avions à peine quitté Sainte-Croix, que je, remarquai le changement de température : à la chaleur torride de la côte succéda l'agréable fraîcheur des hauteurs. Lorsque j'ai dominé Sainte- Croix du haut des plateaux, j'ai compris pourquoi cette ville est une fournaise : elle occupe le fond d'un entonnoir encaissé, où se concentrent les rayons solaires. Mais je ne revins pas de ma surprise quand, au bout de deux heures de montée, j'arrivai à la Laguna. On m'avait bien prévenu^ que cette localité jouissait d'un climat plus frais que la capitale, mais je ne m'attendais guère à trouver à si peu de distance de la côte brûlante et ensoleillée des brumes pouvant rivaliser avec les brouillards britanniques et un froid assez vif pour m'obliger à endosser mon manteau. Pendant qu'à Sainte-Croix les gens se promenaient en coutil, ici l'on ae promenait en poncho de laine, en plein mois de juillet et en face du Sahara! L'île de Ténériffe est peut-être la seule contrée qui, sur un espace
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A TilAVERS L-ILE. 43
''aussi restreint, présente de tels écarts de température. On comprend quels avantages en résultent pour les habitants de Sainte-(Jr ii\, qui tousont une maison de campagne aux environs de la Laguna •où ils peuvent, quand bon leur semble, fuir les chaleurs énervantes delà capitale.
Cette ville de la Laguna doit son nom à quelque ancien lac desséché. Elle m'a paru assez triste. De longues rues tirées au cordeau, absolument désertes; des façades d'une architecture froide et mélancolique, bien qu'elles soient bariolées de toutes les couleurs possibles : il y en a de jaunes, ,il y en a de vertes, et même de bleues. La Laguna est une ville déchue, comme Tolède. Elle fut longtemps la capitale de Ténériffe, et elle en est toulurs la métropole religieuse. Elle est aujourd'hui morte et inanimée, bien qu'elle porte encore les splendeur passée. Elle possède plus un palais somptueux, dont les façades qui tomiut en ruine sont envalies par une végétation de parasites. Cette fois je n'ai fait que la traverser : j'avais hâte d'arriver à Orotava.
En quittant la Laguna, il m'a semblé entrer dans rtine sorte de Sibérie. Au point le plus (îlevé de la [joute, le brouillard était si intense qu'on ne voyait plus à sis mètres. Les arbres qui bordaient la route me rappelaient ceux de nos contrées : des saules, des robiniers, des platanes du Liban. Çà et là un
41 VOYAGE RCX ILES FIRTUKÉKS.
palmier s'estompait dans la brume, comme par anachronisme. Sur ces liants plateaux, le climat sa prèle encore à la culture du maïs; les nopals à coclienilie ont disparu.
Le long du chemin, nous rencontrions des paysans monléssur desànestout petils détaille, enveloppés dans une sorte de poncho de laine blanclie, les jambes nues et pendant presque jusqu'à terre ; leurs culottes courtes en toile blanche les font ressembler aux paysans valenciens. Parfois aussi nous voyons passer gravementun dromadaire au regard pensif; mais le paysan de Ténériffe ne monte point cet animal, qui sert uniquement au transport des fardeaux. Les gens de la campagne cheminent à âne, ceux de la ville vont à cheval. Les selles des ânes et des chevaux se relèvent à la mode arabe.
Nous passons l'important village de Tacoronte, où je m'arrêterai plus lard; à Matanza, vingt minutes d'arrêt pour dîner : il y a là une pittoresque estancia où l'on nous sert de la soupe au riz, delà langue de bœuf etd'excellentes perdrix;, un voisin me dit que l'hôtesse, qui est venue d'Espagne, passe pour la meilleure cuisinière du pays, et je n'ai pas de peine à le croire, après les tristes épreuves culinaires que j'ai subies à Sainte-Croix.
A partir de Matanza, on recommence à descendre. Tout à coup le voile de vapeurs se déchire, et à travers la lumineuse échappée, il me semble
apercevoir de lointains scintillements dont je ne lue rends pas immi.''diatenicnt compte : ce sont les [lois de l'Atlantique, que nous dominons de quelque mille pieds. Cet Océan ridé entrevu dans la brume est d'un effet magique. Mais celte vision ne dure qu'un instant, et quand nous arrivons à Victoria, il fait déjà obscur. Sous cette latitude, la nuit tombe vite, et succède au jour presque sans transition. Une heure plus tôt, j'aurais pu contempler du haut de cette côte l'admirable paysage d'Orolava. On raconte que lorsque l'illustre Humbnldt arriva à Victoria, au point où la route débou- L elle sur la vallée d'Orolava, il arrêta son cheval et s'écria en joignant les mains : Ceci est ce qu'il }f a déplus beau sur la terre!
Je suis arrivé à Orotava à huit heures du soir, laflligé d'un rhume : c'est le seul inconvénient qu'il iy ait à passer par tous les climats en six. heures. Je l'Buis tout seul à l'hôtel, et cette solitude ne me fcdéplaît pas. A Sainte-Croix, je devais tant me mul- ■tiplier auprès des aimables indigènes, que c'est là peine si je trouvais le temps de m'occuper de i'ina correspondance. Puis il y avait l'autre société, Inoins aimable et plus importune, qui a nom les ■moustiques. Ici j'en suis délivré. En revanche, il |y a des légions de puces. Elles ont affaire à un nou- I.Tcau venu, et elles ont juré de le sucer jusqu'au tang. Ohl les maudites bètes!