‹ Voyage aux iles fortunees: lettres des CanariesChapitre 8 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

OBOTAVA,

Célébrité d'Orotava. •- Aspert du site. — OpinioD de Humboldl. —

Plijsioaoniie do la ville. — Maison de Jubd de la Guaidia. — Palais ruinés. — Calme el solitude. — AraulapaU, — Souvenirs vlasaiques. — Le pic de Téni^riffe. — Son num local. — Eal-ce

Il n'est rien qui pique la curiosité du voyageur comme d'arriver de nuit dans un lieu inconnu, l'imagination préparée à voir du nouveau et du merveilleux, la léte remplie de souvenirs puisés ; dans les descriplions des devanciers. Orotava est ' un de ces sites privilégiés dont la rc'îputation s'étend au loin, dont tous les voyai^eurs ont parlé avec enthousiasme, et en y arrivant hier par une nuit obscure, j'étais possédé du plus vif désir d'en voir les beautés aux premières lueurs du jour.

Il y a à Orotava une promenade en terrasse ombragée de platanes, d'où l'on domine tout le pays environnant, comme du haut de la terrasse du château de Henri IV à Pau. Comme le cœur me battait lorsque, par une belle ma- I tinée, je remontais la rue qui mène à cette ter-

rasse ! Jamais je n'oublierai l'impression que j'éprouvai en y arrivant. Bien que le ciel fiit voilé de nuages qui me dérobaient la vue du Pic et ne me laissaient entrevoir que les régions inférieures, le tableau qui se déroulait à mes yeux était si beau, si vaste, si inattendu, que je ne trouvai pas un mol pour consigner dans mon carnet les délicieuses émotions qui s'emparaient de moi. Ah! je comprends que tous les voyageurs aient éprouvé \e même enchantement devant un pareil site: on voudrait le peindre en des termes exacts, mais nul n'a pu le faire. On peut décrire un coin des Alpes ou des Pyrénées, Orotava déûe la description : celte vallée semble être un morceau détaché d'un monde meilleur ; elle ne ressemble en rien à ce que nous sommes habitués à voir sur les autres points de la terre. On l'a dit avec raison, c'est un type à part, un paysage que la nature n'a pas reproduit.

J'ai vu ailleurs des sites d'un aspect plus varié, plus saisissant; j'ai vu un ciel plus éclatant, une verdure plus prononcée dans la vallée de Cintra, en Portugal, dont Byron faisait le lieu le plus délicieux qu'il y ail en Europe; mais où trouver ces montagnes d'une beauté classique, ces teintes veloutées, cette atmosphère suave et embaumée, ce ciel tempéré malgré le voisinage de la zone torride, ce charme qu'on ne pourrait délinir, et

QROTATA.

qui faisait dire à Humbolilt qu'il n'avait vu nulle part, pas même dans les belles vallées du Mexiijiie, un tableau plus attrayant, plus harmonieux? Ce grand peinlre delanyture Irouvait qu'aucun si^joiir n'était plus propre à dissiper la mélancolie, à rendre la paix à une ftme agitée. Ce que l'on éprouve à la vue de l'Orolava est un sentiment de tranquille volupté, de bonheur intime, d'autant plus séduisant qu'on ne s'en rend pas compte et qu'on chercherait vainement à l'analyser. Peutêtre y parviendrai-je quand j'aurai pu me Familiariser avec ce site nouveau; pour le moment, je I Buis tout au plaisir que peut procurer la première I -vue d'une contrée nù les anciens, qui comprenaient lies beautés de la nature, avaient placé le st^jour - des bienheureux.

Si la vallée d'Orolava n'a pas sa pareille au Imoniie, la ville qui lui donne son nom a une phy- Isionomie qui n'appartient qu'à elle. Ce n'est (ilus ■ la froide régularité de Sainte-Croix ni la triste 1 monotonie de la Laguna, c'est un labyrinthe com- 1 pliqué de rues et de ruelles montueuses, tor- [ tueuses et enchevêtrées, tracées sans plan, se cou- [pant à tort et à travers, faisant entre elles les les les plus invraisemblables, larges ici, étroites Iplus loin, commençant on ne sait où, n'aboutis-

sant Quile part, do se souciant en aucu: des accidents de terrain, attaquant de front les pentes les plus ardues et descendant à fond de train ravins et précipices. J'ai vu des rues qui n'ont pas iaeaucoup moins de 40 degrés d'inclinaiôcn. La localité est grande à peine comme un de nos villages, mais elle est si embrouillée, que je n'y fais pas dix pas sans me perdre. La ville est perchée sur le penchant d'une montagne descendant rapidement vers la mer, dont la nappe bleue s'étend à perte de vue à 2,000 pieds plus bas. Deux artères transversales sont les seules qui offrent une horizontalité relative; les autres rues sont inaccessibles aux voitures. Les maisons sont distribuées pêle-mêle, sans aucune préoccupation d'alignement : ce dont se souciaient bien davantage tes ûers Castillans qui les édifièrent il y a deu.\ ou trois cents ans, c'était de bâtir plus haut que le voisin, en gagnant de plus en plus dans la montagne. Nul ne voulait être privé de la vue, et voilà pourquoi les maisons se hissent les unes audessus des autres sur les pentes les plus escarpées. On m'a montré, au sommet de la ville, un palais en ruine juché sur un pli de terrain d'un accès si difficile, que la tradition dit que son propriétaire ne l'a jamais habité.

A Orotava, les maisons n'ont généralement pas d'étage : utile précaution dans un pays volcanique

OBOTAVA, fil

sujet à de Mqneols iremhlements de terre. Chaque habitatioD se termine par une terrasse à l'orientale crépie à la ehaus. C'est là que la famille se réunit le soir pour assister au coucher du soleil aux sons de ta guitare accompagnant les canctones. La plupart des maisons sont faites en pisé ; elles ont des balcons à l'espagnole, et des volets verts aux milieu desquels est pratiqué un judas (postigo), simple planchette qui joue sur ses charnières chaque fois qu'un passant trouhie le silence de la rue. Ici comme à Séville on a coutume d'inscrire sur des carreaux de porcelaiue les numéros des maisons et les dénonainations des rues; la plupart des rues portent le nom de quelque Canarien qui a illustré son pays,

11 y a à Orotava beaucoup d'antiques maisons seigneuriales datant des premiers temps de la conquête. Leurs portes majestueuses sont surmontées d'écussons; elles ont des balcons en bois sculpté d'un travail exquis et d'énormes corniches en saillie. La plus belle est celle de don Juan de la Guardia : la façade, du seizième siècle, avec ses fenêtres à fronton, est d'une grande originalité. Quand on franchit le seuil, on se trouve dans un gracieux patio plein de fraîcheur, orné d'œuvres d'art, de statues que le propriétaire a fait venir de France. Des fleurs, des oiseaux égayant ce salon à ciel oavert; tout autour règne une élégante gale-

VOTAGI ADX ILI9 FORTUNËES.

rie; dans un des angles, un superbe es';alier à rampe sculpti^e, en bois d'acajou de Tônériffo noirci par le temps. Voilà une demeure qui rL^alisc le type idéal de l'habitation humaine !

J'ai été péniblement frappé du grand nombre de ruines qu'on rencontre à chaque pas à Orotava. La plupart des palais ont été détruits par le feu, dont ils portent encore les traces. On ne les a point relevés de leurs cendres. A la vue de ces somptueux vestiges, je me suis cru parfois transporté dans ïolèdej qui présente le même aspect de grandeur déchue.

Absolument isolée du monde, l'Orotava a une physionomie calme et parfaitement heureuse qui séduit au premier abord. C'est, on l'a dit, le véritable rus in urbc dont parle Horace. Comme on est loin ici du bruit el des agitations des villes! Il semble que les indigènes n'aient d'autre souci que de couler des jours sereins. Point de circulalion, point de voilures; on n'entend d'autre bruit que celui des ruisseaux, des chansons et des guilares. Heureux OrolaviensI Ils ne songent guère à faire de la politique et à organiser des jironunciamientos: ils aiment à respirer en paix la pure atmosphère où se mêlent l'oxygène vivifiant de lu montagne et les émanations salines de la mer. Je comprends, ma foi, que le naluralisle Ledru ait pu dire dans son eolliousiasme que s'il avait dû

abandonner son pays natal et chercher une anire pairie, c'est aux lies Fortunées, c'est à Orolava qu'il aurait terminé sa carrière.

Orotava, c'était VAratitapala des Gnanchcs. J'aime à me représenter en imagination l'aspect que pouvait offrir cette ville avant l'arrivée des Espagnols, quand elle était la résidence des plus puissants menceys de Ténériffe, quand elle étail la capitale du royaume de Takoro, la plus bello province de toute la république guanche, quand le peuple s'assemblait dans l'enceinte du Tahoro pour procéder au couronnement d'un nouveau roi, ou encore quand avaient lieu des réjouissances publiques accompagnées de jeux qui rappelaient les jeux Olympiques.

Et puis, que de souvenirs classiques réveille la vue de ce fortuné coin de terre! N'est-ce pas ici ce lieu de délices et de plaisirs qu'un dogme de la mythologie païenne réservait aux âmes des héros et des sages? Voilà ces Champs Élysées dépeints par Homère, où les hommes passaient une vie paisible et douce. N'est-ce pas aussi dans celle vallée d'Orotava que se trouvaient ces fameux jardins des Hespérides qui produisaient les pommes d'or et que gardai t un dragon ? Hésiode dit qu'Atlas soutenait le ciel aux extrémités de la terre, près du pays des Hespérides. Atlas, n'est-ce c deTénérillc, et l'antiquité n'a-t-elle pas

yoYAGK Aui usa roainnÉRs, identifié le pays des Hespi^ntles avec les îles Fortunées? Le dragon qui gardait les pommes d'or n'étail sans doute autre chose que cet arbre des Canaries connu sous le nom de dragonnier, dont le tronc affecte la forme d'un serpent monstrueux, dont la sève ressemble à s'y méprendre au sang d'un être vivant. Quant aux pommes d'or, on les cultive encore dans la valli^o d'Orolava : ce sont les oranges, que l'on désigne en latin sous le nom de maîum aureum ou malum Hesperium (pomme des Hespérides).

■ C'est par un soleil couchant que j'ai vu pour la première fois le pic de Ténériffe. Le voile de nuages qui l'enveloppait depuis mon arrivée s'est en&n dissipé, et quand je suis monté ce soir à la terrasse, l'immense pic m'est apparu tout entier, plein de gloire et de magnificence. Je ne m'étonne plus que cette montagne ait longtemps passé pour la plus haute du globe. Surgissant, pour ainsi dire, du sein des flots, elle s'élève lentement, majestueusement , vers les régions de la sérénité , et dans son superbe isolement elle prend des proportions étonnantes. Éclairée par les derniers feux du soleil, elle resplendissait de lumière pendant que l'ombre envahissait les régions inférieures, et sa cime étincelaote était si haute, si aérienne,

AltOtXVi.

qu'elle scQiblait ne plus appartenir à la terre. Je ii'ai vu nulle part un pic qui réalise si bien l'idt^e de grandeur que nous associons au type idéal de la montagne.

Le pic de ïénériffe a pour nom local Teyde : ce n'est qu'une transformation de echeyde, mot guanche qui signifie en/er. Voilà pourquoi Ti^ni;'riffe , avant la conquête, était universellement connue sous le nom de Vile de l'Enfer. Rien d'étonnant que l'imagination d'un peuple simple et naïf ait conçu l'idée que ce volcan vomissant des torrents de lave endammée devait être la bouche de l'enfer. Les conquérants substituèrent è ce nom celui de Ténériffe, qui sérail lui-même un composé de deux mots guanches, tener (neige) et yfe (montagne). Ténériffe pourrait donc se traduire par mont Blanc. Le Teyde est, en etTet, couvert d'un manteau de neige pendant neuf mois de l'année, et c'est pour cette raison que les anciens donnèrent à Ténériffe le nom de Nivaria.

Puisque me voilà lancé encore une fois sur les sentiers épineux de l'érudition, puis-je m'arrêler en si beau chemin? Vous êtes en droit de me demander ce qu'il faut penser de cette tradition qui fait du Teyde l'Atlas des anciens. Moi qui ai l'ambition de gravir le Pic, je ne puis d'ailleurs décemment ignorer s'il est bien ce qu'HéroiIote appelle la colonne du ciel. Je vous dirai briève-

sa VOYAGE AUX ILES FORTUNÉES.

ment ce que je sais, à cooditiou que vous m'absoudrez de vouloir m'acoquiner à ce genre d'exercice.

Hérodote nous apprend que l'Atlas est une montagne de forme cylindrique, eitiiée dans la mer, et que sa cime est si haute, qu'on ne peut l'apercevoir, parce qu'elle est toujours couverte de nuages en hiver et en été. Je voudrais vous dépeindre le Teyde en quatre mots, que je ne pourrais mieux m'y prendre. Virgile nous fait une description plus précise encore du moût Atlas, qu'il appelle l'insigne soutien du ciel, et qui porte sur ses épaules une sphère ornée d'étoiles ardentes. Dans cette description on reconnaît le Teyde à l'aspérité desBS versauls,à l'érainence delà partie verticale qui sert d'appui à la voûte céleste , à la densité de ses nuages, à ses glaces, à ses vents, à l'épaisseur de ses pins. L'Atlas se trouvait au milieu de la mer, car le poëte nous dit que Mercure s'tlança dans la mer du haut de sa eime. Vous citerai-je d'autres auteurs de l'antiquité, qui plaçaient l'Atlas dans les îles Fortunées, dans les Hespérides? J'aime mieux croire que vous me dispensez de grand cœur d'un aussi vaste étalage de science.

I port en ininjalure. — La loule du Puerto, — Les montanflas,

— Les eslaD<x)s. — La coclieaille. — Succès d'un casque iiiiliua.

— Décadence du Puerlo.

Lorsque, du haut de la lerrasse ombragée de platanes, dont les Orolaviens font leur promenade favorite, on contemple le grandiose paysage qui se déroule depuis la cime du ïeyde jusqu'aux rivages de l'Atlantique, on aperçoit tout au fond de la vallée, à six kilomèlres de distance, une petite ville étincelanle de blancheur, pos^c sur le bord de l'Océan. Ce port en miniature, qui semble fait tout exprès pour le paysage, s'appelle le Puerto de Orotava. Je ne l'ai pas sitôt vu de loin, que j'ai voulu l'aller voir' de près, tant le site m'avait semble séduisant.

J'ai donc loué un cheval, et, doublement abrité sous mon casque indien et mou ombrelle, j'ai bravé les ardeurs du soleil et suis descendu au Puerto, En cinq minutes j'ai traversé toute la ville

d'Orotova, et me voici chevauchaDt au pas sur une belle route bordée de plalanes , de poivriers, d'eucalyptus globtilus. Plarit<^s depuis cinij ou six ans, les eucalyplus ont déjà dépassé vingt mètres de hauteur. On sait que cet arbre, lorsqu'il se trouve dans un terrain favorable, croît d'un pouce par jour. Rien n'est plus joli que les haies où s'épanouissent Les géraniums, les héliotropes, lesplumbagos, les robiniers, les roses et les jasmins. Devant moi miroile la nappe bleue de l'Atlantique, dominée par de hautes falaises basaltiques profondément déchirées; le Puerto se dessine au fond, à demi caché entre les falaises et noyé dans des flots de lumière.

Les moiitaûelas sont un Irait caractérisque du paysage : les indigènes désignent sous ce nom des cônes d'éruption qui ont surgi dans différentes parties de l'Ile ; il n'y en a pas moins de trois dans la seule vallée d'Orotava. Ils présentent l'aspect de petites montagnes pointues, parfaitement régulières : on ne pourrait mieux les comparer qu'à des taupinières. Dans la vallée d'Orotava, ces buttes volcaniques sont écloses au beau milieu de la campagne, à mi-côte entre la Villa et le Puerto. La tradition a conservé le souvenir de leur formation, et là où il y avait autrefois des champs couverts de moissons, on ne voit plus maintenant que des amas de cendres et de scories, frappés de

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