CHAPITRE VI
Départ du Tubakain. — L*tle Âokéna. — M. Henry. — Le CoUége. — La Chapelle. — Capture d'un chevreau. — Utilité du Pandanui dans les îles de TOcéanie. — Ses usages. — Les Anthropophages de Tile Blight. — Pèche de deux huîtres perliéres. — Retour à bord. — La Mort de Maputeoa 1". — La révolte. — Joseph est proclamé roi des Gambier, et sa mère régente. ~ Jonas.
Le Tubaleain appareilla le ^ Juin , faisant route pour Tsuti, emportant M. Tver et la famille de Kerbemhart. Ce jMT, les missionnaire» vinrent à bord nous offrir de nous eoaduire à Âokèna. En moins d-une demi'-beure leur seize vigoureux rameurs accostèrent le débarcadère de cette tle.
Située à Vest du Mont-DutT, l'Ile Aokèna est formée de deux monts volcaniques d'inégales hauteurs, arides et réunis par une langue de terre peu élevée. Elle s'étend de
Test au nord-est» et de Touest au sud-ouest. L'aspect du sol, ses productions , ne diffèrent pas de celles des autres lies. Des pandanus » des cocotiers , des bicaracUers , des bananiers, des artocarpus, embellissent la zone de terre végétale qui s'étale à la base de rUe^ De nombreuses chèvres vivent en liberté sur les montagnes, où dtes trouvent des graminées d'une belle venue.
Dans la partie occidentale se trouve une chaussée de lave basaltique très-curieuse, formant une crête escarpée tapissée de verdure. Un éboulraient survenu dans cette sorte de muraille volcanique a produit une belle arcade au travers de laquelle on voit la ceinture des récifs et la mer du large.
Autrefois cet endroit était Tàbu. Le grand-prêtre seul avait le droit de fréquenter le sentier qui conduit sur la petite plate-forme qui existe sur cette arcade, et personne autre que lui n'aurait osé s'asseoir sur le rocher qui s'élève au milieu. A une certaine époque de l'année, il y avait dans les environs de cette voûte, une grande réunion des insulaires. C'était une de leurs fêtes princit^ales, et le petit espace caillouté (Maraé) qui se trouve à la base, servait de lieu de sacrifice pour la victime qu'on y offrait aux dieux.
Vers la pointe ouest d'Aokèna , on remarque une veine madréporique très-compacte, qui se prolonge à une grande distance et presque à fleur d'eau. Dans quelques endroits ce n'est plus qu'un détritus de coquilles brisées et agglutinées par une. sorte de pâte calcaire peu résistante.
Nous débarquâmes sur une jetée condti^uite près de Puir Mo, le seul village de l'île, eU'on nous conduisit à la mission, établie dans une m^vsm bâtie, en 183^7 , par les frètes Gilbert et Fabien , pour Vévéïqiie de NUopoUa. CSomposée â'tm v^frùi^ùYms^ seulesQ^nt , cette maison possède tarots appartements» Nous y trouvâmes un nouveau frère lai ,
M. Heary^ assis daas la eliambre de gauehe itf près de la fi^tee , ayant la figwre; couverte d'un morcea» de ooton^ onde Mme» atteint qu'il étaîi d^une qrtbahme dirooique. 8auJG6wit wssi d'un rbxnnatismif articulaire , avec gonlte'meut de rarttculatioii iëmotvHlilMale gauche, it avait te gmou eutooréd^une manche de flanetle imbibée d'birite.
Se levant avec difficulté, ce frère prononça d^uoe voix dolentei: «Soyes les bienvenus, liesaieufs, v(mis qui vouiez Wen assister les malheurrax!' » Itoms comprimes que la pfotttenaâe qM mms faîâoi» avait sirtout pour but de voir ce malade.
eommencant te récit de ses maoai, M. Heary nous dit que depuis losE^teraps d^à il aurait mis un terme à ses sont &anees« s'il a'eiât été U0 awsl fervent chréUm. Il ajouta qiuilà était profeaseuv de FUniversité^ et qu'à ce IMre, il avait appartenu au coll^ de Bodlefioirt Ifais^ toMhé de la 1^^, il avait tetoBé une chûire de second» «t collège de Foitiersk.
Agé de quarante ans au plus, H. Bemy était un homme de taille moyenne, au fades pftle , à Vmr intdtigent. Il était vemi dans l'Archipel pour y répandre les bianfitits de L'mstamction primaire, ainsi que te fil M. te comte de la Tour,, avec lequel il résidait autrefois* Ce sont ces messieurs qui iSireni les routes, et. qui plantèrent les arbres à paia qu'CMi trouve aujourd'hui à Aokèna.
Nous allâmes visiter une vaste construction , qui devait prochainement servir de collège ,^ sous la diction de M. Henry. Située à l'une des extrémitési de l'fle, et vcnshie dU' rivage t cette maison était prefiégée diss vents du large par un épais» rideau de pandanusi Le> premiev étage devait être affecté àun dortoir de seisante fits.
Cu; élégant pavillon}, s'élevait sur la. roche qui avoisine rarcade dont j'ai pmié : C'était un dHffmant réduit ai^nt vue sur la mer, et destiné k Mi Btenry.
lûterpeUani soudain les enfants qui nous suivaiwt, le P. Laval leur dit d'aller prendre chez eux leurs cabiers d'écriture et de nous le» apporter. Nous f Ames agréablement surpris de l'éducation de ces bambins , qui parlaient et émîvaient correctement le français, éducation qui contrastait avec l'ignorance complète du jeune roi et avec celle de son frère.
De retour à l'évéché, les missionnaires nous offrirent un goûter composé de pain, de fromage et de lait de chèvres. Mais, sortant de t9Â>le, nous ne pûmes participer à ce frugal repas.
Nous allâmes ensuite visiter la chapelle, décorée de plusieurs tableaux anciens, de l'École espagnole. La première pierre de cette chapelle Ait bénie par l'évéque de Nilopolis, le 24 OcUAre 1887, jour de la saint Raphaël, à qui il la dédia. Elle mesure d^-huit mètres de longueur sur sept mètres de largeur. Construite en pierre de corail, cette église remplace la première case en roseaux dans laquelle les missionnaires officièrent à leur arrivée dans rArchipel, et dont nous retrouvâmes les ruines.
L'évéque de Nilopolis, d*après Dumont-d'UrviUe, qui l'a vu en 1840, « était un homme de 35 ans, brun, laid, de figure douce, petit de taille, mais privé d'un aspect imposant. Son costume d'évéque , fané et sale , ne contribuait en rien à donner une apparence majestueuse à sa personne, n travaillait lui-même, avec M. de la Tour, à la construction de l'église d'Aokèna. »
Pendant le temps que nous passâmes à visiter l'Ile, M. Henry nous fit cueillir des oranges et prendre un chevreau, qu'il offrit à Prat pour ses enfants; cet animal reçut aussitôt le nom i'Àokêna, en souvenir du voyage.
Ainsi que je l'ai dit, un épais fourré de pandanus avoisine le futur collège d'Aokèna. Après le cocotier, cet arbre est sans contredit celui qui rend le plus de services
aux peajdades de l*Océanie. C*est m grand arbrisseau rameux et diffus, dont le tronc droit et simple s'élève à 8 ou 4 mètres et porte une cime arrondie. De ce tronc, ainsi que des branches , partent de nombreuses racines adventives qui vont se fixer en terre. Rapprochées à Textrémité des rameaux, les feuilles sont disposées en spirales : elles sont simples, longues, coriaces , linéaires, lancéolées et garnies de crochets épineux très4ns, aigus et verts sur lenrs bords, ainsi que le long de leur Dervure médiane. Les chatons ou fleurs mâles, sont pendants, dlipsoldes, sessiles, disposés en épi terminal très-odorant. Cette odeur réside dans les spathes blanches qui conservent cette propriétéy même après une complète dessiccation. Les fleurs femelles sont réunies sur un spadice solitaire. L'inflorescence fructifère forme , par la réunion des fruits , une masse ovoïde ou arrondie (syncàrpe) de 25 à 80 centimètres de longueur, pédonculée, d'un rouge orangé vif, composée de drupes anguleuses, cunéiformes, planes et tuberculées au sommet. Chaque fruit contient un noyau dur, anguleux, creusé de plusieurs loges dans lesquelles se trouve une amande blanche, oléagineuse, de la grosseur d'un gros pépin de pomme, d'un goût fin et délicat. Lorsque les fruits dépassent leur point normal de maturité, la matière sucrée qui existe au point d'intersection des semences fermente , et il s'en exhale alors une odeur alcoolique pénétrante.
Le pandanus habite les régions inférieures des tlesde rOcéanie, les vallées, les plages, les ilôts, les récib madréporiques ; il forme sur celui de l'Archipel Gambier qui en est couvert, de véritables forêts. Il en est de même aux lies Paumotu et à l'Ile Blight.
Dans les arts, le bois du pandanus est utilisé dans l'ébénisterie ; mais trop uniforme, il ne flatte i^as Toeil autant que les autres bois. Il ressemble beaucoup à celui
àtt coQoUer et conme lui, il se compose d'une grande quantité de tissu iftédullâîre» dans leciuel sont épars de nombreu faisosam lifnsuxr setrés et plus ont nein» eolorés. Sans presque tontes lés iles« on se sert des troncs* de pandonns ponr Mn£sctioBa«r les pieux des endos» des passerMasv des karragas. feté sur iss torrents, Ué k pfaisieiire antres» le tronc du pandanna forma, aToe celui du coeotiet, les premiers ponts qui servirent de communiceiioil par terre enir& les viHagês. Dans certaines ooloniesy on cnlÉivie le pandmns aatont de» babltatk>os> pour en faire desi haies de cUMure.
Parmi lesYariéttfs decet arbra, il en est une que les Migènes appellent tàéoÊé, dont les tonilles sont sans épines, et qu'ils durisisflwt de préférenee pour to^esser les nattes. Les feniltaSy séohées au soleil, sont diyiséee en Umièree d^ne largeur proportuMmée à la finesse de la natte, qu'on tresse alDsc les doigts» sur un sioaqiriie môr* eeaiifede boiftavrondi. Cette industrie se perd ; il est déjà tarèsp^difBcile de se proeuror des nattes fines et à dessins dans les lies où le eommereepeut aujourd'hui fournir des étoiss d'Europe » plus souples » plus durables et généralement préféfiées par les indigènes.
Dne antre espèce^ désignée sous le nom d'/rî^ possède des feinttes dont l'é|nderme est très-fiieile à enlever. Elles servent à eoaCectionner des cigarettes, dont les indigènes font une grande consommation. Ils cidtivent, à cet eSét, cpiekpies pieds de tabac autonr de leur case, et ce tabac Midigàne» d- abood desséché à l'ombre et à fair libre, est oonservé en paquiets> qu'en sospend dans la maraon. Quand on s'en sert, on en fsA roussir une feuille à la flanuM d'une lampe dont une écale de coco fait tous les frais, et ainaî desséché, ce taAac est rouie dans une ftiulle de pandanns dédoublée. Lovsque le tabac indigène manqae, on a reeours au tahae américain, qui se vend en tablettes
oomprimées, et dont 0a desaècbe les ttoroea»K de la mène mamèpe.
LesCeuiUes de pandanus rarveat surtout à recon^rtes cases qtti, à TaSti, sont de fomie oUongue. I^es nflAiirels en çonuDMei^t la construction par le fialtage, pièce de bois de quarante centimètres de loi% sur dix d'i^isseur» soutenue par deux piliers iproyortlonnés à rëdifice ^'îls veulent construire. Qmmd le âAtage et les piliers de soutiea sont élevés et aflèrmis, ils plaieent tout autour d'à»* très piliers, plus ou mete distants les uns des autres , suivant l'étendue que doit avoir la maison. A la partie supé^ rieure de chacun de ces demi»», se tfouve «ne MtaiUe où se fixe et s'encastre fortement une plandie. Cette^ebarpente, ra bois d'aitee à pain, tedique la Cmne que doit avcnr la case. On y place alors en guise de chevrons des branches de BnrBXk(Hibi9ùuê), dent le bois« ^ctrémemeat l^ter, pousse rapidemast ^ w lei^es perches droites. On dépouille ces branches de leur dcoroe* et aprte les avoir laissé quelque temps tremper dsms l'eau, on les pose sans y rien faire que des entaillée aux dwx ttctrémîtés. Devant porter sur le laitage et sur lebordage des pilievs extérieurs, il faut que cee braneties soimt assez longues peur que, placées de chaque edté du 4mt, eUes puissent se croiser au faîtage où elles sont fortement liées en^ semble.
La couverture se fait avec les feuilles du Para (Pan-^ danus odoraiissimus). D'ordinaire on ne douille pas les arbres de leur feuilles fraîches, et l'on se contente de ramasser les feuilles sèches qui gisent sur le sol. On les met pendant quelques jours à iremper dans reau, on les eiv retire dès qu'elles sont souples et manilles. Une fbis sèches, on les porte sous un hangar où elles deviennent l'objet d'un minutieux triage. Celles qui offrent un état parfait de conservation sont frottées sur un morceau de
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bois rond planté en terre, pour les rendre plus unies, égales et bien plates; cette opération a encore pour objet d'enlever les corps étrangers qui les souillent. On plie alors cbacpie feuille en double sur une mince baguette A'ÉrianfkuS'flaridulus, et pour mieux en assujettir les deux bouts, on les traverse, un peu au-dessous de la baguette, avec de minces tiges qui tiennent lieu d'épingles. Ainsi fixées , ces lanières constituent un assemblage long de deux mètres au plus, et qui porte le nom générique de feuille. Le cent de ces feuilles se vend de quatre à cinq piastres ; c'est une industrie productive pour les lies situées sous le vent de Taiti.
S'agit-il de les placer sur les chevrons, les couvreurs commencent par le bas du toit ; ils fixent chaque rangée de feuilles à une distance de quelques centimètres et au-dessus les unes des autres , à la manière des tuiles, ce qui forme une toiture aussi épaisse que solide. Lorsque les chevrons sont complètement reC/Ouverts, que les baguettes de feuilles ont été cousues l'une à l'autre au moyen d'une aiguille en bois dur (tuirfare), chargée de Napé (1), tresse en fibres de cocotier remarquable par sa force et son peu d'extensibilité, on garnit la partie supérieure du faîtage d'herbe sèche , Aretou (Papyrus odaratus), pour ~""— ^■""^^"^"""■■•"^■-"■■^■■^^^■^"^■"■— ■■"^■""■■'■"■"■■■■"■""■■'^"■.^'^-^■"^"■^■■■(■"■■■■^^^■"■^
(1) Le Napé est un produit spécial aux îles Paumotu. Les ligatures des pirogues cousues , la garniture des lits, des chaises, faits avec cette substance tressée possèdent, indépendamment d'une longue durée, l'avantage de ne jamais se relâcher. C'est peut-être la seule espèce de corde qui réunisse ces précieuses qualités.
Voici la manière dont on prépare cette corde : TeuTeloppe sèche de la noix de coco est battue, les fibres les plus longues sont nettoyées, et ce sont d*abord ces brins que l'on tresse à la main ; le tressage des fibres trop courtes exige une patience et une habileté dans laquelle excellent les habitants des îles Pomotu. Dans ces îles, le Napé se veud 7 piastres les dix brasses.
empêcher la pluie de traverser. Cette toiture se conserve de sept à huit ans; elle est très-jolie à voir, surtout en dedans, et il est difficile de faire des toits plus gracieux.
Les maisons des îles Gambier se couvrent de la même façon. Le pandanus est si abondant dans ces lies que malgré la grande consommation de feuilles qu'on y fait, il en pourrit chaque année sur le sol une quantité incalculable. A Bourbon, les feuilles du pandanus servent à fabriquer des sacs pour le café et les sucres destinés aux voyages de long-cours ; on en fait aussi des cordages, des paniers, etc.
On prépare avec les fruits du pandanus une boisson fermentée que les Taïtiens nomment avorfara (vin de pandanus). Les femmes de Taïti, des lies Marquises, Gambier, Paumotu, de la Société» Tongatabou, etc., etc., se font des colliers et des couronnes avec ces finiits mûrs, qui alors sont d'un rouge de corail, et très-odorants.
Les Taïtiennes mangent aussi conmie friandise, les petites amandes douces qu'ils contiennent, alors que dans certaines lies (aux Paumotu), il est des peuplades qui sont obligées d'en faire leur principale nourriture, leur sol complètement coralligène se trouvant privé de toute autre végétation : la population anthropophage de l'Ile Blight est dans ce cas.
L'anthropophagie n'a jamais existé à Taïti, et les naturels y témoignent pour ceux qui la pratiquent une horreur des plus vives. Aussi, lorsque le sort d'une goélette américaine, qui s'était perdue sur l'une des Iles basses de l'Archipel des Paumotu (île Blight), fut connu à Taïti et que les indigènes surent que son équipage avait été dévoré, ils se montrèrent profondément indignés. A l'arrivée des coupables à Papeïti, les Taïtiens accoururent en foule sur la plage pour voir débarquer ces malheureux, et ce fut, au premier moment, à qui leur souhaiterait la mort la plus
violente et la plus e» rap{K>rt avec r^inormité du enme dont ils s'étaient souilles.
Désireux d'avoir les types de ces insulaires, je me rendis à la prison, muni de mon appareil photographique. Mais la lumière me faisant déCaut, je dus revenir sans résultats satisfaisants. Je pus obtenir que ces pauvres gens vinssent chez moi et , plus heureux oette fois , je m» procurai leur image.
Au sortir de ta prison, ils se prirent par la main et, saisis de flrayeor, ils marchaient à la que«ie leu leu, à petits pas, se figurant qu'on les conduisait à la mort, ns arrivèrent ainsi tout trenAAants à ma demeure. Je les reçus dans mon jardin et les ayant fait asseoir sur des nattes je m'occupai de les grouper.
Pendant ce temps, la pitié s'était glissée au cœur des Taltiens et, du sein de la foule qui avait envahi mon enclos, une jeune fille, s'apercevant qu'au noml»re des prisonniers de Blight il y avait trois femmes à peine vêtues, s'empressa de oourir chez elle, et, dans un élan de spontanéité vraiment touchante, elle revint leur porter à chacune une de ses robes. Cette jeune fille avait les yeux humides de larmes en voyant l'air de satisfaction de ces infortunées. Telle était la vivacité de son émotion qu'elle riait, pleurait et battait des mains comme une véritable enfant. Gagnées par ce premier acte de générosité, d'autres Taitiennes furent chercher des paniers remplis de féïs cuits, d'oranges, de cocos, de poisson, etc., etc.
Accroupies devant les indigènes de Blight, le menton appuyé dans leurs mains, elles se plaisaient à les regarder manger et boire. De temps à autre, c'étaient de petits éclats de rire provoqués par leur gaucherie, ou bien quelque cri de sympathique commisération ou une exclamation touchante : « kue tura ! Taata oviri merahi peiha ! Ah ! comme ces hommes sauvages ont faim !
Cet accueil, auquel ils étaient loin de s'attendre, rasàuira les prisonniers, et après qu'ils se furent réconfortés, on vit la confiance renaître chez eux , la joie éclairer leur visage...
L'on a fait grâce de la corde aux anthropophages de Blight ; c'est là, un acte de haute humanité qui honore le protectorat de la France. Leur constitution était d'ailleurs dans le plus grand état de délabrement ; aussi deux sont-ils morts peu de jours après leur arrivée à Taïti. La plupart avaient le corps couvert de boutons, la peau sèche, écailieuse ou ulcérée. Chez plusieurs, il existait d'énormes décollements sur une grande partie des avant-bras, par suite de nombreuses collections purulentes. Leurs cheveux longs, incultes, fourmillaient de vermine...
Lorsqu'ils purent se faire comprendre, Temaheva, le plus âgé d'entre eux , raconta que ses ancêtres venaient d'un pays où il y avait beaucoup d'arbres à pain et de trèshautes terres, n se plaisait à chanter les richesses du sol , le parfum des fleurs et l'abondance des fruits savoureux de la patrie de son père, pays dont il n'avait jamais pu se faire idée, lui qui avait vu le jour sur un anneau de corail surgi du sein de l'Océan. Nous l'avons entendu nous-mêmes^ et ce fait vient très-bien à l'appui de cette idée que les lies Paumotu ont été peuplées par une colonie de Taïtiens chassés du district d'Afaiti par ceux d'Hitiaa. Une colonie d'indigènes des grandes lies Paumotu serait donc venue s'établir sur Blight, située par 21<* 40' de latitude sud et 129° de longitude ouest. Cela semble d'autant plus probable qu'il existe de telles affinités de langage entre cette peuplade et les habitants d'Anaa ( île de la Chaîne ), qu'ils s'entendent et conversent entre eux.
Quoique l'ethnographie de l'Océanie soit des plus obscure , il est cependant à présumer que les habitants des îles Sandwich, des Marquises, de l'Archipel des Naviga-
leurs ou Paumotu , des lies de la Société , de rArehipel de Cook ( lies Vavau, Tonga-Tabu ), des Qes Fidyi, de la Nouvelle-Calédonie et de la Nouvelle-Zélande, proviennent tous d'une même souche. Ds possèdent en effet, à quelques nuances près, le même type, le même idiome, les mêmes habitudes, les mêmes préjugés.
Cette grande race polynésienne est noire, de petite taille et à cheveux crépus dans les lies Occidentales. Elle est seulement cuivrée, de haute taille, bien prise, de formes élégantes, à traits réguliers et à cheveux lisses dans les lies de la partie Orientale. Une grande inégalité d'intelligence existe entre ces différents peuples. Le développement intellectuel y est généralement en relation directe avec les richesses spontanées du sol sur lequel les événements ou le hasard ont jeté ces populations, car il est bien difQcile de dire par quels moyens et quelles causes d'émigration cet éparpillemeut a pu s'effectuer.
Voici sur le naufrage de la SarahrAnn, goélette dont l'équipage fut massacré par les anthropophages de Blight , les détails que j'ai recueillis peu après l'événement.
» Partie de Yalparaiso au mois de Mars 1856, pour les lies Gambier, où elle devait prendre un chargement de nacre, cette goélette était commandée par le capitaine Krayser, qui avait avec lui sa femme, un jeune enfant de vingt-deux mois, et pour servante, une jeune fille de Taïti. Se trouvaient abord, M. Ehlers, subrécargue,etM. Botcher, négociant, que j'avais eu occasion de connaître quelques mois auparavant à Taiti où il revenait après un voyage à Yalparaiso. L'équipage se composait de neuf hommes, plus deux enfants, fils du capitaine Stevens, de Taïti ; c'est-à-dire, en tout dix-sept personnes.
» La Sarah'Ann mouilla aux lies Gambier, en Avril , et trouva sur la rade de Mangarèva, la corvette de guerre la Sarcelle, commandée par M. le lieutenant de vaisseau Ferré.
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M. Botcber dit aux officiers de la corvette^ ses amis, qu'ils se reverraient très-prochainement à Papeïti, car il ne pensait pas que la Sarah-Ann fût en retard de plus de huit jours sur la SareeUe qui, comme elle, devait bientôt faire route pour Taîti.
» Depuis cette époque (Avril 1856), jusqu'au mois de Juin 1857, Ton n'entendit plus parler de la goëlette et tout le monde pensait qu'elle avait dû sombrer dans un ouragan.
» Lel*' Juin 1857, la goëlette du protectorat /ttfêa, appartensmt à la maison Hort frères, de Papeïti, jeta l'ancre à Taïti. Son capitaine, M. Danhum, raconta qu'en longeant rile Blight, il avait cru apercevoir les débris d*un navire. S'étant approché davantage, il vit des naturels, armés de lances, suivre le long de la plage la marche de sa goëlette. n reconnut flottant sur leurs épaules ou attachées à quelques arbres, des étofites de couleurs diverses, et remarqua certains débris qui lui firent penser que ce pouvait bien être là le lieu du naufrage de la Sarah'Ann. Ne voyant pas de traces d'Européens, mais au contraire des indigènes montrant des dispositions très-hostiles, il prit le large, persuadé que l'équipage avait dû être mis à mort et dévoré par eux.
» Le gouvernement français s'empressa d'expédier de Taïti, le bateau à vapeur le Milan, afin de secourir cet équipage s'il en était encore temps, et deux embarcations armées en guerre, commandées par un officier, déposèrent sur Blight de nombreux marins qui visitèrent l'tle sans rien découvrir. Au rapport de M. Caillot, enseigne de vaisseau, les cases étaient vides ; seulement il y trouva du poisson fraîchement péché, suspendu aux poteaux, et sur le sol, des nattes étendues qui, chaudes encore, témoignaient assez que les habitants avaient dû s'enfuir depuis peu d'instants.
1» Cette lie, très-basse, circonscrit un lac intérieur. Composée de coraux, elle est couverte d'une grande profusion de pandanus qui forment des fourrés impénétrables. On y lança quelques obus , on tira des coups de fusils ; plusieurs arbres, les cases et les pirogues furent brûlés ; tout cela n'amena aucun résultat, et le Milan reprit le large pour s'en revenir à Taïti.
> La mère des deux enfants qui se trouvaient à bord de la Saràh-AnUf H"* Stevens, femme d'une grande énergie, n'éeoutant que son dévouement maternel, fréta aussitôt la goélette Jtt/to ^ à raison de 1600 piastres (7,500 francs), et partit pour l'Ile Bligbt à la recherche de ses enfants (Juillet 1857). Elle aborda, en passant, à nie de la Chaîne et prit avec elle vingt-cinq indigènes déterminés, parlant un peu la langue de Blight, et le chef Teina dirigea cette expédition.
» Arrivés à Blight-Lagon, les indigènes pénétrèrent au milieu des fourrés de pandanus et, faisant le tour de Ttle, ils se rencontrèrent sans avoir rien trouvé. Pendant ce temps le chef Teina , demeuré seul parce qu'il avait laissé aller devant les éclaireurs, se disposait à rejoindre ses compagnons, lorsque le bruit d'un caillou qui roule attira son attention. Ilaperçut alors entre des blocs de coraux amoncelés une main qui travaillait à les écarter pour déblayer l'entrée d'une cavité souterraine. Les naturels de Blight n'entendant plus de bruit, crurent au départ des étrangers et s'apprêtaient à sortir de leur cachette.
> Au cri de ralliement poussé par Teina, tous ses compa* gnons accoururent et l'aidèrent à se frayer un passage dans la cavité. Là, se trouvèrent seize personnes dont quatre enfants, qui furent amenés à bord de la Julia.
» Des débris d'ossements humains, une chevelure blonde qu'on suppose avoir appartenu à la femme du capitaine, une moitié d'enfant desséchée au soleil et plantée au sommet
d'un bâton pour servir do fétiche ; " des dents et des phalanges furent retrouvées dans File. Les crânes avaient été taillés trianffulairement pour en extraire le cerveau. Beaucoup de ces débris et la chevelure blonde furent emportés à Taïti. La Julia mouilla sur la rade de Pape'iti, n'ayant plus à bord que treize prisonniers, trois étant morts dans la traversée, mais rapportant la triste certitude du désastre de la Sarah'Ann (5 Août 1857). »
Avant de partir d'Aokèna, Prat et moi priâmes un canotier de nous pécher une huître perlière. En ayant référé au P. Laval, l'indigène plongea et en rapporta deux , mesurant O"',!^ de longueur sur O'^^O de largeur, nous assurant qu'il n'en avait pas aperçu de plus grandes. Remarquant notre déception , le P. Laval nous dit que c'était dans les mollusques de cette taille qu'on avait le plus de chance de trouver les perles.
De retour à bord à quatre heures, nous engageâmes les missionnaires à diner ; après leur départ, nous procédâmes à l'ouverture de nos huitres qui, hélas I ne contenaient que l'animal. Nous en conservâmes les valves, en mémoire de notre excursion.
Haputeoa mourut le 20 Juin 1857 d'une pleurésie aiguë, maladie qu'il contracta à une procession pendant laquelle, portant le dais, il fit un très-long parcours la tète nue et en plein soleil. Rentré chez lui le corps baigné de sueur, il se déshabilla et, seulement vêtu d'un pareu, il s'assit exposé à un courant d'air. Le soir il fut pris de fièvre et d'une douleur violente au côté. N'ayant pas été traité ainsi qu'il convenait de le faire, il mourut peu après, étouflé par un épanchement considérable. La diète et la tisane de pourpier de MM. de la Tour et Laval, ont fait merveilles, comme on le voit.
Dès que la mort du roi fut connue, les insulaires accoururent de tous les points de TArchipel, poussant, selon
l'usage, des cris déchirants. Prenant un bâton, Élie, frère du roi, se mit à faire des moulinets dans la chambre, frappant çà et là dans le vide en poussant des hurlements féroces, cognant de temps à autre à coups redoublés sur le cadavre royal, pour en chasser les mauvais esprits.
Pendant qu'Élie accomplissait ce pieux et traditionnel devoir, les indigènes groupés sur la place publique murmuraient, accusant la famille du défont d'avoir usurpé le trône et de s'être approprié les terres de leurs aïeux. Ds reprochaient aussi aux missionnaires d'avoir prêté leur concours à ce rapt, et ils déclaraient que puisque Ifaputeoa. venait de mourir, son fils ne lui succéderait pas. Us décidèrent enfin, qu'ils reprendraient de vive force, et les armes à la main, les terres dont on les avait frustrés, si la reine ne consentait à les leur restituer.
Jadis, la mort du roi, même celle d'un chef, éveillait aux Gambier, toutes les convoitises et rallumait les passions. Les uns réclamaient des terres dont on les avait dépouillés et voulaient se venger par des luttes sanglantes, dans lesquelles le vaincu devenait la victime du vainqueur.
Se rendant chez la reine, la foule lui déclara que le peuple n'acceptait pas pour souverain son fils, chétif enfant de dix ans, et que s'il ne renonçait pas de lui-même à la couronne, il allait être à l'instant déporté sur une roche voisine, ainsi que les missionnaires, et qu'il serait défendu, sous peine de mort, d'aller leur porter à manger.
Craignant pour sa vie, qu'elle croyait sérieusement menacée, la reine fit chercher le P. Laval , qui s'empressa d'accourir d'Aokèna. Pâle et vivement ému , le missionnaire considéra un moment la foule sans oser parler. Voyant son animation, il hésita, ne sachant ce qu'il devait faire. Profitant cependant du trouble que venait de faire naître son apparition inattendue, il paya d'audace, et s'avançant vers les plus irrités, il donna l'ordre aux mutm
d'arrêter sur le champ les auteurs du désordre. Prenant alors Joseph dans ses bras, il le présenta à la foule inter dite, et le proclama roi des lies Gambier. « Si vous ne lui obéissez pas, ajouta-tril, les Français viendront avec leurs canons vous faire rentrer dans Tordre ! »
On sait peu de chose de l'ancienne constitution sociale du peuple des Gambier. Elle a été aristocratique, dit-on. Le roi était le premier de tous les chefs, et son degré d'autorité était en raison de son talent à se faire craindre. Mais il fallait qu'il vive en bons termes avec le grand sacrificateur et grand prêtre des idoles, qui, à un moment donné, usant de sa puissante influence sur le peuple, pouvait lui créer des obstacles. Tous unis par 4es liens de parenté avec le roi, les chefs elles membres de leurs familles constituaient la race aristocratique des Togoiti. Les descendants des guerriers formaient la classe moyenne des Pakaora. Celle des Uuru-manu, composée des gens du peuple, formait la basse classe.
Le P. Laval ayant donc montré de l'énergie, le calme se fit, et les indigènes vinrent s'incliner tour à tour devant la reine et le jeune roi. Les Togoiti baisèrent le visage, ou plutôt frottèrent leur nez contre celui du jeune souverain. Les Pakaroa lui embrassèrent les genoux , et les Huru-manu lui embrassèrent les pieds. La reine fut proclamée régente en attendant la majorité de son fils, appelé à régner sous le nom de Maputeoa IIL Enfin le chef de l'tle, Taraval, harangua la reine et le nouveau roi , se faisant le garant des sentiments affectueux et de la soumission des habitants de l'Archipel.
Quatre indigènes furent condamnés à trois ans de prison. A notre passage, Jonas, l'un d'eux, subissait sa peine dans la prison du district de Taku. D'un caractère original , Jonas était la ressource de ses compagnons de captivité. Manquant un jour de vivres, ceux-ci lui dirent de trouver
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nn moyen de s'en proeurer. G'esl simple, réponditHl : puisque c'est Laval qui nous a condamnés» c'est lui qar doit nous nourrir. Or, voici le tour que ce bardi filou joua aux missionnaires. Étant arrivé la nuit à Mangarèva , il s'introduisit dans l'enclos des Pères qui^ en ce moment» étaient assis dans la petite allée plantée d'hibiscus qui précède le presbytère. Respirant Tair embaumé de leurs fleurs choisies » ils venaient d'achever leur repas et cau^ saiwt avec les frères laïques. Jugeant donc le momrat, propice i et en homme qui connaît les êtres , Jfonas entra sans hésiter dans la salle à manger ; faisant main basse sur tout ce qu'il y trouva , il engouffra dans le sac dont il s'était muni : pain, lard, viande, riz, popoï, et sortit laissant le buffet vide.
Les missionnaires virent parfaitement le voleur ; mais se figurant que c'était leur domestique qui vaquait aux soins du ménage, ils ne s'en préoccupèrent pas. Ce ne fut que lorsque le véritable serviteur arriva muni d'une lampe, que voyant le buffet grand ouvert et vide, comme paillasse , il resta pétrifié et la bouche béante. Les missionnaires se souvinrent alors de l'audacieux fripon qui^ déjà reparti pour Taku , riait en route de son bon tour, croquant à l^elles dents les provisions dont il était porteur..