‹ Voyage aux îles Gambier (archipel de Mangarèva)Chapitre 12 sur 13 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Gottronnement de TASÂtoA Y, roi de Bora-Bora. — Funérailles de Maputeoa. — Funérailles du prince ÂBn-Aui. — Catalepsie de la reine de Huahine. ^ Annirersaire de la mort de Maputeot. -^ Oeniiére promenade à terre. — Encore les religieuses. — Excursion dans les montagnes. — Une caverne. — ta pierre des sacrifices humains. -*- L^appareillage de la corvette . son départ. — Arrivée à Valparaiso.

Od vient de voir comment Joseph succéda à son père. Dans les lies de la Société, Tavènement au trône a lieu avec beaucoup plus de solennité ; voici les détails de la cérémonie qui eût lieu à Raiatea, le jour du couronnement de Tamatoa, fils de S. M. la reine Pomaré.

Le 19 Août 1857, les habitants de Bora-Bora, de Huahine, de Maupiti, de Hoorea, de Taïti , étaient réunis dans le grand village de Raiatea. La reine Pomaré occupait tout ce monde à tracer des routes autour de sa demeure. Les indigènes confectionnaient des vêtements de fête avec de la tapa^ on fabriquait des chapeaux bariolés et de formes originales. De tous côtés arrivaient d'abondantes provisions de vivres. Partout des rires, de bruyantes eau • séries, le bruit de la foule, tout respirait le bonheur. Sur la rade, des pirogues luttaient de vitesse, ainsi que plusieurs baleinières.

La goëlette Y Hydrographe et l'aviso k vapeur le Milan

étaient sur rade, envoyés par le commandant particulier, M. le comte Pouget, à l'occasion du couronnement de Tamatoa. M. le capitaine d'infanterie de marine Vallès, représentantde M. le Commissaire impérial P. L, était venu pour maintenir l'ordre et le calme au sein de la population que d'anciennes inimitiés divisaient encore. Il y avait, en effet, réunis ce jour à cette fête nationale , les partisans de l'ancien pouvoir, ceux du nouveau, et l'on pouvait craindre de voir surgir des luttes sanglantes pour le jour du couronnement ; il n'en fut rien.

A une heure de l'après-midi , la procession partit de la résidence royale pour se rendre au temple dans l'ordre suivant: (1)

M. le capitaine Vallès et M. Ghisholm, ce dernier agissant comme représentant du consul de S. M. Britannique, étaient Tun et l'autre précédés des pavillons de leur nation,

MH. les Résidents Français, Anglais, Américains, etc.,

Arii-Peu, portant le Code,

Arii-Tahia, portant l'épée de l'État,

Le Révérend M. John Barff père , portant la Bible ,

Maheanuu, portant le sceptre ,

Haapua, portant l'huile sainte ,

Le Révérend Charles Barff, ministre officiant ,

Le roi, marchant sous un dais que portaient six hommes, ayant à leur côté six gardes armés de lances^ et Tépée au bras.

Lès familles royales ,

Les principaux Gouverneurs ,

Les chefs subordonnés ,

Les juges et officiers du Gouvernement ,

(1 ) Ménager de Tahiti, 20 et 27 Septembre 1857.

Les enfants ,

La masse du peuple.

Dans le temple, un trône simple et élégant avait été préparé.

Le Révérend Charles Barff, présentant Tamatoa au peuple, demanda si on l'acceptait pour roi ?

Répondant au nom du peuple de Raiatea et de Tahaa, Tapoa dit : « Telle est la volonté unanime ! >

Ces paroles furent confirmées par la foule, par une levée des mains répétée trois fois. Maheanuu lut ensuite un cantique composé pour cette circonstance par le peuple de Tahaa, qui Fentonna aussitôt après. Maheanuu lut le 75"* psaume, et appela la bénédiction de Dieu sur rassemblée.

Napario lut un autre cantique, qui fut chanté par les gens de la reine Pomaré.

Le Révérend John BarfiT, prononça un discours tiré de ces mots de Salomon (Proverbe xvr, 12 J : « Parce que la

justice est l'affermissement du trône » Ce discours, dit

avec âme, produisit une vive sensation.

Montant alors sur les marches du trône, et présentant le icode à Tamatoa, Ârii-Peu lui adressa ces paroles :

« Tamatoa, voulez-vous diriger le gouvernement de ces » îles selon le Code que je vous présente en ce moment ? >

Tapoa, au nom du roi, répondit : « Oui, et que Dieu me soit en aide l »

Arii-Tahia présentant Tépée à Tamatoa, lui dit :

« Je vous présente cette épée, comme signe que le » pouvoir suprême des îles de Raiatea et de Tahaa vous est » remis ; voulez-vous la porter pour inspirer la terreur aux » méchants et pour protéger ceux qui marchent suivant la » loi de Dieu ? »

Tapoa, orateur du roi, répondit : « Oui, et que Dieu me soit en aide ! »

Le Révérend John Barflf, présentant la Bible au roi, lui dit :

« Je vous présente ce livre, le livre de Dieu, qui m*a » inspiré les paroles que je vous ai adressées en ce jour. » Consentez-vous à le prendre pour votre guide, comme » règle de votre conduite privée, et comme un directeur » dans votre vie publique. H peut vous offrir le bonheur » maintenant et une couronne de gloire après ? »

Tapoa, au nom du roi : « Oui, et que Dieu me soit en> aâde I »

Le Révérend Chartes Barff versa, en ce moment, Thuile sainte sur la tête et sur les mains du roi.

« Tamatoa T, s'écria-tril, au nom de Jéhova, je vous ^ sacre roi de Raiatea et de Tahaa ; que le Saint-Esprit » descende dans votre cœur, et vous inspire la sagesse de » David et de Salomon ; que la loi de Dieu soit toujours » votre guide, et sa bénédiction restera à jamais sur vous » et sur votre peuple. »

Les gens de Bora-Bora entonnèrent alors un hymne composé par eux, pendant que Tamatoa T, recevait le sceptre des mains de Maheanuu. Une salve de 21 coups de canon annonça le moment où le Révérend Charles Barff plaçait la couronne sur la tète du roi.

Alors le capitaine Yallès s'exprima ainsi :

« Voici les bonnes paroles que je vous apporte de la » part du comte Pouget, Commissaire impérial , P. I., » qui m'a chargé de le représenter dans cette grande » journée.

» le vous salue, Pomaré, fille de roi, reine vous-même, ff mère de roid« — • Je vous salue Tamatoa, que cette journée » soit pour vous l'aurore d'un règne long et prospère, » (pi*elte soit pour votre peuple l'annonce d'un règne de » justice et de paix.

» Je vous salue aussi peuple de Raiatea et vous tous de » Taïti, de Moorea, de Bora-Bora, de Huahine ; que votre

» préseace ici soit le gage d'une union désormais « durable »

Après avoir parlé de Tuniou et de la puissance de la France et de l'Angleterre, qui toujours protègent le faible contre le fort, M. Vallès ajouta :

« Assez longtemps vos conques marines vous ont appelé » aux massacres dans vos vallées et sur vos montagnes ; » avec le règne de Tamatoa doit commencer le règne de » ramitié et de la fraternité. Il ne faut pas que la race la » plus belle et la plus int^ligente de rOcéanie, la pins

> généreuse , disparaisse. Il faut au contraire qu'elle se » constitue en un peuple fort, et qu'elle aille répandre la » civilisation avec la parole de IMeu, dans les lies encore » barbares de cet Océan,

» Malheur à ceux qui, pour des motifs personnels, susci- » taraient des désoràres et tenteraient de faroubler une si » grande harmonie ; je le répète, malheur à ceux-là ! »

M. Ghisholm, consul anglais^ prit ensuite la parole :

« Tamatoa V I

» J'ai l'honneur de vous féliciter en cette heureuse oc- » casion au nom de Victoria, reine de la Grande-Bretagne. » Je me joins de bon cœur au représentant de la France

> qui vient de vous faire connaître, au nom de S. M, Na« » poléon III, ses vœux pour vous-même, et pour votre » peuple. Ce n'est pas ici seulement que les pavUloi^ de » la France et de l'Angleterre sont unis, partout ils le sont » encore dans le but de réprimer l'injustice et les abus,

> Tant que vous conduirez votre gouvernement dans les » principes de la vérité et de la justice, vous n'aurez rien » à craindre, avec de tels alliés, desagressions étrangères.

> — Le désir de notre reine est que votre règne soit » long, calme, et prospère. »

Tapoa, au nom du roi répondit :

« Mon cœur se réjouit de ce que vous venez de nous faire

- iî2C -

» entendre : que la France et l'Angleterre restent à jamais » unies pour le bien dû monde. Recevez nos remercie* » ments pour l'honneur que votre présence fait rejaillir sur

• nous, et l'expression de notre reconnaissance pour tous

• les bienfaits que nous vous devons depuis si longtemps.» L'assemblée entière entonna alors un cantique d'action

de grâces. Tapoa pria pour le roi , pour le peuple, pour la famille royale de Taiti^ et appela la bénédiction du Tout- Puissant sur la France et l'Angleterre.

Un membre de la famille royale s'étant levé, cria à trois reprises.

« Dieu sauve le roi 1 »

A chaque cris le peuple répondit : Amen !

Gouverneurs, juges, enfants, Français, Anglais, Taïtiens Sandwichiens, etc., etc, chacun à son tour, répétèrent le même voca^ auquel la foule répondit toujours Amen !

Comme chez de ;véritables enfants, la joie déborda tout à coup en une hilarité générale, et le temple se vida en même temps.

En regagnantla résidence royale, et tout le long du chemin, les différents groupes composant le cortège, ne cessèrent de crier : Maeva e Arii (élève le roi) ! Ces paroles, répétées avec une croissante énergie, ne cessèrent que lorsque les larynx éraillés furent réduits à une complète impuissance.

Les danses s'organisèrent, et les indigènes ayant retrouvé l'usage de leurs cordes vocales, les chants recommencèrent de toute la vigueur de leurspoumons. La Upa-Upa (danse) fut très-animée, surtout après le festin. Ces danses océaniennes sont encore ce que les poétiques descriptions des premiers navigateurs nous ont fait connaître : passionnées, originales , voluptueuses jusqu'à l'ivresse. J'en ai assez longuement parié dans ma brochure sur O'Taïti, pour qu'il soit utile d'y revenir aujourd'hui.

Le lendemain de la mort de Maputeoa on le revêtit de Tuniforme brodé d*or dont, peu de temps auparavant , M. Le Quellec lui avait fait cadeau. On lui mit ses épaulettes d'amiral, on lui ceignit son épée, on lui passa son écharpe tricolore de Tépaule droite à la hanche gauche.

Maputeoa fut ensuite placé sur un lit de parade, et il resta ainsi exposé pendant trois jours, jusqu'au 23 Juin. Chaque matin on le portait processionellement à l'église où il assistait à la messe des morts. L'office achevée, on rapportait le défunt chez lui avec le même cérémonial. Mais au bout de trois jours il sentit si mauvais, qu'au grand regret des indigènes, il fallut l'inhumer. Cette inhumation , je l'ai dit, eut lieu dans le cimetière, sur le plateau du Nont-Duff. Oa descendit le monarque dans un caveau qu'on se hflta de creuser au pied de l'autel de la chapelle de Hatua. Une large dalle sans inscription, indique le lieu ou repose Maputeoa !•'.

D'après M. Demas, Maputeoa était un gros garçon d'une trentaine d'années , à l'air épais. Il portait une redingote bleue trouée aux coudes et sans boutons ; ua pantalon de coton qui lui venait à mi-jambe , et il tenait à la main un vaste chapeau de paille. C'est le premier souverain, dit-il, qui ait jamais mis chapeau bas devant un lieutenant de vaisseau ( 1 ) .

Les funérailles du prince à^Arii-Aue, fils aine de S. M. la reine Pomaré, se firent avec pompe à Taïti , les détails de cette intéressante et nouvelle étude de mœurs, trouveront certainement encore ici leur place.

Agé de 16 ans, Arii-Aue mourut dans la nuit du 13 Mai 1855, après une longue et douloureuse maladie. Ce prince,

(i) Dbmas, yoyage au Pôle sud.

d*uae coAstitution délicate, étant déjà usé par des abus de tous genres, la phttiisie pulmonaire le mena prématurément au tombeau. Parlant un peu français, Arii-Aue était Théritier présomptif de la couronne de Taîti. La veille de sa» mort, il voulut absolument se lever et venir s'asseoir sur là falerie de la maison de sa mère, où il trouva ses frères qui riaient, jouaient et faisaient beaucoup de bruit. « C'est parce que vous me voyez mourant, leur dit-il, que vous faîtes tout ce tapage?... Sm^tes d'ici !... > Puis s'adressant à la leine : « Je vais bientôt mourir, lui dit-il^ promettes^ moi d'obliger mes frères à ne jamais susciter de querelles aux Français;... qu'ils soient leurs amis. Je serais heureux de les voir quitter Papeïti pour aller résider à Par paoa, loin des conflits de la politique, et mieux vaudrait pour le bonheur de votre peuple, que vous abandon-^ nassiez te pouvoir au gouvernement français » .

Quelques moments après , il eût une fantaisie de ma* lade. Ayant fait appeler M. Gaillard, restaurateur, qui habitait près de chez lui, il le pria de lui apporter de la soupe grasse et une bouteille de vin de Bordeaux. Mais, changeant subitement d'avis, et se croyant plus vigoureux qu'il n'était, il prit le bras de M. Gaillard préférant, lui dit-il, aller paisiblement manger sa soupe chez lui. Ses jambes, très-infiltrées, lui permirent à peine de faire une couple de pas, et c'est le lendemain, à 3 heures du matin, qu'il s'éteignit, conservant jusqu'à son dernier souffle toute sa lucidité d'esprit.

On le garda dix jours dans une petite case en planches, peinte en noir extérieurement et intérieurement , élevée de plusieurs marches, située à gauche et à l'entrée de rendes de l'habitation de la reine. C'est dans ce logis que le corps du prince resta exposé, dans trois cercueils, le premier en zinc , et les deux autres en bois de Tamanu. liS reine désirant les recouvrir de velours noir, en chercha

vaiMOieat dafiô lllé. La Ldge tiid0a6ni({ue lui à^ant t^it présent du dMp morttiâird qu'elle possédait -, Pomâfé put alors décorer le cercueil de son fils de velours et de clous argmtéB^ Le corps du prince et les trois bières, ûe pesaient pas moins de 600 kilogramn^.

AécroupieÊ^ à Vc^entale près du Cénotaphe, la reine et sa farniUe étaient sur des nattes, recevant les députationi^ 4oi arrivaient de tous les points de File et de l'Archipel.

Après avoir déposé ses présents auit pieds de la reine, cbalque députation poussait des cris lamratables : Auéf aué! aué! (Hélas! hélas! hélas!) s'écriait-on les yeuit pleins de larmes, et toute la foule de répondre aussitôt. Ces manifestations bruyantes se reproduisaient d'une ma* nière invariable à l'arrivée et au départ de chaque visiteur important. La reine et les parents retrouvant ensuite leur gaité, causaient, riaient même tÊM éclats i selon l'originalité des récits de l'assemblée : Pomaré fumait paisiblement nne cigarette, l'avoue que Je restai stupéfait de ce passage si subit de la douleur à la joie» quand le soir je vins éheï la reine pour lui serrer la main.

Campés sur la pelouse vivement édairée par la lune , des milliers d'indigènes fumaient accroupis au sein d'uâ air tiède encore» entonnant de temps à autre des cantiques harmonieux (hyménéêâ).

La population de Talti prit le deuil : la reine ordontia à toutes 1^ femmes , selon Vsmdenne coutume « de se couper les cheveux, et bientôt tombèrent sous des daeaux barbares^ de longues et magnifiques chevelures d'un noir d'ébène. Quelques jeunes filles en firent des couronnes tressées^ dont elles se parèrent^ D'autres» désolées de ce saerîfiee imposé, les enfouirent dans la terre» quelques-unes tes laissèrent sur le chemin; Quand êmt hommes, il y en eût qui se rasèrent seulement la niique; d'autres tout un côté de la tète, eonservant l'autre côté

- lao -

intact. Les chapeaux de paille furent recouverts de satin noir, et les femmes y ajoutèrent une voilette en gaze de même couleur.

Arii'Aué étant le chef é'Afaîti (presqu'île), tous les gens de ce district étaient accourus, apportant à la reine des présents en nourriture , et de toute espèce. Vêtues d'habits de deuil , les femmes les cheveux coupés courts , les hommes la tète rasée (au rasoir), défilèrent d'abord devant la maison mortuaire, puis ils formèrent le cercle. Prenant alors la parole, Apo, doyen des Raatiras d'Atimaha (tle Hoorea), s'exprima en ces termes:

« Salut à toi Pomaré, reine de Taîti, salut au nom du » vrai Dieu I Nous venons ici, nous chefs, juges, mutoïs, » et hui-raatiras des districts, pour te saluer et pleurer » avec toi la mort de ton fils. »

. Taïrapa, orateurde la reine, répondit :

« Chefs, juges, mutoïs et raatiras des districts, Pomaré » est heureuse de vous voir : Elle vous remercie de cette » marque d'intérêt et vous invite à entrer dans cette > maison pour pleurer sur le corps de son fils. »

Puis la foule entra, et la demeure de la reine retentit de sanglots.

Une autre fois, arrivèrent au complet les habitants des districts de Faaa , de Punaauia et de Paea. Après une allocution du genre de la précédente, les jeunes gens entonnèrent l'hymne de Pomare-Vahine ariinoTaïti, et un ministre indigène récita une prière.

. Au bout de dix jours, il s'exhalait une odeur tellement forte des cercueils, qu'il fallut songer à inhumer le prince.

C'est le 23 Mai 1855, à ,6 heures du matin, que ces funérailles se firent, sous une pluie torrentielle qui commença dès le matin, et qui ne cessa de tomber en averses continuelles qu'à 8 heures.

Dès le coup de canon du matin, les indigènes s'occu-

pèrent de la place qu'ils devaient avoir dans le cortège. Beaucoup ne s'étaient pas couchés pour être plus tôt prêts.

Tout étant disposé à six heures, les troupes se rangèrent dans l'enclos de la reine sous les ordres du capitaine commandant de l'infanterie de marine. En lambeaux et criblé de balles à la prise de Taïti, le pavillon de l'infanterie de marine, resté depuis lors au gouvernement, reparaissait pour la première fois à l'occasion de cette céré* monie.

Suivi d'un nombreux cortège, M, le Commissaire impérial se rendit chez Sa Majesté, traversant une double haie d'indigènes respectueusement découverts. Au nombre de six mille environ, ces indigènes bordaient la grande route, les femmes d'un côté et les hommes de l'autre. Les habitants de Taïti, de Moorea, de Huahine, de Raiatea, de Bora-Bora, de Maupiti, se trouvaient là tous réunis.

Chaque cheffesse était à la tête de la députation de son district, ayant à ses côtés un mutoï, porteur d'un pavillon sur lequel était inscrit le nom du village. Les chefs, groupés près du cercueil, avaient aussi leur porte-drapeau ', puis venaient les juges , les mutoïs , les raatiras , les gens du peuple, les femmes conduites par celle de leur chef, les jeunes filles, les enfants des écoles.

Abrité sous un dais de velours, richement drapé et orné de plumes noires, le cercueil était porté par dix chefs, au nombre desquels étaient Ravaï et Tariirii, faits l'un et l'autre chevaliers de la Légion-d'Honnéiu', à l'occasion de la prise de Fautahua.

La reine Pomaré, se tenait derrière, vêtue d'une robe de satin noir, d'un voile qui lui tombait jusqu'aux pieds, et ayant sur la tête une couronne royale imitée avec des plumes noires. A ses côtés était Arii-Faité son mari, vêtu d'un habit noir recouvert d'un manteau ressemblant à une

dalmatique, au poncho cbilien, et garni de larges guipures. Puis venait le régent Paraita, décoré de la Légion-d'Hon* neur, vêtu d'un uniforme brodé d'or, avec l'epée, le cha* peau monté, le tout encore recouvert d'un manteau garni de dentelles. Ce vêtement, qui lui descendait à mi-jambes, consistait en un morceau d'étoffe noire, au milieu de laquelle on avait pratiqué un trou pour y passer la tête. Tel était l'ancien costume que les cbefis Taïtiens mettaient à l'occasion des grandes cérémonies , avec cette différence qu'il était fait avec de la tapa. MM. Salmon et Dar« ling, parents de la reine, ayant la tête rasée, se tenaient près de Pomaré.

Tout le monde s'étant placé, la corvette de guerre française la Moselle , dont les vergues étaient croisées et le pavillon en berne, fit une salve de deuil de 21 coups de canon, et le convoi commença son mouvement vers Pa* paoa , village éloigné de 4 kilomètres de Papeïti. La pluie recommença en cet instant.

Un piquet de gendarmerie à pied et à cheval, le sabre au poing , commandé par un brigadier, ouvrait la marche. Venaient ensuite les sapeurs, les tambours et les clairons ; les trois missionnaires anglais : le Révérend M. Orsmond, chef de l'Église taîtienne, le Révérend M. Darliog père» de Punaauia, le Révérend M. Howe, suivis de tous les minis* très indigènes.

Les sœurs de Saint- Joseph, à la tête des enfants de leur école, toutes vêtues de blanc ; l'une d'elles portait une bannière, sur le fond blanc de laquelle étaient peints les attributs de la mort.

Les jeunes garçons de l'école catholique,

La compagnie d'ouvriers de l'artillerie de marine.

Les coins du poêle étaient tenus par le Commissaireadjoint, chef du service administratif de la marine, le capitaine directeur de l'artillerie , et les chefs indigène.

Ariipaea 6t Ariipeu : les autres chefe suivaient , attendant leur tour pour porter le défunt.

Venaient ensuite :

S. M. la reine Pomaré et les femmes de sa famille, celles de sa maison^ Arii-Faité son époux, et Paraita le régent.

Le Gouverneur P. I., seul, et h cinq pas en avant,

L*évéque d*Axieri, ayant près de lui les consuls d'Angleterre et des Etats-Unis,

Les chefs de service, les commandants des bâtiments de la subdivision,

Los officiers de toutes armes, fonctionnaires et employés du gouverpement,

Les notables, négociants et commerçants de Ta!ti,

Enfin, la population indigène, dans l'ordre suivant. Sur c(uatre colonnes parallèles :

Les districts de Papeïti, d'Arue, d'Haapape, de Papenoo, de Te-Ue, de Te-Hebiti, de Mahaena et de Hitiaa,

Une députation des habitants de Raiatea, et de Huahine, etc., ,

Sur trois colonnes parallèles :

Les districts d# Faaa, de Punaauia et de Paea , Sur quatre colonnes :

Moruu, Yavari, Haapiti et Atimaha , Sur trois colonnes :

Afareaitu, Haumi, et Maatea , Sur quatre colonnes :

Papara, Atimahono, Papeuriri, et Papeari ,

Puis les districts de la presqu^tle ,

Les habitants des tles Paumotu.

Enfin tous ceux qui n'avaient pas eu le temps de se procurer des vêtements noirs.

La troupe formait la haie dans Tordre suivant :

9ï soldats de l'artillerie de marine, commandés par un lieutenant,

48 marins de la compagnie de débarquement de la corvette la Moselle^ commandés par un enseigne de vaisseau et un élève de 1" classe,

64 hommes de l'infanterie de marine, avec un lieutenant et un sous-lieutenant,

40 hommes de la compagnie indigène.

Le cortège arriva, vers 7 heures 1/2 , au pont de Fautahua. La route s'était transformée en une mare de boue, au milieu de laquelle piétinait la foule, éclaboussant nos uniformes. Vêtues de robes de soie ou de satin noir, coifTées d'élégants chapeaux garnis de plumes et de voilettes flottantes, les femmes étaient déjà méconnaissables. Elles semblaient sortir de l'onde, tant la pluie tombait dru en ce moment. Leurs vêtements , collés sur le corps, devenaient pour elles un grand obstacle à leur marche. Aussi, chose plaisante^ plusieurs s'étaient retroussées, et le corps littéralement nu jusqu'au sommet des cuisses, elles barbotaient riant aux éclats, dans les flaques de boue qu'il leur fallait traverser. D'autres, ne conservant que leur chemise, cheminaient portant sous leur bras, et roulées en paquet, les robes garnies de dentelles qui, peu d'heures auparavant , les faisaient si élégantes. Beaucoup traversèrent même sans hésiter, le large ruisseau de Fautahua , dans le seul but de laver leur personne et leurs vêtements souillés de boue.

Les hommes ne firent pas plus de façon. Un grand nombre portaient à la main leur pantalon, n'ayant conservé que leur redingote : C'était un spectacle des plus comiques.

A cette limite , le Gouverneur P. L prit congé de la reine. Il s'en revint à Papeïti, accompagné de l'évêque et suivi de nombreux officiers. Ils eurent beaucoup de peine à franchir le flot humain qui se rua sur eux, leur barrant la route.

Le cortège n'arriva qu'à 8 heures à la pointe dePapaoa. Le cercueil fut alors déposé entre le caveau funéraire de la famille des Pomaré et une chaire disposée pour les missionnaires. Faisant face à la mer, les troupes se rangèrent en bataille le long du rivage , et le défilé des districts continua.

Il s'écoula plus d'une demi-heure avant que la population se fut rangée en cercle sur la pelouse située entre le temple et la mer. Une décharge générale de mousquelerie annonça le commencement de la cérémonie.

Haheanuu, ministre indigène de Faaa, parla d'abord, et, après lui, le Révérend M. Orsmond père monta en chaire. En ce moment, le soleil se dégageant des nuages, brilla d'un faible éclat, et tout sembla réuni pour donner un aspect imposant à cette scène. Le bruit de la mer se brisant sur le récif, le bruissement plaintif des casuarina ( arbre de fer], la brise qui passait par rafales , l'harmonie plaintive des chants religieux, la tète respectable du vieillard qui, près du cercueil, récitait les dernières prières appelant sur le défunt la bénédiction du Très-Haut, tout portait au recueillement.

Une seconde salve ayant eu lieu, le Révérend M. Darling père occupa la chaire et prononça un discours qui émut fortement l'auditoire.

Puis ce fut le Révérend M. Howe, qui fit un sermon plein d'éloquence, après lequel le corps du prince fut déposé dans une cabane peinte en noir, sorte de caveau dans lequel se trouvaient déjà les restes d'Âïmata sa fiancée.

Quatre indigènes vêtus de l'antique costume Taïtien, les gardiens du tombeau de Pomaré II, reçurent le cercueil. Ces hommes sont les seuls qui, avec la reine^ aient le droit de pénétrer dans ce caveau, mais ils ne peuvent y entrer avec leurs vêtements modernes. A l'occasioB de ces

funéraiUef}, ils durent rester vingt-quatre heures sans parler, sans boire et sans manger.

Le défilé commença ensuite^et chaque soldat, en passait devant le tombeau, déchargea son fusil en Vair : les troupes ne rentrèrent à P^eïti qu'à 4 heures.

La Moselle tira un coup de canon de deuil, de 5 minutes en 5 minutes, jusqu'au coucher du soleil , et les bâtiments de la rade gardèrent aussi leur pavillon en berqe ; telle fut la fin de cette triste journée.

Voici le seul cas de catalepsie dont les Taîtiens se sou" viennent, et dont ils m'ont raconté les détails.

La vieille reine de Huahine ayant passé pour morte, oi^ la mit dans un cercueil, et après l'avoir gardée trois jours, selon l'usage , on la déposa dans le caveau réservé à la sépulture des membres de sa famille. Elle y était, dit-on, depuis près d'un mois , lorsqu'un jour le gardien desi tombeaux^ entendant du bruit dans le caveau, y trouva la reine ressuscitée et frappant dans sa bière. Elle était dans un état déplorable ; sa figure et son dos, présentaient des parties ulcérées et remplies de vers. La guérisoq de la reine fut longue, elle conserva de profondes cicatrices.

Questionnée sur la vie de Tautre monde, elle répondit :

« J'ai été mortel... Je vous ai vus pleurant près de » moi ; j'ai entendu vos chants de deuil, les regrets de » me^Fétis (parents). Je me suis considérée dans mon cere cueiU puis je suis allée dans un endroit que je ne sau*; » rç^ia déprire, car je n'en connais pas de semblable sur la » terre.

f j'tiabitais Te^ee, entourée d'un air tiède, ealme et » MgjBr. J'allais, je vf^m ^ans oes^, glissant oomai« p le vent, au ipiljeu de per^onqes nombreuses parmi lesr. n qu^Ue^ j@ voyais ffl^s Pf^nnaissances d'autrefois.

n ff ^^tgiflRi ^^$ esprit» BSWPtft, comme je l'étais moi-même.

» f^ \9» rmwmtm» 9$m pouvoir jamais loa toudier. Noup f mw eovixpvmion» sans oous parler ; nous nous croisions n âo mile manières sans jamais nous beurter. J'étais heu^ ii i^usQ et je me réjouissais de n'être plus 4e ce monde.

f ILorsgue je concevais le désir de venir à Taïti, d'aUar 9 I ByaUnQ ou à Raiatea, je m'y trouvais aussitôt, et j'y m voyais les personnes qui m'étaieqt chères.

» Mais dans ce ^jour se trouvait un puissant Génie, » Ayant ordonné i^ mon âme de rentrer dans son corps, ? U me dit qu'il était nécessaire que je revienne encore p 9ur la terre. Je lui montrai alors tristement mon cadavre ^ roneé de vers, le suppliant de me donner un autre corps. » Malgré mes répugnances, malgré mes prières, le Génie » (Dit Inflexible, et je ne saurais dire comment je rentrai ^ âan§ ma vieille personne »

l^es sauvages de la Nouvelle-rCalédonie croient qu'après bi mort la partie intellectuelle se revêt d'une forme maté« lôelle nouvelle, àrpeu-près semblable à la dépouille mortelle, qu'elle se rend à Balabéa, petite ile située à neuf milles de U tribu de Pouma, et cela sans le secours de pirogues.

k Taitiet dans les autres lies de la Société, on croit que o^est Vile Rttiatea qui devient le aéjour des ftmes ; c'est dans cette lie que la reine de Huahine prétendit avoir été pendant le temps de sa mort.

« Les Calédoniens, dit M. le capitaine de vaisseau Le Qomte, vont à Balabéa, et entrent par le trou d'un rocher dans la demeure d'un Dhianaua, où ils trouvât beaucoup à manger. Les ignames, les tares et les bapanes mAres, abondent dans ce paradis terrestre ; il çn est de même dea richesses cft des morceaipc d^étoffis rouge. Us y seraient wrfidtement heureux et coptents \ mais eomaie Pinstinel du vol les auit piirtout, ils se livrent à des déprédattona pendant que le Dhianoua fait semblant de dormir. Alera il se rémillft, les poursuit, les bat et les tue ; et, de semHablea

que ces âmes étaient au corps qu'elles habitaient primitive* ment, elles deviennent de simples ombres qui ne sauraient mourir de nouveau, et qui passent leur temps à parcourir les villages, à parler la nuit aux vieilles femmes, à leur désigner les voleurs d'ignames et de taros. Aussi les Nouveaux-Calédoniens voyagent-ils peu la nuit, tant ils ont peur des revenants. Quand le vent souffle avec violence parmi les arbres, agitant leur feuillage, le sifflement qui se fait entendre est causé par le Dhianoua qui se promène. Ces Dhianouas, chez lesquels les âmes vont résider, demeurent dans des localités différentes pour les peuplades des autres parties de l'île , car la plupart d'entre elles ne connaissent pas rtle de Balabéa. »

Les Mangaréviens, les Taïtiens et les habitants des autres lies de rOcéanie, ne sortent pas non plus la nuit, de peur Aes Tupapau on revenants. Leurs craintes disparaissent cependant si un Européen les accompagne, car je me souviens avoir fait à pied et au milieu de la nuit le voyage de Papeiti à Punaauia, c'est-à-dire, au moins vingt kilomètres, en compagnie de deux indigènes qui n'hésitèrent pas à me suivre. Quand j'ai parlé du Mangarévien Jonas, on a vu que l'appât du vol lui avait fait oublier les Tupapau.

Revenons à Mangarèva.

Le 23 Juin 1858, étant l'anniversaire de l'inhumation de Haputeoa, on célébra un service commémoratif dans l'église, complètement tendue de noir. Voulant avoir sa part dans le deuil public, le capitaine Guézenec fit mettre les vergues de son navire en pantène et le pavillon en berne. A neuf heures, un coup de canon du môle annonça le commencement de l'office mortuaire, qui se termina une heure après.

Je n'allai à terre qu'à onze heures. En passant devant

l'église, encore embaumée de vapeurs d'encens, j'en vis sortir les religieuses qui s'empressèrent d'accourir pour s'informer de la santé des dames et de celle de leurs enfants. Cherchant à faire preuve de mémoire, elles estropiaient leurs noms, essayant vainement de les prononcer.

— Quel jour votre navire partira-t-il, me demandèrentelles ?...

— Ananaî, demain, leur dis-je.

— Ananaï ! . . . Ananaï, répétèrent-elles toutes en se regardant consternées...

Ce fut alors à qui s'emparerait de mes mains, qu'elles portèrent à leurs lèvres.. . Anakoé ! Anakoé ! Adieu I adieu ! murmurèrent-elles, en reprenant lentement la route du Mont-Duff. — Se retournant fréquemment, et du plus loin qu'elles purent encore m'apercevoir, elles ne cessèrent de m'adresser des signes d'adieu.

Je me dirigeai du côté de la plage, voulant aller examiner le portail en basalte destiné à l'église de Papeîti, et qu'un navire devait prochainement venir prendre. Les pierres, artistement taillées d'après les plans et sous l'habile surveillance du frère Gilbert, étaient rangées à plat sur le sol. Je fus de là, faire une visite à ce frère, que je félicitai de son travail remarquable. Il voulut bien m'accompagner chez le frère Fabien, que je trouvai dans son atelier de menuisier.

Profitant des quelques instants qui me restaient encore, je m'aventurai dans les montagnes. Hais H, le comte de la Tour passant en ce moment, brouetté par ses élèves, me dépécha immédiatement l'un d'eux sous le prétexte de me servir de guide.

— Comment te nommes- tu? demandai-je à l'enfant.

— Timothée, me répondit-il, je suis le cousin-germaiQ du roi.

^ Hi bien, Timotb^, tu v^9 iK^e mmw âtm l'endroit où j^dis oa onterr^U \^ mort»» et aprèa, turoe oondoiras danB le \m où 9'90compU9$aieiit les eacriftQe9 bum^9....«

Timoth^ $'aiTét9 devant une caverne dans laaueUe je trouvai une tôte momifiâe» ainsi gue d'autres membres égarât Tirant mon moucboir, j'y enveloppai la t^te et un bras, alors que Timothée d'un air d'effroi me regardait faire. « Ne crains rien, lui di9*je, je porterai moj-mâme ce paquet. Conduis moi ailleurs maintenant » (1).

On prétend que les gens morts de faim étaient jadis déposés dans les anfractuosités des montagnes ; étaitn^ donc les restes de l'un de ces malheureux que je venais de ramasser ? Je remarquai des tatouages sur la peau racornie du bras que j'emportai. Des tatouages sillonnaient autrefois la peau des Mangarévieps en larges bandes noires, dont les c(mtours, le plus souvent, étaient le résultat des sieuls caprices de l'artiste'.

Malgré leur grande variété, le plus généralement adopté était, le corps étant vu de face, un rond noir coupé d'une erelx de SaintrAndré sur chaque épaule. Une suite d'anneaux avec baguettes déliées réunissaient les deux ronds et formaient autour du cou une sorte de collier. La poitrine et les côtés étaient traversés de larges bandes divisées en deux parties par une ligne médiane fermée par le nu de la peau. Des bandes de largeur différentes, quelquefois des filets détachés descendaient le long des bras et des cuisses. I^es jambes étaient le pins souvent recouvertes de tatouages ^gurant une espèce de guôtre. Le dos présentait un em-^ Même analogue, si ce n^est que les reins avaient en général deux ou quatre larges dessins. A Hnverse des habitants

(1) J'ai fait cadeau de ce spécimen de crâne mangarévien, au Musée è^anatomie de l'École de médecine navale de Brest : c'était une tête de femme,

des lies Marquises , lès naturels se tatouaient rarement le visage qui conservait sa oouleur jaune foncée.

Nous pénétrâmes dans un bois où, me désignant une large pierre disposée comme pour servir de table, Timoth^ me dit : « C'est là-4essus qu'on les immolait ! *

Parvenu sur la crête des montagnes, j'aperçus la mer des deux côtés de Ttle. A Test, s'étendaitla vallée de M-ko^teu, et à l'ouest, celle de irgorTMàka. Je contemplais ce gran^ diose tableau lorsque soudain j'aperçus rembarcation qui devait me ramener à bord, déjà presque rendue à la plage : il me fallut redescendre aussitôt.

Le lendemain, 34 Juin, Harion et Pétero, vinr^t à bord prendre leur poste d'appareillage* Pétero me remit, de la part des frères Gilbert et Fabien, deux coquilles de nac!^ arrondies à la meule. La reine me faisait aussi cadeau d'une natte, longue de 7 mètres et large seulement de 37 cen<* timètres. Elle m'envoyait de plus, un Ikê, sorte de bat^ toir quadrangulaire et cannelé sur ses faces, employé jadis à battre les écorces destinées à la confection de \zTapa.

Prenant passage sur notre corvette, jusqu'à Yalparaiser, M. et M""' Pignon arrivèrent accompagnés de leur neveu Dupuy, auquel ils laissaient provisoirement leur maison de commerce et le soin] de leurs intérêts.

A onze heures, le capitaine commanda de larguer les voiles. Les caronades débarquées de la veille et déjà placées sur le môle» saluèrent aussitôt de trois détonations espacées nos préparatifs d'appareillage. Répondant à c^iè salve, le capitaine fit hisser et amener trois fois de suite le pavillon national, largement déployé à la corne du navire déjà en mouvement.

Quelques instants après , le cakne survint , nous iàisant une obligation de louvoyer dans le lac. Drossée par les courants, la corvette n'avançait guère; elle s'arrêtait

même, et ne reprenait ensuite que lentement sa marche. On manœuvra tout le jour sans pouvoir atteindre les limites du lagon. Perdant Tespoir de franchir la passe principale, le capitaine fit gouverner à Touest, le cap sur le Hont-Duff. Ne réussissant pas sous ces nouvelles amures, il fit virer d,e bord et la corvette revint au sud-est.

Convaincu qu*il lui faudrait passer la nuit à bord, Pétero alla le soir s'agenouiller et faire sa prière sur la dunette, tandis que Ireneo, le premier ministre, vint m'offrir des perles que je lui achetai. Â. neuf heures, nous n'avions pas doublé la pointe d'Âkamaru, et la brise faisant toujours défaut, le capitaine prit une nouvelle bordée, gouvernant sur le Mont-Duff. Ce ne fut qu'à une heure du matin que, franchissant enfin la passe de l'ouest, nous trouvâmes de labrise qui nous fit faire bonne route. Quant le jour parut, les pics de l'île pointaient encore à l'horizon, mais le vent fraîchissant de plus en plus, ils disparurent bientôt (25 Juin).

Nous eûmes à lutter contre des vents variables jusqu'au 14 Juillet. Ce jour, la mer devint très-grosse et des grains ne cessèrent de tomber ; glissant sur le pont, le maitred'hôtel se fractura la clavicule.

Le 18, nous aperçûmes l'île Mas a Fuero, élevée de 1,840 mètres. Le soleil éclairait avec profusion les montagnes arides de cette lie déserte, seulement fréquentée par de rares baleiniers.

Le 19, vers une heure, Mas a Tierra, la seconde île du groupe Juan-Fernandez, nous] apparut par bâbord et dans la brume. Favorisés par une belle mer, nous passâmes entre ces deux îles, le navire filant sept nœuds. Les Iles Juan-Fernandez ayant été doublées à onze heures du soir, le capitaine rectifia sa route, ordonnant au timonier de laisser porter de deux quarts.

Le lendemain, la chaîne des Andes se dressa à l'horizon.

Le soir, à huit heures, nous arrivâmes près de Valparaiso, et une fois par le travers du phare de Plaïanche, le capitaine voyant la brise mollir tout d'un coup, changea prudemment de route, sachant que les courants de ces parages portent toujours à la côte.

Enfin le 31 Juillet, à deux heures du matin, après une traversée de vingt-six jours, sans Taide d'aucun pilote et n'ayant d'autre guide que les pâles reflets de la lune, le capitaine entra résolument en rade, dirigeant habilement sa corvette à travers les nombreux navires qui s'y trouvaient au mouillage. Après les avoir vu silencieusement passer comme autant d'ombres gigantesques, l'ancre du Maputeo tomba en face de la ville.

Page 1