TRICHINOPOLY
de cuivre neuf ajoutent à la gamme harmonieuse, éclatante des jaunes, des rouges et des blancs des pagnes et des vêtements féminins.
Ici, la femme est souvent jolie, malgré les kilos d'anneaux d'or que la plupart portent aux oreilles. Toutes, presque toutes, sont ornées de bijoux comme des madones. Des anneaux d'ai^nt aux doigts des pieds, des bracelets aux chevilles et aux bras, des brillants et des rubis piqués dans les ailes du nez ; plusieurs d'entre elles ont, de plus, pendu à la cloison nasale un bijou terminé par une perle qui se balance sur les lèvres. Elles marchent avec leurs enfants nus accrochés à la hanche çt posent des regards sérieux sur les yeux des étrangers venus de si loin pour les voir. Toute cette population, d'ailleurs, parait très fière, et les brahmanes, avec leur ficelle en sautoir, ont particulièrement une allure pleine de dignité.
A regarder cette foule, on éprouve de temps en temps une surprise, celle de reconnaître dans un de ces passants une physionomie nettement européenne. Une femme, ce matin, ramassait avec piété, une à une, sur le pavé des cours du temple, les fleurs tombées d'un arbre. Elle ressemblait d'une façon frappante à une de nos amies. Voici un gros monsieur que malgré sa peau noire, je reconnais, pour l'avoir vu plus blanc au théâtre. Et c'est un étonnement mêlé d'un léger trouble.
Quelle est cette masse grise, et ce bras qui s'agite au'dessus des têtes ? C'est un éléphant I Un éléphant dans la rue ! ce bras, c'est sa trompe. Et un éléphant sacré, portant lui aussi, le trident de Vichnou peint sur le front. Sur l'invitation de notre guide, nous (•• D,mii.=db,Cooglt'
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jetons devant la bête une miauscule pièce d'argent qui est ramassée avec adresse — si petite, dans la poussière t — et reouse au cornac. Nous avons pour remerciement un beau salut de la trompe.
Sans doute, cette petite scène a été racontée mille fois, elle vous parait banale et elle l'est... Eh bien I allez la regarder sur place, et vous verrez combien elle vous semblera neuve, gracieuse et vous me direz si vous n'avez pas été un peu inquiet du salut de l'énorme bête et de son voisinage direct.
Voici la nuit qui vient, subite, comme partout en Orient. Nous ne nous décidons pas à rentrer. Nous faisons retourner la voiture pour revoir les mêmes scènes aux lumières. Toutes les lumières : voici des torches — je n'en avais jamais vu qu'à la Comédie- Française, dans Hernani — voici des lampes antiques avec des mèches qui brûlent pour éclairer des scènes vraies — voici des lampes à pétrole, des becs Auer, et des lampes électriques. Voyager, c'est se déplacer non seulement dans l'espace, mais dans le temps.
De ces grandes paillotes sortent des rythmes et des chants. A la porte qui est violemment éclairée, une foule stationne. — Qu'est-ce ? — Un théâtre !
Entrons.
O déception ! C'est un musée Grévin. Voici, en figures en cire, des rajahs et desranis, et deux juges anglais avec un coupable enchaîné. On nous fait place avec empressement, mais Bans servilité pour nous laisser voir derrière une corde tendue, une petite fillette de huit ans, fiUe d'une bayadère, vêtue de pierreries — fausses : elle en aura de véritables lorsqu'elle sera graodeet qu'elle les aura gagnées... on sait comment.
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Elle se met à danser, fort gentiment, bien en mesure d'une musique qui ne se ménage pas, je vous prie de le croire. Le don d'une demi-roupie nous vaut de gentils sourires et des mains gracieusement portées au front en guise de salut.
Et comme il était dit qu'aujourd'hui nous aurions la révélation complète de l'Inde, nous sommes assaillis par des milliers de moustiques, si nombreux qu'à dîner on a des petits ronds de paille afin de couvrir son verre.
Dans la chambre, la table est grise des cadavres de ces insectes, et sur les moustiquaires courent les cancrelats.
Hip I Hip 1 Hurrah I
Srlitacun
Vendredi 5 novembre. — Nous partons à s^t heures du matin pour Sriringam.
Jolie promenade d'une lieue dans la campagne, terre rouge, arbres verts, bariolage des costumes : même tête perpétuelle pour les yeux.
Nous croisons une quantité de personnages — beaucoup de brahmanes, qui reviennent des ablutions rituelles dans la rivière sacrée et qui pour le faire sécher tiennent à bras tendus, au-dessus de leur tête, par deux coira, le voile blanc que le vent fait flotter.
Au bord de cette rivière, toute une humanité à demi'immei^€, se lave et lave ses vêtements en les frappant à tour de bras sur la pierre.
Ici, c'est le côté des femmes. Comme elles lavent leurs vêtements, elles sont nues. Ne vous excitez pas, jeune homme. Ce qu'elles montrent est si différent
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des objets ordinaires de notre admiration qu'on np s'en aperçoit pas tout de suite, qu'eUes sont nues, et qu'après s'en être aperçu, on n'y trouve aucun intérêt.
Il est bien certain que sous couleur de purification rituelle, les premiers prêtres qui ont imposé au peuple ces ablutions ont voulu simplement l'obliger à la propreté.
Et certainement, c'a été pour diminuer les chances de contagion de la peste, que les premiers prêtres indous imposèrent aussi à chacun l'usage personnel, pour boire, de ce petit pot de cuivre dont nul ne se sépare jamais.
L'état religieux est l'état de ce pays. Nulle part sur la terre autant de temples, nulle part ailleurs autant de lidèles. Et c'est sans doute cette religion de terreur qui donne à ces hommes leur air grave. On n'en voit presque jamais rire, jamais jouer. Il n'est pour eux d'autres réjouissances que les hommages collectifs aux dieux.
C'est la reUgion qui fait que certains nous regardent avec ces yeux chargés de haine. Cela émeut ; cela émeut aussi de voir les mêmes regards dans les rues de Paris. On voudrait dire à chacun : « Pourquoi me hais-tu ? Je suis ton frère ! » Mais aucun ne comprendrait. Même celui-là qui est de notre race et qui parle notre langE^.
Las Temples
Je suis revenu enchanté de ma visite à Sriringam. Est-ce que déjà cet art extravagant me repousserait moins parce qu'il m'est déjà devenu plus familier? Non, mais le temple de Sriringam est une chose vivante et complète.
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SBIBINOAH 209
D'abord, U faut écarter de votre esprit l'idée du tenip]e-monument. Le temple de Sriringam, est une ville, puisqu'il a deux kiiomètpes en lonpieur et un en laif^eur.
Ici, comme en Egypte, au moins comme à Karnak, ce que nous appelons temple était vn endroit sacré où vivait une multitude. Mais à Kamak, nous sommes dans les ruines et dans le désert. Les dieox ont disparu et les hommes sont morts qui les ont créés, adorés, et abattus. Ici, le templeesten pleine vie-.
Voici )a muraille extérieure, celle de la première enceinte. J'ai dit ses dimensions. En sept endroits, des portes monumentales ont été élevées. Celle par laquelle nous entrons est inachevée, mais cependant majestueuse. Des marchands, des marchands de tout, objets religieux ou autres. En face, une autre porte, une autre, jusqu'à la septième, celle du Saint des Saints. Naturellement, nous sommes arrêtés, nous autres profanes, bienavantd'y parvenir.
Nous tournons...
Nous entrons dans une salle étrangement laide, avec ses colonnes nombreuses qui ont l'air d'être en plâtre, qui paraissent improvisées ; nous la traversons, et subitement nous nous trouvons en face des fameux chevaux cabrés dont j'avais tant de fois admiré les photographies. Ils ont l'air d'être en bois. Quoi, c'est cela I Je les croyais beaucoup plus grands. Mais alors la fameuse saUe hypostyle, dont les poètes ont dit tant de merveilles, c'est celle que nous venons de traverser I... C'est cette chambrée où tout est badigeonné à la chaux, c'est cette profusion de colonnes, les unes toutes rondes, bêtement rondes, les autres taillées à angles raides comme des poutres à l'équarriasage ?
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Mais oui.
Seulement cette énorme désillusion s'explique. Ces colonnes et ces murs sont de granit. Elles sont couvertes, et ils sont couverts d'ornements délicieusement fouillés. Mais... mais voici le sacrilège qu'aucun Indou hélas, ne comprendra: mais chaque année, à l'époque du grand pèlerinage, on badigeonne le tout à Ui chaux. Sous ces badigeonnages répétés les sculptures s'empâtent, les ornements disparaissent et le tout donne cette impression désolante de charpente grosaère que j'ai éprouvée.
Si on parvenait à faire comprendre aux Indous qu'en blanchissant leur temple ils trahissent les prêtres qui ont créé leurs dieux ; si l'on pouvait rendreàce granit sa couleur grise, si l'on pouvait nous restituer cette révélation de l'effort qui fut nécessaire pour travailler la matière dure, on nous rendrait l'impression, qui a été cherchée, de durée, de solidité, d'hommage énorme et continu, et aussi celle de la terreur qui résulterait de la demi-obscurité oà cet espace serait plongé par la teinte neutre des murs et des colonnes, au lieu de ce jour imbécile et cru qui émane de la blancheur niaise de ces piliers de craie où la trace de tout ornement a disparu. Et savez-vous ce qu'ils ont fait, les Vandales ! Sur un certain nombre de ces pUiers, ils ont indiqué d'un large trait bleu et rouge les contours des personnages ensevelis par eux sous les couches de chaux |
Je rêvais, dans cette indignation, devant les fameux chevaux cabrés, lorsque tout à coup j'entendis un grand bruit de sonnettes. Et là-bas, dans l'autre cour, un éléphant, surmonté de son cornac, s'avance. Il vient, il passe entre les colonnes, je m'éloigne pour mieux voir, et le voici maintenant
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SRIBINGAH 211
devant les chevaux de pierre, énorme, portant sur sa tête un diable d'homme aux longs cheveux noirs ébouriffés. 11 est en plein soleil. Des pèlerins, qui sem< blent minuscules .à côté de lui, passent, montrant les raies blanches et rouges de leur front. Un peu de poussière s'élève de leurs pas et dore le tout. C'est magnifique.
C'est magnifique, mais moins que mon imagination ne me le donnait à penser : c'est pour nous que cet éléphant sacré s'est dérangé et c'est pour lui faire ramasser la pièce d'argent qu'on nous dit de lui jeter qu'on l'a fait sortir des profondeurs du temple. Ces gens-là ont dressé les éléphants à la mendicité. Et — vous n'allez pas me croire — on a couru après nous pour nous rendre notre pièce, qui n'était pas bonne, paraJt-il. Naturellement, nous en avons donné une autre. Oh t les tourùtes, que de mal Us font t
Quel malheur qu'en allant voir les belles choses on en provoque la disparition !
., . A Trichinopoly, on vous engagera à faire l'ascension du Rock. Il y a deux cent quatre-vir^dix marches assez raides à monter.
Pour la peine, vous aurez, du sommet, une belle vue sur la campagne, et vous verrez des gens prier-
Un être humain en prière m'inspire toujours une grande pitié. Pitié pour sa souffrance, car c'est le plus souvent parce qu'on est malheureux qu'on s'agenouille devant les autels, quels qu'ils soient. Une humanité heureuse n'aurait pas créé de dieux. Mais ma pitié va surtout à la candeur du suppliant qui peut, lui ! croire posséder la puissance de modifier la volonté de Dieu, en offrant des fleurs à des images.
9n faisant tels gestes, en disant tels mots. Qu'il serait méprisable, ce dieu bouffi de vanité dont les desseins pounaient être modifiés par des attitudes humiliées ou des paroles louangeuses t
Devant la statue, noiredeslibatioQsde beurre fondu et cachée derrière une petite porte grillée, voici venir un homme et une femme, tous deux jeunes et beaux, et à demi nus. Lui, très grand ; elle, petite, lia prient. Ils se prosternent, touchent la terre avec leur tête, se tapotent les joues, joignent leurs mains, de la même manièie que nos croyants. Puis, ils accomplissent, de tous les gestes religieux, celui dont la divinité ne dispense jamais : ils donnent de l'aient au prêtre. Alors, la grille est ouverte et ils pénètrent dans l'obBcur réduit. Ils prient encore. On leur donne une poudre ritmassée sur l'autel. Ils l'enveloppent précieusement dans une feuille verte que le mari cache sous son vêtement. Puis, il achètent une noix de coco, la partagent et en d^tribuent les morceaux aux mendiants qui sont là ; ils accomplissent, de tous les rîtes religieux, le plus beau : celui de l'aumône. Enfin, ils s'en vont, très graves, avec un peu plus de lumière dans les yeux. C'est un père et une mèie qui ont chez eux un enfant malade et qui sont venus ici chercher la poudre enchantée qui le guérira.
...Et leur quasi-nudité les rend universels et éternels, symboliques comme le seraient deux statues. On a envie de les saluer lorsqu'ils s'éloignent.
Encore une fois, l'angoissant problème : si je pouvais les détromper, le feraia-je ? Et si je le faisais, ferais-je une bonne action ?
Posée en ces termes, la question comporte la réponse que désirent les prêtres. Mais il ne s'agit pas de supprimer d'un seul coup toute foi dans une inter-
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ven^n divine. Ce n'est pas par un coup de baguette, et sam trcmsition, qu'on ramène les fous à la raûon ; le savoir n'est pas versé dans les cerveaux d'enfants comme l'eau d'uae carafe dans un verre qu'elle emplit en un instant.
Ce qu'il ne faut pas, ce qui serait un crime, c'est d'admettre que l'homme aura toujours besoin du mensonge.. Il faut le préparer à la vérité, il faut lui appre0dre peu à peu à ne compter que sur soi-même, à ue rien attendre, nipendantlavie, niaprès, d'un justicier tout-puissant, et à trouver une r^le de morale dans la recherche même de son propre bonheur, ce qui, pour un initié, comporte la recherche du bonheur d'autrui, et )a réalisation de tous les efforts possibles.
L'altruisme sera la hase de la religion nouvelle. La déesse de demain, c'est la Pitié. Il faut la prêcher de toutes nos forces. En même temps, il faut déjà penser à la combattre et préparer l'avènement de la Justice qui la remplacera après l'avoir rendue inutile.
Et là-dessua, allons nous coucher. Ne prions pas Dieu d'éloigner de nous les moustiques, mais faisonsleur une chasse sérieuse sous la moustiquaire I
Madora
Samedi 6 novembre. — Ah 1 comme il vaudrait mieux que ce soit moi qui soit mort et que Flaubert ait vu le temple de Madura à ma place I Depuis plusieurs jours déjà, je pense à lui, je me rappelle ses lettres d'Orient et je devine la joie qu'il eut éprouvée à voir K cassepéter n tout ce qui « cassepète » devant mes yeux depuisplusieurs jours. Les belles pages perdues I
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...Vous me demanderez alors pourquoi, avec on tel sentiment de mon impuissance, j'entreprends cependant une description que je sais impossible.
Vous avez raison et j'ai bien envie d'écrire waplement à cette place: le temple de Madura est indescriptible; si vous voulez savoir ce qu'il est, allez le voir. Mais je veux, pour moi au moins, fixer des mots qui m'aideront plus tard à réveiller le souvenir de la violente émotion que je viens d'éprouver.
J'ai, pendant deux heures, vécu il y a trois miUe ans. Maintenant, je sais ce qu'était le Temple de Salomon : je viens d'y vivre, je vous dis.
Et tout de même je vais essayer de vous en donner une idée. Il y aurait un moyen, ce serait d'en faire un plan d'architecte, de vous dire : il y a tant de mètres en longueur, en largeur, en hauteur. Cela n'aurait aucun sens parce que lorsque l'on estdedans, il parait sans limites. Sans limites, non parce que d'innombrables arceaux prolongent au loin des perspectives ; au contraire, où que l'on soit, on se sent enfermé, emprisonné ; et cependant, comme on ne voit pas les murailles, comme on devine, au delà de l'ombre prochaine, d'autres espaces enclos, et d'autres colonnes, faites d'autres statues évocatrices de terreur, on se sent perdu non dans de l'immense, mais dans de l'indéterminé.
J'écris à tort et à travers. Mais je ne veux pas faire un morceau de httérature, je ne veux pas me tracer un plan, ni mettre de l'ordre dans mes sensations. Le désordre de ma pensée, l'ahurissement où je suis contribueront peut-être à communiquer mon émotion.
Il est dix heures du soir, nous revenons du temple, et dans la bizaire chambre d'hôtel où j'écris, la tête
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brûlée pai l'énorme lampe à pétrole qu'on m'a apportée, les pieds dévorés par les puces, la sueur au front, je ne me suis pas encore repris. J'ai là sur ma table la guiriaade de fleurs qu'un prêtre, tout à l'heure, devant une divinité luisante et noire, m'a passée au cou.
...Nous sommes arrivés à Madura à cinq heures de l'après-midi. Tout de suite, nous allons au temple et nous avons à peine le temps, avant la nuit, de voir deux des admirables portes de l'énorme enceinte rectangulaire. Cette fois, je comprends ou je crois comprendre et c'est la même chose. Chaque porte est une géante et étroite pyramide de soixante mètres de haut. Sur toute cette surface une foule de dieux sculptés. C'est comme les étoiles : plus on les regarde et plus on en voit. Ceux de tout là-haut sont à peine visibles, et cependant, la symétrie, un instinct vous affirment que leurs figures sont sculptées avec le même soin que celles d'en bas, et les ornements fouillés avec le même art patient et méticuleux. Comprenez : ce monument-là n'est pas fait pour être admiré par les hommes ; il est fait pour glorifier les dieux ; alors, puisque les dieux voient tout et puisque ceux qui sont au sonunet ont autant droit aux hommages des croyants que les autres, on leur doit autant de soin et d'application.
Et ma^ré cette folie de détails — ah I je préviens que je répéterai cent fois ce mot de folie parce qu'il ne peut être employé d'autre mot pour raconter cette extravagance religieuse, ce délire d'humilité, ce gaspillage d'épouvante — malgré cette folie de détails, le morceau garde son unité, et c'est bien le plus violent effort de prière qui soit monté vers le ciel avant nos cathédrales goûùques.
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Mais c'est de l'intérieur du temple que je veux vous parler. Madura est le seul temple du sud de l'Inde qui soit ouvert la nuit et c'est celui où les profanes sont admis le plus près du sanctuaire. Afin de noua conserver toute la révélation pour l'heure de la nuit complète, nous sommes donc restés dehors, sans vouloir entrer. Et à huit heures, nous sommes revenus.
Nous avons passé sous une de ces portes énormes comme celle dont je viens de parler, seulement elle se perdait dans l'obscurité du ciel et on ne la voyait pas.
Mais je vous supplie d'éloigner de votre esprit toute idée de temple grec ou chrétien. 11 n'est pas question ici d'un endroit où l'on entre recueiUi, où l'on parle à voix basse, et d'où la vie extérieure soit exclue. Aucune unité apparente. Il n'y a pas un autel que l'on devine au fond d'une nel. Il n'y a pas de nef. Et quand vous entrez, rien ne vous fait croire que vous êtes chez un dieu, chez mille dieux.
Des marchands sont accroupis devant leurs éventaires éclairés par de petites lampes antiques, ou par de^ lampes à pétrole. On vend de tout. Des bracelets de verre, des anneaux de cuivre à deux sous la pièce, et des fleurs, surtout des fleurs, de ces fleurs blanches à cœur jaune qu'on appelle ici, chez les Anglais, des fleurs de Christmas, et chez nous des fleurs de camomille, je crois. Ce marché vous paraîtiait le plus vulgaire si les marchands n'étaient assis entre de solides colonnes de granit aux arêtes bru. taies, pas ou peu badigeonnées au lait de chaux, celles-là, et si votre raison ne commençait à chanceler un peu à la vue des êtres bizarres qui y sont représentés, à la vue de ces corps avec dix bras, de ces
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éléphants de pierre, de ces danseuses contorsionnées dans des poses qui nous paraissent extravagantes et qu'on devine avoir été envisagées comme ordinaires par d^ artistes atteints de délire religieux. Ainsi, lorsque votre regard s'élève, vous voyez que le haut de ces colonnes se perd dans la nuit, mais pas dans la nuit-néant : dans une ombre profonde et habitée par d'autres monstres d'autant plus incompréhensibles et ahurissants que nous n'en voyons que des fragments, suivant les hasards de l'éclairc^e.
Mais là, aucune émotion forte, seulement une préparation au trouble qui commence à s'installer en nous. Avançons.
Au lieu de l'horreur attendue, un spectacle de calme reposant s'offre à nos yeux Tout à coup, à votre gauche, voici une grande pièce d'eau, carrée, entourée de marches de pierre et d'une double colonnade. A quelques mètres du bord, sur des piquets assez hauts, sont plantées des lampes allumées. On penserait à Venise si, dans la demi-obscurité, des bruits mouillés particuliers n'attiraient l'attention. Des fidèles font leurs ablutions, des vaches sacrées errent en liberté dans le temple et se baignent aussi. Les regards, attirés par les clapotements, distinguent d'autres formes, d'autres hommes sur la peau noire et brillante desquels l'eau coule en la rendant plus brillante encore. Cette pièce d'eau s'appelle le Lac des Lotus (for. Nous en faisons le tour. Des hommes, des femmes, des enfants s'arrêtent près d'un tas de cendres, font quelqnies gestes inattendus et cependant bien voisins des gestes de nos croyants, puis, prenant dans la main une pincée de ces cendres, s'en salissent le front ou la poitrine.
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L'éclaiw^ devient plus violent. Mille petites lampes que des servants sont constamment occupés à entretenir d'huile, luisent sur deux ifs, un de chaque côté de la nouvelle porte.
Alors, c'est de la folie. Parmi cette multitude de dieux de pierre, une multitude d'hommes vivants, à demi nus. Non pas une multitude unie par une pensée commune : une foule, indifférente souvent. Des hommes sont assis à terre et causent sans gravité. D'autres passent, se croisent, vont, viennent, sans hut apparent. Dans l'immensité de cette énorme salle, dont les murailles sont de l'ombre promettant d'autres colonnes et d'autres statues, dont les limites sont la nuit habitée, habitée par des êtres vivants en grand nombre, et par un plus grand nombre de dieux grimaçants, habitée par des oiseaux dans des CE^es, des perroquets en liberté, des vaches errantes qui sont nées là, qui n'ont jamais vu le soleil et qui sont chez elles, et que le coudoiement des hommes ne dérange pas ; dans cette immensité, tout concourt à faire chavirer votre entendement, tout est contraire à ce que vous avez l'habitude de regarder ; les êtres sculptés que l'on voit mieux parce qu'on ne les voit pas bien ont dix bras, d'autres ont plusieurs têtes, celui-ci a un nez en trompe d'éléphant. Et les attitudes de tous ces êtres sont contre nature. Cette jambe s'arrondit dans une pose impossible, ces yeux étonnés, ces bras trop ronds, ces tètes trop rondes, ces seins trop ronds, les animaux monstrueux qui sont des colonnes, les éléphants de pierre, les lions imprécis, toute cette profusion de iigures vivantes taillées dans le granit, cette abondance de pierre tourmentée qui vous entoure, tout cela rend fou, littéralement, vous sort de votre manière ordinaire
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de penser, vous place dans le surnaturel, dans la terreur. Il faut en arriver à ca mot, en priant le lecteur d'y arrêter son attention : dans la terreur.
Entre ces colonnes, de place en place, des portes lumineuses encadrent les niches ou sont plac^ des dieux indéterminés, noirs du beurre fondu incessamment versé sur (ux.
Devant cdui-ci un grand diable nu tombe dans des contorsions d'épileptique, et se relève tout tranquille, la figure sans expression, comme s'il venait de faire la chose la plus simple du monde.
Tout à coup, du bruit, des sonnettes, des lumières... lià-bas, entre les colonnes faites d'animaux invraisemblables, des hommes s'avancent en cortège. Ils paraissent tout petits en raison de la hauteur de cette partie du temple, et ils paraissent très loin. Ils sont assez nombreux, et cependant, dans ce lieu clos, il y a beaucoup d'espace autour de leur groupe. Deux d'entre eux promènent sur les dalles la lumière éclatante de leurs torches, et à cet éclairage, les peaux nues et bronzées ont des reflets et les manteaux jaunes et rouges prennent des teintes mer-
C'est à ce moment-là que j'ai éprouvé la sensation aiguë de vivre dans une autre époque. Je suis certain, /e suis certain que le même spectacle, identique même dans l'arrangement de ses plus petits détails, s'est offert aux yeux des hommes qui vivaient trois mille ans avant moi. C'est un temple biblique qui vient de m'apparaître, en pleine activité.
Ces hommes qui viennent, c'est le Grand-Prêtre et
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Bon cortège. Ne lui supposez pas un manteau de pourpre et d'or. Il est à peu près aussi peu vêtu que les autres, et c'est le respect dont on l'entoure qui fait sa majesté.
11 va officier dans le sanctuaire dont l'accès nous est interdit — même d'assez loin. Du seuil où l'on nous arrête, nous ne pouvons voir, après trois ou quatre arceaux de lumière, qu'un réduit où brille je ne sais quelle chose rouge devant laquelle des hommes passent et repassent avec des gestes d'aliénés.
En avançant encore, nous voici devant un autel , devant une cavité où se trouve une divinité. Un autre prêtre fait des prières et s'agite. Puis il se retourne, nous regarde assez longuement, et tout d'un coup vient vers nous et nous passe à chacun, autour du cou, une guirlande de fleurs. Et les quinze cents ans de catholicisme qui pèsent sur ma tête et la religiosité de tous ceux de qui je viens ont encore sur moi une telle action que je ne suis pas certain de n'avoir pas été troublé.
L'invitation du prêtre à lui donner une roupie, l'insistance pour que j'en ajoute une seconde, m'ont fait bientôt revenir à moi.
Mais je reverrai longtemps, là-bas, dans les profondeurs murées, le cortège éclairé par des torches, et le Siva dansant, avec une jambe de face et l'autre en l'air, de profil, la roue dont est faite son auréole et gui semble une roue de torture, et tant de bras, tant de têtes, tant de monstres, et cette immobilité des vaches sacrées, vivantes, au milieu de ce mouvement désordonné des dieux et des animaux de granit. Et aussi cet homme si maigre, paralytique, idiot,
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noir, nu, grimaçant, qui ne pouvait avancer d'un pas qu'en poussant péniblement la terre d'une longue gaule, avec le geste des bateliers, et que personne, excepté nous, ne regardait.
Dimanche 7 novembre. — Comme il fallait s'y attendre, c'est moins bien en plein jour. Mais c'est très bien encore. Les hautes portes avec leur fourmillement de dieux et leur polychromie ont une grande allure, l'intérieur du temple reste mystérieux, les divinités en délire, les bras multiples et les têtes quadruples donnent encore leur effet inquiétant.
La foule est ta même. Dans ce pays il semble que, n'avoir pas de domicile, est, pour beaucoup, la règle. On va. Lorsqu'on est fatigué, on s'arrête, on se couche, et l'on dort, queb que soient l'heure et le lieu. Nombreux sont les corps endormis à terre dans le temple.
l4è3 du Lac des Lotus d'or, sous la colonnade, voici un homme qui, avec de la craie blanche et rouge a, sur la dalle, dessiné un tapis. Il est assis des- BUB, avec une quantité de petits objets autour de lui. Sur ce petit plateau, des pétales de Oeurs ; dans ' cette petite boite, des graines ou des grains de sable coloriés en rouge et en blanc ; dans cette petite burette, de l'eau. Encore d'autres choses minuscules, dans des petits plats. On dirait une dînette de poupée. L'homme est un prêtre ou un sorcier, enfin quelqu'un qui fréquente le surnaturel. Tout en traînant une bizarre et interminable mélopée, il se livre à d'infimes besognes. 11 prend une pincée de graines,
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une pincée de ûeurs, les mélange, verse de l'eau à terre, déplace telle petite boite, la remplace par une autre, reprend des graines, des Oeurs, de l'eau, nasille plus fort ses incantations, obéissant certainement à un rituel dont les formules sont transmises de père en fils depuis des siècles, et dont chacun des petits gestes, sans interprétation aujourd'hui, même pour celui qui les fait, a été autrefois quelque symbole significatif et clair. Dix fois, au cours de son opération, il a agité une petite clochette de cuivre, sans doute pour attirer l'attention du dieu invoqué, et l'appel a dû être entendu, car une femme s'avance et, en échange d'un peu de graines consacrées que le sorcier lui remet, lui donne, comme offrande, une banane verte, et s'rn va avec son trésor.
Nous voici revenus dans un des plus grands espaces menées entre des colonnes. Ce doit être un lieu déjà particulièrement sacré, car c'est là que les dieux sont les plus nombreux; là que les animaux de pierre sont multipliés ; là que sont, dans des cages rondes suspendues, les oiseaux sacrés; et sur leurs perchoirs, les perroquets blancs. C'est là aussi que s'ouvre la première des portes interdites aux profanes et dont l'enfilade conduit à l'autel de Minasky, ou de telle autre divinité très révérée.
Un grand bruit de sonnettes nous annonce l'arrivée d'un éléphant sacré. Et en effet, voicila bête monstrueuse, dont le large front porte, en couleurs, le signe du dieu qu'elle sert. Songez aux proportions que doit prendre un tel animal lorsqu'il évolue dans un espace fermé. 11 vient de l'ombre. Les sonnettes
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MADURA. 223
l'ont annoncé, et tout à coup, il est devant nous. Poar mendier, c'est entendu. Maison peut dire qu'il y a là un hommage à des étrangers et que notre offrande est libre. En somme, on ne paie pas d'avance. Ce qui est mieux, c'est ceci : j'avais déplié le pied de mon vérascope Richard pour prendre une photographie posée de la belle salle ; avant que j'aie achevé ma demande, par geste, le cornac a compris. Il fait reculer puis avancer un peu la bête, selon mes indications, et me voici faisant un « ne bougeons plus i) à l'éléphant sacré, devant les dieux fantastiques. Que Ganesh, que Sundarechwar et Labreynaya me pardonnent. Je saurai à Paris quand je développerai mes plaques, si l'éléphant a bougé.
Je regrette bien de ne pas avoir rapporté une photf^aphie des dieux en cartonnage que l'on fabrique pour les processions. J'en ai vu deux, dans la salle aux mille colonnes, dont le grotesque aurait eu besoin de ce témoignage. La ferveur indoue et la foi ne répondent pas d'ailleurs à celles dont nous serions capables. La terreur ressentie n'empêche pas une certaine famiharité. On donne des claques sm- les cuisses des vaches sacrées pour les faire s'écarter du visiteur européen et de ne pas gêner son passage. Et quant aux dieux des fêtes passées, ils sont abandonnés dans des coins de temples, parfois sur le dos, dressant en l'air leurs bras et leur pattes, montrant les cercles de bambous qui leur servirent de côtes, et surtout l'imbécillité de ceux qui les fabriquèrent sans aucune recherche d'idéal ni d'exactitude, à grands coups de pinceau donnés sur le corps boudiné, sur la tête ronde et bossuée, sur les
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jambes en travenin8. La plus anti-artiste des communos de Flandre n'accepterait pas, pour sa fête patronale, un tel mannequin.
On peut ne pas comprendre l'art des constructeurs de ces temples ; on comprend tout à fait l'absence complète d'art des fabricants de ces à-péuprès.
Les beaux palais, les beaux monuments de ce pays datent du xvi« et du xvii« siècle.
Que s'est-il donc passé sur la terre à cette époque? Partout : en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, en Turquie, en Asie et dans l'Inde qui nous occupe, il y a eu une floraison de la plante humaine. Un tel ensemble dans la production de la pensée ne s'est produit que six cents ans avant Jésus-Christ.
Si on aligne les noms de tous les grands hommes qui ont vécu à ces deux époques il n'en manquera presque pas à la liste des êtres qui ont élevé l'humanité.
Pourquoi n'y aurait-il pas des lois générales que nous ne pouvons dégager, parce que les phénomènes ne s'en observent qu'à de très longs intervalles ?
Dans le campagne, loin de toute habitation, voici un groupe de chevaux de carton cabrés devant une hutte... Prés de Madura, sur un toit, un toit de petit temple, une foule de petits bonshommes grotesques en poterie : ce sont les ex-voto des femmes stériles exaucées.
Ce peuple ne pense qu'à faire des gestes de prière.
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