‹ Voyage aux Indes et en Indo-Chine; simples notes d'un touristeChapitre 11 sur 24 · M&DURA · texte numérisé non relu

M&DURA

On l'explique par le climat du pays qu'il habite.

Tout y est excessif et contradictoire.

La vie y semble aisée. Pas besoin d'abris, pas besoin de vêtements, presque pas besoin de nourriture. On n'a qu'à rêver. Six mois de l'année d'ailleurs, tout effort physique est impossible. Une torpeur humide et chaude enveloppe tout. Alors, on rêve, A quoi ? Aux cataclysmes. Ce pays qui a l'air si bon à l'homme est parfois secoué par des colères effroyables. C'est par dizaines, par centaines de miUe qu'alors meurent les hommes, et sous le coup de maux effroyables : le choléra, la peste, la lèpre, la famine. On entrevoit quels dieux ont pu être créés par ces imaginations énervées, dans les longs jours d'immobilité forcée où la contemplation de son propre nombril constitue un acte, où le souvenir des désastres passés et la peur des épidémies, des morts collectives, des grands coups de faux dans la prairie humaine se sont matérialisés de la façon que l'on sait. C'est bien d'ici que devaient sortir la métaphysique et la condamnation de l'effort : tout à la fois la désespérance complète et la croyance aux métamorphoses.

Et Siva, le dieu destructeur et générateur aux lingams énormes et innombrables, aux colères effrayantes, aux gestes de constant meurtrier, est bien l'image de ce pays excessif dans la production de la vie et dans ta destruction.

Sans doute, ceux qui ne pensent pas, parmi ce peuple, seraient morts d'ennui si les prêtres bienfaisants n'avaient imaginé pour eux toutes les complications, les subtilités, les simagrées interminables Aç cette religion.

L'INDE DU NORD Vers CalcntU

Vendredi 28 janvier. — Nous sommes arrivés mardi, vers quatre heures.

Rien à vous dire de la traversée, ni de l'entrée dans la rivière de Calcutta.

De bonne heure, le matin, Le Lindula avait attendu au lai^e te jour et la marée. Surprise, en tournant le robinet de la baignoire : l'eau est boueuse, mais boueuse ! — C'est de la boue, de la boue épaisse. Je réfléchis et je saute de joie.

C'est de l'eau du Gange ! C'est l'eau de ce fleuve que des millions d'hommes, depuis trois mille ans au moins, considèrent comme sacré t C'est l'eau d'un des grands fleuves de la terre, et de celui ;dont les bords sont les plus peuplés. Tous les hommes qui s'y baignent et qui s'fn désaltèrent, flnissent en lui. C'est au Gange que sont jetées les cendres de tous les bûchers dressés sur ses bords — ou du moins sur un de ses bords : la rive nord du Gange est seule sacrée. Ces bûchers consument non seulement les cadavres de tous les Indous qui vivent dans les campagnes et les villes qu'il arrose, mais ceux de beaucoup d'autres encore, car de très loin, on vient mourir devant la rivière sainte, ce qui assure le salut. De très loin aussi, on vient y jeter les cendres de millions d'individus.

De telle sorte que dans ce qui reste d'eau noire au fond de la baignoire, dans cette petite flaque qui

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va et vient selon les mouvements du navire, il y a un tourbillon d'atomes mnpruntés à des /nilliers d'humains...

Il faut mettre Alas^ poor Yorick I au pluriel.

Je monte sur le pont. Aussi loin que !a vue peut s'étendre, sous le soleil, l'eau chargée de terre est jaune. C'est tout un continent qui change de place. C'est la dispersion de toute une humanité.

L'embouchure du Gange est bien celle qui convient à ce fleuve majestueux. L'estuaire a cinquante lieues de lai^ et c'est par trois cents bouches qu'il disparaît dans la mer.

Il faut une demi-journée de navigation dans l'Hoogly, avant d'atteindre Calcutta. La montée de la rivière est fort dangereuse, et, pendant les deux dernières heures, on avance avec la vitesse d'un homme au pas qui r^arderait les boutiques. Les rives seraient tout à fait monotones, si, de temps en temps, entre les palmiers, un village n'offrait, devant le fond sombre de ses huttes, les couleurs, qui de loin sont brillantes, des loques dont ses hahitants sont couverts, et si l'on ne rencontrait aussi les cônes blancs d'un camp avec les habits rouges de ses soldats.

La rivière se resserre, d'énormes cheminées d'usine vomissent des abondances de fumée noire. Le ciel en est obscurci, le paysage enveloppé, les gros navires sont de plus en plus nombreux ; le rouge de leurs carënes ou de leurs cheminées reste vif ; sous le soleil, une forêt de mâts inclinés, très pointus et vernis, font des croix avec leurs vergues ; des dômes

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se distinguent, des portiques aussi, et de grands bâtiments sombres.

C'est Calcutta.

Et ce pourrait être un coin de ia Tamise par un beau jour d'été.

Au premier aspect, rien de plus banal.

■ Comme on le verra plus loin, l'impression change vite. Mais vraiment, si prévenu qu'on soit, on trouve que cette grande cité qu'on est venu chercher si loin ressemble trop à celles qu'on avait tout près de soi.

Autour d'une plaine énorme, qui, jadis, était un marécage, la ville s'étend ; ici, la ville anglaise, avec ses hôtels somptueux et sales, prétentieux et minables, très chers et confortables seulement dans te vestibule et le salon d'entrée; là, la ville indigène, lamentable avec sa population triste, vêtue de cotonnades grises et crasseuses sous lesquelles elle tousse et grelotte. Les nuits, en effet, sont froides ici : le thermomètre, en janvier, ne dépasse pas vingt degrés.

Calcutta, c'est de l'Orient enfumé et qui a ftoid ; c'est une ville industrielle, sillonnée de tramways électriques, entourée de palmiers et dans laquelle viennent la nuit, sur les tas d'ordures, des troupeaux do chacals qui, à l'aube, rentrent dans la jungle toute proche.

C'est aussi la ville où il y a des bûchers funéraires au bord de la rivière, où il y a le temple de Kali et un temple jaln.

C'est la ville des contrastes.

Les Bûchers funéraires

Vous partez en voiture du quartier anglais, vous passez devant des magasins qui sont en tout semblables à ceux de Londres ; vous suivez de longues rues, puis vous roulez entre le fleuve et une ligne de chemin de fer bordée d'une ligne de tramways électriques aux coups de timbres incessants...; entre une rangée de hauts navires à vapeur qu'on décharge et une file de wagons de marchandises, la voiture s'arrête. Vous entrez dans un petit monument de pierre quial'îiir d'un bureau d'octroi et tout de suite, aussitôt la porte franchie, vous vous trouvez dans une cour entre quatre murs percés d'ouvertuies ; sur la terre battue, dans des dépressions, des braises achèvent de se consumer ; des hommes vont et viennent, d'ime allure ordinaire...; plus loin un tas de bois fume. A côté, à dix pas, vous voyez sur un brancard, et sortant d'un drap, des pieda nus et une tête brune : vous croyez que c'est un indigène qui dort : c'est un cadavre qu'on s'apprête à brûler. Et la présence d'un chien qui gratte la terre, plus loin, et qui s'en va avec quelque chose dans la gueule, vous gêne, et vous coastatez avec horreur qu'il est trop gras.

Vous êtes dans un des « burning ghats » de Calcutta.

Si vous avez les nerfs sensibles, il vaut mieux vous en aller tout de suite.

Si vous restez, U vous arrivera d'être frôlé et un peu poussé par des groupes d'hommes qui passeront derrière vous, apportant des choses longues, enveloppées de blanc, sur des brancards, sans aucune cérémonie: aucun chant, aucune prière, sans une fleur; ce sont cependant Ieurs morts. Et il vous arrivera

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peut-être, comme à moi, d'entendre le bruit d'une dispute entre deux hommes gesticulant à côté de vous. Si vous demandez ta raison de la colère de l'un d'eux, on vous répondra :

— « 11 se plaint parce qu'on n'avait pas mis assez de bois pour le bûcher de son enfant, d

Voici ce que j'ai vu tn m'approehant :

Le cadavre que j'avais pris pour un indigène endormi, est celui d'une très vieille femme. Les cheveux sont tout gris, la face tranquille est très maigre, et le pauvre buste mis à nu, fait pitié. Le front est marqué de cendres.

Pas très loin, un grand jeune homme pleure. Et pendant l'horrible scène qui va suivre, il se détour^ nera parfois et regardera encore, comme invincible* ment attiré par un spectacle qu'il voudrait ne pas voir.

Dans un des petits creux de terre, semblable à celui qu'on fait dans son lit en dormant, les hommes, sans hâte, sans respect et sans irrespect, tranquillement, ont rangé des bûches. Puis, ils s'emparent du corps et l'y étendent.

Et à quelle horrible besogne s'occupent-ils maintenant ?

Brutalement, l'un d'eux, avec sa main gauche, s'empare du pied du cadavre, pose la droite sur la cuisse, fait une poussée et j'entends un craquement d'os. Puis c'est le tour de l'autre jambe, qu'on désarticule de cette façon, et des deux bras.

Je suis parti, chassé, non par l'horreur, mais par le dégoût. C'était trop laid, et ces bruits vraiment trop désf^éables.

J'ai demandé la raison de ces actes. Jadis, quand on ne prenait pas oes préoautions, sousl'action du feu,

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