L'INDE INDOUE
3 novembre. — Au matin, réveil en vue de l'Inde du Sud, venant de Colombo.
Ceylan est un jardin invraisemblable, un pays de rêve, de sourires, et de fertilité. Le bouddhiame, tel que les habitants l'ont ramené à eux, est une rdigion facile, aimable, et douce à subir. Nous allons voir le culte de la terreur.
Transbordement à une lieue du rivage. L'Inde était la terre inabordable. Sur l'immense étendue de ses côtes, Bombay est le seul point que puissent toucher les grands steamers, Calcutta étant, comme on sait, au tond du delta de l'Hoogly et d'un accès difficile.
Pour elle, la mer est une défense et non un lien. Au nord, l'Himalaya achève de l'isoler.
Paysage désolé. Du sable, du sable. Des cocotiers tristes parce qu'ils sont rares. Peu d'habitants.
Progressivement, le pays devient plus fertile et moins désert. Ce ne sont plus les Cinghalais souriants, mais des hommes plus robustes et qui nous r^ardent fixement dans les yeux. Que pensent-ils? Il est probable que les Anglais eux-mêmes n'en savent rien. Sur beaucoup de fronts les raies blanches des adorateurs de Siva, ou une balafre rouge qui parait une blessure sanglante.
A toutes les stations, derrière la barrière qui clôt et forme la salle d'attente des troisièmes classes réservées aux indigènes, des figures curieuses... pas malveillantes, mais fermées, réfléchies.
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A un arrêt... qu'est cet animal ? Un chien ?... Non... il se met debout) C'est un singe I Et d'autres là-bas, sur la digue. Et, encore là, plusieurs, qui jouent avec des enfants. Réflexion d'un Parisien qui n'en a vu qu'au Jardin des Plantes: « Alors, c'est vrai, il y a des singea en liberté ! n Mais oui, et il y a aussi des ai^es et des perruches I
Cai voici, sur les fils du télégraphe, et tout le long de la route, des oiseaux que nous n'avions encore vus qu'en cage... verts, bleus, rouges — et des grands rapacea. Le soir, un grand nombre d'autres oiseaux tout blancs, ceux-là, s'abattent sur les cimes des arbres, qui subitement, ont l'air d'être en fleurs.
Ttnjort
Jeudi 4 novembre. — J'écris ces notes sous l'irapreasion toute fraîche de notre visite au Temple et au Palais de Tanjore.
Eh bien...
Il faut être franc, n'est-ce pas ? Ces notes, si elles ont le moindre intérêt, le tireront de leur sincérité.
Eh bien 1 c'est laid, c'est grotesque, c'est irritant, c'est bête.
Je mets à part, bien entendu, les grands pylônes qui ne manquent pas d'une certaine majesté. Et encore, imposent-ils surtout l'admiration spéciale qui se traduit par ces mots : n II en a fallu du temps et de la patience pour faire cela. »
Mais cet art est incompréhensible pour moi. Il est trop loin de notre conception du beau. Cette profusion d'êtres bizarres, laids, sans proportions, dans des poses coQtorsionnées ; ces grosses têtes aux gros
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yeux sans intérêt, l'impreBsion, exacte ou non, de facilité de travail que donne cette pierre qui a l'air tendre et docile, la puérilité de certains efforts (on nous montre une guirlande de rosaces dont chacune a deux ou trois centimètres de diamètre, et on veut me faire admirer qu'on peut passer un fil dans un détail invisible de l'ornement) : tout cela me laisse firoid, ou pour dire plus vrai, tout cela m'est antipathique.
Je cherche une explication.
Une telle dépense de vies humaines sans utilité apparente pour nous, une telle abondance de labeur d'où nous ne recevons aucune impression de beauté, de grandeur, de joie, de chagrin, cela nous déconcerte, nous jette dans une sorte de malaise, celui que vous fait éprouver la vue d'une chose que l'on ne comprend pas.
En Egypte, le gaspillage haïssable de travail que révèlent les Pyramides, trouve une explication dans le but orgueilleux du Pharaon.
Mais ici, on en veut à cet effort d'être à la fois ai grand et si incompréhensible. Cette multitude de divinités rondouillardes et grimaçantes, aux dix bras, aux nez d'éléphants, cruelles, ne m'inspire rien.
Un symbole, mille îois répété, est clair, cependant, très clair. Sur tout le pourtour du temple, on voit des bornes élevées sur des bases cylindriques un peu allongées. On dirait des cabestans. C'est la représentation mâle et femelle des oi^anes reproducteurs, ce sont des lingams, attributs de Siva, dieu à la fois destructeur et générateur ? C'est la vie.
Tous ces lii^ams et ces yonis sont de pierre, mais ils paraissent de fonte, noircis par le beurre fondu dont les fidèles les inondent.
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De temps en temps, un joli détail. Devant une abominable Kali ou devant un lingam, une toute petite fleur, toute seule, pas encore fanée.
A part les grands pylônes, qui en imposent par leur masse, les autres parties du temple et les autres temples ajoutent la mesquinerie à leurs autres défauts. C'est petit, haut de dix mètres à peine.
Heureusement, on interdit absolument l'entrée de ces temples. On ne peut les regarder que du seuil. Par mégarde, ayant posé le pied sur les lignes blanches tracées à la craie qui marquent la limite que les profanes ne doivent pas dépasser, j'ai fait éclater autour de moi des cris d'indignation et d'effroi. Ah I oui, qu'Us font bien de nous cacher la vue de l'intérieur de ces sanctuaires I Cela nous permet de supposer qu'elles sont terrifiantes, les cérémonies religieuses que nous révèle seulement une lointaine musique de « Belle Fatma ». Espérons que ce qu'on nous cache est peut-être moins grotesque que ce qu'on nous laisse voir.
Le temple qu'il nous est permis de regarder du seuil est orné de deux peintures représentant en grandeur naturelle, un individu à grosses moustaches avec un casque et un uniforme d'officier. Mais quelle peinture ! Une enluminure grossière, à grands coups de pinceau, bleus et rouges, enfantine et non naïve et dont on ne voudrait plus à la foire aux pains d'épices. Le reste est à l'avenant.
Dans le Palais de la princesse, le spectacle est pire. Les portraits des rajahs sont à faire hurler. Nous les connaissons, ces beaux messieurs à moustache noire
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relevée en crocs, aux yeux trop grands, aux joues bouffies : ce sont des rastas que l'été amène sur nos boulevards. Dans ce même palais, on nous montre avec respect, une chèvre empaillée qu'un serpent enserre et mord. Le tout est placé sous une vitrine. On exhibe aussi, en belle place, un autre animal empaillé, un kangourou, puis un squelette humain, sa copie eu ivoire, une gravure représentant la reine Victoria et sa famille, et au milieu, enfermée dans une sorte de gaine en planches qu'on ouvre pour nous, la représentation en marbre, plus grande que nature, du dernier Maharajah t Ah I le beau morceau de marbre qu'on a gâché là I Et voici derrière un rideau qu'on fait glisser sur une tringle — oh t les sacristains d'Italie, et les merveilles qu'ils découvrent du même geste I — voici une scène religieuse en taches violentes, rouges, jaunes, bleues, — un dessin rudimenttûre et prétentieux avec des paillettes en clinquant et des dorures... Les chevaux de bois I Vous les avez vus les chevaux de bois modernes, avec leur musique à vapeur, et leurs verroteries raccrocheuses sous les feux électriques ? Eh bien ! rien qu'en se montrant, ce tableau-là fait autant de bruit et vous donne la même envie de fuir.
Nous fuyons. Nous devions rester à Tanjore jusqu'au soir, mais nous prenons le premier train qui passe, à deux heures, et nous voici en route pour Trichinopoly.
TrichlRtpoly
Jeudi 4 novembre. — Et nous avons bien fait.
Arrivés à cinq heures, il nous restait une heure de
jour. Nous acceptons un guide qui s'est offert aveo
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les mille gentilles politeaaes d'un serviteur oriental de féerie. Nous envoyons chercher une voiture, elle tarde trop, nous allons k pied, au-devant d'elle, et nous traversons ainsi une partie de la ville anglaise qui, naturellement, est sans intérêt. Trichinopoly eat encore à trois Ikilomètres. La ville compte 140.000 habitants.
Cette longue promenade au cours de laquelle nous n'avons pas rencontré un seul Européen est un enchantement. Vous vous souvenez de ce que j'ai raconté de la longue rue de K.élani, à Colombo ? Eh bien I supprimez le tramway électrique, élargissez la rue, multipliez par dix le nombre des passants, le nombre des voitures aux petits bœufs trotteurs avec leur diadème de perles bleues, et vous commencerez à avoir une idée de ce que nous avons vu* A chaque instant un petit temple dans l'alignement des autres maisons, et les dépassant seulement de la hauteur des sculptures de dieux qui le font reconnaître. Dans des boutiques, — et quelles boutiques I grandes comme les baraques du jour de l'an à Paris, — des chapelles ; en voici une où brûle une lampe devaht de vagues portes dorées ; c'est une relique. Plus loin, on rencontre un tombeau musulman ou une mosquée (les mahométana sont nombreux ici). Et tout le long, pendant des kilomètres, une succession d'échoppes bizarres, des enfants tout nus et des hommes qui le sont à moitié, qui noua montrent avec orgueil le trident peint sur leur front.
L'ensemble forme aussi un énorme bazar. Des marchands d'étoffe en grand nombre; plus nombreux peut-être, des vendeurs et des fabricants de pots de cuivre, des ferblantiers. Et vous jugez ce que ces tons
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