CALCUTTA
les tendons se contractaient, et les jambes avaient des cabrioles grotesques et macabres, et les bras se tendaient vers le cieï, et battaient l'espace avec des gestes ridicules, et après tout, trop eilrayants, même pour la sensibilité indoue.
Je ne répéterai jamais assez que Calcutta est la ville des contrastes. Pendant que s'exécutent ces actes d'un autre âge, du lieu même où ils s'exécutent, à deux pas, on entend les coups de timbre des tramways électriques et les sifllete des locomotives. Le ciel est noir de fumées industrielles. Des cheminées géantes se dressent, nombreuses, dans un quartier voisin. C'est Londres, c'est Saint-Etienne, c'est la ville moderne en ce qu'elle a de salissant. Et, en tournant une rue, on aperçoit un petit temple qui est à la fois ridicide et charmant.
Il a été construit par un riche bijoutier qui semble avoir accumulé là, à plaisir, les fautes de goût et le goût le plus rafRné.
On entre : c'est un jardin, mais il y a très peu de fleurs et les pelouses sont figurées par des mosaïques. C'est aussi un salon de sculpture, car ce jardin est peuplé de statuettes. Tous les arts y sont représentés : l'art grec même et la Renaissance. J'ai vu des moulages — et quels moulages ! — d'oeuvres de Clodîon et de Jean Goujon. Pour en finir avec la sculpture, je vous signale le portrait du donateur, en marbre blanc, avec une grosse tumeur à la main. On se croirait à Gênes , au Campo-Santo.
Ces moulages si laids et badigeonnés font penser aux anciens établissements de bains chauds, à
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Pans, et la vue d'un petit baasin où passent des pois- Boos rouges n'est pas pour modifier l'impression.
Au bout de cela, il y a un bâtiment graoieux et pimpant, en marqueterie, en choies précieuses qui étaient bien pour plaire à un bijoutier, mais qui, ici, doit beaucoup au contraste, et au repos que don* nent ses fioritures et son désir de plaire.
Autre scène. — Dans le quartier indien, il y a un théâtre — moderne — bien que les pièces, les décors, les acteurs et les spectateurs soient des indigène. J'y avais couru comme au feu. HélasI la pièce est un mélodrame enfantin, mais ce n'est pas de cela que je veux parler en ce moment. Ce théâtre, à l'extérieur, ressemble aux nôtres. A l'intérieur aussi : rampe électrique, portants, souffleur, etc... Seulement devant la façade,sur le trottoir, il y a des vaches sacrées qui dorment et dont os fait le tour pour entrer.
La ville indigène est triste, c'est de la misère en maçonnerie, et aussi de la prétention. Et l'on ne sait ce qui est vraiment le plus misérable, ou de ces échoppes sordides, encadrées de murs dont on devine la fragilité ; ou de ces maisons à pihers et à moulures, qui montrent des murs lépreux et des briques d'occasion aux places où le revêtement de plâtre est tombé. Tous les Indiens qui passent ont des cotonnades grises dont ils s'enveloppent étroitement. C'est un Orient gris et tuberculeux.
Darleelinc
Samedi 29 janvier. — Ah 1 l'amusant voyage ) Amusant par ses préparatifs, par le parcours, plus
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que par la vue de l'Himalaya — que nous n'avons pas vu encore, — amusant par ce que nous avons rencontré sans l'attendre, plus que par ce que nous venons chercher.
D'abord, il a fallu acheter notre literie. Nous commençons seulement, à vrai dire, notre voyage aux Indes, et nous allons avoir à passer une quinzaine de nuits en chemin de fer. Et comme il n'y a pas de wagons-lits, et comme l'usage est de laisser chaque ménage seul dans son compartiment, et que les wagons sont installés de façon k permettre qu'on y couche, les Anglais ont imaginé d'emporter avec soi des draps, un oreiller, une grosse couverture qui sert de matelas, une autre pour se garantir du froid. Le tout est taillé à la mesure de la banquette et enfermé de la façon la plus pratique dans une grosse toile verte munie de courroies et de tout un système ingénieux qui garantit le contenu contre la poussière.
Et là-dessus, on dort très bien, à la condition d'être un peu fat^é, et si le train ne danse pas trop sur les rails.
Départ à cinq heures et demie du soir. Trois heures de trajet dans une campagne, asiatique, il est vrai, mais peu intéressante. Puis on monte dans un grand bateau à vapeur où l'on dine sur le pont, à la lumière des lampes Edison. Une bonne heure de navi> gation au clair de la lune, à laquelle fait concurrence le projecteur électrique semblable à celui des bateaux de l'iraouaddy. On aborde, et ce que l'on peut distinguer donne la sensation d'être très loin. Rien sur le fleuve, qui paraît inhabité et sauvage ; rien qu'un peu d'agitation sur cette bei^, deux fois par jour, et à ce seul endroit. On gravit une pente un peu dure, une courte voie tracée à coups de pioche
danB la bwge boueuse et déserte, puis, subitement on se trouve entre deux trains. L'un va je ne sais où, l'autre à Darjeeling.
En si peu de temps, nous avons changé de climat. Les porteurs ne sont plus les mêmes hommes. Ils sont plus respectueux que les Indous, sans doute parce que voyant peu d'Européens et pendant peu de temps, ils peuvent encore les croire des dieux terribles. Ils s'enveloppent dans' des couvertures de laine. Tout est différent d'ailleurs dans l'aspect général du pays : les gares, en briques, sont basses et longues et sombres surtout. Les employés encapuchonnés marchent vite. Je suis certain qu'en Sibérie ou dans la Chine du Nord, les stations doivent être semblables. Je ferais quarante-huit heures de chemin de fer, pour ce setil plaisir de voir successivement des hommes si différents, pour changer à la fois de ciel et d'humanité apparente. Combien de touristes ne voyagent que pour cela, dans cet effort désespéré et toujours déçu de s'évader, de sortir, malgré les obstacles, du milieu : êtres vivants et paysages, oii les hasards de la vie nous ont jetés. L'amour du voyage n'est peut-être qu'une tentative d'évasion.
Au petit jour, il faut faire son lit, empaqueter le M bedding » selon les règles, à grand renfort de courroies, le faire transporter dans le petit train-tramway qui va nous hisser à deux mille mètres et nous permettre de voir un des premiers contreforts de l'Himalaya.
L'Himalaya I Que ce nom m'a fait rêver, dès ma première enfancel Le mot par lui-même me semblait
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majestueux. Les plus hautes montagnes du monde f Huit mille mètres ! Concevez la distance qui sépare l'Hôtel de Ville et les tribunes de Longchamp, dressez-la en hauteur : les sommets sont au bout I Et cela me paraissait si inaccessible, même à la vue. Et si désirable I Ce rêve d'enfant, je le réalise. Alors, vous comprenez qu'il me sera bien égal que les pics et les masses soient cachés par le brouillard. Je saurai qu'ils sont là et j'en aurai une joie sufiisante. Je les ai vues, ces énormes montagnes, aussi belles qu'elles peuvent l'être, et le spectacle que je pourrais avoir devant les yeux ne sera jamais aussi beau que celui que j'ai eu derrière, et que je contemple depuis si longtemps. Et même une boutade pourrait me faire dire qu'il vaut mieux pour ma joie que le brouillard laisse à mon rêve sa magnificence et son imprécision.
La petite locomotive grimpe gaillardement, s'essouflle, s'arrête parfois, comme pour reprendre haleine et repart avec entrain. Nous faisons bien vingt kilomètres à l'heure, ce qui est joli sur une aussi forte rampe, et nous allons continuer pendant cinq heures.
Vous connaissez certainement la Suisse et ses chemins de fer de montagne. Ici, c'est la même chose, avec cette différence cependant que nous voyons, à droite et à gauche, des bananiers, d'énormes bougainviîliers tout couveits de leurs belles et grandes fleurs rouges, et des profusions de fleurs jaune safran sur des plantes grimpantes dont je ne sais pas le nom, et mille autres : c'est la Suisse sous les tropiques.
Et soudain, à une station, voici que des hommes non encore vus s'offrent à notre surprise. Ils sont vêtus de laine grise ou rouge sombre, de tuniques serrées à la ceinture, de pantalons serrés aux jarrets, lis sont