‹ Voyage aux Indes et en Indo-Chine; simples notes d'un touristeChapitre 14 sur 24 · UNE DANSE DE LAHA.S · texte numérisé non relu

UNE DANSE DE LAHA.S

sept ans, agile comme un singe, enveloppé de jaune, portant un masque blanc et qui, tout en remplissant son rôle de clown, de Gugusse, ne cessait de se trémousser dans des attitude» fantastiques et harmonieuses à la fois.

Deux dragons énormes apparaissent. Et voici ce qui donnait à leur apparition et à celle des honmies masqués, à celle des autres animaux de cartonnage aussi, un plus vif intérêt : il faisait nuit noiie. Un foyer électrique éclairait la scène, mais les coulisses, c'était la nuit profonde. De sorte qu'entre le moment où on ne les voyait pas encore et celui où ils se montraient en pleine lumière, il y avait toute une série d'instants où leurs formes imprécises s'animaient de la façon la plus bizarre, où les trucs n'étaient pas visibles, où les appaiitions prenaient de la réalité.

Le corps de chaque dragon est liguré par un certain nombre de peaux de chèvre cousues ensemble, et dont deux hommes se sont couverts, comme dans DOS cirques. La tête énorme ressemble à celle des dragons chinois ; les yeux très gros, sont mobiles et saillfuits, et la gueule, toute rouge, s'ouvre et se referme en montrant de grosses dents blanches.

Les deux bêtes s'approchent, se menacent, se mordillent le dos pour y faire cesser des démangeaisons, puis poursuivent le petit clown toujours leste et spirituel. On est presque ému lorsqu'un des deux dragons, l'atteignant enfin, le roule dans la poussière entre ses énormes mâchoires.

Qu'avons-nous vu encore ? Un paon, un tigre et une tortue. La tortue mérite deux mots. Dans l'ombre, dans la nuit, là-bas — tout prés, en réalité — on voit une chose ronde, noire, grosse comme un très gros potiron, s'Ester. La petitesse de sa taille

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rend invraisemblable la euppositîoD qu'elle doive son mouvement à un être humain caché bous la carapace. Cela s'avance par petits pas agités, et si l'on n'était pas là, si l'on n'était pas prévenu, ce serait parfaitement effroyable. Un dragon a vu la tortue, il se précipite sur elle, la saisit et, dessotis la carapace enlevée par ses mâchoires, s'échappe un très petit enfant. Tout le monde a beaucoup ri.

La dernière figure est un quadrille, avec des che> vaux de carton autour de la ceinture des hommes. Il représente l'Empereur de Chine venant recevoir les hommages des rois du Sikkim, du Thibet, et d'autres provinces dont j'ai oublié les noms.

Lundi 31 janvier. — Le soleil se lève dans un ciel pur. La chaîne de l'Himalaya se voit tout entière. Le spectacle est très beau. Mais si vous êtes allé à Chamonix, voua en avez vu autant. Il faut se dire que ces montagnes sont deux fois plus hautes que le Mont- Blanc. Et des dames américaines se sont levées ce matin à quatre heures, pour aller, à quelques kilomètres, voir le Mont-Everest qui a une centaine de mètres de plus que les pics aperçus d'ici. Seulement, elles pourront dire qu'elles ont vu la plus haute montagne du globe.

Moi, je ne le puis pas.

Ponrl on niciix Janeroith et BhnbauMwar

Jeudi 3 février. — Ce fut une journée délicieuse.

Mais nous avons tellement failli la manquer par les faux renseignements des guides imprimés ou vivants que je veux, avant de la raconter, vous donner des

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conseils pratiques. Si ce n'est pas très littéraire, je sais du moins que je rendrai service à quelquesuns et j'y trouve du plaisir.

Voici dooo ce que vous ferez lorsque vous irez aux Indes. Vous vous réserverez, à Calcutta, une journée, tuie simple journée. La veille au soir, vous dînerez à la gare de Calcutta- Howrah, et vous prendrez le train à sept heures pour Pouri. Vous vouï serez muni de votre « bedding u et de votre dîner pour le lendemain (avec assiettes, couverts, serviettes, etc...)

Vous dormirez bien tranquillement dans le train — on y dort mieux que dans certains lits d'hôtel — et vous vous éveillerez le lendemain matin de façon à descendre du train à 7 h. 1 /2. Vous laisserez vos bagages à la gare, vous monterez dans une voiture, voua vous ferez conduire au temple de Jaggernath, puis aux autres, et vous reviendrez à la gare pour prendre le train de 10 h. 45 qui vous amènera à midi à Khorsa-Road, où vous déjeunerez, et à une heure à la gare de Bhubaneswar. Vous attendrez un peu, si vous avez la peau tendre, que la grosse chaleur soit passée et vous vous ferez conduire, en charrette à boeufs, k Bhubaneswar, où vous resterez jusqu'à la nuit. Vous reviendrez à la station, vous y trouverez le diner que voua y aurez laissé, et il ne vous restera plus qu'à attendre le train de 11 h. 50. Vous serez à Calcutta le lendemain matin à dix heures.

De cette façon, vous vous épai^nerez la longue et peu intéressante course aux temples souterrains, et vous ne dînerez pas comme nous l'avons fait avec de la viande conservée.

Et voua me remercierez parce que vous aurez vu de très jolies choses, dont je vais essayer de vous donner une petite idée.

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Pouri est une ville très sainte et très ancienne.

Son vrai nom est Ja^ernath et j'aime mieux celui-là que l'autre, paice qu'il éveille dans les esprits le souvenir du char sacré sous les roues duquel les fidèles, dans un transport de fanatisme, venaient se faire écraser. C'était vrai autrefois, et malgré tous les efforts de l'Angleterre, ce l'est encore aujourd'hui. Seulement, ces morts sont dites être le résultat d'accidents. Il sufHra de vous promener deux heures dans les rues de cette ville, pour comprendre qu'ici, entre deux hypothèses, c'est celle de la folie religieuse qui est la plus vraisemblable.

Jaggernath est construite pour le dieu et ne vit que par lui.

Une grande rue de cent mètres de lai^ est telle parce que c'est là, qu'au mois de juillet, le char gigantesque du dieu est traîné en procession, au milieu d'une exaltation délirante. Son poids est si grand qu'il faut l'effort de quatre mille hommes pour le mettre en mouvement.

Le reste de la'ville est fait de petites rues composées de petites maisons presque toutes inoccupées en temps ordinaire et qui sont louées aux pèlerins à l'époque des fêtes. Ces pèlerins sont au nombre de cent mÛle, selon les uns ; de deux cent mille, selon les autres. Mais tout le monde est d'accord pour dire que pendant ce temps-là, la mortalité est effroyable par suite de choléra et de peste. On compte les cadavres, chaque jour par milliers.

Le dieu possède quatre mille serviteurs et, à certains jours, des jeunes filles dansent devant lui, et rien que pour lui.

Naturellement, vous ne verrez rien de tout cela car il est probable que vous ne viendrez pas ici au mois

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' de juillet, et personne, s'il n'est Indou, ne pénètre dans le temple. Personne. Lord Curzon, l'ancien vice-roi, malgré la popularité dont il jouissait parmi les indigènes, n'a pu faire leverla consigne. Mais il est toujours intéressant de voir un mur derrière lequel il se passe quelque chose. Et l'on peut être certain qu'il se passe quelque chose derrière ces murs-là. On me dirait qu'il s'y fait encore des sacrifices humains que je n'en serais pas surpris, maintenant que j'ai vu les regards et les gestes de ces gens — pendant qu'ib sont calmes.

Et puis, vous verrez quelque chose tout de même. Vous grimperez, comme nous l'avons fait, sur la terrasse d'une maison voisine et vous pourrez contempler l'ensemble du temple et en voir une promise cour. L'ensemble est imposant surtout par le grand dôme en forme de pain de sucre arrondi qui se voit de plusieurs lieues à la ronde. Vous serez impressionné, en bas, de vous trouver au miUeu de gens dont l'état normal est ce que nous appelons folie. Des hommes, tout à coup, lèvent les mains au ciel, et jettent des cris. Aussitôt ceux qui sont autour d'eux les imitent. Il y a des lépreux qui tendent vers nous des meiins rongées. 11 y a des fous reconnus qui, lorsqu'ils voient un étranger, se mettent à hurier et à faire vers lui des gestes dont on ne sait s'ils sont des menaces ou des supplications.

Il y a aussi des fakirs.

J'en ai déjà vu à Calcutta, à côté du temple de Kali, la déeâse de la mort. Ils étaient là quatre ou cinq, assis à l'orientale autour d'un petit feu qu'ils entretenaient avec des gestes lents. L'un d'eux était beau. Un autre s'était orné la tête de je ne sais quelle sorte de houppette rouge, et portait un

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costume de paillasse. Il montrait d'abord cet aspoct lamentable qu'ont les choses qui voudraient faire rire et n'y parviennent pas, et ensuite, il troublait par la sincérité avec laquelle il s'était rendu, à nos yeux, grotesque ; aux yeux des autres, admirable.

Mais celui de Ja^ernatb était vraiment très beau. Dans une logette de bois ouverte sur la rue, il se tenait sur un plancher dans l'attitude des Bouddhas : les jambes repliées sous lui, le corps droit, la têt€ fidre, les yeux fixes. Nu, mais maquillé de poussière et de cendres qui, le blanchissant et le faisant nous ressembler un peu plus, augmentaient notre trouble.

Maigre, bien entendu, comme ceux que dévore une vie intérieure intense. La façon dont sa barbe était taillée et la beauté de ses traits le faisaient ressembler au Christdes images catholiques. Il reste ainsi figé dans sa belle attitude pendant des heures et des heures, toujours peut-être : tel nous l'avons vu en passant, tel nous l'avons retrouvé au letour. Certains, oomme lui, sont immobiles. D'autres, à notre passage, tendent la main et parlent. Ils paraissent nous désigner plutôt que de nous demander l'aumône, et ils ont l'air de nous plaindre de notre ignorance ou de notre folie.

A Jaggernath, oomme dans toutes les villes de r Inde, il existe un étang sacré où se mire un petit temple dressé au milieu, et où se font les ablutions rituelles. Les Anglais l'appellent « tank », ce qui signifie réservoir, et ce nom banal me parait odieux.

A Buhbaneawar, le lac est beaucoup plus joli qu'à Pouri, et ce petit village est beaucoup plus

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intéressant que la grande ville. Nous n'y sommes pas restés assez longtemps parce que la nuit est venue et qu'on nous avait trompés sur le temps nécessaire pour aller aux grottes de Udagiri, lesquelles ne valent pas le voyage Pt sont mâme complètement dénuées d'intérêt pour qui a vu les hypogées d'Egypte.

Et que nous l'avons r^retté I

Ce n'est pas à cause du grand temple, bien qu'il soit imposant d'en faire le tour, et qu'on puisse, en montant sur une petite plate-forme voisine, se faire une idée des monuments qu'il contient: c'est à cause do vieux temples abandonnés pour la plupart, je crois, et qui en sont voisins.

On est dans de l'herbe, dans des fleurs, parmi les hommes et les animaux, au milieu des bfuianiera, et des murs sculptés se dressent de tous côtés. Un vieux, très vieux temple est surtout admirable par la profusion et la grâce de ses sculptures, par la bizarrerie des bêtes de pierre accrochées à son dôme, par ses gargouilles gothiques et ses rinceaux Renaissance, par l'élégance de sa forme, le mystère et le charme des mille personnages et des éléphants tout petits qui sont nichés dans les moulures de ses murailles.

A deux pas, deux choses s'agitent dans l'herbe : ce sont deux singes, deux mamans singea tenant chacune un petit enfant singe dans ses bras. On approche. Seul, le petit donne quelques signes de frayeur mais elles, qui sont grandes, savent bien que dans ce payaleshommesnefontpasde mal aux animaux. Et comme les petits se mettent à téter, elles les enveloppent d'un geste maternel. Elles nous ressemblent trop: c'est gênant. Je ne puis pas voir des singes sans une sorte de remords : celui que pourrait avoir un homme heureux devant des parents pauvres.

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Il est permis de pénétrer dans un autre temple. Un prdtre est là qui me passe au cou une guiriande de menthes fleuries, et tout à l'heure, dans la lue, un homme portant au front la marque rouge de son dieu, sortira brusquement de la foule, ôtera de son cou une lourde guirlande d'oeillets d'Inde et m'en parera, avec de grands cris. Dans le crépuscule, au milieu de ces gens qui, peu habitués aux visites de touristes, nous suivaient, bien que sans hostilité, cela m'a rendu grave, pendant un moment.

Il y aurait eu bien d'autres choses à regarder sous ce ciel aux longs nuages rouges que des dômes interrompaient. Il y avait, le long du lac sacré, d'autres temples encore, enlaidis hélas ! par une bâtisse banale et d'une blancheur e^ressive destinée aux pèlerins; et il y aurait eu à regarder longtemps le défilé toujours pareil de ces hommes vêtus de couleurs éclatantes qui passent, le vase de cuivre brillant pendant au bout du bras. On aurait pu s'attarder dans le mouvement des rues voisines, que gênent les vaches sacrées allant d'un pas nonchalant — pas l'air déesse du tout — et aussi à regarder les boutiques, et à se faire troubler par la contemplation d'autres fakirs, et à exposer notre însensibiUté ou notre incompréhension au contact des enthousiasmes religieux, aux injures et aux mendicitésdecette foule parmi laquelle Uy a souvent de pauvres êtres infirmes traînant, à terre, une misère qui évoque plus de répulsion que de pitié.

Mais il faisait nuit. Nous sommes donc remontés dans la charrette £) bœufs où il faut se tourner le dos pour être moins mal k l'aiae, dans laquelle les cîihots vous heurtent la tète contre les parois qui sont faites de feuilles de palmier tressées ; nous sommes arri-

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vés, brisés et ravis à la Waiting-room où nous avons mangé des choses salées qui nous ont fait mourir de soif ; nous y sommes installés (c'est là que j'écris) toui seuls entre ces quatre murs blanchis à la chaux, avec un mobilier sommaire et confortable, sous une grosse lampe à pétrole qui échauffe et empuantit la pièce, dont il a fallu fermer toutes les portes à cause de la quantité énorme de gros et de petits insectes qui venaient bourdonner autour de la flamme et se heurter à nos visages.

C'est délicieux.

Demain, court séjour à Calcutta et départ pour Bénarès.

Après-demain, je serai à Bénarès, et savez-vous où? Chez le Maharajah lui-même qui, sur la recommandation du vice-roi, nous a offert l'hospitalité. Je l'ai acceptée d'enthousiasme et tél^apluquement.

Etre à Bénarès, c'était très bien. Mais chez le Maharajah, dans son palais au boid du Gange, chez le maître — le vrai — de cette ville sacrée, je n'avais jamais osé rêver si beau 1

Et penser que dans deux mois, tout cela sera Qui, et que je serai mis au courant des potins de chaque théâtre de Paris I

...Ça ne peut pas toujours durer, comme disent les bonnes gens.

C'est vrai, mais c'est malheureux.

Bénarès

Samedi 5 janvier. — Ce fut une journée de désenchantement.

On m'en avait trop dit. J'en avais trop lu.

Evidemment, si jamais je n'avais entendu parler de Bénarès, si je découvrais cette ville et si j'avais

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le talent de Loti ou celui de Chevnllon, j'écrirais ici des pages aussi enthousiastes que les leurs. Mais au lieu d'être surpris par ce que j'ai pu voir, j'attendais des émotions, et de telle et telle catégorie. Je les cherchais ; je n'ai ïait que reconnaître, avec effort.

Cela tient peut-être à l'heure où nous avons visité la ville; aussi, au fait que nous étions accompagnés par un babou, secrétaire du Maharajah, que tout ce qui m'intéresse n'intéressait pas, et qui voulait à toute force, le misérable, nous mener à l'observatoire « presque aussi beau que celui de Greenwich n. Je l'aurais mordu, le babou I

Et les admirables descriptions des auteurs que j'ai nommés ne sont pas seules coupables. Mon imagination l'est aussi. Sur l'invitatioa du Maharajah, je m'étais immédiatement représenté notre chambre, et surtout le spectacle qu'on aurait eu des fenêtres. Nous devions habiter une petite maison voisine du palais, lequel « comme chacun sait » est situé sur la rive nord du Gange. La maison serait tout près du fleuve sacré, et, de la fenêtre, nous aurions devant nous, à chaque instant, l'admirable spectacle de Bénarès, de ses palais, de ses temples, des marches descendant au Seuve ; et même, à la lorgnette, on devait pouvoir distinguer la foule qui, chaque matin, vient faire ses ablutions dans l'eau sacrée.

J'en rêvais, dans le train.

Ah ! mes enfants 1 Nous sommes logés dans la ville anglaise, dans un palais, il est vrai, avec un luxe princier, mais aussi loin du Gange que si nous étions à l'hôtel de Paris et, des fenêtres, on voit des jardins ou des murs I... Une mansarde I Une chambre toute nue, dans la ville indigène, avec des ouvertures sur

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le grand fleuve, et faire la cuisine nous-mêmes s'il le faut, et manger des viandes conservées 1

Il n'y faut pas songer. Résignons-nous donc à trouver, dans ce qui nous est donné, des raisons de nous y plaire.

Rien d'oriental, hélas I Ce salon est meublé avec richesse et avec goût, mais c'est un salon de Londres ou de Paris. Les tableaux accrochés aux murs lui donnent seuls quelque intérêt. Il y a des portraits du Maharajah ; il y a une gravure coloriée, fort jolie, représentant Napoléon I^.

Les repas sont servis avec une profusion tout oiientale. Mais il y a un maître d'hôtel, vieux, avec une barbe blanche longue et raide, et des lunettes, et un habit rouge galonné d'or, et une âgure si drôle, dans sa finesse, sa solennité et sa bizarrerie, qu'il n'a pas l'air d'être vrai. II me passe par l'idée, comme un éclair, que je suis l'objet d'une mystification, et que c'est un acteur trop grimé qui me demande à quelle heure on doit apporter le thé demain matin.

Heureusement qu'ils sont là, ces braves gens qui se prennent si fort au sérieux ! Heureusement qu'Us sont là pour nous rappeler que nous sommes à Bénarès I

Car je suis à Bénarès. Voilà. C'est fait. Le rêve est réalisé. Mes désirs sont derrière moi. Ils ne sont plus. Et cela me donne l'impression queje viens de mourir un peu.

Il me revient à la mémoire la phrase du grand Flau-

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bert, à propos de Salammbô ayant reconquis le Zalmph : > Elle resta sans joie devant son rêve réalisé. * Hélas I ce que j'ai conqiiis n'est pas ce qu'on m'avait promis.

Voilà ce que j'ai vu à Bénarès :

Au sortir de la gare — comme je m'y attendais d'ailleurs — la ville anglaise des Indes. Des maisons au milieu de jardins. Allons vers la ville indigène. La voici. Une grande rue... et un rouleau à vapeur pour écraser les cailloux. Je descends de voiture, et, avec trop de gens devant et derrière, avec un homme en rouge, porteur d'une canne de suisse d'église pour nous ouvrir le chemin, un babou à côté et un autre homard derrière (ce que je vais les laisser chez eux demain, les gens de ma suite I) nous entrons dans les petites rues où j'espère trouver la folie de la religiosité que mes auteurs ont si bien décrite.

La vérité, c'est que je suis dans une petite ville d'Italie. Pas Vérone, ni Assise, hé 1 — dans une petite ville sans art aux rues en escalier, aux maisons banales en maçonnerie. Ce n'est pas laid, ce n'est pas sale : c'est pauvre. Dans toutes les boutiques on vend des objets en cuivre. Ces vases sont certainement faits pour les indigènes, mais ces statuettes de dieux sont faites pour les touristes. Et grossièrement faites. J'ai eu l'occasion de voir, à Calcutta, une statue de Krishna, en bronze, ancienne. Elle était jolie, naïve, touchante ; gauche, certes, mais consciencieuse. Je la retrouve ici, reproduite à profusion, avec la même gaucherie, mais pas sincère, pas honnête. On sent qu'elle est fabriquée à la grosse par des gens qui savent qu'ils travaillent pour des mécréants. Les autres dieux sont de même venue, j'allïtis dire de la même entreprise. On m'appelle.

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Ce marchand afBrme posséder des objets anciens. Ce qu'il me montre est truqué d'une façon si évidente, qu'il n'essaye pas même de protester lorsque je lui dis que ses marchandises sont modernes : il se contente de proposer à mon ignorance un autre objet.

Allons plus loin.

En désespoir, je demande qu'on me conduise au Temple d'or, à l'endroit le plus saint de ta ville la plus sainte. Et, que je le dise tout de suite : là, vraiment, on retrouve réalisé le souvenir des belles lectures. Le temple n'est pas, comme on pourrait le croire, isolé sur une place qui donne le recul nécessaire pour le voir. Non. Il est entouré d'une toute petite rue, une des plus étroites, une rue comme les autres rues. Mais plus on s'en approche, et plus les manifestations religieuses se multiplient. On voit, à chaque pas bientôt, des tabernacles le long des murs, des petites chapelles, des marchands de fleurs et d'objets sacrés. Des pans de murs sculptés sont là inutiles, simples souvenirs oubliés de temples disparus. La rue se rétrécit aux dimensions d'un couloir où il faut marcher en fde indienne, et c'est ainsi qu'on commence à contourner le temple. Puis voici un trou dans le mur, un trou à n'y pouvoir passer le poing, et par où l'on permet aux infidèles de jeter un regard à l'intérieur du temple. Ce qu'on voit est trop limité pour qu'on s'y intéresse: un rayon de soleil sur une statue, un bras, une forme qui passe : c'est tout. On est un peu agacé à la fin, par cette interdiction de s'approcher, d'entrer. Nous ne sommes pas tellement méprisables, après tout, nous tous que la gloire mystique de cette ville y amène en pèlerinage et de si loin 1

On nous permet à peine de regarder, du pas de la

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porte, un autre temple où l'on entrevoit des anîmaux sculptés, des pierres ornées, d'un art qui ne parait pas purement indou comme dans l'Inde du Sud, et que nous noua sentons prêts à comprendre ; duquel peut-être l'influence musulmane n'est pas absente, ainsi que semble l'indiquer l'effet décoratif obtenu par le simple jeu des lignes droites.

Sans doute, le gros dôme doré serait harmonieux, s'il était vu d'un peu loin, et dans son ensemble; mais on n'a le choix, pour l'admirer, qu'entre deux places: ou du pied du mur, d'où on ne le voit pour ainsi dire pas, ou de la terrasse d'une maison voisine où on le voit de trop près et trop en face de soi.

Allons aux ghats. Allons voir les fakirs, s'il y en a.

Les ghats sont déserts, ou à peu près. Ici, c'est nous qui avons tort ; ils sont peuplés le matin; nous reviendrons demain matin. Tout de même, voici de jolies scènes, saisissantes et neuves. Sur un échafaudage dominant le bord du Gange, un vieillard Ut et commente des livres sacrés à ses disciples groupés en face de lui. Devant des niches, des hommes bizarres sont accroupis dans des immobilités et des attitudes de statue ; certains paraissent sincères, tel celui-ci, enveloppé d'une étoffe sombre et dont les yeux ne suivent pas, ne cherchent pas même les yeux des visiteurs. Est-il sincère également, cet autre qui se tient dans cette moitié de cabine de bain juchée sur quatre pieux ? Je n'en sais rien. Mais cdui-Ià ne l'est pas, certainement, malgré son maquillage de cendres et sa saleté, car il demande un a balfchicb » dès qu'il aperçoit un visE^ d'Européen. Ni cet autie qui vend aux passants des objets qu'il a bénis.

Auprès des ghats, des quais en escalier, se trahit

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cependant la folie religieuse qui a hanté, qui hante encore cette ville. Comme de petits pigeonniers, des tabernacles sont dressés : ce sont des temples privés, me dit notre guide, et, dans des renfoncements du mur, l'obscène symbole de Siva reproducteur se dresse couronné de fleurs, arrosé de beurre fondu. Il est répandu à des centaines et des centaines d'exemplaires, et tant de fois qu'il en glt dans des coins, oubliés, perdus, délaissés.

Une barque passe, portant à l'arrière, une grande image coloriée que des hommes époussettent en chantant.

Dimanche 6 février. — Il fallait attendre et ne pas plus demander de l'animation l'après-midi aux ghats de Bénarès, que des prunes au mois de janvier.

Ce matin, j'ai réalisé, en bateau, sur le Gange, la promenade que j'avais déjà faite tant de fois en rêve et je n'ai pas été déçu.

Bénarès est un phénomène unique au monde.

Cette expression de prospectus est littéralement vraie. C'est une chose hors de l'ordinaire, hors du normal, hors de ta vraisemblance, et qu'on ne peut voir qu'ici, parce que c'est ici seulement qu'elle pouvait se produire.

Mais avant de réfléchir, racontons. Je n'ai et je ne pui» avoir d'autre prétention que de raviver les souvenirs de vos lectures.

Le Gange déciit à Bénarès une ample et belle courbe, en face du soleil levant. Et probablement on commença ici par adorer le soleil. En partant sur un bateau, de l'extrémité ouest de la ville, des images de villfs fortifiées du moytn âge sont éveillées. De hauts palais semblent des remparts, les fenêtres de

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ces palais étant situées très loin du sol. Le pied de ces remparts ne trempe pas dan» l'eau. Entre les murailles et le Gange, un espace en pente «st resté libre. Cet espace est presque partout occupé par des marches qui descendent vers la rivière. Les murailles sont, de place an place, percées de portes, et c'est en face de ces portes que sont les endroits les plus sacrés et par conséquent les plus fréquentés.

En remontant le fleuve, en partant d'où j'ai dit, on ne voit d'abord, sur la rive, que peu de monde. Puis en s'approchant du centre de la ville, les marches sont de plus en plus animées, et à certains endroits, c'est une foule qui se presse au bord de l'eau, dans l'eau.

Les choses que font ces genssont, pour nous, incompréhensibles. Tout ce monde-là barbote dans l'eau, se prépare à y entrer, ou en sort — dans un but religieux.

Personne ne s'occupe du touriste indiscret qui passe. Chacun accomplit une besogne qu'il croit sincèrement être la plus importante qu'un être humain puisse accomplir. Des femmes sont là, vieilles ou jeunes, et livrent sans y penser tous les secrets souvent pitoyables de leur nudité. 11 y a de pauvres vieux seins, pareils à des pis d'animaux, qu'on voudrait cacher. Il y a, sous les voiles minces et mouillés, de jolies formes qu'on regarde sans plaisir ou sans gêne, tellement on est étonné par ce que l'on voit.

Pendant des kilomètres de rive, des êtres semblables à nous se livrent gravement à des actes dont nous ne pouvons comprendre l'utilité, et dont l'erreur même nous parait inexplicable.

Ah I pour les yeux, c'est une fête I Pour un peintre qui ne penserait qu'aux harmonies, aux contrastes,

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aux luttes des couleurs, ce serait une joie. Cette foule est blanche, bleue, rose, jaune, rouge, verte, mauve ; elle est éclairée par la lumière intense d'un soleil plus ardent qu'ailleurs, elle se mire dans une rivière dont les eaux sont vertes et claires, quoi qu'on ait dit. Elle se meut ou s'éclabousse sous de larges parasols de paille, et sur des marches de pierre blanche luisantes d'humidité, sur des plates-formes polygonales, toutes blanches aussi. Le fond du tahleau, ce sont des murs de palais aux architectures bizarres. Et cette foule est sans cesse en mouvement, et de la lumière jaillit de l'eau dont elle s'arrose ou qu'elle agite. Tout remue, tout grouille, tout vibre.

Et tout cela, cependant, est profondément triste. Pour le plus endurci des incroyants, la vue d'un être en prière, d'un être terrassé par le malheur, et qui avant de s'y abandonner tend vers le ciel des mains jointes, dans une dernière protestation, dans un dernier effort de la vie menacée ; pour le plus matérialiste des hommes, ce spectacle est émouvant. Mais ce qu'on voit ici ne l'est pas. Ces gens ne prient pas. Ils accomplissent des gestes, rien de plus. Il ne s'agit pas, pour eux, d'attendrir une divinité par un élan, par une supplication ardente, par un cri de douleur violent jusqu'au blasphème ; il s'agit de la contraindre à ce qu'on désire par le seul accomplissement traditionnel de certains gestes. Pour obtenir le pardon des plus grands crimes, U n'est point besoin de repentir ; il suffit de toucher l'oreille gauche d'un brahmane, ou de boire les cinq liquides qui sortent du corps de la vache ou de se baigner successivement et dans l'ordre indiqué, à cinq endroits déterminés du Gange, à Bénarès.

La conséquence, c'est que toutes les ffgures sont

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tristes. Pis que tristes : sans expression. Ces gens-là ne pensent pas à Vichnou, ni à Siva ni à Brahma; ni à leur mare mourante, ni à leur enfant malade, ni à aucun être aimé ; à eux-mêmes non plus. Ils oe pensent qu'à compter le nombre de fois que tel geste leur reste à faire ; à laisser couler ces fleurs dans l'eau de telle façoo et non de telle autre ; à mouiller telle et telle place de leur corps, dans un ordre immuable, et avec la conviction que tout serait à recommencer s'ils commettaient la moindre erreur. Ce brabmane, avec sa main cachée dans un petit sac, y accomplit tels ou tels gestes compliqués ; cette femme qui prend de l'eau dans ses mains ne pense qu'à la façon de la prendre.

Alors ? Alors, en réalité, ces êtres qui ne font pas autre chose, toute leur vie, que de se livrer à ces manifestations religieuses, sont les moins religieux des hommes. De toutes les créations humaines de Dieu, la leur est la plus dénuée de sentiments..., d'ême, si vous voulez. Cependant, il y a quinze siècles au moins, vingt siècles, trente peut-être, que les hommes vivant sur cette partie de terre agissent de la même façon. Et ils s'en trouvent satisfaits puisqu'ils continuent. Alors ?... Non. Le nombre ne prouve pas.

Sous un ciel aussi pur que celui de la Grèce (tiens... un vers l) ce peuple n'a pas su trouver la beauté. Il a été en contact avec die et n'en a rien retenu. Il a connu le bouddhisme et n'a pas été digne de le conserver. Ses dieux sont grotesques. L'émotion qu'il demande aux figures qu'il en a faites est la terreur. Et quelle terreur I Et par quels moyens 1 C'est ici, et ici seulement qu'il existe une déesse de la petite vérole. La Kali de Jaggernaut avec sa face

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noire et sa longue langue ronge pendante est d'une hideur naïve qui ne peut effrayer que des enfanta. Ce peuple, dont nous montons peut-être, est le plue vieux en civilisation, un des plus vieux en tout cas, et ne devrait plus s'en contenter. Je sais, il y a les Upanishads. Mais je m'occupe de la religion de la masse et non de la philosophie des créateurs ou de celle qu'en ont extraite pour leur usage personnel, des intellectuels égoïstes ou des prêtres tyranniques.

Rarement — jamais l — on n'a aussi bien réussi dans l'entreprise de l'abrutissement d'une race. Les Aurais peuvent être tranquilles : on a travaillé pour eux et de façon solide, le crois décidément qu'on peut mesurer le niveau moral d'un peuple au respect qu'il a de la femme. Nulle part, sur la terre, autant qu'ici, elle n'est une victime. Goltrée, mariée à huit ans, condamnée au célibat perpétuel si l'enfant-mari vient à mourir. Tous les droits à l'homme ; à elle, autrefois, le devoir de biûler vive sur le bûcher du mari défunt ; aujourd'hui, l'opprobre jeté sur les veuves. Et l'infanticide des filles, si fréquent que les Anglais, ne pouvant l'empêcher, le cachent.

Pas de solidarité. Le village a son dieu. La maison a le sien. L'individu aussi. S'il arrive malheur à quiconque, c'est qu'il s'est trompé dans l'accompUssement des gestes rituels. Qu'il se débrouille avec les divinités. Il y en a trois cent millions. Je vous dis que ces gens-là sont fous I II est impossible d'en avoir une autre opinion pendant une promenade matinale sur le Gange... Un petit fait me fera comprendre. On a voulu construire, à un certain endroit, au bord du fleuve, un grand temple (on en manquait, il y en a cinq cents à Bénarès). On l'a construit sans en assurer les fondations : le temple a doucement penché d'un

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côté et s'est arrêté lorsqu'il a trouvé le dur, comme disent les ingénieurs. Il en résulte des murs penchés, des colonnes obliques, et ce qui s'ensuit. Eh bien ! ce contre-sens est placé dans un milieu humain si déséquilibré, lui aussi, qu'on ne s'en étonne pas. Ce n'est pas plus illogique que tout le reste. Ici, c'est le normal qui détonnerait.

Et que de fumistes, que d'exploiteurs I J'ai vu ce fameux lit garni de pointes, sur lequel, a-t-on raconté, les ascètes, les fakirs s'étendent afin de souffrir et d'attendrir les dieux. C'est une femme, maintenant, qui tient le rôle. Le prédécesseur s'est sans doute retiré des affaires, après fortune faite; et soyez certain qu'il a vendu son fonds. Lorsque nous arrivons, le lit est vide. Mais, tout de suite, la femme sort de sa maison et vient, non pas s'étendre, mais s'asseoir sur les pointes. Les dimensions de son postérieur ne laisseraient aucun doute sur la présence d'une cuirasse dissimulée si son indifférence à s'installer permettait d'en conserver. Et aussitôt, c'est la demande du bakchich, bakchich qu'elle ne consent pas à recevoir de la main à la main, mais qu'il faut laisser tomber sur la chaise où elle le prendra quand nous aurons le dos tourné.

Le pauvre peuple paie pour se baigner dans le Gange. La rive sacrée est partagée en petites tranches qui ont des fermiers, et tout fidèle doit donner sa piécette avant d'aller faire ses ablutions. Aux endroits les plus sacrés c'est plus cher — naturellement. Le malheureux paie, et il faut voir avec quelle peine il tire des plis de son vêtement mouillé la mon-

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nsde qu'on lui réclame pour les fleurs qu'il abandonne à la rivière,

Elle charrie des fleurs, la mère Gange 1 Et pas que des flexirs I On ne brûle pas les cadavres de ceux qui sont laorts de la petite vérole. On les jette au fleuve qui, parfois, ne veut pas s'en charger. De sorte que nous avons pu voir, ce matin, des chiens et des corbeaux qui déchiquetaient un quartier de viande rouge humaine. Et à dix pas au-dessous, des fldèles se rinçaient la bouche, et buvaient l'eau à même, pour se purifier. Qu'on s'étonne, après cela, qu'il meure, ici, de la peste, vingt mille personnes par semaine I

Doux pays I Un dernier trait : sur ces marches du Gange, des enfants et des grandes personnes, constamment, jouent.au cerf-volant saris cris, sans rires, avec gravité.

Lundi 7 février. — Je suis retourné au Gange. Il exerce sur moi une vive attraction. Je voudrais comprendre, afin de pouvoir m'apitoyer.

A un certain endroit, au ghat Manikarnika, j'ai retrouvé Lourdes. Mais Lourdes avec des suppliants qui paraissent ne pas souffrir. Alors, que vienneatils faire ?

C'est une piscine, au bord du Gange. EUe est rectangulaire, et on y descend des quatre côtés par des marches de pierre. On s'y baigne, on y jette des fleurs et du lait, et on s'en va. On est venu avec une face insensible et l'on s'éloigne de même, silencieusement. Des pèlerins y arrivent pour la première fois. Ils sont gauches et timides. J'ai vu quatre hommes, jeunes, vigoureux, le torsenu, descendre avec embarras, sous la conduite d'un brahmane qui leur indiquait les gestes à accomplir. Le premier de ces gestes consiste

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à prendre une pièce de monnaie, une pièce à soi, bien entendu, à la mouiller, à la tenir fortement serrée dans la main pendant un certain temps, et à la remettre ensuite au brahmane qui la garde et fait ainsi de belles recettes. C'est naïf, touchant et odieux. On sent que les pauvres pèlerins ont longtemps peiné pour réunir la somme nécessaire au voyage. Songez qu'ici, un homme travaille toute une journée pour vingt centimes. On devine, à la lenteur avec laquelle ils extraient la piécette des plis de leur pagne, ce qu'elle leur a coûté desueur. Etlamine satisfaitedu paresseux hâbleur qui la leur extorquait me faisait monter des poussées de révolte. Ils étaient graves et consentaient à ce sacrifice, tout en supputant ce qu'il lem- coûtait réellement. Après, il leur a fallu payer pour des fleurs, puis pour une goutte de lait qu'on verse dans l'eau trouble. Je les ai suivis des yeux pendant qu'ils remontaient les degrés luisants, et ils étaient pour moi la représentation de la vraie misère humajoe : la bêtise. Malheur aux pauvres d'esprit, car on leur vend une féUcité future qu'ils ne posséderont pas, au prix de privations qui sont réelles I Malheur aux pauvres d'esprit ! Ils ne connaîtront pas le royaume des cieux et la vie leur aura été douloureuse.

...J'avais tout à fait oublié que ces superstitions grossières sont à la base d'une échelle dont le haut baigne dans une philosophie sereine. Oui, ces gens-là et les grands philosophes des Upanishads se réclament des mêmes dieux. Les nobles esprits de l'Inde, sans avoir eu besoin, comme nous, de passer par la science expérimentale, ont découvert des vérités que nous découvrons après eux. Par la seule puissance de la méditation, ils ont donné, de l'univers, une expUcation qui longtemps nous a paru folle et que

nos savants sont à la veille d'accepter. A voir les barbotements dans ta rivière et les faces horribles ou grotesques des dieux nichés dans les temples, je ne pouvais croire qu'il y eût rien de commun entre ce bétail religieux et ces sages dont le panthéisme est du positivisme et qui, à force de voir Dieu partout, finissent par démontrer qu'il n'est nulle part.

Quel mépris des autres hommes et quel orgueil ne leur a-t-il pas fallu pour maintenir la masse dans un tel abaissement t

Mardi 8 jivrier. — Ce matin, dès sept heures, j'étais sur le fleuve.

Je ne puis savoir combien de temps je contemplerais ce spectacle avant de m'en lasser. Moins irrité, j'ai pumieux goûter lecharmeetla diversité du tableau.

La foule qui se presse à cette heure, au bord du Gange, est considérable. La rive a été aménagée exclusivement pour les pratiques religieuses. Certfûns bords de fleuves sont pourvus d'outils pour l'industrie, pour le plaisir: les bords du Gange sont installés pour des baignades sacrées. Aux quatre ou cinq endroits les plus renommés, une foule de petits pontons se dressent, les uns contre les autres, formés seulement de deux planches soutenues au niveau de l'eau par des bambous. Ce sont les places des riches. Les autres prennent leurs ablutions sur les marches. Certains de ces petits pontons sont surmontés de larges parasols, et leurs propriétaires y paraissent comme chez eux. Ils y font leur petit ménage qui consiste à disposer près de soi des fleurs jaunes, blanches ou rouges, et des petits pots de cuivre ou d'argent. Beaucoup restent là, accroupis, ou les jambes croisées, pendant toute la matinée.

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A d'autres endroits, des entrepreneurs malins ont construit, en maçonnerie, une sorte de quai percé de niches nombreuses qu'ils louent. Là, on est chei soi, et quelquefois on possède une statue divine, accolée au mur du fond.

Plus loin, sans aucun but religieux, des hommes lavent du linge à la manière des blanchisaeurs d'Extrême-Orient, c'est-à-dire en le frappant à tour de bras sur une pierre plate. Tout le monde, d'ailleurs, fait sa toilette et sa lessive avant de procéder aux gestes rituels. Ces gestes sont souvent ridicules et quelquefois jolis. L'un des plus répétés consiste à se boucher le nez en contemplant le fleuve. Un autre, exige qu'on prenne l'eau du Gange dans les deux mains, et qu'on la regarde fixement. Il est bon aussi de jeter devant soi, avec la main droite, des petites pelletées de liquide. Un homme là-bas, tourne lentement sur lui-même. Un autre se tient, les paumes des mains en avant à ta hauteur des épaules, dans une attitude d'extase.Un groupe descend avec peine : c'est un vieillard aveugle, bouffi de graisse, que l'on conduit à son bain religieux. Sur toute la rive, l'eau secouée de petits clapotis reflète en tremblotant la lumière du soleil, les couleurs vives des étoffes et les éclairs jaunes ou blancs des vases de métal. Et en même temps, elle entraîne doucement de minuscules Ilots de fleiu^ éclatantes.

On se rince la bouche, on se savonne; on se ponce les pieds à la pierre des marches. L'ensemble tient à la fois du bain de mer, du lavoir, du cabinet de toilette et de la colonie d'aliénés inoFFfnsifs. Supposez cette animation au bord d'une rivière qui baignerait pendant deux li«ues les murs de Carcassonne et vous aurez une idée de Bénarès.

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Notre étonnement, notre gène, plutôt, s'augmente de ceci qu'à une légère difTérence dans la couleur de la peau, c^ hommes nous ressemblent. A chaque instant, la physionomie d'un des nôtres est évoquée par les visages de ces étrangers. A l'extérieur, leur crâne est fait comme le nôtre. A l'intérieur, il contient bien peu de cellules semblables. II faut nous y résignert nous ne saurons jamais pourquoi.

Et qu'on ne dise pas « ils sont heureux ». Parce qu'ils ne sont pas heureux. Ils sont constamment préoccupés. L'ennui se lit sur tous les visages. Il n'est point pour eux d'autres fêtes que les fêtes religieuses. Pas d'assemblées que pour prier, et pour prier dans la terreur ou dans l'inquiétude incessantes.

Je me suis arrêté un peu plus longuement qu'avant-hier devant le quai où l'on brûle les corps. A vrai dire, la chose est beaucoup moins macabre qu'à Calcutta. On apporte le cadavre ficelé et enveloppé; de blanc pour un homme et de rose pour une femme. Le paquet est ornementé de qu( Iques feuilles de papier rouge ou doré. On le descend au bord du Gange, on l'arrose, on le couche sur le lit de bois préparé, on le recouvre de bois encore, et l'on allume. On ne voit plus rien que des flammes et de la fumée. Si. Parfois un pied noir dépasse et s'agite un peu.

Devant un de ces tas de bois qui attend, une vieille est là-bas, vêtue de blanc immaculé. Elle est assise sur les marches et elle pleure en criant. On apporte le corps de celui qui t'a quittée, on le couche sur son dernier lit. Elle fait un mouvement. On l'écarté sans sympathie, sans biutalité, comme on ferait d'un

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aS8 LBS INDES

enfant qui risquerait de se faire mal en touchant ce qu'il est défendu aux enfants de toucher. Elle s'assied, docile, sans cesser de pleurer. Le ciaps une fois recouvert, on la prend par la main, on l'oUige à se lever, on lui fait tenir de l'autre une poignée de paille et, de la façon dont on s'acquitterait d'une formalité indispensable, on lui fait faire trois fois le tour du bûcher. On y met le feu... Je la vois s'en all^ toute seule, sans se retourner, toujours criant ; et ^mper avec peine les marches trop hautes pour ses vieilles jambes. Sous le soleil, à travers les vibrations de l'air surchauffé par la fumée invisible, je la suis loi^1>emp8 des yeux.

Une dernière et longue promenade à pied dans la ville insensée, où l'on croise avec stupeur des fous hurlants, maquillés, que personne ne regarde et dont nul ne s'étonne. On dit qu'il y a à Bénarès cinq cents temples. Dans ce nombre, ne sont pas comptées les innombrables chapelles dont les murs de presque toutes ses rues sont percés. Beaucoup de ces vieilles chapelles sont abandonnées ; elles ont perdu leurs grilles, et le symbole mâle et femelle de la génération s'y montre, répété j usqu'à l'obsession. On passe devant vingt, trente lingams couverts de poussière, dont per^ sonne ne se soucie plus; et, sans qu'on sache pourquoi, tout k coup, on en voit un, semblable à tous les autres, qui est fraîchement airosé de beurre fondu ou d'eau du Gange et sur lequel des petites fleurs, fraîches encore, ont été délicatement placées.

A chaque instant, à chaque dix pas, un pan de mur sculpté révèle un temple ou des chapelles avec

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A.LLAHABAD 2o9

leurs monstrueuses divinités noires ou rouges, la Kali et son collier de têtes coupées, le Ganeah à la tête d'éléphant. Et dans toutes tes rues qui conduisent au Gange, c'est une interminable procession d'hommes et de femmes portant je vase de cuivre rempli de l'eau du fleuve, rapportée pieusement et qu'on préserve en hâte, et de très loin, contre la souillure de notre haleine.

Demain matin nous quittons Bénarès. D'autres viendront et la verront, dans cent ans, dans mille ans peut-être, toute semblable. Et eUe était ainsi il y a trente siècles I

L'après-midi, nous sommes alléa faire notre visite d'adieux au Maharajah, dans son palais moyenâgeux, au bord du Gange, très loin. On n'a pas voulu nous laisser partir sans nous faire voir, dans une cage, un énorme tigre, qu'on excite à hurler pour le plaisir des visiteurs.

En bas, au bord du Gange, les éléphants- du souverain se baignent, au pied des remparts crénelés.

C'était très beau.

Allababad

Mercredi 9 d jeudi iO février. — N'y manquez pasl Si vous le pouvez, n'y manquez pas! Arrangez votre programme de façon à vous trouver à Allababad vers le dix février. Informez-vous d'avance,

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270 LES IMDES

auprès des compagnies de chemin de fer, par exemple, de la date de la Magh-Mela, et aasistez-y.

C'est un pèlerinage qui attire ici, à cette date, un million d'êtres humains.

En dépit de son nom mahométan, Allahabad est un des endroits les plus saints de l'Inde, et le confluent des deux rivières qui s'y rencontrent, la Jumma et le Gange, est l'endroit où l'on vient se baigner, une fois l'an, à une époque qui correspond à ■afin de la première dizaine de notre mois de février.

On y accourt de tous les points de l'Inde.

Nousavonsété avertis hier, et après quelques efforts sur l'indicateur des chemins de fer et quelques télégrammes, noua avons pu modifier notre itinéraire et venir ici pour un spectacle que je devine merveilleux.

— Nous verrons bien, comme disait Renan.

J'en reviens...

...Le Grand-Prix — Le Derby d'Epsom — En rev'nant d'ia R'vue — Trouville — Lourdes — La Fête de Neuilly — La Foire dp Nijnii-Novgorod — Le Campement des Turcs devant Constantinople — La halte dans le Sahara d'une nation tout entière, évoquez tout cela...

A travers une plaine immense, trois ou quatre routes, toutes droites, interminables, coavei^at là, à ce confluent des deux rivières sacrées, loin du cantonnement anglais et de la ville indigène.

Du fort voisin, on peut voir depuis plusieurs jours, comme je le vois ce matin, les lignes de ces rout^ sans arbres. Elles semblent vibrer. Une humanité y coule, incessamment, en flots pressés, chacun coudoyant ses voisins de droite et de gauche, poussant

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ALLAHABA^D 271

celui de devant, poussé par celui d'arrière. Tout cela est gris de vêtements et de poussière, avec des notes rouges fréquentes. Des voitures appelées ici ekka, et si drôles, si légères, composées comme elles le sont d'un simple siège sur de hautes roues et de deux brancards, se font faire place aux grands cris des cochers. Beaucoup, qui renferment des femmes de distinction, sont encapuchonnées. De lourds chariots descendent aussi, aux roues massives, et traînés par des bœufs. Pour savoir comment se rejoindre, les habitants de chaque village portent un étendard triangulaire: ou vert, ou rouge, ou blanc, ou de tout autre ton violent. Des emblèmes, des personnages y sont peints en couleurs éclatantes, et les hampes de bambou ont dix mètres de hauteur. Ces gens-là sont venus à pied. D'autres, beaucoup, ont pris le chemin de fer et sont si nombreux que les compagnies ont organ^é des trains spéciaux, et installé ici, dans des baraques provisoires, des guichets supplémentaires, multipliés, pour la distribution des billets. 11 n'y a pas que des pauvres dans cette foule. Des cavaliers, porteurs de lances où flottent des guidons, précèdent et suivent la calèche tapageuse d'un rajah. La foule avance, ardente, tendue par l'effort en avant, courbée sous le poids des b^^ages. Certains ont amené avec eux les masques grotesques qui sont leurs dieux ; d'autres conduisent au bain sacré leurs bestiaux. Ce défilé continue incessamment, plein la route; et aussi loin qu'on peut regarder, on distingue encore des étendards au-dessus de la poussière, au soleil.

Dès que tout le monde arrive assez près de la Jumma pour l'apercevoir, chacun se prosterne et touche la terre du front, deux ou trois fois.

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Au confluent, à l'époque des basses eaux où nous sommes, une immense étendue de sable a été laissée à découvert. De longs corps de bâtiment, hauts seulement de deux mètres, rien qu'en paille, y forment une ville improvisée dont les rues se coupent à angles droits. La géométrie anglaise a dû passer par là.

Les ricbee ont affermé de longs et larges bateaux plats, pontés, sur lesquels des cabanes de paille ont été dressées. On dirait autant d'arches de Noé. Des centaines. Les moins riches s'abriteront pendant un jour ou deux dans les maisons de paille, et les pauvres s'installeront simplement sur le sable. On y creusera un trou qui servira de foyer pour y cuire un peu de riz. Le soir, tout s'illuminera d'une constellation de points brillants et la fumée bleue à peine poussée par la brise sortira des toits sans cheminée.

La veille du jour sacré, tout le monde est là. On me dit qu'il y a un million d'êtres. Certainement, c'est par centaines de miUe qu'il faut les compter. Toute cette foule s'endort autour des étendards plantés dans le sable.

...Alors, lorsque le soleil se lève...

...Lorsque te soleil se lève, dépasse le brouillard, et rosit d'abord, puis éclaire toute la scène, cela fait un joli tableau, vous pouvez le croire.

Les étendards surtout, qui sont peut-être cinq ou six cents et de couleurs si vives, et dont les triangles d'étoffes colorées s'étalent à peine sous la brise trop faible, et le murmure de cette foule, et ces tentes, ces paillotes, l'eau verte des deux grands cours d'eau, le gris du sable, ta foule fourmillante au milieu de laquelle passent des éléphants qui paraisseat énormes et noirs; tout cela, au pied du fort construit

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