ALLAHABAD
sommes promenés devant la grève. Nous avons retrouvé là toutes les attitudes, tous les gestes déjà remarqua à Bénarès. Des vieillards grelottaient, de l'eau jusqu'à mi-corps. Grelottaient aussi les marchands de fleurs, ai nombreux, qui offraient à chacun, sur un plateau d'osier, des petits lots de fleurs jaunes que le fidèle, d'un léger coup sec, jetait à l'eau, offrait à la rivière sainte, en si grand nombre que des îlots dorés et parfumés s'en allaient ainsi à la dérive.
Et tous ces gens étaient tristes. Il n'y avait pas un rire, pas un sourire, pas un éclat de voix. Les femmes, quelques-unes jolies, offraient aux regards leur nudité appetrente sous les linges mouillés. Personne ne les voyait. Je crois que cette religion de terreur a tué l'amour chez les hommes qu'elle opprime. Les enfants qu'on immergeait dans l'eau froide ne pleuraient pas.
Incessamment, partant du pied du grand fort rouge, des bateaux chargés chacun d'unecentaine de pèlerins, jolis à voir dans le bariolage des costumes, transportaient les plus pressés et les plus fervents à la pointe même qui sépare les deux fleuves, à cat endroit où le bain est le plus agréable aux dieux. Je ne répéterai jamais assez que cette foule était triste. L'Inde tout entière est peuplée de gens qui portent leur malheur écrit sur leur visage.
Des notes modernes détonnent. Un des mille étendards représente, savez-vous quoi ? Une locomotive grossièrement dessinée, avec des roues qui port«nt la chaudière sur leur circonférence, et un gros panache de fumée, exactement semblable k celles que dessinent nos enfants. Et sur un des grands bateaux, j'ai vu des bicyclettes.
D,mi,.=db,Cooglt'
A l'intérieur du fort, non loin du pilier d'Asoka, il y a un temple célèbre, le temple de l'Arbre-quine-meurt-jamais.
Il offre cette particularité qu'on ne le voit pas, car il est souterrain. Une foule s'engouffre dans le sol par un escalier peu large. Je me mêle à elle, espérant passer inaperçu. Mais un prêtre me voit. Il me salue, m'invite à descendre, et, comme j'y consens, il se jette à corps perdu dans la masse de ses fîdèles, frappant à tour de bras, poussant, bousculant, criant, invectivant, sans qu'il me soit possible de modérer son zèle. Le troupeau humain n'oppose aucune résistance, ne r^arde même pas d'où viennent les coups, et autant qu'il est possible, cède à la poussée.
Je me trouve ainsi transporté au bas des marches. Le temple est tout petit, bas, et des piliers nombreux ne permettent pas d'en voir l'ensemble. Il n'est d'ailleurs éclairé que par des lampes fumeuses et par quelque lumière que laissent passer, d'en haut, des ouvertures étroite pratiquées dans le plafond. Et la foule est si dense, si ardente, si émue, qu'on ne voit qu'elle. Négligeant, ou presque, des statues de divinités qui sont dressées contre les murs, tous s'effoi^ cent vers un point, vers l'Arbre miraculeux qui ne meurt jamais. Le voici. Grâce aux violences du prêtre (dont je ne comprends pas l'empressement, mais il faut se résoudre à ne rien comprendre ici) je puis voir, d'où je suis placé, les figures des êtres qui défilent devant l'arbre saint. Elles sont illuminées de joie, de piété, de ferveur. Les mains se tendent, fébriles, tremblantes, pour toucher le bois sacré. Les pèlerins les plus favorisés, ceux qui peuvent poser leur front sur la dalle voisine, sont radieux. Des aumônes pleuvent : des sous, des pièces blan-
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