‹ Voyage aux Indes et en Indo-Chine; simples notes d'un touristeChapitre 18 sur 24 · L'INDE MUSULMANE · texte numérisé non relu

L'INDE MUSULMANE

Mardi 15 février. — Quelques beunta de chemin de fer et tout est changé : le paysage, les maisons, les palais, les temples et les hommes.

Nous venons de passer de l'Inde iodoue dans l'Inde musulmane.

Au lieu des misérables échoppes de Calcutta, des lamentables, des sordides installations au rez-dechaussée de maisons prétentieuses, voici des habitations gaies ; les dieux de Bénarès, obsédants par leur multitude, par leur présence incessante ont disparu ; les mille manifestations extérieures de la piété indoue également. La tristesse, l'ennui peint sur tous les visages fait place à de l'animation, même à de la ^té. Pom- la première fois nous voyons des enfants jouer, et des hommes rire. Fait plus significatif encore, marque plus frappante d'une vie plus heureuse: ici, l'homme orne sa demeure. On voit des colonnes à des boutiques et des fleurons à des portes.

Nous sommes dans le petit état indépendant de Gwalior. Il compte encore, il est vrai, une majorité d'Indous, mais l'empreinte qu'ont laissée sur eux deux aiècles d'occupation musulmane est si profonde qu'ils ressemblent plus aux mahométans qu'à leurs co- .religionnaires. Et même, dans un temple récemment

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construit, on remarque l'absence totale de la flgure humaine dont la représentation est interdite par Mahomet, comme chacun sait.

L'état de Gwalior mériterait une longue étude. C'est rinde des Rajahs — modernisée — mais l'Inde des Rajahs tout de même. Et ce mélapge n'est pas sans saveur. Dans les rues, des omnibus électriques servent au transport des indigènes. Sur une place, il y a des fontaines lumineuses. Voici un énorme bâtiment en pierre, moderne : c'est un hôpital. En voici un autre, plus somptueux, plus grand : c'est un théâtre. Et de là, on peut entendre rugir des lions que le Maharajah a fait venir d'Afrique, tout jeunes, et qu'il a l'intention de lâcher dans la jungle, afin de se donner le plaisir de tes chasser, et pour rendre à l'Inde une espèce de fauves qu'elle possédait jadis et qui a disparu.

Nous sommes les hôtes du Maheu-ajah. II possède, à côté de son palais, une habitation luxueuse, où il reçoit ses invités. Rien n'est plus moderne, rien n'est plus européen, plus anglais, plus confortable que les appartements. Il est inutile de dire que chaque chamiwe est éclairée à l'électricité et pourvue du téléphone, mais de là aussi on entend rugir les lions I

Le palais prolonge sa façade sur une longueur oonsidérable. Il est situé au milieu de jardins superbes, où des paons nombreux vivent en liberté. Les salons sont à faire envie à n'importe quel souverain d'Europe. Mais dans la grande salle à manger, sur les tables très longues, un petit chemin de fer électrique court pour apporter aux convives, cigares, cigarettes et (eu. Le mobilier vient de Londres. Mais le planche* de la salle de daifse est en acier recouvert de bois, afin de pouvoir offrir plus d'élasticité aux jambes

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des danseurs. La mabarani parle anglais, reçoit les dames européennes et joue du piano ; mais dans un salon, il y a un violon mécanique. Oui, un violon mécanique. Le malheureux instrument est là, sous une boite vitrée, et des touches, qu'on met en mouvement au moyen d'une manivelle, viennent se poser sur les cordes, et un appareil bizarre, compliqué, industriel, savant, remplace l'archet. Il y a un musée, où sont représentés, naturalisés, tous les oiseaux du pays. Mais il en est trop à qui on a voulu donner les attitudes de la vie, et cela parait un peu enfantin. Pour aller visiter le fort on part dans une victoria des plus up to date, mais arrivé à la porte on en descend pour monter sur des éléphants. Et un homme suit chacun d'eux, une lance à la main. Je vous dis que c'est délicieux 1

Le vieux Gwalior est un résidu de l'ancien temps. C'est une a^Iomération laide, sale, triste. La population en diminue chaque jour, beaucoup de masures sont inhabitées, et le Maharajah qui est un homme intelligent, aura peut-être bientôt l'idée de faire évacuer ce terrain et d'en faire un jardin public.

La ville nouvelle s'appelle Lahskar, c'est-à-dire le Camp. Elle était en effet, jadis, l'ensemble des tentes des assiégeants du fort de Gwahor. Les vainqueurs ont continué à habiter là, mais ils ont remplacé leurs tentes par des maisons en pierre. La rue principale de Lahskar fait penser à une jolie rue d'Orient. Les maisons sont couvertes de sculptures musulmanes et les fenêtres fermées par des moucharabiehs en pierre taillée. L'alignement des mai-

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sons n'est pas rigoureux, la rue n'est pas droite ; die n'en est que plus amusante aux yeux, et agréable par le mouvement qui s'y voit et la richesso qui s'y devin».

Puis, il y a le Fort. Le Fort est un rocher d'une demi-lieue de long sur deux ou trois cents mètres de large. Cinquante mètres de haut peut-être, et les pentes à pic. Par oonséquent, les hommes devaient s'y installer, y élever des murailles et beaucoup se i tuer autour. Ils n'ont manqué à rien de tout cela. Les fortifications d'aujourd'hui (qui ne pourraient résister qu'aux canons d'y a cent ans) sont de pierre rouge et pittoresque.

Vous trouverez dans les guides l'énumération de tous les palais qui s'y trouvent. Aucun ne m'a fait une impression aussi vive que la promenade sur les remparts. Du haut de l'éléphant, on voyait, par-dessus des créneaux, les verdures lointaines et ' l'horizon bleu ; et lorsque le cornac faisait s'avancer l'énorme héte sur une tour et tout près du vide, on éprouvait juste assez de vertige pour que ce fut encore du plaisir. Et de temps en temps, comme pour pimenter ma joie, je regardais l'homme qui suivait avec sa lance, comme n dans le temps ». Je ne dois pas oublier de dire que l'extérieur du rocher est, sur l'une de ses faces, sculpté, et que des Bouddhas assis et debout y sont figurés, parmi d'autres objets d'adoration,

J'ai eu entre les mains un des volumes qui se publient annuellement, — imprimés à Gwalior, bien entendu — et qui contiennent les rapports annuels des

chefs des différents services de l'Etat. Ces rapports , sont précédés d'une sorte de discours du trône, rédigé par le Maharajah, et dans lequel le souverain ne ménage pas les critiques à sea fonctionnaires, les blâme, les approuve, excite leur zèle et leur propose des sujets d'étude. Par exemple, et pour ne citer qu'un trait, il exprime ie désir qu'un manuel écrit dans un style facilement intelligible soit rédigé, pour faire connaître è tous les lois de l'hygiène. Plus loin, il regrette d'igntwer encore les résultats obtenus par l'emploi du vaccin contre les morsures de serpents.

La prospérité de l'état de Gwalior est un exemple frappant de ce que peut réaliser la bonne volonté indigène sous l'inspiration anglaise. C'est pendant la minorité du rajah qu'un conseil de régence, docile aux conseils de l'Etat protecteur, représenté ici par des hommes d'élite, commença les réformes et les grands travaux : abolition de douanes intérieures, canaux d'irrigation, chemins de fer, collège, hôpitaux, etc.. Le Maharajah qui appartient à la grande dynastie des Sindhia, emploie dans le m@me sens toute son activité qui est grande. Il lui faudra, un jour, songer qu'on meurt encore trop souvent de la faim, dans son beau pays, et que des vieillards y sont sans abri. 11 est le propriétaiie de tout le territoire. Il serait à désirer qu'il apprit et qu'il imitât le beau geste accompli par le souverain du Cambodge sous l'inspiration française.

...Mais je dois vous ennuyer.

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Mercredi 16 février. — Aujourd'hui, nous avons (bit une excursion à Fatehpour-Sikri, et ensuite, à la

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fin de ta journée, peu avant le coucher du soleil, nous sommes allés voir le Taj-Mabal.

J'en reviens, et j'écris ceci en pesant mes mots :

Il n'y a rien de plus beau au monde et aucun monument n'atteint cette perfection.

...Si quelqu'un pouvait l'ignorer, il apprendrait ici que le Taj-Mahal est un monument funèbre élevé par l'empereur Shah Jahan, k la mémoire de sa favorite Arjmande Banou ou Mahal ou Mountaz-i- Mahal, car elle est désignée par plusieurs noms.

Ce monument est un chant sublime de douleur, de noblesse et de beauté.

Que je vous dise d'abord comment on y arrive.

Loin des hôtels, loin du cantonnement anglais, loin de la ville indigène, une lai^ avenue se prolonge, devient insensiblement l'allée d'un beau jardin... Le génial architecte n'a pas voulu qu'on pût voir de loin la tombe de la femme tant aimée. L'édifice est colossal et cependant on ne l'aperçoit que lorsqu'on en est tout près, lorsqu'on est arrivé au point précis d'où il doit être vu. Une énorme porte de grès rouge donne accès au jardin du Taj, mais on n'arrive pas en face de cette porte, ce qui permettrait de voir le Taj de trop loin. Cette porte, on la trouve sur sa gauche et, dans son cadre, l'édifice de marbre blanc se profile au loin dans une blancheur que font valoir le vert des arbres, le rouge sombre des monuments accessoires.

L'admiration ne s'impose pas brutalement. De cette première porte, on ne peut voir que la masse : un ensemble éclatant de pureté. On est attiré, voilà tout. La double rangée de cyprès qui borde une étroite allée d'eau invite au recueillement. Cette allée liquide — simple miroir offert au monument et

aux arbres sombres, — est interrompue par une plateforme de marbie blanc où l'on ne peut accéder, d'où l'on ne peut descendre que par des marches étroites qui ramènent le visiteur aux points où l'on a voulu qu'il passât. Le sublime bloc de marbre blanc précise ses lignes et livre aux yeux les premiers détails de son ornementation: au fronton, de grandes et harmonieuses courbes noires qui sont des branches, avec des fruits rouges. La grande porte est encadrée par de noirs, grands et mystérieux caractères arabes. On se trouve bientôt en face d'une lon- ^eur de marbre blanc qui forme le socle de l'édifice. De là, le Taj parait inaccessible car la belle surface n'est tachée d'aucune ouverture, semble-t-il. Dans l'angle d'un avant-corps, cependant, un escalier, qui était invisible sans paraître dissimulé, permet l'ascension à cette plate-forme. Elle est de marbre blanc. Tout est de marbre blanc, rehaussé de pierres précieuses.

Maintenant on est près du tombeau et l'émotion grandit. Ce n'est pas de la tristesse: ce que l'on voit est trop noble pour inspirer de la tristesse; c'est un profond respect qui s'impose, en même temps et aussi fort que l'admiration. Comme sortant de terre, il y a tout autour, en bas-relief, une suite de fleurs de marbre, sculptées à même la muraille, et transparentes comme de la cire ; élégantes, simples, douloureuses comme des pleureuses grecques.

On entre. La demi-obscurité est rendue religieuse et funèbre par des fumées d'encens, La lumière parait n'arriver qu'à travers les murailles de marbre. Et c'est presque vrai, car elle ne pénètre dans ce lieu sacré que par les mailles marmoréennes des quatre ouvertures.

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Et je vous affirme qu'il n'est pas besoin que quelqu'un soit là pour inviter les visiteurs à retirer leurs chapeaux. Ce seuil franchi, tous les visages s'eanoblissent (il en est de même dans un autre endroit sacré de la terre, à la Tribuna degli Uffizi de Florence). Ici, la transfiguration s'accomplit dans le sens d'une mélancolie charmée et d'une beauté supérieure. Chacun se dit, à part soi : « Que c'est beau I » El en même temps : a Qu'^e était belle I »

Je crois que le poète architecte n'a pas voulu qu'on dit autre chose.

Une grille de marbre — non ce n'est pas une grille qn'EUe pouvait sentir autour de soi — une dentelle de marbre isole, dans un dernier mystère, dans une obscurité plus profonde — qui va vers ta nuit, mais qui n'en est pas, — les cénotaphes des deux amants, l'empereur tout-puissant, le grand Mogol et sa favorite.

Leurs corps à vrai dire ne sont pas là. Une dalle a été descellée et permet de descendre dans ta crypte, où, dans la nuit, profonde cette fois, ils sont réunis à jamais.

Je sors tout de suite. Je ne veux emporter de cette première visite qu'une rapide et vive impression d'ensemble. Je fais te tour de la plate-forme. Le paysage avec ses profondes reculées est superbe. La Jumma coule tout près, et de tous les côtés, les yeux peuvent regarder très loin, sans voir autre chose que la nature calme et la sérénité des horizons champêtres... De tous les côtés, sauf d'un, où la fumée noire des cheminées d'usine salit te ciel... Ne le regardons pas. Sortons. Eloignons-nous. Un dernier coiip d'œil avant que le jour soit tombé tout à fait.

Oui, ce monument est bien ce qu'on a voulu

qu'il fût. Il afïîrme la beauté, la puissance amoureuse de celle qu'il protège de toute sa masse, sans l'écraser. Il aiïïrme la grandeur d'âme de celui qui la pleura et qui eut assez de puissance pour faire naître dans le cerveau d'autres hommes la possibilité d'immortaliser sa douleur en même temps que d'affirmer l'étendue de son pouvoir.

Des milliers d'êtres ont peiné et souffert pendant de longues années, et ont usé leiu% existences au profit de la passion d'un seul. Mais on ne le regrette pas, parce que leur œuvre est la plus belle, la plus pure, la plus chaste glorification de l'amour qui ait jamais été réalisée.

Quant à Fatehpour-Sikri... que voulez-vous ?... Je n'ai pas pu admirer... Vous le savez, c'est toute une ville royale, bâtie au xvii^ siècle par l'empereur Akhbar et abandonnée par lui peu d'années après, parce qu'il s'aperçut alors qu'elle manquait d'eau.

Aujourd'hui, ce sont de grands et inutiles et solitaires monuments de pierre rouge qui semblent construits d'hier, et prêts pour une inauguration officielle. Les dalles de pierres sont balayées, époussetées, nettoyées. On ne se rend pas compte de ce que l'oii voit. Ce n'est pas une ruine: c'est un lieu abandonné, ce sont des monuments inutiles et déserts, entretenus comme s'ils devaient servir demain. A part ia tombe d'un prêtre et la porte gigantesque de la mosquée, il faudrait n'avoir rien vu de l'art arabe pour admirer ces murs, ces chapiteaux et ces moucbarabiehs brun-rouge.

L'ensemble est intéressant comme tout ce qui est

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colossal. Et la construction de Fatehpour-Sîkri fut la colossale sottise d'un despote. Heureusement, Akhbar a donné d'autres occasions de parler de lui, et nous le retrouverons.

Faites la promenade tout de même, et pas en auto, si vous voulez mon avis, mais en voiture, tout simplement. C'est un peu longuet, mais tout le long de la route on est distrait par les passants, les carrioles à deux roues, larges comme une chaise et où sept ou huit personnes vêtues de rouge et couvertes de bijoux d'argent sont entassées ; par les charrettes à bœufs, par la vue des moyens primitifs avec lesquels on tire l'eau des puits innombrables (on arrose les champs de blé, ici) ; par mille autres choses, par les oiseaux bleus, ' les perruches, les singes, et par la multitude des petits rats-palmistes, alertes et famiUers, qui s'efforcent à devenir des écureuils.

Jeudi 17 février. — Nous attribuons aux Anglais, à l'excès, des qualités qu'Os ne possèdent pas plus que nous et nous leur en démons d'autres dont ils sont réellement pourvus. La façon dont ils entretiennent le Taj-Mahal est admirable. Si jadis un de leurs vice-rois a sérieusement proposé de le démohr pour en utiliser le marbre (à quoi?), personne n'y pense aujourd'hui, bien au contraire.

Le jardin autour du Taj est entretenu avec piété, et un souci d'artiste fait qu'on remplace les cyprès de l'allée lorsque leur taille commence à cacher l'édifice.

Un autre détail que j'ai trouvé charmant : les gardiens du tombeau, qui sont polis et savent être silencieux ai on le leur demande, sont munis de lanternes orientales d'un goût parfait, très loin des turqueriea de bazar, et l'œil n'est pas choqué loisqu'ila promènent leurs lumières le long des ornements pour en faire admirer les détails au visiteur. Si les successeurs du Shah Jahan régnaient sur Agra, ils ne feraient pas mieux, pas aussi bien peut-être.

Une curiosité s'empare de chacun : qui était cette femme qui fut, après sa mort, mieux honorée qu'aucune autre femme ? Qui était Shah Jahan, qui put donner à sa douleur la plus impérissable et la plus noble des manifestations de la douleur humaine ?

— Tant mieux qu'on n'ait pas son portrait, dira quelqu'un : nous serions bien déçus d'apprendre qu'elle était laide.

Ce n'est pas à craindre. La femme qui a provoqué tui tel élan d'art ne pouvait être qu'admirablement belle, ptarce que l'être supérieur qui l'a ainsi pleurée ne pouvait être épris que d'une surnaturelle beauté. Ce monumentsublime est uneémanation d'elle-même; si elle n'était pas née, il n'existerait pas. Bénissons-la d'avoir été autant digne d'amour puisque, si longtemps après sa mort, elle donne et donnera aux âmes désabusées l'occasion d'un enthousiasme et le réconfort d'une admiration.

Je l'ai revu ce matin. Sans doute il est plus beau

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au crépuscule. Au plein soleil il aveu^e lorsque l'on veut le regarder de trop près. Mais quels artistes, quels hommes de génie que ceux quil'ont conçu et fait exécuter I Si l'ensemble afiirme la grandeur de leur pensée, mille détails attestent l'ingéniosité de leur talent et leur délicate façon de sentir. Ainsi, par exemple, la virtuosité avec laquelle on a su jouer de l'ombre opaline projetée sur les marbres. On a joué de la lumière comme Paganini jouait du violon.

Et que de subtilités I Le tombeau est dédié à la favorite : son cénotaphe et son cercueil placés dans l'axe même du monument l'indiquent. Mais le grand empereur désire être enterré avec elle. Comment s'y prendra-t-on pour ne pas déposséder l'élue et ne pas méconnaître la majesté souveraine du nouvel occupant ? Simplement de cette manière : le cénotaphe et le cercueil de Shah Jaban seront placés tout près de ceux de sa bien-airaée, sans souci de la symétrie rompue, ni de la place vide laissée de l'autre côté. t

Seulement le cénotaphe sera plus grand et plus haut. Cela souligne ainsi la grâce, la fragilité, la petite taille de la morte qui régna sur le plus fort par la seule puissance de sa faiblesse et de son charme ; cela afïïrme aussi — mieux que toute inscription — que le monument fut fait pour elle, et que si le souverain demanda à ce qu'on y plaçât son propre corps, ce ne fut pas pour avoir l'honneur d'un tel tombeau, mais seulement pour être à côté d'elle.

Ai-je dit que le seul motif d'ornement est la fleur? Plus on regarde, et plus on est frappé d'admiration pour le génie, et de sympathie pour la sensibilité de l'arciiitecte, Qiu est-ce ? On ne sait pas exactement.

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Austin, de Bordeaux, dit-on. Les Anglais, et cela se conçoit, manquent d'entrain pour démontrer que l'auteur de ce chef-d'œuvre était un Français. Nous, nous devrions avoir plus d'empressement. La gloire — lorsi^u'elle est de cette qualité-là — ne doit pas être dédaignée.

' Sous la clarté lunaire, le Taj produit son maximum d'émotion. La lumiète très douce semble émaner de lui. Omest très respectueux, on se tait, et si l'on a osé entrer jusqu'au sanctuaire, on se retire bientôt, un peu gêné, comme des profanateurs. On a quelque honte de les avoir dérangés.

J'avais dépensé tant d'admiration pour le Taj- Mahal que je croyais n'en avoir plus de disponible.

Njttre visite de ce matin au fort d'Agra m'a révélé la puissance et la grandeur des Mogols. Notre Louis XIV lui-même fait petite iigur« k côté de ces geiïs-là. Ils vivaient, il n'y a pas longtemps. Si vous n'êtes plus de la première jeunesse, le grand-père de votre grand-père aurait pu vo'r Shah Jahan. Toute cette gloire est disparue, et il n'en resterait que bien peu de chose dans la mémoire des hommes si ces grands souverains n'avaient pas été de grands artistes, de grands amoureux et de grands cioyants.

Au fort d'Agra, il y a trois merveilles de marbre blanc : la Mosquée, les appartements des femmes et la salle des audiences. Uiie seule note discordante : la décoration en clinquant, due à des artistes italiens.

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d'une salie d© bains. Trop de recherche de l'effet, et par des moyens faciles. C'est la décadence qui s'annonce.

Vendredi 18 février. — Une visite d'adieux au Taj, toujours aussi beau, et au Palais.

Puis départ pour Delhi.

Delhi

Samedi 19 février. — Je m'attendais à beaucoup mieux.

Pour moi, Delhi était une réunion de splendeurs. Les palais, semblables à ceux des Mille et Une Nuits, y étaient nombreux et prochains. Puis, autour de ces beautés bien vivantes, des ruines, encore des ruines. Delhi, c'était la Rome de l'Inde. Ilyatrois, quatre Delhi en ruines, puis, tout debout, celle des Mogols, et, vivante, celle d'aujourd'hui.

C'est vrai et ce n'est pas vrai. Que lesruinessoient nombreuses dans la campagne environnante, on ne peut songer à le nier. Mais elles sont laides. Souvent ce sont des murs tout bêtes, des murs qui n'ont pas voulu être mieux que des murs et qui n'ont pas su remplir la fonction à laquelle ils s'étaient restreints ; celle de tenir debout.

II y a des mosquées intactes, ou à peu près. MaJs elles sont toutes taillées sur le même modèle, et d'un ton rougeâtre qui m'agace. Sans doute, il y a la Jama Mas/id : elle m'en a plus imposé par son ampleur que par sa beauté. Pour qu'elle émeuve, il faut la voir lorsqu'un jour de fête emplit d'une foule sa plate-forme immense. Déjà, ce soir, alors que ses marches étaient occupées par des centaines de

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