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et n nous y avions fait naufrage, nous n'aurions pas été sauvés en touchant la terre.
KUn
Depuis oe matin, on aperçoit, à l'horizon, des rochers aux cimes tourmentées, aux silhouettes effrayantes, déchiquetées. Nous nous approchons: pas d'arbres, pas d'herbe, pas d'animaux, pas d'hommes. C'est Aden. Peu à peu se précisent à la lorgnette les toits rouges au-dessus les uns des autres. Sur les côtes abruptes, des barracka ou casernes. Sur un piton, un sémaphore. Puis, on distingue, SUT cette série de monticules mornes et gris, des habitations qui ont l'air d'être plantées au hasard, loin les unes des autres. Des toits de hangars, des maisons d'industrie.
Sur un mamdon, une dixaine de cheminées en rond. On s'approche : oe sont les manches à air d'un fort casemate. Et maintenant, on distingue, dans de grands trous noirs, les gueules sournoises des énormes canons.
Dans la rade, un beau croiseur est caché comme un chat aux aguets. Des dragues. Un paquebot, celui qui portera à Bombay une partie de nos compagnoifâ.
Là-haut, sur la passerelle, la sonnerie du «télégraphe ï , et son écho venant des profondeurs du navire, puis le silence de la machine. Un glissement sans bruit. Un coup de sifflet. Le vacarme de l'ancre qui tombe. Le bateau s'arrête au milieu d'une mare jau- Dâtre produite par la vase du fond qu'il a remuée.
Je vais d'un bord à l'autre.
Subitement, comme un coup reçu dans les yeux, dans le cerveau, dans les nerfs, la vision
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d'une autre humanité. Sur de grands bateaux pareils à des citernes qui déjà ont accosté le nôtre, un grouillement d'hommes, un pullulement de nudités. Un haillon autour des reins. Tout le reste luisant, brun, poli, j'ai envie de dire couleur chocolat pour éviter l'éternelle comparaison avec le bronze, mais c'est bien du bronze, nettoyé, astiqué tout fraîchement. Des calottes de laine noire : ce sont les cheveux de ceux qui n'ont pas de coiffure, et sur les autres têtes, des turbans, et sur quelquesunes d'odieuses casquettes, comme celles de nos apaches.
Tout cela s'agite sur les rebords étroits de ces bateaux-citernes, dans lesquels on va débarquer le courrier de l'Europe pour l'Inde. Il y a là cinq mille sacs venant de tous les coins de l'Europe, de l'Angleterre surtout. Les porteurs grimpent, par centaines, s'occupant comme des foimnis laborieuses, donnant l'impression qu'ils sont trop et que la mort de l'un d'eux serait une chose de peu d'importance. Des petites ombres passent sur le pont ensoleillé, ce sont celles des grands oiseaux de proie, brun rouge, eux aussi, et qui sont les mouettes de ce pays brûlé, à l'affût des déjections de l'énorme animal qu'est notre bateau.
Ce paysage a une musique, c'est la courte phrase chantée, répétée incessamment, rythmant les efforts de ces hommes bruns qui jouent entre eux et donnent la surprise de la blancheur de leurs dents.
En est-il un qui se soit demandé ce que contiennent ces sacs si nombreux, qu'il faut changer de bateau avec tant de hâte ?
Le soir, le charbon embarqué, les marchandises
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VERS l'iMDO-CHIN£ 11
transbordées, de gros remorqueurs sont venus se ranger près des navires-citernes où pullulaient les hommes noirs, des amarres ont été lancées, saisies, Bxées ; il y a eu des bruits : les coups de timbre du commandement, le sitllet, le battement de l'hélice, puis une clameur vibrante poussée par des centaines de travailleurs puérils et joyeux. Les voilà ramenés dans la nuit, non pas à Aden, mais là-bas, au loin, dana les pays inconnus, avec leur salaire et l'aubaine de quelques sous jetés du haut du grand bateau qui va partir, lui aussi, pour des pays dont le nom même^ra toujours ignoré par eux.
Le SeUsette emmène ceux de nos compagnons qui vont à Bombay : il montre pendant toute la soirée les feux nombreux qui le font ressembler à un bateau de fête.
Maintenant, après le cap Gardafui qu'on devinera à droite, l'Ile Socotora qui apparedtra à gauche, la première terre que nous verrons sera Ceylan.
lAindi 25 octobre. — La soirée a été merveilleuse.
Le bateau glisse sans secousses et sans bruit sur une mer toute calme, éclairée par la lune. Sur le poQt, les points lumineux des cigares, la blancheur des robes de soirée, des épaules nues et des plastrons masculins, dans l'épanouissement béat d'une fin de dîner.
Je vais sur le gaillard d'avant. Le ciel et la mer qui n'a pas d'autres rides que celles que nous lui faisons, sont de la même couleur, une couleur qui n'en est pas une, dans laquelle nous pénétrons, très doucement, comme dans une profondeur laiteuse et ouatée.
Ainsi qu'un soc de charrue, la proue du navire
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rejette de chaque côté une énorme volute bouillante et savonneuse, et dans la partie encore bleue, la lune met des clartés mobiles d'argent luisant.
Quelle puérilité de ma part, d'essayer l'évocation de cette immensité splendide et douce !
Rentrons.
Mardi 26 octobre. — La seule distraction extérieure de la journée fut le passage d'un bateau et la traversée d'un banc de poissons volants.
La mer est calme comme l'est un étang par un soir d'été.
A l'approche du navire, un trait mince s'éloigne, égratigne la surface ; c'est un poisson volant qui, minuscule aéroplane, prend son élan; puis le trait devient un oiseau, dont on voit nettement les ailes, et qui pendant ce moment ne diffère en rien d'une hirondelle de mer. La chose vole à peu de hauteur, horizontalement, pendant cent ou deux cents mètres et disparaît dans l'eau avec le petit éclaboussement d'un caillou qui tombe.
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Mardi 23 Tiwembre. — Ce jour est, dans ma vie, on jour béni.
Pour la première fois, j'ai éprouvé pleinement la sensation après laquelle je cours depuis que je voyage et que Constantinople même ne m'avait pas donnée, celle d'être vraiment autre part. Pour la première fois, je me suis senti à l'étranger.
Sauf les Turcs, tous les peuples que j'ai vus jusqu'ici et dont la peau n'était pas de la même couleur que la mienne, étaient des peuples subissant la domination européenne : Kabyles d'Algérie, Arabes, Tunisiens, Cinghalais et Hindous, aucun n'était chez soi, et maître chez soi (1).
Ici, les Chinois sont teUement chez eux, que pas un seul Européen n'habite leur cité. Français et Anglais sont seulement tolérés hors de Canton, de l'autrs côté du canal, dans une « concession ».
Et si vous allez dans la ville, en dehors de l'itinéraire suivi par les touristes, et passée l'heure de la promenade qu'on leur permet, vous rencontrerez quinze cent mille jaunes, at pas une peau blanche. On est vraiment chez les autres, chez des gens dont on sent que, quoi qu'on fasse, on ne les comprendra
(1) L'itinéraire du voyage a été celni-ci : Marseille. Ceylan, le sud de l'Inde, Saigon, Canton, l'Indo-CbiDe, la Binname et l'Inde du Nord; mats il a paru préférable de ne pas suivre, dans la publication de cas • Notes >, l'ordre chronologique.
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pas. Leur sensibilité est aussi loin de la nôtre que celle d'êtres qui ne seraient pas des hommes. Conciliez, par exemple, si vous pouvez, la tendresse qu'ils témoignent à leurs enfants avec leur indifférence à la vue des supplices infligés à leurs semblables.
En nous conduisant au champ d'exécution, le guide m'a dit d'un ton très simple, et comme en s'excusant de ne pouvoir me montrer une curiosité :
— Il n'y a pas d'exécution, aujourd'hui.
Un guide parisien eût été plus ému en disant à son touriste :
— C'est aujourd'hui lundi, le Musée du Louvre est fermé.
A chaque pas, à chaque regard, on sent que ces gens-là n'ont pour nous aucune admiration, aucune sympathie, lis tolèrent notre passage et ne nous ménagent pas leurs moqueries. lia n'ont pas besoin de nous, lia ont une civilisation qui leur suffit, des idées sur ce monde et sur l'autre qui leur suffisent, des moyens de vivre dont ils sont satisfaits. S'ils adoptent nos armes, s'ils se décident k construire des chemins de fer, c'est pour nou» combattre ou pour se défendre. C'est contre nous : ce n'est pas pour eux. Leur mépris pour notre façon de comprendre la femme, pour la grossièreté de nos manières, pour notre absence de respect des ancêtres, pour toutes nos manifestations de la vie, en un mot, se lit sur tous les visages. Un exemple : une femme tendait vers moi un enfant, à qui elle avait appris à mendier. Je voulus caresser du doigt la petite main. La mère, brusquement, par un mouvement de recul, préserva Fenfant de ce léger contact, et me monbra une figure haineuse et courroucée. On vou-
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lait bien de l'aumône, mais non de la carease. Et, dans tous les regards, on devine cette animosité, cette férocité, pour mieux dire, qu'un futile incident suffirait à déchaîner.
On recommande instamment aux touristes de s'abstenir de tout geste violent. Un habitant de Hong-Kong me disait :
— L'an dernier on m'a craché au visage.
— Et vous avez pu vous contenir ?
— Heureusement, car « j'y serais resté. »
Je n'ai pas eu à faire un tel effort sur moi-même, et cette indépendance, cette sensation d'être loin, d'être hors de chez moi, c'est un charme pénétrant, avec une pointe d'inquiétude qui est délicieuse.
- Je ne puis me dispenser d'une tentative de description.
Nous sommes partis de Hong-Kong hier au soir, sur le Ckarles-Hardouin. Le bateau naviguait silencieusement dans cette étonnante rade de Hong-Kong, qui parait fermée de tous côtés. Le sillage, en passant sur des bancs de frai de poisson, était éclatant de lumière phosphorescente. La proue taillait, dans la mer bleu laiteux, sous le clair de lune, deux lames d'acier étincelantes et incessamment renouvelées. La t«rre semblait peuplée d'étoiles, et ce sont les lumières de dix mille jonques au repos qui en donnaient l'illuaon. Devant nous, d'autres feux encore lointains, à peine visibles à travers la; brume oà se confondent dans la même transparence ouatée le ciel, la terre des Iles et la mer. On avance dans du mystère et dans du danger, cap cette eau calme recouvre à des endroits
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nombreux et non signaléB, des roohers sur Inqueli de temps en temps s'éventre un bateau.
Nous voici maintenant entrés dans la riviire qui conduit à Canton et qui s'appelle ta Rivière des Pertes. Plus, rien à voir : allons dormir.
Le silence de la machine me réveille. J'ouvre la porte de la cabine. Il fait jour, il est six heures et voici, au-dessus d'un toit, le soleil rouge qui paraît. Mais le spectacle n'est pas là-haut, il est sur la rivière autour de nous.
Il est sur la rivière qui est couverte de mouvement, il est dans l'air qui est rempli de cris.
Autour de notre bateau, autour de cet autee là-bas, énorme et tout blanc, autour de cet autre encore, des centaines de barques se pressent, s'approchent, se frôlent, se poussent, s'attirent. D'autres viennent ou s'éloignent à grands renforts de rames. On voit seulement l'eau par petites places, tellement ces bateaux sont nombreux. On croit impossible que leur nombre a'augmente d'une unité, et voici que sui^t tout à coup, disproportionnée, une gigantesque apparition, une chose énorme et flottante, bizarre et coloriée, de forme pas encore vue. — Si ! sur nos tableaux de marine du xviii^ siècle, j'ai regardé déjà ces monstrueux châteaux à l'arriàre des grands navires. Mais ceux-là s'amoindrissent de l'arrière à l'avant, comme en gradins. Et des drapeaux blancs, étroits et hauts, claquent avec leurs lettres mystérieuses. Ce n'est pas tout. A cette galère, à ce bateau d'autrefois, rendu plus bizarre par ses bariolages de
couleurs violentes, un bateau tout moderne, une chaloupe à vapeur est accolée et l'entratne.
Elle a l'air d'emmener un captif.
L'accouplement étrange passe dans l'encombrement en faisant ce miracle de ne causer aucun accident. Et voici encore un et encore un autre de ces couples affolants, et encore une jonque énorme, seule celle-là. Une grande roue à aubes, à l'arrière, bat la rivière, mais cette roue, ce sont des hommes qui l'actionnent, dix au moins, sur une sorte de tremplin mobile. Moteur à riz. Autour de nous, tout près, collés à nous, ce sont des centaines de sampans, longues barques aux toits voûtés de roseaux.
Pour les conduire, il y a sur chacune, à l'avant, une petite poupée jaune — une femme qui a l'air de sortir d'un magasin de chinoiseries, avec son chignon noir, son pantalon court et son enfant accroché dans le dos.
Chacune de oes barques étant une habitation, chacune porte un autel des ancêtres, devant lequel brfilent des baguettes d'encens, et des enfants tout petits grouillent à l'arrière avec une petite bouée attachée à eux, afin qu'on puisse les repêcher facilement lorsqu'un accident les a jetés à la rivière.
Parmi les sampans, des marchands, en bateau aussi, naturellement, passent en criant leurs marchandises, comme chez nous les marchands des quatresaisons.
A l'arrière de chaque embarcation, des poules dans un panier étroit.
Une toute jeune mère rame, passe, assise, le sein dehors, un enfant au bout.
Des petites femmes à peau jaune grimpent à
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bord et en redescendent avec de lourds colis qu'elles portent vaillamment après les avoir demandés d'un regard effronté.
Une fois à terre, tout de suite, il nous faut monter dans des chaises que trois hommes, pour chacune, vont porter toute la journée.
Il paraît que c'est du sentimentalisme, et que « l'on s'y fait H et que j'ai eu tort; mais j'ai souffert incessamment de la peine des porteurs et je suis encore brisé des efforts ridicules et inutiles que je faisais pour leur être plus léger. Et nous voilà partis avec un guide qui prend la tête, assis, lui aussi, dans une chaise à porteurs. II a même choisi la plus élégante.
Quelques pas dans Chamin (nom de la concession européenne), un pont passé, une grille franchie (c'est la grille qui sépare, la nuit, les quinze cent mille jaunes des trois cents Européens) et c'est Canton, la ville chinoise, étourdissante de bruit, de mouvement ; étincelante par ses banderoles rouges, bleues, dorées, ornées de signes chinois ; troublante par l'étroite^e de ses rues et la foule qui les parcourt, foule pressée, que font se ranger les porteurs de chaises toujours à demi-courant et les portefaix qui vont deux à deux, l'un derrière l'autre, courant aussi, de lourds fardeaux suspendus à la perche souple qui les joint par l'épaule.
On ne dira jamais assez que les rues de Canton sont étroites. Elles le sont à l'excès. Aucune n'a plus de trois mètres de large . La plupart en ont deux. Tout le commerce de cette ville d'un million et demi d'habitants se fait par ces rues. Aucun moyen
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■ de transport pour les marchandises que la perche de bambou portée par deux ou quatre hommes, aucun autre que la chaise pour la population qui ne va pas à pied. Ajoutez que tous ces gens-là sont pressés, que l'allure ordinaire des porteurs- est plus proche du pas gymnastique que du pas. N'oubliez pas le trafic immense de cette ville énorme, supposez ce grouillement afTairé et bruyant entre deux files interminables d'étalages, et vous aurez une idée de la vie à Canton si vous avez su vous représenter des boutiques qui ne sont pas des échoppes, mais laides, profondes et hautes, dépourvues de vitrines bien entendu, ouvertes par conséquent, de toutes leurs dimensions, beaucoup luxueuses, montrant des articles de Paris promus à la mode chinoise, toutes avec des pancartes rouges aux lettres d'or qui semblent des bannières et qui sont des annonces ou des souhaits de bienvenue. Il faudra encore vous représenter que ces rues sont couvertes, certaines en pierre, d'autres de paillis laissant passer entre eux des bandes de soleil qui éclairent violemment un mètre de rue ou deux et font paraître plus obscure l'ombre d'à côté. Par des cris plus stridents et rappelant ceux des gondoliers de Venise, les porteurs des chaises vertes réservées aux mandarins font impérieusement se ranger les passants, et d'autres chaises voilées transportent des femmes qu'on entrevoit petites et mystérieuses, au fond de la caisse qui les enferme.
Cette ville colossale ne contient que peu de monuments. Lorsqu'on la regarde d'un lieu élevé on ne
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voit Burgir de la «urface grise de ses toits qu'une pagode à étages, et que \m deux clochers d'une église catholique
Cette ville essentiellement chinoise est en effet dominée par une cathédrale. Il est vraiment étonnant que les Chinois l'y aient laissé construire, On sait combien les Orientaux se refusent à ce qu'on habite au-dessus d'eux ou qu'on les domine ; les Chinois particulièrement croient à l'influx bon ou mauvais de tout monument, de tout objet élevé. Mais c'est en 1862, alors que les armées françaises occupaient Canton, que l'on obtint d'eux l'autorisation de bâtir àur ce terrain alors éloigné. Ils ne se doutaient pas que ces clochers monteraient aussi haut. Plus tard la ville s'étendit, mais, dans un cercle de grand rayon autour de l'église, aucune habitation chinoise ne s'élève. Le terrain perdit presque toute sa valeur et aujourd'hui encore on n'y voit que des bâtiments à demi européens où se sont installés les bureaux et les offices de commerce.
Dans des écoles voisines, dirigées par des religieux français, on apprend à deux ou trois cents petits Chinois notre langue, l'anglais et môme de l'algèbre. Lie jour où je les ai visitées, on préparaît pour la distribution des prix prochaine une représentation de l'Aiglon. J'ai vu le jeune Chinois qui doit jouer ici le rôle du duc de Reiohstadt : Mme Sarah Bernhardt certainement ne sera pas dépassée.
Les temples chinois de Canton m'ont paru à peu près totalement dépourvus d'intérêt. En dehors du culte des ancêtres, les Chinois n'en pratiquent aucun. Ils sont dénués de toute religiosité et de tout mysticisme. Aussi les pagodes sont-elles rares et vides d'ailleurs. Ils ont une notion très va^e et
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UNE VILLS CHINOISE 21
même incertaine d'un Etre Suprême, mais k qui l'on ne peut adresMr auoune prier*, û M n'est par l'iotermédiaire des génies et des saints.
Ceux-oi sont très nombreux. Dans un temple, il y a cinq cents statues qxâ les représentent. Statues sans art, sans expression, toutes de même- taille, rangées oôte à côte le loAg des mum sans décorations, de sorte que l'impression est celle d'une remise, d'un magasin rempli d'objets de rebut.
11 y a un autre temple appelé TempU des Horretm par les Européens. Dans de grandes cases obscures sont représentées à la mode du Musée Grévin, les tourments d'un enfer analogue à celui de la religion catholique. C'est laid et pas terrible du tout. Je suis plus intéressé par une quantité de marchands, ehacun assis derrière une petite table, et qui sont tout simplement des sorciers, des marchands de mensonges et d'espoirs, et aussi des médecins. Sur la table, des petites planchettes minces et étroites où sont gravés des caractères ; aussi des dessins représentant des mains ouvertes pour les chiromanciens, et des crânes où sont semés de petits signes pour les pbrénologues.
On noua promène encore dans une cité des Morts, sorte de salle d'attente où des centaines de cercueils, chacun dans une petite chapelle, attendent l'enterrement collectif. Et nous avons, comme tous les touristes, déjeuné dans le pavillon à cinq étages, sous les yeux de statues grotesques et dorées. On y a une très belle vue sur Canton.
Parlerai-je de la pendule à eau ? Non. Vous trouvères ces descriptions dans les guides, et je veux donner ici mes sentiments et non des inventaires.
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L INDO-CHINS
La Tonnée des Graidi-Dica à Cantoa
On m'a fait faire la traditionnelle tournée des maisons de jeu et des bouges, à Canton. Les bateaux de fleurs ayant été brûlés il y a quelque temps, c'est dans la ville qu'on m'a conduit. D'ailleurs — est-ce parce qu'ils n'existent plus ? — on m'a affirmé que je ne perdais rien à ne pas les voir. II parait que la débauche exotique et rfdlïnée, les danseuses et le reste n'ont jamais eu ces élégances pittoresques que nous leur supposons sur la foi des livres menteurs. Quelqu'un a même eu une amusante expression pour expliquer l'erreur où l'on nous jeta: « Ce sont des histoires inventées par des lieutenants de vaisseau pour taire Fêver leurs cousines, d
J'ai dû me contenter des tripots où l'on joue au bacouan. Le banquier prend un nombre inconnu de sapèques, les compte par quatre, jusqu'à ce qu'il en reste moins de cinq. Le numéro gagnant de un à quatre se trouve ainsi indiqué. Rien d'intéressant, si ce n'est l'installfltion. En plus des joueurs instttllés à la table, d'autres sont assis à une galerie supérieure qui la surplombe et envoient leur enjeu, reçoivent leurs bénéfices à l'aide d'un petit filet fixé au bout d'une perche, avec des gestes de pêcheurs à la ligne.
Plus loin, c'est le quartier des prostituées.
Des boutiques sans vitres, et dedans, des malheureuses qui, d'ailleurs, comme la plupart de leurs semblable, n'ont pas l'air de souffrir de leur état. Elles sont vêtues comme toutes les autres Chinoises. Une grande tristesse, c'est de voir, parmi elles, des enfants de dix ans. Il parait qu'en Orient cela
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n'a rien de moiutrueux. Passons, puisque nous n'y pouvons rien. Les deux jeunes Français qui se sont faits mes cicérones me montrent une maison de thé, semblable, pour ce qui s'y pasee, aux bateaux de Heurs disparus. Des cabinets particuliers, feimés seulement d'une tenture, qui laisse voir, en se soulevant au passage, des flirts chinois un peu avancés. Nous noua installons au dernier étage et l'on nous apporte des fruits confits, des fruits frais bizarres, du thé dans des petits bols couverts d'un autre bol plut petit, qu'on incline adroitement pour laisserpas* ser le liquide et retenir les feuilles infusées, des pipes à eau, laides, en métal blanc, aux tubulures peu appétissantes, et qu'on fume d'une seule aspiration, comme l'opium. Puis, voici les chanteuses. Des fillettes de douïè ans. Elles s'installent tour à tour devant une cithare posée horizontalement devant elles sur une table et dont elles frappent les cordes avec des petites tiges flexibles, semblables à des antennes d'insectes. Elles chantent sans sourire, sans expression. C'est assez sauvage mais p;a8 aussi loin que je l'aurais pensé de notre conception musicale. J'avaû même retenu une petite phrase plaintive et jolie. Deux instruments, joués par des hommes, accompagnent : le violon terrible et grinçant de rOnent et une guitare.
Elles chantent longtemps. Nous sommes les preoiiere fatigués : elles s'en vont après avoir grignoté quelques bonbons. Et c'est tout. C'est tout pour nous, parce que nous sommes des blancs. Si une de ces petites, offertes à tous, se donnait à un Européen, elle serait discréditée et mise à l'index. Mais elles vont à domicile, parait-il, dis- Ofiteineiit.
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24 l'indo-chine
Tout ee que j'ai entendu dire pendant cette courte visite en Chine donne fortement à penser.
Ce pays se réveiiîe.
Un symptôme très marquant et propre à nous inquiéter, c'est que le métier militaire autrefois méprisé est maintenant honoré. L'unité de la Chine se fait peu à peu. La langue mandarine est lue dans l'empire tout entier et l'on cherche un moyen meilleur de se comprendre. Les chemins de fer sont maintenant projetés, étudiés, tracés et construits par des Chinois. La haine de l'étranger — des diables d'étrangers — est attisée dans le cœur du peuple. Les religieux français ont lacéré des affiches où l'on conjure les enfants de se livrer à la gymnastique, parce qu'il convient d'être forts pour repousser l'invasion étrangère. Ici, à Canton, on nous annonce que les Français ont déjà franchi la frontière. Lorsque ce peuple sera suffisamment armé, les fusils partiront tout seuls. Nous sommes à peine tolérés dans le pays. L'île où sont cantonnés les Européens, sera, un jour, le théâtre de scènes effroyables. On s'y attend si bien que tous les consulats ont des fusils et des cartouches, voire des canons. Mais que pourront-ils contre l'assaut de quinze cent mille Chinois ? La défense que présente le canal est illusoire, dans ce pays où les sampans et les embarcations de toutes sortes se comptent par milliers. Les quelques canonnières qui nous gardent pourront tirer dans cette fourmilière, et y faire des massacres sans arrêter l'assaut. Nous ne nous doutons pas de ce qu'est la Chine. A douze kilomètres de cette formidable agglomération qu'est Canton, il y a une ville à peu près inconnue en Europe, qui s'appelle Fa-Tohan et compte cinq cent mille habitants. Aucun Euro*
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péen n'y peut s'établir ni faire du commerce. Des touristes peuvent seuls la traverser, avec un passeport délivré par les autorités — chinoises bien entendu. — Nous ne connaissons de la Chine que quelques ports et quelque villes. ÏJ y a là, en réserve, une puissance formidable, dont la manifestation sera la grande date dans l'histoire future de l'humanité.
Voulez-vous que nous rêvions ensemble ?
La Chine, une fois unie et armée, aura son premier conflit avec son orgueilleux voisin le Japon, dont la morgue déjà commence à l'agacer. Le Japon seia vainqueur, mais seulement en ce sens qu'il prendra la direction des affaires chinoises, — à moins qu'il ne soit vaincu. Notre Tonkin, notre Indo-Chine et l'Inde anglaise tout entière seront conquis par l'Empire nouveau. La Russie sera ensuite attaquée et c'est probablement dans ses steppes que l'Europe alliée essaiera d'arrêter cette nouvelle invasion des Huns, suivant la loi qui a toujours déplacé les hommes de l'Est à l'Ouest. Et c'est peut-être à Moscou que se décidera le sort des deux races.
Vous ne me croyez pas ? Je ne saurais m'en fâcher.
Le trajet par mer de Londres à Hong-Kong est un hymne en plusieurs couplets à la puissance anglaise, et quelqu'un qui partirait de Londres en bateau, pour venir en Chine, comprendrait l'oi^eil anglais.
Londres et ses quatre ou cinq millions d'habitants, ses proportions énormes, ses docks et ses mille navires, son commerce tel qu'on ne peut s'en faire une idée, puis Gibraltar. Une mer s'ouvre, la Méditerranée :
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l'ADgieterre eu a la clef et nul n'y entrera ou n'ea sortira si elle s'y oppose. Cette mer a une autre porte, le canal de Suez : l'Angleterre en tient les deux bouts. En voyant à Port-Saïd, les enseignes des magasins rédigées en français, en entendant la langue française parlée par la plupart des indigènes, ce contraste avec l'occupation anglaise fait penser à l'Alsace. L'Egypte est une terre qui était à nous, que nous avions conquise mieux que par des batailles, et nous ne l'avons plus. Passé Aden, la loute de Chine passe par Colombo ; Colombo est anglais. Un autre carrefour est Singapore : Singapore est sous l'inQuence anglaise.
Et ici, à Hong-Kong, la puissance ai^laise se montre dans sa plus grande force. Ce que nos voisins y ont fait mérite qu'on les admire. Ne pouvant s'établir sur la côte chinoise et désirant cependant posséder l'admirable rade de Hong-Kong, ils ont jeté leur dévolu sur une île qui n'était qu'une montagne sortant de la mer par des pentes rapides, sans offrir cent mètres oarrés de surface horizontale. Ils ont conqjiis cette île sur la nature, et c'est mieux qu'une autre conquête. On y mourait tellement et la vie y était si dure qu'une vallée pleine de tombes s'appelle encore la vallée heureuse.
Leur œuvre a dû paraître une folie avant d'être exécutée. Ils ont attaqué la montagne, ils en ont jeté une partie à la mer et bâti dessus, à l'aide de pilotis, une ville importante. Sur les flancs de ce qui restait ils ont aménagé des routes en lacets, nombreuses, et construit un funiculaire rapidf .
N'allez pas croire que les bâtiments élevés sur la terre créée soient des paillotes. Ce sont des monuments de pierre avec de lourdes colonnes, et
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des étages où les bureaux, desservis par des ascenseuis à l'américaine, occupent des salles très hautes et très laides, aménagées contre la chaleur. La vie y est organisée comme à Londres : personne n'habite dans la ville basse, malsaine. Les affaires terminées, on prend le funiculaire ou la chaise à porteur et l'on monte chez soi, dans les villas construites sur les hauteurs.
La ville est percée de rues larges. Des squares. Sur une grande place, les statues de la famille royale, la reine Victoria au milieu. On dirait un conseil de famille. De larges pelouses pour jouer au cricket. La surprise de l'étranger en arrivant est de voir, mêlés aux pousse-pousse dont il a fait la corniaissance à Ceylan, des palanquins de louage qu'offrent à chaque pas les robustes Chinois qui les portent.
La rade, malheureusement, n'est pas toujours sûre. U y a quelques années un typhon mit en péril tous les navires qu'elle contenait, les secoua comme d^ œufs dans un peuiier à salade, en brisa un grand nombre les uns contre les autres, et causa quinze mille morts,
Je ne suis pas resté assez longtemps à Hong-Kong pour vous en parler davantf^e. Tout un quartier constitue, pour le touriste, comme une initiation à la vie chinoise, et l'on peut y trouver plaisir avant d'avoir vu Canton, mais non après.
Vers le Tonkin
Jeudi 23 novembre. — Pas de service direct pour Halphong. Le Tonkiit n'est relié à la Chine que par des l^es de vapeur incertaines. Il faut parfois douze jours pour qu'une lettre fasse le trajet. La
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28 LINDO'CHINE
colonie française s'en plaint. Elle a d'autant plus raison, qu'il y a ici une entreprise française prospère, celle des bateaux qui font le service entre Hong* Kong et Canton. Deux bateaux seulement, mais confortables et rapides et préférée à tous autres par les Anglais eux-mêmes et les Chinois.
NoUs nous embarquons aur on csrgo allemand, qui s'appelle simplement Triumpk. Nous devions partir à neuf heures du matin, mais il a fallu embarquer deux mille bidons de pétrole, — dangereux chargement : quel punch en pleine mer I — et c'est à trois heures seulement que noua levons l'ancre.
Vendredi 25 novembre. — En rade d'Hài-Hao.
— Eh bien ! j'avais raison de dire que les bidons de pétrole étaient un mauvais charment I
Nous arrivons à Haï-Hao (Ile d'Haï-Nan) vers trois heures. On mouille à une lieue de la terre, et des barques viennent chercher les cinq cents Chinois munis chacun d'une malle, d'un panier, ou d'un paquet, que nous avons à bord. Envahissement habituel du paquebot, au milieu de cris assourdissants. Passagers et porteurs hurlent, et hurler en chinois, c'est hurler d'une façon très désagréable, car les cris dans cette langue sont gutturaux et éraÛlés.
Chaque malle, chaque panier, chaque paquet est hissé sur le bastingage, accroché au bout d'une corde et descendu dans les barques. Et parmi tant de colis transbordés dans oe désordre, deux jambons seulement sont tombés à la mer. C'est miracle, au milieu de cet ahurissement. Âh 1 il ne faut pas dire que les Chinois sont des Orientaux apathiques pour lesquels le temps ne compte pas I Tout le monde se hâte, tout le monde est en colère, tout le monde crie,
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tout le monde est vigoureux, tout le monde est agile. Monter le long d'une corde lisse ou d'une perche est pour ces g«ns, la chose la plus simple et la plus vite exécutée. En peu de temps, le Triumpk est vide de tous ses passagers jaunes qui se sont entassés dans les grands sampans à voile, par-dessus les colis, au petit bonheur. Il y a une femme portant un tout petit enfant: on la tait descendre par la passerelle, et, sur la jonque, on se passe de mains en mains le pauvre gosse qui hurle en montrant sa nudité. La mère, affolée, suit, grimpant sur les malles et les paniers, glissant, se reprenant, le bras tendu vers son petit. Elle arrive ainsi, sous un abri, à l'arrière. Il vente Irais et de côté. Sans prévenir personne, la voile est hissée, la barre tirée à soi par le pilote, et naturellement le sampan s'incline très fortement. Comment n'a-t-il pas chaviré ? Je n'en sais rien. Les gens du côté sous le vent sont mouillés. Ils grimpent comme des chats sur le chai^ment, rétablissent à peu près l'équilibre et les voilà partis.
Et les grandes barques, pour prendre nos deux mille bidons de pétrole, où sont-elles ? Comment se fait-il qu'on ne les voie pas ? On s'enquiert. Et voici la nouvelle: les coolies sont en grève. Pas de bar. quM t Pas de déchargeurs 1 En grève ! La Chine, je vous le dis, n'aura bientôt plus rien à apprendre de nous. Le capitaine est allé à terre et nous sommes réduits aux suppositions.
— Ce qui est certain, me dit un jeune Chinois, c'est que nous ne partirons pas à l'heure fixée.
— Quand partirons-nous ?
— Quand le pétrole sera déchargé.
On me montre deux bateaux aussi grands que le nôtre, un français et un allemand, et que la grève
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30 l'indo-chiwe
des coolies immobilise depuis hier soir comme elle nous immobilise noua-mêmea.
Voilà qui est gai.
— Y a-t-U un télégraphe à Hai-Hao ?
— Oui, mais c'est comme s'il n'y en avait paa, me répond notre Chinois, parce que c'est le télégraphe chinois et il est bien rare qu'une dépêche envoyée d'ici arrive à aa destination avant huit jours, quand elle est adressée à un pays voisin.
Alora, il noua faut attendre le bon plaisir des grévistes. C'est un rien, mais cela me rappelle la Patrie absente.
Si noua devons rester ici quatre ou cinq jours, que deviendrons-nous 1
Noua aurons dea nouvelles demain matin.
Attendons.
Ce sera peut-être long, car le pétrole est un mauvais chargement en ce sens que, dana ces pays, il faut prendre et passer les caisses une à une, — et nous en avons deux mille.
...Dainslamer deCbinel En face d'Hal-Hao! Le joli nom t En rade, par une nuit de pleine lune I Voilà de l'exotisme, n'est-ce pas ? Eh bien 1 du petit salon où j'écris à bord du bateau allemand, tout à l'heure, j'entendais un phonographe jouer la Marseillaise dans la chambre d'un officier. Il s'est tu enfin, et du gaillard d'avant où couche notre équipage chinois, une petite flûte a fait entendre un air plaintif, interminable. Merci, petite flûte I Rien n'est aussi silencieux qu'un navire à l'ancre, dans une baie, par une nuit calme.
Samedi 27 novembre. — Toujours en rade d'Haî- Hao. — A Canton, on nous a pressés pour que
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VEBS LE TONEIN 31
nous nous trouvions à bord du Triumpk avant neuf heures du matin ; lo bateau eut parti à trois heures de l'aprôa-midi. Depuis vingt-quatre heures il est ici. Noua ne savons quand il partira.
Est-ce l'influence du cHmat ? Les heures d'attente passent sans ennui et sans impatience. Le temps n'a pas l'importance qu'on lui donne en Europe. Nous ne partons pas aujourd'hui ? Eh bien I nous partirons demain ou après-demain. L'activité n'est pas, autant que nous le croyons à Paris, nécessaire à l'homme et ces gens-là sont des si^es, qui une fois gagné le riz de quelques jours, s'assoient, laissent passer le temps sans rien faire, et ne reprennent le travail que lorsqu'ils n'ont plus rien.
Que de besoins factices ! Voici un mois que je n'ai pas lu de journaux. Oserai-je dire qup je n'en souffre point ? Il y a tant de gens sur la terre que nos petites histoires n'intéressent pas. En écrivant cela je pense à Canton, aux dix villes de cinq cent mille habitants, aux cinquante de cent mille dont nous ignorons même la plupart des noms.
...Un certain nombre de coolies ont repris le travail. Le bateau français qui est ici depuis trois jours va partir cette nuit et nous, nous lèverons l'ancre demain matin, vers midi... probablement.
Dimanche 28 novembre. — En mer. Nous voguons, après quarante-huit heures d'arrêt.
Et voici terminée la première partie de notre voyage qui comportait un contact avec le monde jaune. Maintenant, nous allons vers le Tonkin, puis l'Ânnam et la Cochinchine.
En somme, nous rentrons. Chaque tour d'hélice nous rapproche de Paris, et maintenant nous retar-
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derons la montre chaque jour au ti«u de l'avanoer.
Je me défends contra une ve^ue impression de tristesse à l'idée que o'est le commencement do la lin du beau voyage.
Tout de même j'ai encore quatre mois de bon.
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fcHa«A
Lundi 2S tiwembre. — De bonne heure, le matin, nous entrons dans le delta du Fleuve Rouge, et bientôt, à un tournant, voici Halphong, qui se présente très bien.
Htiphong ressemble à une ville très propre de banlieue bourgeoise, et, sans égaler l'effort anglais de HoDg-Kong, l'activité française s'est ici beUement manifestée. Presque toute la. ville est gagnée sur te marécage, et en peu d'années, les paillotes élerées après la conquête ont fait place à de hautes maisons en maçonnerie, spacieuses, élégantes et cos- ' sues.
La prospérité d'Haïphong tient au grand mouvement d'importation provoqué par les grands travaux. On peut donc dire qu'elle est artiftoidle, eten «Set, ces travaux achevés, la ville a subi une crise, criK conjurée, paralt-il, par le trafic résultant du développement de l'industrie minière dans le Haut Tonkin.
Voici des anecdotes qui prouvent le courage des Annamites. Ils'agitderexécutiondedeuxcondamnés à mort.
Le premier, dont la tête fut coupée à la française, eut à faire un long trajet avant d'arriver au lieu du supplice. Il étonna par son sang-froid las « personnalités n qui l'accompagnaient et qui étaient plus émues que lui-même. Il demanda à déjeuner. Pendant le
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repas on causa. Si biw, me dit un témoin, qu'on en arrivait presque à oublier pourquoi on était ta. Et quand on se le rappela, le condamné dit ; — Je suis bien tranquille, car j'espère renaître sous la forme d'un grand chef de pirates.
Et de lui-même, il se plaça sur la bascule.
Le second fut exécnté avec la pompe annamite. Il fit cinq kilométfes k pied, la sentence qui le condamnait portée devant lui, à la hauteur de ses yeux. C'était un des auteurs de la tentative d'empoisonnement de nos soldats à Hanoi.
A un gendarme qui lui adressa je ne sais plus quelle parole, il répondit :
— Si j'avais réussi, c'est toi qui serais è ma place, et peut-être que tu n'y ferais pas aussi bonne figure que moi.
Aussitôt après le déjeuner, nous prenons le train pour Hanoï.
Tout le trajet se fait au milieu d'une campagne fertile, compcéée de rizières couvertes d'eau, ce qui fait croire qu'on voyage à travCTS une contrée désolée par l'inondation.
Et tout de suite se présente le groupe que nous reverrons incessamment en Indo-Chine : le paysan et son buffle, tous deux à demi enfoncés dans la vase et labourant le champ où se récoltera le riz. Beaucoup de ces laboureurs, d'ailleurs, sont des femmes ; ce sont des femmes aussi qui repiquent le riz dans la boue, car l'Annamite né malin, sinon galant, a déclaré comme une --érité indiscutable que le riz repiqué par l'homme ne donnait jamais une bonne récolte.
Nous arrivons bientôt au pont Doumer, bizarre et hardi avec ses arceaux de fer, et qui, sur une longueur de plusieurs kilomètres, traverse le Fleuve Rouge. C'est avec la plus grande surprise que je m'aperçois que ce pont énorme ne porte qu'une voie, et mon étonnement s'accroît encore lorsque je constate que les voitures n'y peuvent point passer. De chaque côté de la voie unique, un étroit couloir pour les piétons et c'est tout. Je n'en puis pas croire mes yeux. Comment a-t-on pu dépenser la somme considérable qu'il a coûté, pour n'arriver qu'à cette œuvre mesquine à la fois et gigantesque? Si l'on ne croyait pas à l'avenir d'Hanoi, elle était inutile : si on y croyait, elle était insuffisante. L'habitant d'Hanoï qui veut faire passer d'une rive à l'autre une voiture quelconque, même un pousse-pousse, doit aller à un demi-kilomètre de là prendre un bac comme il y a cent ans, et pendant le trajet, il peut à son aise contempler le pont géant, dont les arceaux se découpent en courbes énormes sur le ciel étonné.
La ville d'Hanoï me réservait une autre surprise du même genre, et plus grande encore. Au bout de la me principale, on aperçoit de très loin un monument important, placé là avec ostentation. Avant de l'avoir vu de près on sent que ceux qui l'ont construit l'ont élevé avec oi^eil à la plus belle place de la ville.
En s'approchant, on constate, en se refusant d'abord à y croire, une certaine ressemblance avec l'Opéra de Paris. Mais une ressemblance qui est celle d'une caricature prétentieuse qui s'ignorerait.
C'est le théâtre.
Et lorsqu'on est tout près, on voit qu'il n'est pas achevé, et lorsqu'on en fait le tour, on se frotte les
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yeu» en s'apercevant qu'on commence à le démolir. Ce théâtre, on ne l'achève pas parce que maintenant, revenu de la période de folie des grandeurs, on sait que tout ce qu'on pourra faire, si on l'achève, ne pourra que souligner l'erreur première.
. Pour remplir sa scène, il faudrait un peuple de choristes et de figurants ; pour peindre chaque décor, des centaines de mètres carrés de toile ; pour y faire entendre une partition, un orchestre nombreux. Et si l'on parvenait à s'assurer tout cela, il manquerait encore des spectateurs car toute la population européenne d'Hanoi ne remplirait pas la salle.
On en démolit les deux ailes qu'on vient de trouver décidément trop laides. C'est plus de courage encore qu'il faudrait.
Que doivent penser les Annamites devant cette cfflostruction énorme, èUvée avec leur argent, dans laquelle ils ne seraient jamais entrés, et qui nous est inutile à nous-mêmes ?
C'est d'ailleurs un symbole attristant par sa vérité, ce Temple du plaisir, ce monument au semblant, à la fiction, au mensonge théâtral, élevé au plus bel endroit de la ville, disproportionné et abandonné avant d'être achevé.
Tous nos défauts s'y résument : amour du plaisir, de l'artifice, de l'artificiel, enthousiasme irréfléchi, mprévoyance et légèreté.
Frappons-nous la poitrine et passons.
Les rues d'Hanoï sont désertes et mélancoliques.
L'impression est celle que donne une de ces villes
d'eau qu'on a voulu lancer à coups de capitaux et
qu'on a dû abandonner, le public ayant refusé d«
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venir ; je me rappelle un de ces essais avortés, sur le bord de la Manche. On avait tracé des boulevards aux noms ronflants, on avait même fait des trottoirs. Il n'y manquait que des maisons ; elles manquent encore,
A Hanoi, lorsqu'on est dans la rue principale au moment où elle est le plus animée, on attend toujours l'endroit et l'heure où il y aura du monde.
Trois cafés s'y disputent la clientèle élégante. Au plus grand, à dix heures du soir, nous étions les seuls consommateurs. Dans le silence, tout à coup, une bande de jeunes gens bruyants. L'un d'eux porte une veste au bout d'un bâton. On fête un jugement politique qui vient d'être rendu. Pour boire, les manifestants conflent à un indigène la perche portant la veste. L'indigène les regarde. Que penset-il ? J'aime mieux croire qu'il ne pense rien.
Mais je suis bien certain qu'il pensait quelque chose, celui que j'ai vu écouter en silence les injures que lui adressait un sous-oflicier débraillé, rouge de colère, parce que l'indigène ne comprenait pas le français I Le malheureux restait silencieux, déconcerté devant ce courroux, devant ce vainqueur bavant, les yeux hors de la tête, ayant perdu tout contrôle de soi. L'indigène le regardait, étonné comme en face d'une maladie subite, d'une folie inattendue. Son silence et sa dignité étaient véritablement humiliants pour noua.
Mardi 30 novembre. — Visite des écoles : écoles professionnelles et auires. Comme je ne veux chagriner aucun des professeurs qui m'ont accueilli très aimablement, comme aussi je ne suis pas très
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sûr de l'exactitude de mea critiques, je vais me borner à des généralités.
J'ai peur que certaines de ces écoles, ouvertes certainement dans la meilleure des intentions, ne donnent pas les résultats qu'on a espérés. J'ai peur qu'elles soient des falmques de fonctionnaires et de déclassés. L'Annamite possède le goût te plus vif pour les places rétribuées par l'Etat. (Tiens 1 voilà un point commun aux deux races). J'ai peur que tous ces élèves ne rêvent que de postuler pour un emploi d'employé de bureau ou d'interprète.
On leur donne à traiter, pour les compositions de français, les mêmes sujets que l'on proposerait aux élèves de Paris ou de Carpentras. J'ai vu quelquesunes de ces compositions. Elles sont d'une désolante banalité. Je suis surpris de l'habileté graphique de ces jeunes Annamites. Elle tient, me dit-on, à la mémoire visuelle développée chez ce peuple, depuis des siècles, par l'étude des caractères d'écriture.
Un caillou blanc. Je reviens enchanté de ma visite au palais du vice-roi et à une résidence voisine.
L* fils du vice-roi, un jeune homme à la physionomie très fine et très intelligente, mais le regard couvert de ce voile qui nous rend les Annamites si impénétrables, vient nous prendre à Hanoi et nous conduit, dans un petit village éloigné de quelques kilomètres, à la demeure de son père, en ce moment à Saigon pour les séances du conseil supérieur dont il fait partie.
Notre aimable guide a passé six ans en France, il parle lott bien notre langue et se plaît à porter
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les iasigQes de la Légion d'honneur dont il est chevalier.
Le village où nouB entrons est de création récente. Sa porte et ses fossés pleins d'eau le rendent séduisant. Le palais du vice-roi est semblable à toutes les autres habitations des riches Annamites.
Devant la salle principale, dans le jardin, est un petit rocher qu'entoure la mince bande d'eau d'un bassin. Le rocher est habité par un monde minuscule de petites statues d'hommes et d'animaux en porcelaine, et il représente, selon la compréhension chinoise, les terres habitées et l'océan qui les enferme. C'est naïf et charmant.
L'impression qui se dégage du paysage environnant, sans horizon, vite borné, silencieux et immobUe, est celle de ta paix la plus profonde. Ici, mieux qu'ailleurs, on comprend cet OÎient point lascif, pas agité, ne rêvant ni de conquêtes ni de prosélytisme et simplement résigné à la vie.
Au fond du salon, l'autel des ancêtres, et une place vide où sera placée la tablette du vice-roi après son décès. On vit avec douceur au milieu des évocatieos apaisantes de sa propre mort. Tout à l'heure onnous montrerale tombeau dece même vice-roi conatniit sur ses indications, sous sa propre surveillance. Et cela ne choque pas et ne fait qu'envdopper d'une atmosphère de calme une vie à laquelle on ne peut attacher un grand prix puisqu'on la sait si fugitive.
Le fils se promène, simplement, la face toujours cabne et souriante, au milieu des statues allégoriques et devant la pierre creusée où son père dormira, et il r^arde sans tristesse mais avec sérénité, l'urne dans laquelle, au jour des funérailles, on brûlera les
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maisons de papier et des simulacres d'objets appartenant au défunt.
On nous conduit ensuite à un orphelinat annamite qui olTre cette double particularité d'avoir été fondé sans subvention française et de se suffire à lui-même.
L'indifférence de l'Annamite pour ses semblables est incroyable. Dans la rue, il verrait un de ses compatriotes succomber sans penser à le secourir. Cela est l'affaire des siens. Autrefois les liens de famille étaient si resserrés, qu'on ne connaissait pas de nécessiteux.C'estparcequ'ilen existe aujourd'hui que le vice-roi a créé cet orphelinat. Et ii nous est agréable de constater que nos idées d'altruisme ont trouvé ici quelqu'un pour les comprendre et les réaliser.
On nous montre des ouvriers laqueuis, des brodeurs, la teinturerie où l'écorce des arbres sert de colorant, et ta vase de la rivière de iixatif. Un petit bonhomme de quatre ans vient à nous d'un air décidé, la main tendue pour une étreinte — comme un homme. Et en passant dans les bureaux, on m'a montré des livres de comptabilité, où l'on lit avec surprise dans ce milieu si complètement annamite, des mots comme ceux-ci : » Marchandises générales à Caisse » — « Doit et avoir ».
Nous ne pouvons excuser notre présence dans ce pays-ci qu'en y multipliant les écoles et les hôpitaux. Nous en créons, mais pas assez. Aux environs d'Hanoï j'ai vu une école, ouverte depuis peu, qui m'a paru échapper aux critiques que je formulais tout à l'heure. Elle ne tend pas à ne faire que des interprètes et des boys ; elle ne prétend pas transformer d'un coup ces petits Annamites en petits. Français, ni leur enlever toute idée de nationalité. L'hôpital voisin qui va ouvrir sous la direction d'un médecin indigène,
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sorti de l'école d'Hanoï, semble également destiné au succès, puisque déjà, avant qu'il soit fini d'installer, on y donne trente consultations par jour. On me montre le registre des consultations. Celui d'un dispensaire de Paria n'est pas mieux tenu.
Par l'hôpital, nous faisons du bien, c'est hors de contestation. La fièvre puerpérale disparaît, aussi l'ophtalmie des nouveau-nés et la variole. Nous pouvons, sur ce point, être contents de nous.
Non loin de cet hôpital, un blokhauss récemment ctHistruit. Il faut encore, à quelques kilomètres d'Hanoï, se défendre contre les pirates. D'un point, on peut voir les trois bâtiments : l'Ecole, l'Hôpital et le Blokhauss. Le rapprochement n'est pas sans provoquer des réflexions.
Mercredi f décembre. — Nous voici dans la campagne, devant une maison où l'on prépare un repas de funérailles. Les parents viennent de conduire le défunt à sa tombe. Sur l'affirmation de notre guide que nous ne froisserons en rien ces pauvres gens, nous demandons une permission d'entrer qtiî nous est accordée avec politesse. Le fil^ aîné vient au-devant de nous et paraît touché des paroles de condoléance que nous lui faisons traduire. C'est un grand garçon bizarrement vêtu de blanc, et portant sur la tête une couronne du plus étrange aspect, faite de roseaux grossièrement tressés. La bizarrerie de son costume s'accentue d'une veste de paille.
Nous entrons, non dans la maison, mais dans la cour où se trouve réunie une foule empressée aux préparatifs. Si la douleur du fils paraît réelle, il faut reconoaJtre que les invités ne se donnent même pas la peine de feindre la tristesse, et l'impression de l'en-
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semble est celle d'une tête. Les victuailles sont abondantes, et, sous une citrine, un petit cochon, grillé, tout doré, occupe la place d'honneur. Nous nous retirons bientôt, dans la crainte, injustifiée d'ailleurs, de gêner tout ce monde qui voulait nous retenir, nous inviter, et se , bousculait pour nous offrir des fauteuils.
L'après-midi, nous sommes allé» voir le village du papier. C'est, aux portes d'Hanoï, au bout du tramway électrique, le grouillement le plus pittoresque et le plus curieux. Tout ce village vit de la fabrication dupapier,enpleinair,sousdes paillotes, parles procédés les plus prinùtifs. Le sol est inégal, défoncé, glissant. Des malheureux geignent à chaque coup de pilon. Ici, dans l'obscurité humide, un pauvre être infirme est employé à je nfe, sais plus quelle besogne éreintante, élémentaire, qu'un animal pourrait presque accomplir. Là, des femmes dont plusieurs sont jolies, ramaient dans une cuve, à l'aide d'un plateau à claire-voie, une eau qui laisse en dépôt une feuille de boue qu'on pressera avec des pierres, qu'on fera sécher en l'appliquant sur les parois d'un énorme poêle en fer. Je voudrais pouvoir, tout de suite, aller visiter une de nos grandes papeteries d'AngouIême...
Le climat est vraiment très doux. Mais quelqu'un me dit : « Dans trois mois, nos vêtements moisiront sur nos épaules, s
Il faudrait s'étendre longuement sur le charme du petit lac d'Hanoi, avec sa jolie pi^de élevée sur le
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bord et l'^égant petit pagodon du milieu. Mai» on
l'a constaté assez de fois déjà pour que je n'y risque pas mon impuissance de description.
Nous avons fait ce soir, chez un administrateur, un diner bien intéressant.
Le tong'doc de la province est au nombre des coDvives. Il est d'esprit moderne et il a amené sa femme. Elle est fort f^éable à voir, avec sa longue robe jaune impérial, sur laquelle brillent d'énormes dieimants ; et fort étrange par les longs ongles de ses mains (ils ont huit ou dix centimètres) ; aussi par le trou noir de sa bouche aux dents laquées. L'ensemble a beaucoup d'allure, et l'on se sent devant une créature de race, aux manières aisées et élégantes. Un officier est parmi les autres convives. Et dans le salon riche et parisien, si loin cependant, l'assemblage des personnes présentes est intéressant — presque symbolique. Voici le fils du vice-roi de ce paya, voici le conquérant, voici l'administrateur des biens de celui-là au profit de celui-ci et de ceux qu'il représente. Des femmes européennes et moi formons le groupe des curieux.
A table, un cas de conscience est exposé.
On sait que le tribunal annamite est composé d'un juge unique. Ce juge ici, c'est le tong-doc, notre compagnon. Mais il est, depuis la conquête, contrôlé par un Français et ce contrôleur, dans l'espèce, c'est notre hôte. Tous deux sont très troublés par la responsabilité qu'il leur faudra prendre en se prononçant sur le cas suivant : Un Annamite, gardien de la prison d'Hanoi et dont les antécédents étaient
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exoellents, arriva un jour à ta prison, couvert de sang, l'air d'un fou, et dit :
— J'ai fait mon devoir, j'ai détruit le mauvais génie.
Cet homme venait de découper en morceaux son enfant mourant.
Voici pourquoi ;
Cinq de ses enfants lui avaient été successivement enlevés dès leur naissance. Un sorcier consulté lui déclara que ces morts étaient l'œuvre d'un mauvais esprit, du même, qui se logeait dans le corps de ses petits et qu'il n'arriverait à le détruire que si, au moment même de la mort du malade actuel et un peu avant cette mort, il tuait le mauvais génie à travers le corps de l'enfant.
L'homme avait obéi.
Etait-il coupable ?
Il avait cru, sincèrement, faire œuvre bonne.
Mais pouvait-on paraître approuver cette barbarie en la laissant impunie ?
Le mieux, je crois, serait de retrouver et de châtier le sorcier.
Après diner, nous avons eu la joie d'un spectacle rare. Le fils du vice-roi a eu la gracieuseté de faire venir ses comédiens, ses musiciens et ses danseuses.
Les danseuses sont des fillettes de dix à douze ans, ce qui, même ici, écarte toute pensée libertine. Les petites sont arrivées au nombre de seize, je crois, vêtues d'étoffes de toutes les couleurs voyantes et portant de chaque côté de la tête deux lanternes suspendues avec des bougies
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LE TONKIIt 47
allumées. Pendant la danse, qui n'offrit aucun inté* rêt particulier, il arriva plusieurs fois qu'une lanterne prit feu : un assistant se précipitait auasitât et l'éteignajt avec ses mains. Un autre, lorsqu'il était néoessaire, venait renouer tel lacet ou redresser telle Qeur. Pour tes Annamites, cela n'enlevait rien à l'illusion, pas plus que le fait pour 1' > étoile a de se moucher tout en dfuisant, — avec ses doigts naturellement.
Après le ballet, nous eûmes le concert. Nos oreilles européennes n'en éprouvèrent nulle joie, d'abord ; mais il y eut un solo, par un instrument à une seule corde, qui nous fit entendre le chant le plus doux et le plus émouvant, avec des sonorités étouffées et prenantes comme celles de l'alto ou du violoncelle, mais plus douces, plus pénétrantes, plus menues, plus timides, si l'on peut dire.
Puis une petite fille de sept à huit ans chanta. Elle était jolie à ravir. Nous reçûmes un grand plaisir de sa petite âgure immobile, figée, hiératique, et des gestes imprévus de ses mains. De ses mains, non de ses bras qui restent collés au corps ; seulement de ses mains souples aux attitudes étonnantes, spirituelles dans leur agilité ou dans leur immobilité, les doigts joints, la paume en avant.
Le spectacle se termina par une comédie. Le tongdoc eut la bonté de me l'expliquer, c'est pourquoi je puis vous en donner une idée. Les Annamites connaissent l'hypnotisme, mais ils croient que pen* dant la période cataleptique, l'esprit du sujet se rend chez les morts. Lorsque, dans une maison, quelqu'un est malade, on va chercher un sorcier qui provoque l'hypnose d'un assistant, lequel à son réveil prédit l'avenir et rédige une ordonnance.
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Le sujet de la pièce était une de ces séances. Il y eut, par le sorcier, une invocation préalable aux quatre points cardinaux, puis beaucoup de gestes étranges et des cris stridents ; des petits drapeaux furent placés dans les mains de l'endormi (c'était la petite chanteuse de tout à l'heure qui jouait le rôle), drapeaux immobiles ou agités suivant la présence ou l'absence de l'âme du sujet.
Mais, ce qui me frappa surtout et ce qui eut, d'ailleurs, le plus de succès auprès des Annamites eusm^es, fut la présence, à côté du vrai sorcier, d'un faux sorcier grotesque qui le parodiait et le raillait.
Les Annamites se plaisent donc à rire des choses qu'ils respectent ou qu'ils redoutent. Voici trouvé un nouveau point de contact entre leur race et la aôtre.
De Hanoï à Lant-Son
Jeudi 2 décembre. — Malgré le peu de temps dont je dispose, j'ai voulu voir le Haut-Tonkin et les lieux qui furent témoins du drame de 1885.
Me voici donc obligé de vous parler du Dé-Tham, dont la présence lointaine — pas trop — nous est aRirmée par l'arrivée de soldats en armes qui montent dans notre train, comme dans tous ceux qui traversent cette région, pour le protéger contre un coup de main éventuel de ce vieux pirate.
On ignore peut-être à Paris — que n'y ignore-t-on pas, sur rindo-Chine ! — que depuis vingt ans, le Dé-Tham nous dupe et nous brave. Mais je garde pour le moment des réflexions générales le récit des exploits de ce mandarin et de nos erreurs.
Peu après avoir quitté Hanoï, commence à défiler derrière les portières du wagon le plus lamentable des
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