LE TORE IN
paysages. On l'appelle la plaine des cent mille monts. C'est, en effet, une succession de collines aux sommets arrondb, désolées, sans arbres, couvertes d'une végétation abondante et inutilisable. Pas une habitation, à l'exception des gares. Ce serait le désert sans elles et sans les monuments commémoratifs élevés à nos morts. La voie en est pour ainsi dire balisée. Et ce pays où l'on ne voit que des rares paysans aux stations semble cependant porter tout le nombre d'hommes qu'il peut nourrir. Le moindre espace horizontal a été util^ pour une ritièie. Alors, pourquoi ce chemin de fer dont le prix fantastique de construction est devenu fameux ? Nous nous demanderons plus loin ce qu'il vaut au point de vue stratégique. On compte beaucoup sur l'avenir minier du Haut-Tonkin. Des mines vont entrer en exploitation, d'autres sont découvertes et concédées. C'est l'espoir de cette région. Puisse-t-il se réaliser. Cela justifiera le chemin de fer...
Mais comme dans ce pays on meurt de la fièvre et que les Annamites refusent d'y venir — et qu'ils ont raison — c'est à la main-d'œuvre chinoise qu'il faudra faire appel.
Ce sera une porte de plus ouverte à cette invasion jaune qui menace l'Indo-Chine, menace déjà réalisée en partie.
ËnQn, voici que l'horizon s'élargit. Des plaines apparaissent entre les collines plus écartées. Ce sont les champs de bataille de 1885... et c'est la frontière.
A la Porte it Ckloc
Le train s'arrête, et vingt mètres plus loin, la fin brusque de la voie annonce le bout du monde civilisé... civilisé à notre manière du moins.
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Nous descendons un sentier à lacets qui conduit à un petit ruisseau au travers duquel une planche est posée. Ce ruisseau, c'est la frontière. Elle ne sera pas difficile à franchir... pojir les Chinois qu'aucun fort n'est prêt à arrêter. Nous, au contraire, si la fantaisie nous prenait d'un voyage en Chine par cette voie, il nous faudrait d'abord enlever ces forts qu'on voit là-haut, sur le sommet de la montagne.
Aujourd'hui, on est tout à la paix. II y a là le Tao-Ta!, le gouverneur de la province en tournée d'inspection. Demain, on le recevra officiellement à Lai^-Son où il rendra au résident la visite que celuici doit lui faire.
La porte de Chine que nous traversons n'a rien de majestueux et la muraille qui défend l'Empire du Milieu n'est imposante que par sa longueur.
On nous laisse entrer avec mille précautions qui s'efforoent à paraître des pohtesses. Voici le Tao-Tai. C'est un grand Chinois à la physionomie très âne. A côté de lui, au milieu d'un groupe de jeunes officiers dont les figures sont celles de Chinois modernisés et dont plusieurs parlent français ou aillais, voici le générai Louk, à la figure cruelle et barbare. C'est un ancien pirate qui, jadis, donna beaucoup de mal à nos soldats.
On me complimente. Je surenchéris, j'emploie les formules ampoulées et grandiloquentes du lainage imagé d'Orient. C'est au Caire que j'appris pour la première fois que « bonjour » se traduit ainsi : « vivrais-je dix mille ans, je n'oublierai pas le jour où je vous fus présenté et où j 'ai reçu le plus grand honnevu qui puisse être fait à un homme aussi indigne que moi ». On me salue ainsi — ou à peu près — et comme je réponds sur le même ton, cela me vaut le
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sourire approbatif qu'on adresse à un homme qui sait vivre. On nous offre une coupe de Champagne, dans une salle bizarre, dont les murs sont tapissés d'images japonaises montrant des exercices militaires. Ceci est un enseignement.
Nous partons, accompagnés des mêmes formules de politmseet je me hasarde à demander la permission de photc^aphier les deux compères :
« Ma joie serait complète si je pouvais emporter en France, où je me donnerais souvent la joie de les contempler, les images de ces deux hommes illustres qui... que... »
Ils acceptent et prennent des poses.
Pourvu que mon cliché soit bon I
Le soir, chez le résident, arrive une longue dépêche. Les Chinois ont appris qu'ils avaient eu affaire à un membre de l'Académie française ; et comme chez eux, aucun titre n'est supérieur à celui de mandarin de lettres ; comme ils ont, à Pékin, une société httéraire qui a quelques traits communs avec celle que fonda Richelieu, on veut faire honneur à l'Académie et l'on m'invite à déjeuner pour le lendemain. J'accepte.
Vendredi 3 novembre. — Départ à six heures du matin. A Dong-Dong oà nous devons nous arrêter quelques heures afin de ne pas arriver trop tôt à la Porte de Chine, on me fait visiter la caserne de la Légion étrangère. Je voudrais que les Allemands, à qui leurs journaux ont raconté tant d'horreurs sur le sort des soldats de la Légion, vinssent ici, poury voir la bonne raine et la bonne huineur de leurs compatriotes. La caserne est bâtie selon toutes les régies
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de l'hygiène de ce pays. Le jardin, où poussent les légumes arrosés à l'aide d'une roue hydraulique en bambou, est cultivé par des gaillards qui ont l'air tout heureux. La propreté de» chambres est extraordinaire. Le menu que l'on me montre est copieux et alléchant. Labibliotbèque est bien fournie, et sur le catalogue je relève avec plaisir les noms de mes amis Hervieu, Marcel Prévost et Paul Bertnay. Mais on manque de livres allemands. Si l'on lit ces notes, en\ Allemagne, je souhaite que quelque bonne âme envoie un ballot de volumes ici: il sera le bien reçu, je puis l'affirmer. Je voudrais aussi que tous les dénigreurs de ce qui est Français, pussent causer avec les deux capitaines dont je ne puis dire les noms, en raison des éloges que je vais leur adresser. Tous deux traitent leurs hommes avec une paternelle sollicitude. Tous deux sont tiers de la Légion, qui est une arme d'élite, où l'esprit de corps est poussé à la limite extrême. Tous deux sont des ingénieurs s'il le faut, pour diriger tels ou tels travaux horticoles. Tous deux possèdent, de plus, des connaissances médicales étendues, car ils sont les médecins de leurs hommes. Je demande si ces derniers sont difficiles à conduire. On me dit que non et je devine que la fermeté, la bonté et l'esprit de justice des deux officiers suffisent pour leur attirer l'afTection et l'obéissance de tous.
Rien n'est banal dans cette Légion étrangère qui mériterait un historiographe. C'est ainsi que la plupart des hommes sont mariés avec des femmes indigènes qui habitent des petites maisons entourant la caserne. Les officiers ferment les yeux, « ne veulent rien savoir», mais accordent aux hommes mariés tTo\» permissions 'de la nuit par semaine. Et il ^ a*
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ralt que la peur d'être privé de ces permissions-U aide beaucoup à la discipline.
., .Voici l'heure arrivée et nous partons avec le résident et les deux officiers pour la Porte de Chine. Je monte en charrette et je conduis nu>i-même, par une route plutôt accidentée, un petit cheval docile.
Nous approchons. Les officiers prennent nos cartes de visite et courent, au galop de leurs chevaux, les porter aux personnages chinoisqui viennentau-devant de nous, conformément à l'étiquette. (On fait une énorme consommation de cartes de visite en Chine).
Et comme maintenant nous sommes tout près... un vacarme extraordinaire éclate au-dessus de nos têtes : boum ! boum 1 C'est le canon du fort qui tonne en notre honneur. Ohé) Ohél Je meurs d'envie de rire!... Celui qui m'aurait dit cela, il y a dix ans 1 Mais reprenons notre sérieux : voici nos hôtes. Des soldats chinois sont sous les armes et forment la haie. Une petite haie, car ils sont bien en tout une trentaine... et il parait qu'on en a fait venir des environs pour nous donner une idée forte de la puissance militaire qui garde la frontière. Le canon tonne toujours là-haut, et je distingue, sur la muraille du fort, de tout petits piquets, indistincts. Ce sont des soldats qui nous présentent les armes et nos hôtes sont très contents que nous l'ayons remarqué.
Les jeunes Ctiinois que j'avais vus hier sont venus à notre rencontre. Ils ont une figure très sympathique et tranchent nettement avec leurs aines. Ils entretiennent des rapports plus que courtois avec nos officiers chargés comme eux de la police de la frontière. Et je remarque une fois de plus la bonne grâce.
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l'excellente tenue et l'intelligence ouverte de dos deux capitaines.
A la porte, des coups de feu nous assourdissent. Pas assez, hélas I pour que nos oreilles ne soient écorchées par la façon folle dont la musique chinoise joue un air militaire français. Après les canons et les fusils, voici les pétards; et c'est au milieu du plus grand vacarme et de la fumée la plus épaisse que nous donnons la main au Tao-Tttf et au général.
Je les regarde mieux. Le Tao-Tal a l'air malin comme un vieux renard, sous son bcmne* noir à bouton rouge, et son sourire est presque agréable, malgré les poils de moustache rares et épais qui le surmontent.
Le général Louk présente une figure de croquemitaine. Ses grands cheveux noirs raides sortent de sa cBsquettejaponaiseettuitombentsurles épaules. C'est, je l'ai dit, un ancien pirate qui nous tua beaucoup de soldats. Il salue, il complimente, il redouble de saluts et de compliments. Cet homme si poli, avec sa figure de vieille femme, ses grosses lèvres et ses dents en or, cet homme si poli et souriant, savez-vous ce qu'il a fait, il y a un mois? On lui 3 amené un lépreux évadé. Il l'a attaché sur un bûcher avec du fil de fer — il pense à tout — il a arrosé de pétrole homme et bûcher et il y a mis le feu, puis, pour se faire la main, s'étant éloigné de quelques pas, il a tiré sur le martyr à coups de revolver. Le fait m'a été raconté par un témoin oculaire.
...Dans une case qui précède la salle où nous avons été reçus hier, voici du vermouth et du thé, les toasts commencent. Déjà I... Et les interprètes me traduisent les politesses prévues. Us ont une façon de
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dire:iMon8ieur l'Académicien > entre chaque groupe de troia mots qui est à mourir.
Tout de même, le contraste entre les mines antiques de ces deux représentants de l'ancienne Chine, vieux, tout noirs, et le modernisme des jeunes officiers vêtus de blanc qui les entourent donne à réfléchir.
Nous excitons la curiosité générale. Les serviteurs sont venus aux fenêtres pour nous dévisager et même un certain nombre d'entre eux se sont approchés et écoutent sans que le Tao-Tal et le général paraissent surpris. Drôle de pays I où l'on coupe les têtes avec tant de facilité pour la moindre offense et où d'autre part semblent régner les mœurs les plus douces.
Nous nous mettons à table. J'ai demandé la permission d'emporter le menu alin de le proposer à l'admiration de mes amis de Paris. Je tiens ma parole, le voici textuellement :
Potage hirondelle
Poisson avec kari
.^Ueronsde requin
Timpal mayonnaise
Pigeons à bain- m a rie
Poulet rôti
Auvobi
Poulet réduit en pâté
Oiseaux de riiière
Asperges vinaigrette
Desserts assortis
Et maintenant si vous voulez connaître mon opinion sur le potage aux nids d'hirondelle: cela ressemble au tapioca, mais c'est moins bon et
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plus gélatineux. L'aileron de requin, lui, tient ie milieu entre le vermicelle pas cuit et le poil de brosse à dents.
Pendant tout le repas, le Tao-Tal, de plus en plus aimable, me lance avec sérénité, en pleine figure, ses éructations buccales, trinque à chaque plat, et chaque fois en s'excusant de son ignorance de nos coutumes et de l'insuffisance de son dtner. Je réponds, comme il convient, que jamais je n'ai été à pareille fête et qu'il en remontrerait à plus d'un Parisien pour l'excellence de ses manières.
Tout à coup, après des préparations :
« Monsieur l'Académicien... Monsieur l'Académicien », l'interprète me demande, de la part du Tao-Tal qui semble attacher une grande importance à sa question, quel est l'écrivain, le philosophe que j'admire le plus. Je réponds sans sourciller : « Confucius M. (Il faudra que je le lise à mon retour). Tous les assistants ont écouté ma réponse et hochent doucement la tête, sans surprise, d'un air de se dire : « Décidément, à l'Académie française, on est très informé.»
Voici de nouveaux toasts. Le vieux forban boit à l'amitié des deux peuples. Soyez persuadés comme je le suis qu'il nous couperait la tête en grande joie, avec un petit couteau ébréché.
On repasse dans ie salon suivant les cérémonies d'usage et l'on nous offre de nouveau du Champagne et du thé.
Il faut se quitter. Sur le pas de la porte on fait cadeau au capitaine d'un chat sauvage vivant, capturé dans la nuit, et dont on a œasu ensemble les deux mâchoires pour l'empêcher de mordre. Tout cela avec des sourires qui font voir l'or dentaire du
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général et hérisser les trois poils de la moustache du Tao-Taï.
Mêmes honneurs qu'à l'arrivée ; coups de canon et de fusils et pétards ambulants. Ah t les aimahles gens que les Chinois 1
Un ffolet d'HtlIUatton di Théilre de Hanoi
Samedi 4 novembre. — J'ai vu aujourd'hui, à Hanoi, un spectacle réconfortant. C'est l'école des petites filles annamites, dirigée par Mlle Migue). Sans subvention, sans frais, dans un local de fortune, voici une tentative qui a réussi, grâce au dévouement, à la bonté et à l'intelligence desonexcellente directrice. On refuse des élèves faute de place, et l'on n'a pas de place faute d'argent. Cela ne devrait pas être. C'est le premier de nos devoirs et le plus impérieux, de donner aux enfants indigènes l'instruction qu'ils nous demandent.
L'école franco-annamite de filles d'Hanoi s'ouvrit le 6 janvier 1908 dans deux locaux particuliers (53 et 57, rue Jules-Ferry, loyer mensuel 300 francs) ; 78 élèves la fréquentèrent le premier mois, 150 le deuxième, 197 le troisième ; le nonibre n'a jamais pu être dépassé, faute de place, mais il a toujours été à peu prfe le même ; chaque jour, de nouvelles élèves se présentent, ce qui permet de combler les vides, à mesure que des départs se produisent.
On enseigne à ces enfants, la lecture et l'écrituie en quoc-ngu (représentation des mots annamites par d«s caractères romains), puis le français, les éléments du calcul, la géographie de leur pays et un &perçu de celle de l'Europe et de la France, en insis-
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tant particulièrement sur la puissance et l'influencp de cette dernière dans le monde.
Des leçons de choses leur sont faites, portant sur les produits, la culture, les industries de l'Indo- Chine ; des leçons de morale où, tout en tâchant d'élargir leur esprit, on s'efforce de leur conserver le respect, la vénération que les vrais Annamites ont pour leurs supérieurs. Enfin, une grande place est réservée à l'enseignement ménager, à l'hygiène et au travail manuel pour lequel ces fillettes ont beaucoup de goût et d'adresse. L'école possède, pour l'enseignement du blanchissage et du repassage du linge un matériel, ?nais il n'a pas encore été utilisé faute de crédits et de locaux suffisants.
Dans les trois premières classes on étudie les caractères chinois: les parents commerçants le désirent tout particulièrement, beaucoup de femmes tonkinoises s'occupant de commerce.
Les enfants qui fréquentent l'école appartiennent pour la plupart à de riches commerçants, à des fonctionnaires ou à des mandarins ; quelquesunes veulent être institutrices, d'autres commerçantes avec leurs parents, d'autres, enfin, sont envoyées en classe simplement pour s'instruire et apporter ensuite dans leur maison les qualités et les habitudes qu'elles auront acquises à notre contact.
Il fut question au début de créer un internat, on y a renoncé faute de locaux et d'argent ; cette idée serait pourtant à rf prendre ; on répondrait ains\ au désir des mandarins et des fonctionnaires de l'intérieur, dont plusieurs ont déjà manifesté le dé^r de confier leurs filles à cette école.
Il n'y a aucun local à Hanoï répondant aux besoins de l'école telle qu'elle devrait être. Avec cent mille
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francs on pourrait construire un externat pour 250 ^èves et un internat pour cinquante.
Que nous en soyons là après vingt-cinq ans d'occupation, c'est inimaginable. Et cela ne peut pas durer. 11 ne faut pas qu'en face de tant de gaspillages pennis pour la satisfaction de noe plaisirs et de nos vanités, on puisse montrer que nous faisons des économies lorsqu'il s'agit d'une école.
Que dirait n'importe quel étranger, n'importe quel homme sensé si, après lui avoir fait voir les ruines d'avant l'inauguration de ce théâtre insensé, inoccupé, inutilisable, on le conduisait dans cette école où l'on refuse du monde I Après avoir vu les jolis visages de tant de petites personnes si studieuses, si dociles, si avides de s'instruire, que penserait-il en apprenant que dans cette école sommaire, improvisée, installée dans une boutique vide, nous ne pouvons même accepter toutes celles que les indigènes voudraient nous amener ? Quoi 1 tant de dépensa inconsidérées pour un lieu de plaisir qui ne sera jamais achevé, et tant d'économies lorsqu'il s'agit d'instruire les enfants des gens dont nous avons pris le paysi I
Quel prétexte pouvons-nous donner à notre conquête ? Celui-ci : ces gens-là sont moins civiUsés que nous, nous voulons les éclairer. Et lorsqu'un Annamite nous conduit sa petite fille en nous disant: « Eh bien, j'ai confiance en vous. J'accepte cette conquête que vous avez excusée en nous montrant notre ignorance et en nous affirmant que vous veniez à nous pour nous instruire. Instruisez mon enfant »... lorsqu'un indigène vous tient ce discours, vous avez le t^te courte de lui répondre : « Désolés, cher monsieur, nous n'avons pas de place, et nous
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n'avons pas de place parce que nous ne voulons pas dépenser les quelques billets de cent francs qui seraient DécesBaires pour louer un local plus grand. «
Cela est un scandale qui doit cesser au plus tôt.
Ce théâtre ridicule où il ne serait jamais allé personne et où nous n'irons jamais, c'est l'Annamite qui l'a payé ; cette école c'est encore son ai^nt qui la paierait, mais cet argent, nous avons à l'employer autre part. A quoi ?
Savez-vous ce que vous feriez, ô habitants d'Hanoi, si vous aviez du courage ? Vous feriez transformer votre théâtre inachevé en école pour les enfants indigènes.
Alors ce monument serait bien à sa place, à l'endroit où il est, à la place d'honneur.
Et quiconque le verrait proclamerait la France grande et noble; et ce serait un symbole glorieux, cette école installée dans le plus beau monument de la ville. Il nous suffirait de la montrer pour prouver que nous avions le droit de venir ici.
Aujourd'hui ce monument inachevé et inachevable est honteux comme le témoignage gigantesque de notre vanité et de notre impuissance.
Dimanche 5 ruwerrUjre. — Je ne pensais pas que le vœu que je viens d'émettre dût aussi tôt être renforcé.
Hier soir, un jeune Annamite dont j'ai fait la connaissance vient me voir et me dit qu'un certain nombre de notables indigènes désiraient m'inviter à déjeuner. Ils me croient puissant auprès de nos ministres et voudraient me cha^er d'une prière à leur transmettre.
J'ai accepté, naturellement, et me voici ce matin,
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dans une dee rues les plus commerçantes de la ville indigène. C'est dans la boutique d'un de mes hôtes que je suis reçu. Il est sculpteur sur bois. Tous ceux qui sont là sont nos amis. L'un d'eux porte le ruban de la Légion d'honneur. Toutes les physionomies sont ouvertes et intelligentes.
Savez-voua ce qu'ils m'ont demandé au dessert, émus, graves, tous debout et solennellement ?
Ils m'ont demandé d'exprimer au ministre de l'instruction publique leur désir de voir se développer de plus en plus les moyens que nous leur doonorn de s'instruire.
Je ne connais pas de prière plus touchante. Je ne connais pas de réclamation plus juste, ni, pour nous, de devoir plus pressant que de les satisfaire.
Lundi 6 novembre. — La baie d'Along est, sur une longueur de cent lieues et une largeur de cinquante, UD archipel formé d'innombrables et énormes cailloux de toutes les hauteurs au-dessous de cent mètres, et auxquels la pluie, le vent et la tempête ont donné les formes les plus bizarres.
Il y a aussi des grottes merveilleuses, hautes de cinquante mètres, larges d'autant et de profondeurs inconnues. Des stalactites pendent. Le sol est effondré, ou s'élance en aiguilles. Le mystère est dans des gouffres, obscurs, d'oà l'on revient tout de suite après une exploration de quelques pas. La lumière est étrange, tamisée par les feuÛles des arbres devant l'entrée. Lesconceptionsde la distance sont bouleversées. Pour juger la profondeur de la grotte, il nous faut remar-
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quer que, d'où nous sommes, deux de nos con^tagnons arrêtée près d'une paroi, là, en bas, paraissent tout petits. On sort un peu ahuri, ayant perdu une partie d« son jugement dans ce voyage à travers ]'étrange et l'on est plus étonné qu'ému.
L'esprit en détresse s'est tout de suite raccroché à un souvenir tant on a hoireur des sensations vraiment nouveiles. Nous sommes heureux de nous rappeler les dessins de Viei^ ou de Doré, plus audacieux que la nature, et qui nous ont déjà faitconcevoir ce que nous voyons. Oui, cela est admirable. A l'Opéra ou au Châteiet, nous en avions contemplé l'imî^ sans trouble. Ici, nous éprouvons une oppression dont noua ne bous rendons pas compte tout de suite. Nous sommes gênés d'être dans de l'extraordinaire réalité. Du moment que ce n'est plus un rêve d'artiste, mais que c'est vrai, cela dérange en nous trop d'habitudes pour ne pas nous donner une manière d'eUroi. Et puis, c'est tellement fantastique qu'on se demande pourquoi ce ne l'est pas davantage. Puisque nous sommes en dehors de la normale, pourquoi l'étrange s'arrête-t-il là, et pas plus loin ? Et en sortant, nous sourions tous, sans nous en douter, à la vedette blanche avec sa cheminée de cuivre qui nous attend là-bas, en bas, sur la mer bleue, toute petite, et qui nous relie aux choses que nous avons l'habitude de voir, aux petites choses familières que nos yeux regardent sans surprise et qui ne mettent pets de l'épouvante dans nos cerveaux.
Il y a, dans cette baie d'Along, mille arrangements de la mer et des rochers qui ne devraient pas être et qui sont inexphcables, ce qui produit en nouaune manière élevée d'agacement.
Par exemple : là-bas, la montagne est trouée à son
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pied, et à travers ce trou, on voit de l'espace. Nous approchons. Le trou a cent mètres de large mais jamais la vedette n'y pourra entrer sans briser sa cheminée au plafond.
— Doucement I
Nous avançons à petits tours d'hélice. Nous passerons peut'être, mais il faudra baisser la cheminée.
— Stop I
Nous ne progressons plus que par la vitesse acquise. Mais oui, nous pouvons passer ( Et il y aura encore de la place au-dessus de la cheminée. Et nous voici sous la montagne, sous le rocher lisse en plafond qui vraiment pèse sur noua et nous rend silencieux. Cent mètres au moins : telle est la longueur de cette porte qui semble l'entrée d'une taupinière, mais qui ouvre sur une mer intérieure, au fond d'un grand cirque aux parois verticales. Il faut se renverser en arrière pour voir les sommets. Et là-dedans, un silence de mort. Un calme inquiétant. La vie arrêtée dans une anomalie. Comment cet effondrement s'eat-il produit? Comment s'est ouverte cette porte qui a l'air d'une trappe ? Il est irritant de n'avoir pas à se donner une explication, marne fausse, de ces phénomènes. L'homme en est tellement absent que tout cela n'a même pas de légende. On ne raconte pas que les Dieux, des monstres, des géants, aient vécu là. Décidément, c'est trop désert, et de toutes les façons.
Sortis de ce cirque, nous naviguons longtemps au milieu de cette confusion de formes innombrables. Et il y en a toujours. Lorsqu'on atteint l'espace qui semble promis à nos yeux après avoir dépassé ce rocher que nous touchons presque, c'est encore le chaos à perte de vue qui se montre à, nous.
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C'est une année de géants, les avant-gardes sont voisines de l'armée, au loin dans la brume. On pense au Jugement dernier. Je ne sais pourquoi. L'angoisse augmente lorsque, dans une sorte de rue ouverte au milieu de ce désordre, nous apparait l'épave du Sally, On dirait un squelette abandonné là par un monstre repu. Le squelette d'un être trop audacieux qui fut une proie.
Mardi 7 noifembre. — Nous levons l'ancre à huit heures. Promenade parmi les cailloux, puis le A'ïberviMe où nous avons reçu l'hospitalité se prépare à des exercices de tir.
Rien que pour ce simulacre, l'allure des hommes: équipage, officiers, devient plus grave. On abat les tentes de l'avant et de l'arrière. On hisse, au sommet des deux mâts, le pavillon et on l'y fixe « afin, me dîton, qu'un boulet ne puisse l'abattre en coupant la drisse qui le retient, aûn aussi, que quelqu'un n'ait pas l'idée de l'amener pendant le combat. » On démonte le mât de pavillon ordinaire qui gênerait le tir de la pièce d'arrière, on abat les bastingages. Les portes des cloisons étanches sont fermées au signal du branle-bas de pombat qui est la sonnerie de la générale par le clairon.
Sur la passerelle, on installe un voyant: une barre de bois sur laquelle sont peints des chiffres qu'une glissière isolera et qui indiquera au canonnier la distance du but. Un point est désigné; on n'a, ici, que l'embarras du choix parmi les innombrables rochers qui nous entourent. La baleinière est mise à l'eau avec un des officiers dont le rôle sera de constater les écarta des coups dans un certain sens.
Puis, chacun à son poste, le bateau s'éloigne. A
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deux ou trois mille mètres, la sonnerie : « Commencez le feu 1 » On nous a distribué du coton pour mettre dans nos oreilles. Et c'était utile car les détonations des petites pièces ont un éclat sec et percutant qui pourrait être dangereux. Un premier coup est tiré, trop court. La distance une fois mieux évaluée, c'est le feu à volonté. Le bateau est ébranlé toutentier.LeplanchertreBsailiesous nos pieds. Toute cette masse de fer vibre. Chacun est grave ; les coups se succèdent, ou plutôt se confondent. La théorie est, une fois le feu réglé, d'inonder l'ennemi sous une averse de fer et de feu. Il faut «/es lUirutir». Et je me demande, en effet, ce qui resterait du bateau qui serait à la place de notre but. Le rocher, sous les coups précipités et incessants, semble en feu. Il est couvert de fumée et de poussière. A chaque pièce, méthodiquement, mécaniquement presque, les hommes prennent dans les caisses de bois portatives, des longues gai^usses introduites rapidement dans l'âme du canon qui, presque aussitôt, est fermé, épaulé et déchai^ avec un bruit sec, une flamme, visible malgré le plein soleil et un petit mouvement qui a l'air intelligent de l'éjecteur chassant la cartouche vide.
Puis la sonnerie « Cessez le feu I » et peu à peu, pendant que nous allons chercher la baleinière mouillée à un mille du but, le bateau reprend son aspect habituel ; les bastingages sont relevés, les bottes vides d'obus descendues, le mât de pavUIon remonté, les tentes rétablies.
Les malheureux qui sont près des chaudières et
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des machines vivent dans une atmosphère dont la température dépasse 50°. Pendant le combat leur vie doit être un horrible cauchemar. Songez que, pour activer le tirage qui donne la rapidité, il faut les enfermer, c'est-à-dire clore hermétiquementlesoridces ouverts sur le pont. Du combat. Us ne savent rien. Jeter des pelletées de charbon dans l'enfer des chaudières, surveiller les machines, obéir aux ordres : « en avant 1 » a en arrière I... » et attendre... Voilà tout ce qu'ils peuvent faire, assourdis par les détonations qui font vibrer le navire, roul^ les uns sur les autres si la mer est grosse, brûlés souvent, et attendant aussi l'obus ennemi qui, en donnant accès à l'eau de la mer, les ébouillantera tout vifs. Voilà les heures que ces héros ignorés doivent passer t Et on en trouve 1 Et on en trouve dans tous les pays I L'homme est décidément un étrange animal.
L'après-midi nous sommes allés visiter les mines de Hong- Haï.
Us MIsM de Huc-H«1
Ah 1 si elles étaient dans une possession anglaise, on le saurait en Angleterre... et même en France, car les Français iraient les visiter pour y trouver des motifs de se décrier eux-mêmes.
Dans une contrée déserte, au fond de la baie d'Along, malgré les tigres, les fièvres et les pirates, l'énergie française a su créer une exploitation prospère, occupant de 5 à 8.000 ouvriers annamites ou chinois.
Là où, il y a vingt ans seulement, il n'y avtiit que la montagne et la brousse et pas un seul habitant, si ce n'est quelques pëcbeun, on voit maintenant
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un appontement portant deux éoonnee grues hydrauliques qui prannent par wagons entiers, pour le déchaîner dans des navires de toutes nations, le charbon amené de douze kilomètres de là, par voie terrée. De grandes et confortables maisons européennes se sont élevées sur les quais, six ou sept viÛages ont sui^ du sol, un bangar énorme abrite les ateliers où la compagnie répare se» locomotives, ses chalands, ses chaloupes à vapeur, forge ses outils et arriv^^mdme à fondre des hélices de bronze pour ses batWoK.
Si vous montez dans un de ces trains qui viennent d'apporter aux quais le charbon de la mine, vous apercevez bientôt l'usine à briquettes. Le charbon de Hong-Hal étant à flamme trop courte et se rapprochant de nos anthracites domestiques, il a fallu pour l'utiliser industriellement, pour le vendre aux navires, te mélanger avec du brai et du charbon japonais. D'où la construction de cette usine, et ses tas de briquettes importants comme un pâté de maisons. A gauche, ce sont des montagnes de charbon en poussière. Là-haut, en file indienne, des centaines de coolies qui se proiUent sur le ciel, ayant suspendu leur travail pour vous regarder passer. Partout la vie, l'ingéniosité industrielle, l'économie, l'ordre, l'activité.
On nous mène jusqu'au pied d'une colline. Elle ressemble à toutes les collines de ceipays, mais elle n'est couverte que d'une végétation rare, parce qu'on s'est déjà livré sur elle à un travail de déboisement ; une forêt la couvrait. C'est de là qu'on va tirer des millions de tonnes de charbon. Il faudra d'abord piocher et évacuer une épaisseur inutile de cinq mètres de terre ou de sable, puis on arrivera
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au charbon. On taillera dans la mont^ne d«B escaliers géants dont chaque marche aura huit ou dix mètres de haut sur un kilomètre de long et bientôt la montagne aura disparu. On ne verra plus à sa place qu'une excavation énorme, semblable à celle-ci, voisine, rayée de plans inclinés qui vont du sommet aux bas-fonds et sur lesquels d'énormes bannes descendent jusqu'aux trains qui tes attendent le charbon récolté par uiie foule d'ouvriers pareils à des fourmis laborieuses, que l'on voit s'agiter au loin, poussant des wagonnets, jouant de la pelle et du pic, visibles surtout par l'abat-jour de jone qui leur sert de chapeau.
Ces ouvriers sont pour la plupart des Chinois, et tous ceux qui m'en ont parlé ont été 'unanimes à dire combien leur mentalité échappait à la nôtre. Le Chinois reste mystérieux, impénétrable, inaccessible aux bons procédés, mais rancunier ; travailleur, mais indocile. L'Annamite au contraire est facile à vivre, sociable, doux et coura^ux. Malheureusement il ne vient pas aux mines en aussi grand nombre qu'on le voudrait. C'est seulement après une mauvaise récolte ou lorsqu'il se trouve sans ressources par suite de ses dépenses à l'occasion de la fête du Thêt (jour de l'an) qu'on arrive à le recruter.
La compagnie lui a déjà assuré les soins médicaux ; elle se prépare à construire pour lui un plus vaste hÔpiCal et des écoles.
L'avenir du Tonkin est dans ses mines, m'a-t-on répété à plusieurs reprises. La Cochinchine, ajoutait-on, sera agricole, et le Tonkin industriel.
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Il est certain que le Haut-Tonkin ne sera jamais qu'un désert si i'on n'y découvre pas de mines.
Et depuis quelque temps, on cherche, et on en trouve, paralt-il.
Eh bien, les Anglais achètent tout ce qu'on leur offre. Presque aveuglément. Dès qu'il y a la plus petite chance d'un gisement, ils n'hésitent pas.
Est-ce pour eux que nous avons conquis ce pays ?
Meus quels sont les capitaux français qui oseraient s'aventurer dans une colonie française ?
Les Anglais viennent ici, bien qu'ils n'y soient pas chez eux.
Combien de Français — même parmi ceux qui vont aux Indes ou au Japon — viennent en Indo- Chine 7