DELHI
portes géantes, flanquée de hautes et intenninables murailles rougeâtres, de tours ventrues, rougeâtres aussi, et la misère lamentable des quelques habitants gui s'étaient installés là, aussi inconscients de la grandeur passée que le seraient des fourmis s' agitant dans un nid d'aigles. Nous avions tout de même admiré la jolie silhouette des femmes portant le vase de cuivre sur la tête, et si droites dansleurs vêtements (rouges eux aussi) et si élégantes avec leurs bras et leurs chevilles cerclés d'ai^nt.
Mais nous étions bien vite retombés dans notre torpeur.
La voiture s'arrête. Docilement nous descendons et nous suivons nott-e grand diable de guide a lunettes.
Noua trébuchons sur des pierres, comme à chaque descente précédente ; nous nous meurtrissons les pieds, nous grimpons, nous passons entre des pans de murs à demi écroulés, en leur jetant un regard distrait chargé d'un doux reproche.
Un dôme — rouge — apparaît au-dessus d'une masure, et, sur ce dôme, un homme grimpe (en caleçon de bain, comme toujours), et s'y tient fiché, vivant paratonnerre. Ce pays-ci est tellement extraordinaire qu'on trouve cela tout naturel : les possibilités d'étonnement sont diminuées,
Nous passons sous une petite porte, je crois, et, tout à coup, voici en profondeur, tel un puits rectangulire et très lai^e, un réservoir — pardon t un étang sacré. L'homme qui faisait le paratonnerre se prépare à s'y jeter, dans l'espérance d'une roupie. Je m'oppose de toutes mes forces à ce périlleux et inutile exercice, et nous suivons notre chemin sur les pierres agressives d'une sorte de couloir gris et rouge. Il débouche sur une merveille de marbre blanc, sur
deux, sur plusieurs merveilles élevées sur une plateforme de marbre blanc.
Cette tombe d'une belle transparence, et douce, est celle d'un saint. Cette autre, voisme, à la grille de marbre et à la porte fleurie est c^le d'un poète qui fut son ami. Tous deux dorment ici. Des hommes et des enfants prient à côté d'eux. Je voudrais que Loti ait vu ceci et qu'il vous le racontât. Les gens qui sont là sont plus isolés que partout ailleurs, derrière leur abri de ruines rouges. Ce bijou intact, comme achevé d'hier, au milieu de ces destructions ; ces tombes de deux ami» préservées de toute atteinte, leur déUcatesse ayant duré plus longtemps que les épaisses murailles faites pour défier le canon; la note d'art si inattendue qu'elles donnent au milieu de cette barbarie ; le zèle pieux des croyants qui les gardent : tout cela est apaisant et réconfortant, et d'une mélancolie si douce qu'on s'y abandonne avec reconnaissance.
Et ce n'est pas tout. Une autre porte, ouverte dans un mur, donne sur une cour où des hommes, des femmes et des enfants vivent au milieu des tombes. Elles sont une dizaine, dans un espace si petit qu'une grosse branche d'arbre horizontale les caresse toutes de son ombre. Le musulman, on le sait, vit facilement au milieu de ses morts, et c'est à Constantinople, je crois, que nous avons vu une fête populaire se tenir dans un cimetière. Ici, on ne se réjouit pas: on vit avec ces tombes familières. Et un homme de noble allure, qui voit notre respect et devine notre sympathie, nous fit un joli geste d'accueil.
C'est fini, nous partons. D'autres touristes viendront de temps en temps, pendant un mois encore, de plus en plus rares ; puis, le Saint et le Poète ne seront
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plus troublés dans leur repos pendant de longs mois et le marbre de leur tombe s'attiédira aux rayons du soleil ardent pendant que l'on priera et vivra autour d'eux.
A la sortie, comme pour nous dédommager d'un seul coup de nos efforts consciencieux, voici des danseuses à la peau noire, aux vêtements rouges, avec de lourds anneaux d'or, de larges bracelets aux bras et aux pieds, une pierre précieuse piquée à la narine, un anneau encerclant la boucbe et le menton.
AtnritMf
Je ne vois pas pourquoi j'essayerais de refaire, en moins bien certainement, ce qui a été réussi de façon si précise et si heureuse par M. Albert Métin dans son livre si documenté, publié che z Armand Colin, sous ce titre « L'Inde d'Aujourd'hui ».
11 s'agit de vous rappeler ce que sont les Sicks, que nous allons voir. Je copie donc tout naïvement, en m'excusant auprès de mon confrère et en le remerciant.
« Les Sicks ou disciples sont une secte indoue a qui s'est formée au xvi^ siècle et qui compte un « peu plus de 1.907.000 adhérents habitant presque « tous le Penjab. Leur religion se ressent de l'in- M fluence musulmane. Les Sicks ne reconnaissent « pas de castes entre eux, ils ne demandent pas l'assis- K tance des Brahmanes pour les cérémonies reli- <* gieuses, ils ne se servent pas d'idoles. Leur credo « est exposé dans une sorte de Coran, le Grantk,
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dUO LEB INDIS
s écrit sous l'influence divine par le premiw gou- « roa, c'est-à-dire le premier chef spirituel. Le « centre de la religion sick est la ville d'Amritsar... ■
Dimanche 20 février. — On ne pourra pas faire à l'Inde le reproche d'être monotone. Une nuit en chemin de fer et l'on se réveille dans un pays différent. Tout est changé parce que la reUgion n'est plus la même. Avant-hier, chez les Indous; hier, chez des Mahométans ; aujourd'hui, chez les Sicks.
Au sortir de la gare d'Amritsar, c'est la ville anglaise, toujours la même, c'est-à-dire un parc aux laides espaces dans lequel sont disséminées les habitations et les boutiques. Puis une ville indigène assez banale. J'étais venu ici — certainement pour vwr le fameux Temple d'Or — mais aussi attiré par les promesses du gu'de Murray, qui annonce des types pittoresques d'hommes descendus des montagnes prochaines. Jusqu'à présent, je n'en ai pas vu un seul.
Mais nous avons vu le Temple d'Or et nous ne r^;rettons pas le voyage.
Au sortir d'une longue rue assez étroite, on se trouve tout à coup en présence du plus joli, du plus gracieux, du plus brillant spectacle.
Voici une place publique, toute petite et dallée de marbre blanc. Tout intime. C'est comme le salon de la Ville. Pas de voitures, bien entendu. Sur un côté, une sorte de petit temple dont nous reparlerons. Sur les deux autres, des habitations riches. Le quatrième s'ouvre vers une allée de marbre blanc, ni très large, ni très longue, qui passe sur un lacet conduit au Temple d'Or bâti au milieu.
Le Temple d'Or est un joyau, une délicieuse pièce d'orfèvrerie posée sur un plateau de marbre
au centre d'un grand bassin carré rempli d'une eau claire dans laquelle il se reflète, et qui s'appelle le Lac de l'Immortalité.
La petit© place, l'allée et l'étang sacré forment un ensemble. Tout cela est peuplé d'une fouie charmante. Lea costumes sont des couleurs à la fois les plus vives et les plus claires. Ce ne sont pas de lourds manteaux de laine, mais des voiles légers. Le soleil, ici, n'est pas chaîné de tous les frais, comme dans beaucoup d'autres endroits. Les habillements sont jolis par eux-mêmes, et propres. Amristar, c'est de l'Orient propre. Une rareté. Et c'est de l'Inde gaie. Une nouveauté. Les femmes offrent aux regards, et non sans coquetterie, leur visage découvert. La plupart sont belles, avec des yeux de velours et des dents blanches. Les hommes sont de haute taille et d'allure altière. Tous chevelus et barbus, mais soignés. Il est impossible de ne pas être frappé de leur ressemblance avec les plus beaux types de notre race. On rencontre de nombreux Gounod et beaucoup d'Alphonse Karr.
La petite place et le Temple d'Or font penser à la place Saint-Marc, et à cet autre monument-bijou qu'est l'église de Venise. La ressemblance est soulignée encore par deux grands mâts porteurs d'oriflammes et par la familiarité d'un grand nombre de pigeons, considérés ici comme les oiseaux sacrés du Temple, Les parapets élégamment découpés qui bordent la chaussée étant agrémentés de lanternes qui ne sont plus que des ornements, 'les pigeons s'y sont installés ot à l'intérieur d'entre elles on voit des pigeonneaux que leurs parents nourrissent.
Le Temple est de marbre à hauteur d'homme. Tout le reste des murailles et aussi les dômes sont couverts
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de cuivre doré. Autre part, peut-être, on aurait une impression de clinquant ; ici, entre le ciel bleu et l'eau bleue, sous le soleil, à côté des blancheurs du marbre, de la fête colorée des voiles, l'effet est délicieux.
Le temple est tout petit. Ce n'est pas un temple, à vrai dire, c'est un dais somptueux sous lequel est abrité le Uvre sacré.
Quatre portes y donnent accès, et l'une d'elles franchie, on est tout de suite dans l'unique salle qui le compose. Salle décorée avec magnificence. Le rouge et l'or y jouent pour le plaisir des yeux. Au miUeu, un amoncellement d'étoffes précieuses sous lequel est le Livre. Un vélum rouge, or et vert le garantit encore. Devant le Livre, des prêtres qui ne se distinguent pas des fidèles par leur costume. Ils sont assis à l'orientale et montrent de nobles faces à barbe grise. Sur deux autres côtés, des chantres, assis de la même façon. Un tapis, sur lequel sont jetées des fleurs et des graines que les pigeons viennent picorer est au milieu.
Les fidèles sont groupés sous les portiques dorés. D'autres entrent, apportent au prêtre des fleurs. Le prêtre, sans cesser sa conversation avec ses collègues, prend les fleurs d'un geste machinal, les pose sur les étoffes couvrant le Livre sacré, en reprend d'autres et les jette derrière lui au fidèle qu'il ne regarde même pas, et qui attrape au vol les corolles bénies. Si )e prêtre est indifférent jusqu'à l'irrespect, les Sicks ne le sont pas, et c'est gravement, pieusement qu'ib reçoivent les fleurs, s'en touchent les yeux, les placent dans un pli du turban et vont s'asseoir parmi les premiers arrivés. Le tout — est-il besoin de le dire ? — est accompagné, précédé je veux dire, par le don d'une piécette de monnaie que le prêtre
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reçoit et diaaiinule avec prestesse dans quelque cachette devant lui. Ce petit détail à part, tes gestes religieux de ce peuple sont élégants et sympathiques.
Des lettres de recommandation auprès d'un Anglais d'ici, qui nous a présentés aux prêtres dès le matin, nous font traiter par eux en personnes de conniiissance. On sait que nous ne rirons pas, et, après nous avoir observés pendant un certain temps, satisfaits sans doute de notre attitude, les prêtres nous offrent de découvrir devant nous le Livre sacré, et, faveur rare, on nous permet de nous en approcher.
Des guirlandes de fleurs nous ont été passées au cou. Lorsque le prêtre commence à écarter les étoffes précieuses, un frémissement court parmi la foule. Un dernier voile enlevé, et voici lo Livre, tout ouvert. Pour nous, on va chanter un de ses versets. Tous s'inclinent, etleprêtre psalmodie... comme les nôtres. Puis, après une inclination générale de toutes les têtes dans un silence profond, les voiles sont replacés, les chanteurs reprennent, et des hommes barbus, et des femmes sous des voiles roses, mauves ou verts frangés d'or, viennent apporter des fleurs à bénir au prêtre, qui encaisse avec placidité.
On nous a chaussés de babouches superbes, rouge et or elles aussi, car avant même de pénétrer sur les daUes de la petite cQur, les Européens doivent échanger leurs chaussures contre celles qui sont seules dignes de fouler le pavé sacré.
Un avia imprimé, de rédaction anglaise, y invite les visiteurs, et se termine par cette phrase amusante :
u Si certains croient déroger à leur dignité en se
a conformant à cet usage indigène, ils ne doivent « a'en prendre qu'à leur curiosité. »
Il n'est amabilité dont nous ne soyons l'objet. On nous donne un voile et un turban, oa ajoute des colliers de fleurs à nos colliers de fleurs, etil nous faut encore accepter les emblèmes sicks : un bracelet, deux minuscules couteaux et une petite pièce d'ai^nt. Tout cela nous est valu par la présence du Résident Anglais qui nous accompagne, qui a su se faire aimer de ses administrés et qu'on entend remercier en nous fêtant ainsi.
Que, cette population est jolie à regarder, et que ses mœurs sont douces ! L'agent de police fait faire place à notre cortège par des claques amicales sur les épaules. 11 y a peu de jours, en pays indou, noi» avions vu le chauffeur d'une automobile, ne pouvant avancer à cause de la mauvaise volonté d'un charretier qui ne se rainait pas assez tôt, sauter de son siège, aller au récalcitrant, saisir son propre bâton, lui en asséner un coup, le lui rendre et revenir tranquillement. Je regardai le charretier ensuite. Sa physionomie n'exprimait qu'un tout petit étonnement.
La terreur indoue ne règne pas à Amritsar. Il n'y a ici aucun masque de divinités, mauvaises ou non. Le Temple lui-même ne contient aucune image divine. Il est l'abri du Livre, et l'on pense à l'arche de David, si belle, dans laquelle était renfermé le texte de la Loi révélée.
Tous les ornements que l'on nous montre dans le Trésor, sont pour le Livre. Voici les portes d'or, qui, plus tard, lorsque les offrandes auront permis de les ciseler toutes, fermeront le Temple; pour lui, ces bandes d'or ornées de pierres précieuses ; pour lui, ce
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hli si semblable à celui qui surmonte les pagodes birmanes ; mais celui-ci, tout en or, est orné de diamants, de rubis et de turquoises, de peries fines et de lapis-lazuli.
Nous allons partir. On me demande si je désire voir autre chose. Je m'informe si, par hasard, il n'y aurait pas demain quelque cérémonie religieuse à laquelle il nous serait permis d'assister.
— « Voulez-vous voir un baptême ?
— Volontiers,
— Asseyez-vous. Nous allons vous en montrer un dans une demi-heure, u
Nous nous rendons à la petite place blanche où la cérémonie doit être célébrée.
Elle est toute petite : un carré d'une quinzaine de mètres de côté.
Ici, à droite, des portiques de marbre ; là, au fond, une grande ouverture, qui tient à la fois de la chaire à prêcher et du balcon, très peu élevée, très large, el dont un homme debout sur la place peut toucher la base, de sa main tendue. Cette ouverture est celle du sanctuaire où l'on garde les épées des rois défunts et où le Livre est porté la nuit.
La présence d'étrangers que le Grand-Prêtre accompagne, et la cérémonie que l'on va célébrer, ont attiré «or la petite place blanche toute la foule qu'elle peut contenir: deux cents personnes peut-être. On nous invite à approcher : chacun s'écarte avec un empressement aimable, et nous voici au pied du balcon de marbre blanc.
Deux garçonnets d'une douzaine d'années s'y
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tienoent déjà debout. Aucune toilette particulière, il semble qu'on les ait pris tels quels à leur travail ou à leurs jeux. Du baut du balcon, un prêtre les interroge, leur fait répéter les paroles sacramentelles et leur tend une coupe dont ils boivent l'eau, en plusieurs reprises, tour à tour. Puis, d'une aiguière, on leur verse de l'eau sur la face et sur la tête. Ensuite, on apporte un plat du mets national sick, une sorte de pâte faite de farine et de sucre. Les deux gamins s'installent à terre, le plat entre eux, chacun y plonge la main, prend une pincée de cette bouillie et l'introduit dans la bouche de son vis-à-vis. Et enfin, chacun s'en va tremper dans l'étang sacré.
Les Sicks ont emprunté des lois à toutes les religions qu'ils ont connues. Leur baptême, qui est en même temps la communion, vient d'Europe, ainsi que la confession qui se fait devant te balcon de la petite place. Par contre, ils ont gardé, des Indous, la coutume de laisser aller et venir îes vaches sacrées, et celle de brûler les morts. Ils ont supprimé les castes, mais font jurer aux initiés de ne pas s'allier à des Sicks sobismatiques, dont les sectes sont au nombre de cinq. Ils ne fument pas, mais ilsboivent de l'alcool. Pour excuser cette licence, ils ont imaginé l'apologue suivant ;
Un jour, un Gourou vit deux colombes boire de l'eau, puis ensuite se battre jusqu'à la mort. Il recommanda alors d'ajouter du sucre à l'eau. > Les Sicks n'y manquèrent pas, et ils en profitèrent, en élargissant la permission, pour laisser fermenter jusqu'à l'alcoolisation le jus des cannes à sucre. Ils n'ont pas d'idoles et, comme les Mabométans, n'admettent aucune représentation de dieux. Mais ils traitent le Livre saint à peu près comme une idole.
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J'ai été frappé de certains points de ressemblance avec le bouddhisme déformé que j'ai vu au Sikkim, à l'autre extrémité de la chaîne de l'Himalaya. Pour l'aspersion du baptême, ici et là on se sert d'un poignard émoussé. Ici et là on donne des linges en présents aux visiteurs ; enfin le petit dais d'or et de pierres précieuses destiné à recouvrir le Livre dans certains cas est la reproduction exacte du kti qui recouvre les reliques, au sommet des pagodes de là-bas.
Les Sicks se prétendent affranchis de la tyrannie des castes, mais aucun d'eux ne consent à manger avec un Européen, et j'ai bien vu qu'on avait mis à part, pour une purification spéciale, les deux épées des Gourous défunts qu'on m'avait invité à soupeser.
Mardi 22 février. — J'ai voulu voir le Temple d'Or aux lumières, et nous y sommes allés hier soir. Nous avons ainsi assisté au transport du Livre sacré du Temple d'Or au Temple de la petite place.
On devine ce que la clarté de la pleine lune peut ajouter de lumière au marbre blanc; de mystère et de charme aux portiques élégants et de discrétion aux dorures du Temple. Le tout est comme baigné d'une vapeur d'albâtre... de l'ombre qui serait blanche.
Le Livre est porté solennellement après avoir été recouvert de vingt voiles et empaqueté avec soin. L'intérêt, l'émotion que provoque cette cérémonie viennent, non des formes rituelles, mais de la foi profonde des hommes qui sont là. Lorsque le Livre a été soulevé, il est sorti de toutes les poitrines un chant grave terminé par un cri qui nous a remués. Nous sommes allés avec les fidèles — une cinquantaine au plus — derrière eux, seuls étrangers, jusqu'au
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baptistère de la petite place blan«be. Nous faisions partie du cortège, tous lea souvenirs de notre civilisation étaient abolis ; les guirlandes de fleurs au cou, le bracelet sick au poignet, pendant cinq minute» j'ai été Siok, et j'ai partagé la foi et l'émotion de ces gens qui sont si loin de moi.
Et cela dans le plus merveilleux décor de marbre, d'or, de ciel bleu sombre et d'eau reflétant les dômes et les torchas ; perdu dans le groupe d'hommes vêtus de blanc qui chantaient ; dans l'imprécision de la clarté de la nuit lunaire d'ici, qui n'a plus rien de ce que nous appelons nuit et qui est tout aussi différente du jour.
Et l'on nous a donné un petit Uvre d'un centimètre carré, sur les feuilles duqud est écrite une prière. J'ai quitté ces hommes doux et beaux avec regret.
...Lorsque viendra aux Indes un vice-roi qui aura le moindre sentiment artistique, le plus élémentaire respect du beau, il fera abattre le monument, — tour, clocher, porte, horloge, — qui déshonore les bords du lac de l'Immortalité. Ce monument de gothique anglais est laid, bête, prétentieux, rouge, barbare, grotesque, imbécile. Il donne raison à ceux qui prétendent qu'en art, les Anglais sont restés des sauvages.
C'est odieux, tout simplement,
Qu'on excuse ma vivacité : elle n'exprime encore qu'une faible partie de mon indignation.
Une vieille dame anglaise m'a dit aujourd'hui un joli mot : « 11 faut voyager les yeux et le cœur ouverts. »
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Lakore
Mercredi 23 février. — Nous avons passé hier une heure à Lahore. Cette ville ne mérite pas tout le mépris que professent les guides à son égard. Sans doute, au point de vue touriate, on n'y montre qu'une mosquée, et, dans le fort, quelques vestiges de monuments mogols sans grand intérêt, mais !a cité ellemême est grouillante de vie, colorée, particulière et méritait qu'on s'y arrêtât plus que nous ne l'avons fait.
Par exemple, nous ne sommes plus aux Indes, nous sommes en pays arabe. Dès les environs, la présence des chameaux qu'explique la proximité du désert noua en avait avertis. Les rues de Lahore sont étroites et surpeuplées. Une petite place est des plus pittoresques, une fontaine au centre, et, s'ouvrant sur elle, une rue qui tourne avec des maisons dont les balcons fermés de moucharabiehs se pressent les unes contre les autres de la façon la plus amusante. Dans les rues, des teinturiers font sécher des voiles roses ou verts, en les tenant tendus à deux hommes, par les quatre angles et en les offrant au vent qui les gonfle sous le soleil ardent. Et dans notre course précipitée j'ai eu le temps de voir encore un indigène qui jouait de la flûte à deux tuyaux, comme le Dieu Pan.
C'était très bien.
Kutab
Jeudi 24 février. — Si l'on veut se faire une idée de ce que fut autrefois Delhi et la puissance musulmane, il faut suivre en voiture la route qui conduit
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de Delhi à Kutab où sont le pilier en fer et la tour que je laisse aux guides le soin de célébrer.
Pendant plus de quatre lieues, c'est une succession presque ininterrompue de dômes et de ruines.
Au bout, à Kutab, c'est la Ruine avec un grand R, la ruine en soi.
Tout ce qu'on peut voir autre part ne donne pas cet aspect de désolation.
Sur un sol raviné lait de débris, des tombes, encore des tombes. La plupart sont de simples pierres horizontales ; beaucoup sont des monuments effondrés ; un certain nombre, des dômes fendus ou éboulés. Et si loin qu'atteint la vue, c'est la même chose. Des aigles blancs indiquent par leur présence qu'on enterre encore ici. Et en effet, ces ruines sont habitées par quelques misérables dont la présence accentue l'horreur de ces lieux.
Une porte avec l'arc arabe s'ouvre sur une cour énorme bordée d'arcades où se devinent encore des sépultures. Entrez. Vous verrez dans quelque coin une famille qui s'est installée là. Un vieillard sur un grabat, deux femmes qui fflent avec un vieux rouet. Des hommes qui ne font rien. Tous crasseux mais vêtus de manteaux rouges, et tes bras, .les chevilles, le front, le nez, les oreilles surchargés de bijoux. Dans cette cour même, on a bâti une chaumière.
Et là, entre ces mêmes murs, brillait, il y a deux siècles à peine, toute la splendeur de la plus somptueuse, de la plus éclatante civilisation. Par cette porte où se tiennent des femmes qui s'épouiilent mutuellement, quelque fier cavalier sortait, vêtu d'or et de pourpre, au galop de son cheval échevelé, suivi d'une escorte brillante et tapageuse I
Aujourd'hui il n'y a pliis que des tombes et des
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mendiante insouciants qoi vivent au milieu d'elles, sans savoir.
Savent-elles même qu'elles sont bettes, ces femme? si nombreuses que nous avons croisées au retour 7 Elles portent sur la tête, du geste aatique et magni* fique, des pots de terre et de cuivre dont leurs bras cerclés d'argent assurent l'équilibre. Une bande . d'étoffe rouge et souvent dorée soutient leurs seins dont elles laissent voir la courbe inférieure au-dessus de leur ventre nu. Leurs pieds nus où brillent des anneaux d'argent font lever de la poussière qui se dore au soleil et leur donne l'air de marcher sur un auf^. Des yeux noirs axent le passant et les dents blanches retiennent un pan du manteau rouge que le vent gonfle un peu.
...On est bien heureux d'avoir des yeux.
U y a eu, pendant notre parcours, un moment où un groupe semblable se détachait sur le fond de la grande mosquée lointaine qui -gonflait ses dômes et dressait ses minarets dans le ciel bleu. C'est un de ces moments qu'on voudrait fixer, si l'on était peintre.
Mais quelle folie de vouloirévoquer de la lumière avec la boue que sont les couleurs ou le vent que sont les mots I
Jcypore
Samedi 26 février. — Une ville où les rues, extraordinairement larges et toutes droites, sont bordées de maisons toutes basses peintes en roses avec des filets blancs ; dont les rez-de-chaussée sont des boutiques fermées par d'énormes portes vertes et que ne surmonte le plus souvent que la façade d'un premier étage simulé à travers les fenêtres duquel on voit le
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soleil ; une ville dont le ciel est constamment moucheté par des vols d'aigles, de pigeons et de corbeaux ; où des hommes, chargés spéci^dement de cet office, lancent le soir au-dessus d'eux, des provendes que des tourbillons d'aigles se disputent et saisissent au vol ; où, le matin, d'autres serviteurs s'en vont, avec des paniers, p(»ter la nourriture des pigeons dont le nombre est si grand qu'ils couvrent alors, à terre, des eq)aces larges comme la place publique d'une souspréfecture ; une ville déserte aujourd'hui et dont la plupart des boutiques sont closes parce que les mai^ chands sont ou morts de la peste ou partis pour le campi^e aiio de ne pas en être atteints ; c'est ainsi que Jeypore nous est apparue.
Si l'on y arrivait sans avoir lu la belle description qu'en a faite Pierre Loti on éprouverait une surprise, probablement un plaisir, à se trouver subitement au milieu de oes maisons roses, mais le joli surnom que lui a donné fauteur de llnde sans les Anglais, ce surnom lui fait un peu de tort.
Il en fait beaucoup au palais du Maharajah qu'on montre tout de suite au visiteur. Ce palais fait penser à ces villas italiennes de Menton et Gênes, sur les murs desquelles sont peintes des fenêtres avec de belles dames qui y prennent le frais. Et cela y fait penser irrésistiblement, parce que c'est la même chose, avec beaucoup de prétention en plus. On voit en effet, des persiennes peintes, des grands personnages burlesques et des animaux en eiduminures sur les murs roses, et, les motifs de décoration que les habitants d'Agra et de Delhi sculptaient en plein marbre, avec tant de finesse et de grâce, on les a reproduits ici, k la détrempe, lourdement.
L'intérieur du palais offre le même mélange que
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dans presque tout'I'Orient de richesse, de gaspillage * plutôt, de misère et de saleté. On veut nous faire admirer, une grande glace dont un magasin de chei nous ne s'eno^ueillirait pas -, on veut nous faire admirer des tapis — d'ailleurs roulés par économie — et comme je m'y refuse, on noua propose d'aller voir manger les crocoditee... et on me demande dix sous pour aller leur chercher de la viande.
Un gamin s'en va en courant avec la piàce et l'on nous conduit par les couloirs étroits jusqu'à un petit lac où le gamin — qui n'a pas été loi^;temps — nous a devancés et où un homme attache au bout d'une lon^e corde des tripaitles qu'il lance à l'eau avec de grands cris sans parvenir, du reste, à attirer les crocodiles de His Highness, lesquels, à ce moment de l'année où il vient beaucoup de touristes, sont repua et dorment là-bas, dans les herjtes de la rive. Et comme nous voyons qu'un homme s'en va avec un bâton frapper dans les roseaux, pour en faire sortir les bâtes aux longues mâchoires, nous nous sauvons, ne voulant pas être indirectement la cause d'un accident. Et nous sortons tout à fait du palais après avoir été conduits devant un jet d'eau qu'on a fait jouer avec respect et parcimonie. A la porte, les officiers se sont précipités devant la voiture, en demandant « bakshish ». J'ai apprécié la réserve des crocodiles.
Hélas ! elles sont disparues les splendeurs musulmanes l
Nous avons pris, parcontre, un vit intérêt à la visite d'un musée parfaitement installé, dans un monument de style indou du meilleur goût. J'ai applaudi à l'idée qu'ont eue les Anglais d'y placer quelques reproductions des chefs-d'œuvre de l'art grec. On y voit un Antinotis et un Discobole en plâtre...
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Seulement on leur a mis des caleçons de velouis rouge.
— O vieille dame anglaise, pudique et féconde, pour les yeux de qui ont été placés ces caleçons de velours rouge, je vous salue I...
Mais on vient à Jeypor pour voir Amber, la vieille capitale, et non pour voir Jeypor, bien qu'au eoucher du soleil, le rose à la détrempe et les filets blancs à la chaux prennent une teinte moins oITensante, et que la vue des hommes, qui s'en vont en courant et lançant vers le ciel )a nourriture des aigles, forme un bien job tableau qu'animent encore les teinturiers qui se promènent avec une pièce d'étoffe tendue, rouge ou rose, pour la faire sécher.
Ce matin, nous sommes allés à Amber, à quelques kilomètres de la ville moderne.
Amber
Des paons, des éléphants, des chameaux et des singes t
Cet involontaire alexandrin énonce les animaux que l'on rencontre en allant à Amber.
Des paons, on en voit partout, indépendants et familiers. Il y en a sur les bords de la route, sur la route même, dans les cours et dans les jardins, sur les murs et sur les arbres. Des éléphants montent pour les touristes la pente raide qui conduit aux palais et aux temples. Ils sont recouverts d'un long manteau rouge bordé de jaune qui tombe jusqu'à terre et ils portent sur la tête un homme tout blanc, armé d'une courte lance avec la pointe de laquelle il les excite. Des chameaux passent, importants, hautains, de leur pas précautionneux. Les singes s'asseoient sur les
rebords du fossé pour regarder le tout. On croise aussi des cavaliers mirobolants sur des chevaux fringants harnachés de jaune, de» lourdee charrettes attelées de bœuk blancs et des ekkas l^res, pimpantes, enrubannées, où des femmes vêtues de rouge et de bijoux d'ai^nt risquent, sous leur voile, un regard curieux. Il y a aussi des piétons, enveloppés d'une sorte de robe de chambre ouatée qui fait penser à la Perse, d'où leurs ancêtres sont venus, et des femmes de peine qui portent sur la tête des corbeilles pleines de bouses de vache desséchées qu'elles ont modelées et qui conservent encore l'empreinte de leurs doigts.
... Alors, on ne s'ennuie pas, en montant à Amber sur l'éléphant cahoteux.
Là'baut, on voit de jolies choses et on en voit d'autres moins belles. Les moinsbellesoesontdesintwieurs de palais dont les murs sont incrustés de cent miroirs, et qui ont le grand tort, pour eux et pour nous, d'avoir voulu imiter }es chefs-d'oeuvre de Delhi et d'Agra.
Mais un vieux temple abandonné est superbe.
On le devine, de loin, à travers les branches des arbres morts où les singes juchés ont l'air de gros fruits oubliés ou de nids énormes abandonnés. Lorsqu'on s'approche, on voit de belles statues de marbre, qui ont gardé le poli que leur a donné jadis le passage des âdèles ; on voit des taureaux et des éléphants de marbre, de fines sculptures, et, au travers d'une porte hautaine, un bufile qui, péniblement, monte l'eau d'un puits. Il y a aussi des ffîkirs maigres, cendrés, immobiles et inquiétants. Et cela dans la désolation morne des ruines, dans un paysc^ pierreux et raviné, brûlé de soleil et de poussière.
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Dimanche 27 février. — A dix kilomètres d'Ajmere est un petit lac : le plus sacré des Indes.
Au moment des fêtes, annuellement, cent mille pèlerins viennent s'y baigner. La fête est passée, nous savons qu'il sera désert. Nous sommes allés le voir cependant et nous sommes revenus enchantés.
Pourquoi ? Les raisons en sont difficiles à démêler, à exprimer, plutôt. Le trajet est amusant parce qu'il faut franchir un col et qu'on a, d'en haut, une jolie vue d'Ajmere et de son lac, aussi parce qu'on rencontre beaucoup de singes autour des habitations.
Le petit lac rappelle les bords du Gange à Bénarès. Tout autour, les rajahs voisins s'y sont fait construire des palais dans un but de piété. De simples particuhers y ont des maisons, et des places ont été aménagées pour le bain des pèlerins. On passe de l'une à l'autre, tout au bord de l'eau, où vivent des myriades de poissons qu'on voit tout près de soi et qui n'ont pas peur de l'homme ; on vad'une cour dans une autre, parfois au travers de bâtiments ruinés.
De grands arbres projettent sur les marbres et sur les plâtres la douceur de leur ombre et la gaîté de leur feuillage. Ces arbres sont d'une extraordinaire intensité de viç. Ils mêlent leurs racines aux murailles et souvent les soutrVinnent ainsi. Par contre, l'un d'aux qui avait insinué ses racines dans une construction, l'a disloquée, renversée ; les racines sont restées, bizarres, en l'air, horizontales, formant l'encadrement d'une porte gigantesque par laquelle on voit l'eau du lac, les palais d'en face, et un pan de mur couvert de feuilles sur lequel se promènent, en montrant l'a^tte de leur petite tête, deux paons.
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On voua montrera aussi un temple à Brahma, le seul, parf^t-il, qui existe dans l'Inde. Et en effet, deptiis Angkor, c'est la première représentation que nous voyons du dieu à quatre îaoes. Et vous aurez remarqué de vous-même les maisons de pur style, indou aux façades surmontées d'un fronton en arc de cercle très ouvert.
Si, comme on le croit ici, chaque homme renaît et qu'il me soit donné de renaître homme, je visiterai l'Inde à pied, à vingt-cinq ans, après avoir appris l'indoustani, et déguisé en Indou.
J'ai formé cette ferme résolution tantôt, après m'être promené un peu, devant la voiture, au pas, dans les rues d'Ajmere. Lorsqu'on passe au trot des chevaux, on voit surtout des gens qui se rangent. A pied, on peut se croire perdu dans cette humanité étrangère, et lorsqu'aucun costume européen ne vient vous rappeler qu'il existe des gens semblables à soi, on s'amuse bien.
Ces mes d'Ajmere, dont les guides ne parlent pas, sont ce que j'ai vu de plus purement indou jusqu'ici. L'architecture est nouvelle. Les gens paraissent moins terrorisés et moins fanatiques qu'autre part. Il y a ici beaucoup de Jains et cette reUgion sœur du bouddhisme, ne reconnaît pas ta division par c^tes. C'est peut-être une raison de l'atténuation de la tristesse générale. Les maisons de pierre, blanchies à la chaux.sont omemeotées; elles portent des balcons fermés, ouvragés et dissemblables, et elles sont propres, à l'extérieur au moins. A côté des grandes rues où se tiennent des marchés, il en est d'étroites et de
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tortueuses où il est bien agréable aussi de se promener. La foule est nombreuse et papillotante.
Ce sont les hommes, ici, qui sont couverts de couleurs vives. Il y a sur des dos masculins des vestes extraordinaires par leur ton r<»e ou vert. Sur des têtes barbues sont campés des espèces de bonnets de police rouges et galonnés d'or. Les femmes sont en général couvertes d'un grand voile rouge sombre, agrémenté de bleu foncé. Beaucoup portent ce drâle de « cache et soutient-gorge » qui ne rempUt souvent que la moitié de son devoir. On le regrette quelquefois.
La ville n'est pas grande, elle est entourée d'une muraille percée de sept ou huit ouvertures, de sorte qu'au bout de chaque grande rue on a la perspective d'une grande porte dont l'arc o^ueiîleux se découpe sur le ciel bleu, et, à cause de la foule, on dirait autant d'arcs de triomphe.
...Devant une maison, trois ou quatre musiciens attirent mon attention, et j'entrevois dans une cour spacieuse un grand nombre de gens en fête. Je voudrais bien m'approcher. On va sentir par un tout petit détail à quel point les indigènes sont sensibles à la plus élémentaire des politesses. J'avais envoyé notre Nobail demander au midtre de céans la permission d'entrer dans la cour. Nobail entre, nous faisons quelques pas d«^ère lui en attendant le résultat de sa démarche: on se méprend sur nos intentions et on nous oppose des gestes énei^ques de défense. Mais notre homme revient, suivi du père du nouveau marié — car cette fête est celle d'un maria^ — et toutes les physionomies s'éclairent,
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le père me prend par la main et nous emmène avec lui, en nous comblant d'amabilités.
Jamais je n'oublierai ce que j'ai vu.
lorsque je l'aurai raconté on ne comprendra pas que mon impression eût pu être aussi vive si l'on ne vient pas avec bonne volonté au secours de mon impuissance à évoquer ce spectacle.
Dans cette cour, dont un gros arbre occupait le centre, trois ou quatre cents femmes en grande toilette — en grande toilette d'ici, bien entendu. — C'est tout.
Seulement... Ah ! seulement, il y avedt du soleil aussi et du soleil qui trouvait à s'occuper, voua pouvez m'en croire. Jamais, peut-être, mes yeux n'ont été aussi brutalement réjouis. Toutes ces femmes étaient assises à terre, de sorte que je les voyais toutes à la fois. C'était une quantité de petits tas rouges, bavards où brillaient des bijoux et des yeux. Tout ce petit monde en fête parlait, riait, piaiUait. On nous a vus : les voiles sont ramena sur la figure d'un geste volontairement trop lent pour que les jolis visages soient trop vite cachés (on fait son devoir, mais tout de même on est femme) et bientôt, il ne reste plus à découvert qu'un œil par personne dans un trou du vêtement rouge. Ces trois cents yeux vus un par un, et non plus paire par paire, comme à l'habitude, sont du plus amusant effet. Toute cette gatté nous gagne. 11 m'entre de la joie par les oreilles et par les yeux. J'étais dans une volière et en même temps j'étais ébloui par des milliers de rayons lumineux que les bracelets d'argent, les bagues et les anneaux d'or empruntaient au soleil pour me les jeter gatment à la figure.
Et l'on nous a présenté le marié, un grand dadais
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qui p(Htait au &«ot une pierre briltonte, sur la tête une couronne d'or, et qui m'a demandé sérieusement u nous étions veaus à Ajmere pour assister à son mariage. Je lui ai souhaité beaucoup de bonheur et j'ai pris congé de son brave homme de père qui ne voulait plus me laisser partir. Voilà.
... La voiture s'arrête devant un monument rouge, de style hindou.
DocUement, nous descendons, croyant bien cependant savoir qu'on va nous montrer qu^que temple
en construction.
Quelle erreur était la nôtre !
Nous entrons dans la cour. Des ouvriers sculptent des pierres, et voici l'escalier raide à gravir. Nous nous résignons. Mais non, ce n'est pas là notre cher min, paralt-il, c'est par cette petite porte, et c'est cet escalier étroit qu'il faut monter. Montons. Sans doute, on veut nous faire admirer le panorama de ta ville. Bien que nous l'ayons déjà vu tantôt en allant au lac, nous nous laissons conduire.
Mais voici bien une surprise. Arrivés sur la terrasse, ce n'est pas au dehors qu'on nous fait regarder, mais au dedans, par une sorte de fenêtre qui permet de voir l'intérieur d'une grande salle. A deux pas, il y a une autre fenêtre semblable, puis une autre, et d'autres encore, tout autour. Chacune est hermétiquement fermée par une glace sans tain.
Ce que l'on voit ainsi à l'intérieur est en réalité bien étonnant. Notez que la longueur de la salle est de vingt ou vingt-cinq mètres, et sa largeur de dix ou quinze.
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De ce côté, c'est la reproduction en cuivre doré, ciselé jusqu'à la minutie, d'un temple avec ses sculptures, ses dômes et ses portes. D'autres édifices du même genre, un peu plus petits ; puis, et c'est là oà le vertige commence à nous prendre, il y a, autour, une foule, une véritable foule représentée par des statuettes, en cuivre doré elles aussi ; et, bordant l'ensemble des monuments, une double file de voitures traînées par des éléphants, toujours en cuivre doré, se prolonge, sur les quatre côtés du carré, en tout cinquante mètres, peut-être, avec un accompagnement de chevaux portant des cavaliers. Chacune des figurines étant haute de quinze à vingt centimètres, on devine combien elles sont nombreuses. Et le tout est ciselé avecle plus grand soin, bienentendUgSans l'oubli d'un détail. Ne croyez pas que cette folie date d'une époque lointaine. On a commencé ce travail H y a une dizaine d'années, et on vient de l'achever.
Je reconnais ces gens-là. Us sont bien 1^ descendants de ceux qui ont couvert les temples du sud de l'Inde de multitudes sculptées. Ici et là, c'est le même gaspiUage de main-d'œuvre, le même désir d'obtenir l'effet par la répétition.
Cette ville de cuivre occupe une moitié de la salle. L'autre moitié renferme un travail du même genre, mais dont l'ensemble est circulaire. C'est un grand nombre de petites constructions de bois autour d'une espèce de tour dorée.
Qu'est-ce que cela peut signifier ? Aux frais de qui cela a-t-il été fait ? Dans quel but ? Pourquoi cette énorme vitrine ? Pourquoi cette salle où il est impossible de pénétrer ? Dans quel but cette accumulation de temples liliputiens, et toute cette foule de sta-
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tnsttes ? On a voulu évidemment lepr^nter uoe ville et tous ses habitante. Mais quelle ville inconnue?
Renseignements pris, l'ensemble carré est la cité secrète d'Ajodhia dans la province de Oude, et l'ensemble rond est ta représentation de la cité secrète d'Allahabad, avec l'Hymalaya au milieu. Le tout a coûté cinq cent mille firancs, et a été payé par un certain Seth Moot Chand Rai-Bahadour, mort il y a sept ans environ. Il fut, si j'ai bien compris, collecteur d'impôts, une sorte de fermier général, et le bâtiment où noussommesn'estque l'annexe d'un temple contigu qu'il ne nous est pas permis de visiter.
Nous descendons, et on nous introduit alors dans une salle située au-dessous, et de mêmes dimensions. D'autres sujets d'étonnement nous y attendaient. Cette salle est très claire, toute neuve, elle auaa. D'abord, on ne distingue pas bien ce qu'elle renferme, tellement c'est inattendu. Que sont ces deux grandes formes enveloppées de couvertures, là, au beau milieu ?... Mais oui... ce sont deux chevaux presque de grandeur naturelle, et leurs jambes blanches en carton verni qui s'échappent, mal enveloppées, les révèlent définitivement. Oui, ce sont deux chevaus vêtus de la tête aux pieds d'une housse matelassée et fermée par des courroies. Ils sont attelés à un char richement décoré, et, en regardant de près, je vois que les jantes de ses roues sont, à l'intérieur, munies d'engrenages.
On renonce à comprendre tout de suite, on regarde autour de soi, et l'on voit des éléphants au quart de grandeur natureUe, tous vernis de blanc, portant chacun trois trompes, avec, sur le dos, des dessins représentant des manteaux couverts d'ornements
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