A J HE RE
dorés. Et en voici un autre et un autre carrosse. Tout cela, tout neuf.
A un certain jour de l'année, le char avec ses chevaux de carton ou de bois Uanc, les éléphants, les carrosses sortent en procession, le char portant la déesse du temple voisin. Et — voici ce qui n'est pas ordinaire — ce char est mécanique. Un homme est dissimulé à l'intérieur pour te faire mouvoir, de sorte que les habitants d' Ajmere voient, ce jour-là, le spectaclo peu banal d'un char qui progresse, paraissant traîné par des chevaux artificiels, aux jambes levées et immobiles. Les éléphants suivent et précèdent.
Un notable qui me donne ces expUcations prend mon ahurissement pour de l'admiration, et ne dissimule pas sa fierté.
Il ne faut pas le chagriner.
Et tout en l'écoutant dans l'excellent anglais qu'il parle (cent fois meilleur que le mien) je pensais à l'abtme qui nous séparait.
S'il savait ce que je pense, il me traiterait de barbare et d'ignorant. Il pense de moi ce que je pense de lui. Je suis certain que la raison est de mon côté. Lui aussi est certain qu'elle est du sien.
Alors ?
Et je sors tout rêveur, gardant au cou la guirlande de fleurs odorantes qu'on vient d'y passer, et je remonte en voiture, impressionné encore par la conviction avec laquelle cet homme à figure moderne, pariant si couramment la langue des civilisés, m'expUquait tout à l'heure les avatars de ses dieux, et les moyens de salut qu'ils ont donnés aux hommes.
« Povres de nous t »
Ouitjfn
Mercredi 2 mars. — Nous n'aurons guère connu d'Oudeypore que la bonne grâce et le confortable de l'hospitalité anglaise.
L'Inde est, en ce moment, ravagée parla peste. Le nombre des décès pendant la semaine dernière a été de 18.940. Et Oudeypore, où nous arrivons, est particulièrement frappé par le fléau. La ville qui compte en temps normal 46.000 habitants n'en renferme plus que 8.000. Le reste est mort ou en fuite.
Nos très aimables hôtes nous représentent les dangers d'une visite à la viUe indigène, laquelle a d'aiUeurs moins d'intérêt étant déserte, et comme il est impossible en Orient de se déplacer sans être accompE^é, et que tout en ne courant personnellement aucun risque, nous exposerions les indigènes qui viendraient avec nous, nous nous résignons à ignorer le bazar et quelques temples.
Il nous reste à voir le lac, les ties, les palais et les sangliers.
Acceptons le programme.
Oudeypore est un grand château fort tout blanc, de hautes murailles, blanches aussi, et qui se mirent dans un lac bleu. Ajoutez la silhouette d'un grand temple jain, et, posée sur des pentes, la ville, grise comme une viUe italienne. Le tout entouré de collines.
Le palais est sans grand intérêt, mais une longue promenade en barque sur le lac et la visite des deux îles méritent d'être faites.
Delhi et Agra révèlent au visiteur la puissance
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OUDBTPOIIE 333
musulmane paaaée ; Oudeypore, son lac et ses enviroi» évoquent l'Inde rajpoute.
Tout ici est l'œuvre de despotes magniflquw qui voulaient se défendre contre la chaleur, contre l'infidélité des femmes, et contre les envahisseurs.
Les murs sont épais. Les fenêtres du ch&teau commencent à quinze ou vingt mètres du sot et la rive du lac est faite d'une longue ligne de remparts. Les iles, toutes petites, sont plutôt des constructions bâties dans l'eau que des tles réelles. On n'y peut aborder que par des portes soigneusement défendues. A l'intérieur, on voit des jardins bizarres, aux plates-bandes géométriques entourées d'eau, et des bassins destina à donner de la fraîcheur. Les chambres sont petites, avec de petites portes ouvertes dans des murs épais. Des peintures naïves représentent des chasses au tigre, des fleurs et des oiseaux. Des couloirs étroits et longs, secrets, ouvranttoutà coup sur une petite porte que les eaux du lac viennent lùtttre, évoquent les drames du palais, espionnages d'eunuques, les justices sommaires, les victimes, les meurtres faciles, les disparitions mystérieuses et rapides. On devine une vie faite d'amour, d'orgueil et de férocité. De poésie aussi et de charme. Les portiques aux arcs dentelés sont élégants, et, à côté des cours profondes et cachées, s'étendent des terrasses fleuries d'où l'onpeut voir l'horizon des collines prochaines ou de la ville, de l'autre côté de l'eau bleue.
Sur ces collines, on distingue, perdues dans la jun^e, de place en place, de petites constructions carrées utilisées, aujourd'hui encore, pour la chasse au tigre.
Rien n'est plus facile que de tuer des tigres. On
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pKod un millier d'hommes qui rabattent la bâte vers le mirador où l'on s'est placé et on la tire ainsi, sans danger et sans gloire. Il suffit d'être le rajah ou invité par lui.
Nous rentrons au crépuscule, en barque, tout le long du rempart, dans la paix. Le silence de cette heure est plus émouvant ici qu'ailleurs. La longue ligne de pierre se poursuit, toute grise, monotone et menaçante. Une petite porte s'ouvre et deux vaches sacrées viennent boire. Plus loin, un pot de cuivre descend, au bout d'une longue corde, et remonte rempli d'eau, vers deux femmes tout^ vêtues de rouge, dont la silhouette se projette sur le ciel tendre.
Chaque soir, de l'autre côté du lac, à l'endroit où commence la jun^e, on distribue des sacs de mais aux san^^ers. La tradition se perd dans la nuit des temps. Les san^ers viennent de la forêt, nombreux, et se battent dans la poussière. En temps de famine, loisque les h')mmes mouraient de faim, la distribution n'a pas été interrompue.
Ces gens-là étaient de grands et terribles amoureux. Shah Jahan après avoir vaincu les princes rajpoutes exigeait que chacun d'eux lui donnât une fille à épouser. Seule, la maison d'Oudeypore put s'y refuser. Lorsqu'il était l'hôte de cette ville, il en abusait pour enlever les filles ; si bien qu'on dut le confiner dans une des deux Iles du lac.
Pendant leur vie, les princes enfermaient leurs femmes derrière des murailles épaisses et des grilles de marbre. A leur mort, leur jalousie exigeait encore que les malheureuses fussent brûlées sur leurs bûchers. On montre tout près de la gare d'Oudeypore, une sraxan-
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CHITTORGARH 335
taine de mausolées qui marquent les places où furent incinérés les loarahajahs ou les ministres. Des figures sculptées ou des marques rouges indiquent pour chacun d'eux le iMunbre des victimes immolées. Plus ce ncHobre est grand, plus il honore le défunt. Il y a pour chaque mausolée, huit, dix ou douze statuettes...
ChittorKirh
Mercredi 2 mars. — Chittoi^arii est une longue colline couverte de ruines importantes. Une triple ligne de remparts et cinq ou six portes successives attestent quelle fut son importance.
Un village de quelques milliers d'habitants s'Mt installé au pied. Nous en traversons les rues. Elles sont désertes. Les portes des boutiques sont closes. Tout le monde a fui devant la peste.
On se croirait à Pompéi. Il ne reste dans cette ville malheureuse que les statues pitoyables des dieux iadous. La terreur avait stimulé le zèle des fidèles : toutes ces pierres sont fraîchement peintes en rouge et l'on y voit des papiers dorés ou argentés qui représentent des supplications restées sans résultat. De place en place, des drapeaux rouges, triangulaires, flottent encore au vent. Ils avaient été placés sur ces maisons pour en écarter le fléau. Ils ont été impuissants et on les a laissés, témoins de l'insensibilité des dieux. On en rencontré beaucoup, et l'on s'attriste à la pensée des désespoirs et des douleurs qu'ils révèlent.
Les survivants se sont réfugiés là-haut, dans les ruines, auxquelles ils donnent une passagère animation.
Ces temples étaient très beaux . Deux tours orgueil-
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Ictnes «t supariwB se dreaient encore votsle cîd, élevées en mémoire de batailles gagnées. EDes sont très belles, sculptées du haut en bas de leur six ou sept étages dont les plus élevés sont parfois les plus larges. Mais elles ne diront plus pendant longtemps encore la ^oire de ceux qui les ont construites. Leur équilibre est perdu, et elles n'attendent qu'une occasion, que la dernière poussée d'un coup de vent pour s'effondrer. Des fantômes vêtus de rouge passent entre les murs branlants, et on fait la sommaire cuisine de ces pauvres gens sur les portiques des temples abandonnés, dont on peut encore admirer les mille statuettes, les danseuses de pierre aux seins ronds, aux geste maniérés et charmants.
Si l'on ne regarde que ce qui es^ si l'on ne voit que ces pierres grises et cette misère, rien n'est plus triste, rien n'est moins intéressant. Mais si l'on évoque le passé, si l'on songe que des foules se sont entretuées pour la possession de ce coin de terre dont personne ne veut plus aujourd'hui, qui est à prendre et que personne ne prend ; si l'on recrée pour soi, par l'imagination, toutes les, splendeurs qui se sont déployées devant ces murailles où seuls maintenant les paons orgueilleux promènent tranquillement les couleurs éclatantes de leur plumage ; si l'on redonne à ces ruines la vie dont elles débordaient il y a cent ou deux cents ans, si l'on pense à toute la foi qu'il a fallu pour projeter ces temples énormes, au travail, à l'effort d'art qui ont été nécessaires pour les construire, aux sacrifices humains peut-être, dont la folie religieuse de ce peuple a dû ensai^anter leurs dalles, à toutes les larmes que les dieux de pierre ont séchées; si l'on songe encore à la dépense, au gaspillage d'éoetgie et d'existences qui s'est fait
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HONT-ABOU 337
pour défendre ou pour conquérir cette ville, dont la possession semblait alors d'un prix que le sang de tout un peuple ne pouvait payer ; si l'on se laisse aller à rêver à tout cela en suivant le gamin qui veut être un guide et qui est peut-être l'arrière-petit-Ols d'un de ces guerriers farouches aux éclatantes armures — alors on ne regrette pas le temps que l'on prend, eotre deux trains, pour visiter les ruines de Chittorgarh.
MoRt-Abm
Jeudi 3 mars. — Les temples du Mont-Abou sont admirables, et ils ne m'ont procuré aucune émotion. Us sont de marbre blaac, de style jain et les artistes qui les ont sculptés l'ont fait avec le même soin que s'il se fût agi d'un coffret. Dans les plafonds, des processions, des multitudes de petits personnages dequelques centimètres sont fouillés comme si on devait les r^arder à portée de la main.
Le malheur est que nous voyons ces temples après en avoir vu tant d'autres. Sans doute, si I on commençait par eux on serait enthousiasmé. Moi, je n'ai pu que rester confondu devant la multiplicité et la continuité de l'effort dont ils témoignent. Je ne prétends pas dire ici la vérité: je n'aspire qu'à exprimer ce que j'ai ressenti.
C'est par conscience que je vous apprendrai, d'après le guide Murray d'ailleurs, qu'il a fallu quarante années pour les construire et qu'ils ont coûté quarante millions de francs.
A la réflexion, ils sont très beaux. Leurs piliers sont él^ants et les cadres des portes de chacune des nicbra qui en forment te pourtour méritent d'être
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admirés pour la dâioatease de l«ur omemeotation. Allons I Je me fais violence. Disons une fois de plus « on dirait de la dentelle • et parions d'autre chose.
Du paysage, par exemple. Mont-Abou est à douze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Les rajahs voisins viennent y chercher la fraîcheur en été. Les An^ais aussi. On y arrive en tonga {une banquette sur deux roues) après deux heures et demie d'une course au galop de deux chevaux, quatre ou cinq fois renouvelés. Une fois au sommet, on voit de gros rochers noirs, perçant un sol très mouvementé. ■ Cela rappelle un coin de Suisse ; pas un des plus beaux.
Akac4iba4
Samedi b mars. — Un voyage aux Indes n'est pas un voyage : c'est une succession de voyages.
Ce pays est composé de races si différentes; les trois religions : jainiame^ islamisme et indouismti donnent aux peuples qui pratiquent chacune d'elles des aspects si différents qu'âpre seulement quelques heures de chemin de fer, on se trouve transporté dans un milieu tout autre que celui qu'on vient de quitter.
Nous sommes arrivés à Abmedabad à la nuit. Nous avons diné et couché à la gare. Des types nouveaux sur le quai, des messieurs portant fez et lunettes, ont déjà fait leur apparition. Nous approchons de Bombay.
Ce matin, nous avons parcouru la ville dans tous tes sens. Ahmedabad est une grande cité de 200.000 habitants, où, de toute la journée, nous n'avons rencontré ni un touriste, ni même un Eur<^>éen.
AHHEDABA.D 339
C'est la ville aux maisons sculptées. Toutes les Façades, tous les balcons sont en bois finement travaillé ; voilà ce qui s'impose tout de suite à l'attention.
Les gens qui ont habité là ont dû être très heureux, matériellement au moins. Une fois aatiafaits tous les besoins, une fois à l'abri et pourvu de provisions, chacun a trouvé le temps d'orner l'extérieur de sa demeure, ou de nourrir et d'abriter des artistes pour le faire. Et ensuite, comme il restait encore du grain en abondance, les habitants d'Ahmedabad ont imaginé de le donner aux oiseaux ; et, ayant encore du loisir, ils ont construit pour y placer ce grain, de petits édifices en forme d'énormes lanternes, et le temps qui leur restait encore ils l'ont employé à les sculpter. Les rues de la ville sont hérissées de ces mangeoires, hautes d'un étage ; certaines sont en marbre, avec des fleurettes et des personnages soigneusement fouillés, en pleine matière.
Les trois religions principales de l'Inde sont représentées à Ahmedabad par un nombre à peu près ^al de fidèles, je crois. Mais le jainisme et l'islamisme qui n'admettent pas de castes ont répendu de la joie et de la galté sur tous. 1) y a ici des enfante qui jouent, des hommes qui rient, et les femmes souvent très belles, sont vêtues, non de haillons colorés, mais de voiles légers de toutes nuances, bordés de galons d'argent ou d'or.
Dans les rues, la vie est d'une animation qui continue à faire mes délices. On reçoit une excitation vive par la continuité de ce mouvement, par la violence des colorations et des parfums. Car l'odorat est ici vivement sollicité... dans tous les sens. On passe avec brutalité de la nausée au ravissement. C'est suc-
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cesaivement tous les parfums de l'Orient. Quoi qu'ils soient, ils le sont avec excès. Je ne garde le souvenir que de ceux qui me plaisent : c'est de l'encens, des fleurs, de la cannelle, du gingembre, de la vanille, des eaux de roees, la fumée des bois odorant» et celle des fritures, et toutes les subtiles émanations qui s'échappent des petits flacons où les marchands vendent des extraits et des essences, et cent choses eac<H!« dont je ne sais pas les noms. Tout cela mis en vibration par la chaleur et la lumière.
...Au loin, on entend une musique. On r^arde. Là-bas, dans la rue, au-dessiu des têtes, voici venir des parasols de féerie, très grands, pailletés d'or ou d'a^nt. Puis des cochers. Puis la silhouette, sur un cheval, d'un homme dont la face est couverte d'une voilette d'or.
Le cortège s'approche. C'est celui d'un mari^^. ftans une calèche, la mariée, pauvre petite de huit à neuf ans, les demoiselles et les garçons d'honneur, et des hommes en rouge, à pied, sou£Qant dans des saxophones, tous en même temps, mais chacun son air préféré, le plus fort qu'il peut, comme pour le faire prévaloir. Ensuite, sur un cheval caparaçonné, couvert de drap d'or et d'écarlate, vient le jouvenceau, les traits cachés par des franges de tissu d'or. Des hommes, à pied, le rati-alchusent et le garantissent des mouches, avec des éventails de plumes fichés à de longues hampes. Un autre, avec un parasol, le défend contre les rayons du soleil. Notez qu'il s'agit du fils d'un petit marchand, qui toutes les journées de sa vie, jusqu'alors, est allé nu-tête, du matin au soir.
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