ELLORA
OÙ Jes morte parais Bont offerts à la voracité des vautours, sont des choses rondes, lai^s et blanches, situées au milieu de jardins, et n'inspirent aucune horreur.
eilora
Samedi 12 marsi — Des centaines de milliers d'hommes vivaient, il y a quinze siècles, sur une plaine si grande et si unie que leur horizon était aussi éloigné que celui de la pleine mer. Sur un seul c6té, ]3urs regards étaient arrêtés par des collines, et précisément à l'endroit où se lève le soleil. Ces hommes étaient tour à tour comblés parla nature de ses dons les plus précieux et de ses fléaux les plus terribles. A une année heureuse où ta nourriture leur était fournie à profusion au prix d'un travail de quelques jours, succédait une autre année où la famine, la peste, le choléra couvraient toute ta terre indienne de la fumée des bûchers innombrables où brûlaient les morts.
Et toujours ce vaste horizon favorable aux rêveries et toujours, derrière la colline, le lever du soleil, trois cente jours de suite dans un ciel sans nuages. Leurs ancêtres avaient dû croire que la colline formait les bornes de la terre et que derrière naissaient des soleils quotidiens. Ils durent l'adorer, puis ilsconti> nuèrent à la tenir pour sacrée, et, afin de désarmer les dieux terribles dispensateurs de fléaux, ils y creusèrent des temples qu'ils ne crurent jamais assez nombreux puisque les colères toutes-puissantes ne s'apaisaient pas.
Alors, ils firent ces grottes plus belles, plus grandes ; ils y aménagèrent Ab& piUers, des autels, des statues et en fouillant les voûtes.
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L'un d'eux conçut un jour le projet d'une œuvre tellement surhumeîne, tellement déraisonnable, dont l'acoompliasemeat coûterait tant d'années, et occuperait un si grand nombre d'hommes, que les divinités oe pourraient résister à la puissance d'un tel appel. 11 eut l'idée de fouiller la colline, d'y creuser un temple aussi grand que les plus grands tenq>lea, de l'orner d'autant de sculptures qu'en contieaneot les plus beaux, et de plus, de sculpter encore les monta* gnes à l'extérieur, de façon à créer un temple avec des dômes, des colonnes, des statues, des sanctuaires, des éléphants, des taureaux sacrés, des portiques, le tout d'un seul morceau, creusé et sculpté à l'intérieur, taillé et sculpté au dehors, semblable à celui que les autres hommes b&tissent piwre par pierre, aussi riche, aussi multiple d'aspect, mais qui swait d'un seul bloc taillé dans ta colline, qui serait la ccdline elle-même.
Ce sont les grottes et c'est le temple d'Ellora.
Les hommes qui réalisèrent ce rêve de folie oât disparu et la plaine immense où ils vécurent est à peuprèsdéserte, mais devant elle, et pour des siècles encore les excavations sont restées, le temple est debout, attestant son inutilité, ta non-existence des dieux, aujourd'hui d^aissés complètement, ne recevant même plus la petite fleur anonyme discrète qu'on rencontre habituellement sur les ruines des divinités surannées.
Hjrderabad
Dimanche 13 mars. — Je suis comme un peintre qui, n'ayant eu à sa disposition qu'une pauvre petite palette s'apercevrait, au moment où il aurait besoin des plus riches couleurs, qu'il ne lui reste plus rien.
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Je n'ai plus d« rouge, plus de jaune, plus d'or, j'ai tout dépensé, et i] me faudrait aujourd'hui des rouges plus vifs, des jaunfls plus brillants, des ors tout œufa.
J'avais bien peur d'une déception en arrivant ici, ou pour mieux dire : je n'avais plus peur, je l'avais acceptée d'avance.
Il y a vingt ans, il était dangereux pour un Européen de se promener dans les rues d'Hyderabad, où l'on ne voyait, racontaient les voyageurs, que des hommes farouches, armés jusqu'aux dents. On allait dans une foule hérissée de pointes.
Aujourd'hui, un touriste excite encore la curiosité, et des groupes compacts se forment derrière lui lorsqu'il s'arrête devant une boutique, mais ces groupes m'ont paru complètement dénués d'hostilité. On nous interdit bien de nous y promenw tout seuls, et c'est entourés d'agents que nous avons parcouru ces rues, mats je crois que la mesure a plutôt pour objet db sauvegarder le prestige européen que d'assurer notre sécurité. On rencontre bien encore quelques hommes qui gardent à la ceinture de larges couteaux dans des gaines, avec des poignées superbement ornées, mais je suis convaincu qu'ils ne les portent plus que par coquetterie.
Le charme d'Hyderabad, c'est que c'est une grande ville arabe, moderne — propre — (tous ceux qui ont voyt^é en Orient comprendront ce que cette constatation comporte de surprise et de plaisir) — et riche, et heureuse, et contente d'elle, et fière, et libre, ou croyant l'être.
Nul n'ignore qu'Hyderabad est la capitale du Deccan, un état dont on peut presque dire qu'il est à ta fois indépendant et tributaire de l'Angleterre.
D,mi,.=db,Cooglt'
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L«s états ont une superficie égale à celle de la France et sont peuplés de douze millions d'habitants.
Dans les larges rues circule une foule ausai brillante et bariolée que partout ailleurs, mais qui se distingue vivement des foules indoues. Pas de femmes — nous sommes ici en pays presque exclusivement mahométan — et pour la même cause, dés hommes à l'allure altière, gais, ardents, au r^ard droit.
Que de jolis groupes nous avons vus dans cette promenade de quelques heures I Que de jolies scènes nous avons aperçues I D'abmd les voitures portant de riches seigneurs avec le sais [criant et courant qui les précède, et l'escorte à cheval ; puis les cavaliers pittoresques sur des montures ardentes, et les soldats ; et, dans le quartier indou, lesmarchands de fleurs, toute une rue violemment parfumée et violemment colorée. J'allais oublier un gamin qui portait au poing ganté, un faucon de chasse ,encapuchonné.
Nous nous laissons surprendre par la nuit venue rapidement, et nous n'avons pas admiré encore autant que nous l'aurions voulu, les hautes portes monumentales avec des minarets élancés (quelle joie cependant de voir autre chose que des ruines, c'est*à-dire de la mort, de voir ces hautes et fières entrées de ville dans l'état même ou Shah Jaban voyait les siennes). Et voilà d'où vient le charme d'Hyderabad ; les gens d'aujourd'hui y ont conservé un peu des splendeurs, de la pompe, du goût et de ta richesse des grands empereurs de Delhi et d'Agra.
L'Indou, comme partout, a gagné au contact des musulmans.
...En rentrant, nous voyons au loin des lumières, nous nous rangeons et nous laissons passer le cor-
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tég(. C'est un mariage. Je raconte le défUé, en renonçant à le décrire :
Deux éléphants, une troupe de musiciens avec beaucoup de tambours, des gens qui dansent, des Indous qui dansent, qui sautent, qui ont l'air joyeux, quelle nouveauté I Des torches et les feux de bengale éclairent un énorme buisson mobile de fleurs rouges et de fleurs d'argent. Un cheval caparaçonné, portant les deux petits époux, deux enfants vêtus de velours et d'or, puis enfin des groupes de femmes à pied, qu'on ne distingue pas dans la nuit.
...Nous franchissons, sur le pont, la rivière qui l'a» dernier monta si haut, inonda des quartiers de la ville, flt s'écrouler des centaines de maisons, et mourir des milliers d'indigènes. Ce soir, le lit de la rivière est à sec. Un mince fliet d'eau coule au milieu. Des indigènes s'y baignent. Une flamme énorme, devant laquelle passent des ombres. Qu'est-ce? Un feu de joie ? — Non, ce n'est rien. C'est un mort qu'on brûle.
Nous sommes revenus à Bombay, pour prendre le bateau qui nous ramènera et nous avons fait une dernière promenade aux environs.
J'ai eu, pendant le retour, des réflexions mélancoliques.
Je connaissais le spleen àea brouillards. J'ai fait la connaissance de celui de la pleine lumière. II ne lui est pas inférieur.
Je constatais tristement que je touchais à la fln de mon beau voyage. Je regardais filer le sol de la route, sous les roues de la voiture, et je pensais que bientôt je ne verrais plus rien de toutes les choses
D,mi,.=db,Cooglt'
d'ici dont je reçois tant de joies. Bientôt, je ne verrai plus les rats-palmistes — vous savez,' les candidats écureuils qui se sauvent si drôlement vers les arbres, — et non plus les singes qui, dans les brancheg, nous r^ardaient passer. Tout cela, et les paons, et les chameaux, et les voiles rouges, et les aigles, et les temples, et les rues odorantes et colorées, tout cela dans quelques jours sera derrière moi, dans le passé et non plus dans l'espérance ; et va s'éteindre peu à peu. Cette réalité d'aujourd'hui ne sera plus qu'un souvenir qui s'atténuera insensiblement, comme une chose qui s'enfonce dans la nuit.
Je me félicite d'avoir pris ces notes au jour le jour. Pour moi, elles retarderont un peu cette mort qu'est l'oubli.
Le rêve qui m'avait bercé depuis trente ans va être réalisé, vécu, fini. N'étaû-je pas plus heureus avant ? Le nombre des quelques raisons que j'avais à désirer de continuer de vivre s'est réduit d'une unité. Satisfaire un désir, c'est se suicider un peu.
...Heureusement, je commence à rêver à une petite fugue au Japon, avec retour par la Chine, à -petites journées.
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