‹ Voyage aux Indes et en Indo-Chine; simples notes d'un touristeChapitre 4 sur 24 · L'ANNAM · texte numérisé non relu

L'ANNAM

Vendredi 10 novembre. — Arrivée à Tourane. Je n'ai rien à dire de Tourane, où je n'ai fait que passer. Mais quelqu'un qui serait savant aurait à vous codterje suppose.les plus jolies histoires sur les pierres sculptées qu'on a trouvées dans les environs et réunies ici comme point de départ d'un musée. J'ai retenu seulement que ce sont des monuments de l'art Tiam. Mille regrets.

Samedi 11 novembre. — Nous partons de grand matin, par chemin de fer, de Tourane pour Hué, capitale de l'empire d'Annam.

Tourane pourra se développer à l'aise avant que sa gare devienne insuffisante. Pour l'instant, les énormes dimensions de cette gare étonnent, même après avoir vu le théâtre d'Hanoi. Il parait qu'elle sera trop petite lorsque Tourane sera relié d'un côté à Hanoï, de l'autre à Saigon. C'est bien possible. Il n'y a qu'à attendre et vivre assez longtemps.

Nous partons. Bientôt, comme nous allons franchir le col des Nuages par une pente très rapide, une brave petite locomotive essotifflée vient pousser notre train par derrière comme une bonne camarade, et, l'effort accompli, s'en va allègrement.

La voie parcourt un paysage des plus pittoresques,

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changeant, vivant. Voici des grandes rizières et le tableau indo-chinois auquel sous sommes déjà hahitués: le travail, dans la boue, du buffle et du paysan, nus loin, ce sont des villages assez rapprochés, et tout est vert, tout est gai, dans la profusion des grandes feuilles, des bananiers et des hautes tiges des aréquiers terminées tout à coup en plumeaux.

Hélas I cette prospérité s'étend en longueur, mais en laigeur elle est tout de suite arrêtée par les pentes stériles des montagnes de la chaîne d'Annam.

Hué

La capitale de l'empire d'Annam n'est guère composée que d'un grand village, de l'enceinte dite « Ville Royale n et de la résidence française. Le tout de chaque côté de la plus jolie rivière du monde.

Le palais de Sa Majesté l'empereur iTAnnam.

— Demain, j'irai voir Sa Majesté l'empereur d'Annam. Sa Majesté a huit ans. Après la déposition de Than-Tal, nous avons cherché, pour le remplacer sur le trône, un prince-enfant, dans la foule des membres de la famille royale.

Nous avons choisi celui-ci, et il parait que ce choix a été une faute, parce que notre élu est le fils d'une concubine. Un prince vivait, descendant d'un grand roi. Nous l'avons méconnu, puis exilé. Ce fut une faute nouvelle. On se rappelle le mot du comte de Paris lorsque la République le chassa : En me frappant, elle me désigne ». Les Japonais

— ou les Chinois — se sont emparés de l'etiié et ils le gardent en réserve à Singapore pour le jeter en Indo-Chine lorsque le moment leur paraîtra opportun. Quoi qu'il en soit, nous prot^ons le pauvre

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enfant que sa mauvaise fortune a désigné. Mais entre lui et nous, il y a le Conseil des Ministres qui est le Conseil de R^ence. Les membres de ce Conseil, je vais les voir cet après-midi, et demain, on me conduira devant le souverain à qui l'on a demandé une audience pour « monsieur l'Académicien ».

Départ pour la visite préliminaire du palais. Nous travetsoas la jolie rivière, puis nous voici bientôt devant ce qu'on appelle la n Ville Royale a. C'est un carré de trois kilomètres de côté, bordé d'un mur tout droit en forme de rempart, avec un fossé, le tout de construction française et de la un du XVIII* siècle.

L'enceinte franchie, nous serons en territoire annamite. On a laissé l'absolue propriété de ce mouchoir de poche au souverain. Apr^ avoir passé un joli pont, bien chinois, par ses ornements de porcelaine, nous arrivons à la porte de l'enceinte jadis sacrée où ne pénétrait pas le commun des mortels. C'est derrière cette porte que jadis les empereurs d'Annam exerçaient, souvent avec la pire cruauté, un pouvoir tyramiique. O» y accède maintenant trop facilement, et il nous faut faire un effort pour accepter que ces lieux sont bien ceux qui ont été tes témoins des horreurs dont nous avons lu tes récits. La porte s'ouvre sur un désert, avec une grande allée tracée le long des remparts rouges. Irrésistiblement, le souvenir de Versailles s'évoque. Des canons gisent à terre, en désordre, pêlemêle, abandonnés là depuis longtemps, au hasard de leur chute, et cela ouvre une perspective sur

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le gaspillage d'antan. D'autres canons énormes et inoffensifs sont dressés sur leurs aflâtâ. Ils ont été donnés par la France à l'empereur Gia-Long et lui ont servi à reconquérir son empire. Ils sont couverts d'ornements et des caractères disent le nom de cbacun : l'Arbre, le Feu, l'Eau, le Vent, etc.-

Une nouvelle porte donne accès à la cour du palais. Le palais est un bâtiment plat et long, aux angles des toits relevés à la chinoise. Je reconnais, une fois de plus. Et, en effet, ce palais n'est que la peproduction réduite de celui de Pékin dont chacun a vu les photographies,

La salle du trône, tout ouverte sur son plus grand côté, est sans beauté, malgré ses colonnes rouge et or, laides par leur absence de chapiteaux et de soubassements. C'est banal, sans art, sans majesté, c'est décrépit, prétentieux, puéril et c'est triste.

Le Conseil des Ministres presque au complet vient à notre rencontre. Le plus sympathique de , ses membres et le plus intelligent est le ministre de l'instruction publique, qui ne cache pas son aversion contre nous. Au moins, avec celui-là, on sait à quoi s'en tenir.

Le groupe se confond en salutations. Ils sont sinistres, ces hommes maigres, vêtus de noir, avec la seule clarté de la petite plaque d'ivoire qu'ils portent sur l'épaule et où leurs titres sont inscrits. Le ministre de l'instruction publique est des plus empressés. Ses longs ongles le font paraître avoir une serre d'oiseau de proie au bout du bras ; son air intelligent, son regard aigu donnent le vertige, inquiètent. Je verrai longtemps le sourire avec lequel il nous déclara que la croyance aux trois âmes qui forme le

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fond de la religion annamite, était une sottise bonne à donner à croire au peuple.

Il s'improvise notre cicérone et nous fait entrer dans le bâtiment réservé au culte des empereurs défunts. A Pékin, nul homme s'il n'est de famille impériale n'a pénétré autrement que par la force dans le palais analogue à celui-ci,

11 fait presque nuit dans cette salie, largement ouverte cependant sur un de ses plus grands côtés, mais que des stores de bois défendent contre la lumière.

A la mémoire des rois défunts est élevé un autel caché par une moustiquaire, et, sur des tables, on distingue, en s'approchant, des services à thé et quantité d'objets, familiers jadis à ceux que l'on vénère.

Mais que sont ces formes immobiles, aux allures de fantômes, qu'on devine çà et là, avec peine, dans la demi-obscurité que rendent plus mystérieuse les petites flammes sans clarté de cent lumignons ? Ce sont les silencieuses gardiennes du lieu. Ce sont les femmes du palais, anciennes favorites, dont toute la vie doit se passer dans cette sorte de chapelle humide, une fois le maître disparu.

Et c'^t derrière tout cela, dans un endroit plus sombre, plus humide, plus éloigné encore du reste des vivants qu'habite cet enfant de huit ans que nous élevons en roi avec la ferme intention de ne pas le laisser gouverner et dont l'enfance s'écoule sous la surveillance de deux vieilles femmes — dont l'une est la femme de celui qu'on a chassé pour l'élire — et sous le regard incessant des longs hommes noirs aux ongles courbés.

Dans ces salles où il vit, que de cris de douleur ont

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été étouffés, que de sang répandu, que d'agonies contemplées avec joie, que de crimes ont été commis! Il y a moins de vingt ans, deux de ses prédécesseurs, deux enfants comme lui, ont été étouffés ou empoisonnés par des hommes semblables à ceux qui l'entourent aujourd'hui. Et il n'y a pas si longtemps

— combien ? trois ans — que son propre père, le sinistre Than-Taî, ouvrait le ventre de ses femmes • pour voir ce qu'il y avait dedans» et leur coupait les seins « pour s'amuser». C'est là, enfin, que respiraient les anciens souverains que nul ne pouvait regarder sous peine de mort.

Je vais voir demain cet enfant-roi, roi d'opérette tragique, à qui ses maîtres — nous et les autres

— font des courbettes, et que l'on élève dans l'idée qu'il est un roi pour tout de bon.

L'Empereni^Enfant

Dimanche 12 novembre. — Je l'ai vu.

... Le Résident supérieur et moi, nous nous sommes mis en smoking — à dix heures du matin — pour la circonstance, et j'ai un peu honte de cette comédie du respect que je vais jouer, moi aussi, devant cet innocent.

Les membres du Conseil de Régence, comme un groupe de corbeaux, viennent à notre rencontre et j'éprouve encore une fois la sensation désagréable de prendre dans ma main ces mains aux trop longs ongles courbés qu'on a peur de briser et qui éveillent vaguement l'idée qu'on serre une griffe.

On nous précède, on nous invite à franchir une petite porte. Nous voici dans l'intérieur du palais.

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dans les appartements privés... et le premier objet qui se présente à mes yeux, alors qu'en moi s'évoquaient les crimes pawés accomplis là, le premier objet, c'est un jouet d'enfant, c'est une automobile pourgamin, qu'on met en marche avec les pédales des chevaux mécaniques. Quelle dérision t Une autre porte s'est ouverte, et devant la rangée des ministres lugubres, un petit bonhomme, tout vêtu de jaune, vient à nous, grave, surveillé, poussé presque, et nous tend la main. 11 n'a pas l'air d'avoir plus de six ans.

Et il a une certaine allure, le malheureux ! Et les gestes par lesquels il nous indique, au Résident et à moi, des places à côté de lui, sont pleins de dignité! Une grande pitié, voilà tout ce qu'on éprouve.

Des serviteurs mal vêtus nous apportent des cigares et du Champagne (à cette heure I) et ceux qui offrent au roi sa coupe en métal précieux s'agenouillent pour la lui présenter.

Les conversations s'engagent, à l'aide d'un interprète courbé en deux et qui parte à voix basse par respect. Tous les membres du Conseil de Régence ont les yeux fixés sur l'enfant et semblent lui souffler encore les questions et les réponses qu'on lui a préparées. On dirait des pions regardant leur élève qui passe un examen dont dépend leur avenir.

Pendant qu'il échange les politesses protocolaires avec le Résident supérieur, je regarde le petit roi.

Il a une figure intelligente, mais qui montre, à l'étudier de près, plus d'ennui que de gravité. 11 a visiblement la peur de ne pas savoir sa leçon, ses petites mains qui triturent un mouchoir de soie trahissent son énervement. Et pendant que des mots de Majesté souvent répétés me parviennent

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vaguement, je regarde ce petit nez en l'air, et ce petit front, et j'ai envie de lui dire : « C'est bon. Tu as bien répondu. Va jouer, »

Mais i] s'adresse à moi, me demande si j'ai fait une bonne traversée, le faut de mon voyage, etc... Il a, avant de parler, de longs silences qui indiquent ses efforts de mémoire et si ce n'était si triste, on rirait de voir la peine qu'il se donne pour paraître s'intéresser aux réponses qu'on lui traduit.

Les phrases indispensables échangées, le Résident supérieur donne à la conversation un ton plus familier. Le roi commence à parler français, et comprend assez bien. Il ne demande qu'à rire, et s'il rit, son nez minuscule se fronce, à la racine, comme celui d'un tout jeune petit garçon. Ah I vraiment, son oncle a eu le mal de mer. II devait être bien drôle I Et un petit rire clair semble étonner l'atmosphère... Et où est-il, maintenant, son oncle ? A Avignon, près d'Avignon. C'est par bonté, lui explique-t-on, que la France a envoyé cet oncle dans ce pays où le climat est presque semblable à celui de l'Annam. Et il rit encore en disant qu'il a peur des chevaux.

Puis il s'arrête subitement, timide, et regarde en dessous les cinq hommes sombres, qui lui témoignent du respect.

Nous partons. Même poignée de mains très digne. Nous nous éloignons. Je me retourne et je vois le tout petit enfant jaune qui a l'air d'avoir envie de nous suivre et que déjà ses ministres ont repris.

Et nous refrancbissons les portes jadis si rarement ouvertes, et nous laissons derrière nous, c'est-àdire entre l'enfant et la hberté, les bâtiments sans art aux dalles humides, les cours désertes, et le bas-

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tion construit à ta mode de Vauban et la double enceinte avec son fossé, et toutes ces portes qui sont plus faites pour te garder que pour le défendre 1

Ah t le pauvre enfant I

Son patais a l'air d'un musée ettint^aptiique où l'on conserverait, en t'entourant de soins, le dernier et précieux éctiantitton d'une espèce disparue.

Cet enfant, promis à la mort viotente, est d'une sensibilité extrême — comme névrosé, it a de qui tenir — et l'on me raconte que ta plus t^ère réprimande le fait fondre en tannes.

Non qu'it n'ait pas te sentiment de son rang. Il manifeste des cotèrès déjà, impuissantes encore, qui le font se révolter parfois contre les obsessions de ses ministres, et leur dire « Je suis le roi. »

11 tient à ses prérogatives. C'est ainsi qu'à un médecin militaire, nouvel arrivé et qui lui avait déjà rendu plusieurs visites en simple vêtement blanc, il dit un jour :

— Monsieur, je ne vous ai pas encore vu en grande tenue.

Le docteur s'excusa :

— En grande tenue, j'aurai bien chaud.

Et le roi de riposter :

— Eh bien I vous aurez chaud.

Et il ne manque pas non plus d'à-propos impertinents. Au cours d'une visite officielle, un haut personnage ayant cru devoir lui adresser une longue harangue, te roi t'interrompit au milieu par ces mots :

— Vous n'êtes pas fatigué ?

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Comme je demande si l'on pense à conduire Sa Majesté en France, on me répond ;

— Oui, on l'y conduirait s'il y avait une Exposi' tion.

Pauvre gosse 1

Les Tombeux de tlné

Dimanche 13 novembre. — Je croyais savoir ce que c'est que la pluie. Je n'en savais rien, et nul ne la connaît qui n'a pas senti couler sur soi, pendant une journée, la pluie de Hué. Et je dis couler avec inten tion car elle ne tombe pas; tomber impliquerait une idée fausse d'arrêt. L'eau est versée ici sans bruit, sans violence, mais continuelle, incessante, égale, en Stets d'eau très minces et serrés, silencieux et persistants.

C'est là-dessous que nous avons vu les tombeaux de Hué. Il parait qu'ils sont très beaux au soleil. Nous avons décidé que, baignés, ils étaient plus mélancoliques et d'un charme plus pénétrant. Qu'auriez-vous fait de mieux ?

Une course d'auto. Qu'est cette masse énorme qui barre de son ombre toute la largeur claire de la route et se prolonge encore dans la hauteur des arbres avec ce morceau de forêt ? C'est un éléphant ohai^ des herbes, des branches qu'il est allé cueillir pour son repas de demain. Sa tête est un bloc de granit entouré de verdure. C'est un des éléphants royaux. Il est énorme et ses défenses sont formidables. Il se range bien gentiment, et, comme nous sommes descendus pour mieux le regarder, son cornac lui fait faire « tchin tchin Bouddha ». La bête monstrueuse s'exécute — mais moins dressée que celles

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des temples, elle ne sait pas ramasser une pièce de dix sous qu'il faut remettre au cornac en s'approchant avec un peu d'inquiétude. Puis l'éléphant regagne la route et ses pieds si larges franchissent le fossé avec des délicatesses qui font sourire.

L'auto noua conduit à une chaloupe, au milieu de la même ahondance de pluie fine, et après un débarquement malaisé que facilite la complaisance des habitants d'un sampan, nous arrivons bientôt devant le tombeau de Ming-Mang. Des gardiens vitus de rouge, d'autres habillés de vert, des mandarins en robe noire, la petite plaque d'ivoire à l'épaule droite, accourent à ta rencontre des envoyés de la Résidence, avec des parapluies.

Pour la description détaillée, voyez les récits des voyageurs qui ont vu les tombeaux par un beau soleil.

Ce sont des bâtiments peu élevés, très étroits et tout en longueur, couverts de tuiles rondes et brunes et séparés par de larges cours dallées.

Le corps du roi n'est pas là. Il est quelque part, on ne sait où, sur cette colline où s'ouvre la dernière cour. La base de cette colline est entourée d'un mur qui l'isole complètement, percé d'une seule porte, celle que nous voyons là-bas, au bout d'un escalier. Cette porte ne s'ouvre qu'une fois l'an, lorsque le roi vient faire ses dévotions à son ancêtre, et le roi lui-même ne pénètre pas dans l'enceinte sacrée. Nul pied humain ne foule la terre où repose le souvereûn défunt de l'Annam.

Et cela n'est pas sans grandeur.

Avant que nous sortions, les mandarins nous conduisent vers un petit bâtiment de la première cour. Des tasses de thé sont préparées sur une table, et l'on nous sert avec mille attentions, un thé sans

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sucre, qui nous parait délicieux. Puis les mandarins s'installent à quelques pas et se font apporter les boites à bétel qui les suivent toujours, portées par un serviteur qui n'a pas d'autres occupations.

Nous allons, toujours sous la pluie, vers le tombeau de Tu-Duc, fermé d'un énorme et interminable mur tout noir. A l'intérieur, un joli pavillon sur un lac artificiel. C'est là que Tu-Duc venait se reposer, se baigner avec ses fenuues, canoter et pêcher à la ligne. Le tout est d'un charme que je ne sais pas eiprimer. C'est pittoresque, joli, tranquille, apaisant. Les petits ponts de porcelaine ont l'air de jou- ' joox, et le petit jardin avec ses petites plates-bandes et ses petite arbustes semble être un jardin de poupée.

Pour nous renseigner sur le sentiment qui a provoqué la construction de ces tombeaux à la fois palais et jardins, nous avons un document précieux, c'est la stèle qui orne la dernière demeure du roi Tu-Duc. Elle a été rédigée par le roi lui-même. La traduction du texte a été faite par M. Delamare, et il a bien voulu me ta communiquer.

En voici une analyse et des citations :

« Tout monarque, dit le roi, dès son avènement au trône se fait faire un cercueil sur lequel une couche de laque est ajoutée une fois par an. »

Le roi Tu-Duc s'est conformé à l'usage, et l'âge venant, « il a fallu, dit-il, songer aussi qu'un matin on pourrait se trouver à son dernier souffle... C'est dans cet ordre d'idées que nous avons prescrit au bureau d'astrologie de trouver un emplacement de sépulture. »

Cela fait, le temps ayant été jugé favorable, le roi s'est décidé k à entreprendre l'ouvrage »...

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« On commença les travaux de remblais. Les rochers sont minés, les buissons sont abattus. Les murs, les fossés, les palais, les édifices, les maisons, les lacs et les lies ont apparu successivement. Le centre de l'emplacement est réservé pour notre demeure éternelle M.

Suit une énumération des édicules, des palais et de quatre maisons « qui servent de logement pour les femmes de harem ». II est question ensuite d'un petit lac H en forme de croissant de lune, construit selon les indications de la science occulte », puis d'un grand tac « oà les poissons affluent sans qu'on ait besoin de le peupler, car le lieu est favorable et les attire ».

A quoi sert ce tombeau entouré de palais et de jardins, avant la mort de celui à qui il est destiné? Le roi Tu-Duc nous le dit :

(i Sous la lumière de la Lune, nous nous engageons dans le lac pour cueillir les fleurs du lotus sacré et chanter des vers en leur honneur. Le charme de ces spectacles assoupit tous les autres désirs matériels. Le lac est couvert de lotus. A côté du lac nous avons fait élever deux maisons... Une d'elles est assez commode pour celui qui aime à pêcher à la Hgne pendant la brise de midi ou au clair de lune ».

Le roi ajoute :

« Avec de sérieuses économies, nous avons fait construire une grande lie... nous avons fait imiter des cols, des coteaux et des forêts pour y élever des volailles et des bêtes ; paons, lièvres, faisans, tous y trouvent asile... Le palais est entouré de murs maçonnés suivant les mouvements du sol.

(t.. .Les constructions terminées, nous y emmenâmes notre mère et nous donnâmes des fêtes et des banquets avec théâtre et danses... Nous avons l'inten-

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tion d'y composer «t réciter des vers en buvant de l'alcool... Nous avons mis à profit chacune de nos sorties à l'occasion de la fête de la visite des tombeaux pour nous y arrêter au retour, afin de prendre du repos, cueiÛir des fruits délicieux et chercher des poissons frais, ainsi que d'autres animaux gras, pour être offerts à notre mère et lui être agréable. Quand nous étions fatigués en temps de chaleur étouffante, nous nous y rendîmes aussi pour noua y reposer et y respirer la fraîcheur. »

Le roi Tu-Duc était un homme sensible.

C'est lui qui, après la prise de la Cochinchine par la France, se rendit au temple de Phung-Thièn et, devant la cour assemblée, se reconnut, en pleurant, coupable d'avoir manqué à son devoir en n'ayant pas su conserver intact le patrimoine de ses ancêtres.

On comprend dès lors cette phrase de son épitaphe composée par lui-même :

« La colère du ciel et l'hostilité des hommes ont fondu sur nous à t'improviste. Comment ne serionsnous pas humbles ? »

LA GOCHINGHINE

Le à'IberviUe ayant terminé ses exercices de tir rentre à Saigon et nous y conduit.

Nous partons de Tourane par gros temps. Un typhon est signalé « direction inconnue n. Mais il vaut mieux être en pleine mer que de rester dans la rade, peu sûre.

Au départ tout ira bien. Nous serons probablement secoués lorsque notre changement de route nous mettra au travers de la lame; ce sera cette nuit vers onze heures.

Je descends me coucher, fatigué (levé depuis cinq heures) et j'attends onze heures, le moment de changement de route.

On roule furieusement. Les bruits des objets précipités. — Vaisselle cassée. — Un écroulement. Les malles ont l'air de bêtes subitement animées et méchantes. Un coup formidable m'émeut. Le roulis nous a fait embarquer une énorme quantité d'eau par tribord, et en même temps, un bruit assourdissant au-dessus de nos têtes ébranle le rouf où nous habitons. Je pense que, tout de même, cela commence à se gâter. L'eau embarquée ne s'échappe pas, battant ma couchette de l'autre côté de la mince cloison de bois. Si de pareils paquets de mer s'abattent fréquemment sur nous, le rouf ne résistera pas longtemps et la situation deviendra dangereuse.

Heureusement, le fait ne se renouvelle pas. J'ai

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d'ailleurs appris le lendemaÎD que cequej'aientepdu au-dessus de ma tête n'était pas un paquet de mer, mais l'écroulement, la mise en liberté de bois mal arrimé sur le plafond même du rouf. On pouvait s'y tromper.

La nuit continue, pas tragique, mais fort désagréable. Il faut se cramponner pour ne pas être jeté hors du lit.

Tout le monde est malade à bord, même les marins et quelques officiers. Pas de boys. Le jour se lève sans amener d'amélioration sensible.

Mardi 14 décembre. — Le commandant décide d'aller se réfugier dans une baie déserte, mais sûre, à Port-Dayot.

Mercredi 15 décembre. — Nous avons bien dormi, mais, au réveil, le temps est aussi mauvais et il ne faut pas songer à reprendre la mer. Nous espérons piirtir le soir. S'il n'y avait la menace d'un typhon, nous tenterions l'aventure, mais le baromètre baisse et nous venons de voir à Tourane les effets produits, il y a un mois, par un phénomène de ce genre : maisons détruites, paillotes emportées, poteaux télégraphiques en fer tordus ou arrachés. Et quant à ce qu'on nous a raconté, c'est plus effrayant encore. Les toits sont enlevés, des poutres transportées à des centaines de mètres, et l'impossibilité pour un homme de faire seulement une centaine de pas est absolue. Des gens qui étfûent à soixante mètres de leur domicile n'ont pu le regagner. D'ailleurs, dans les rues, des tuiles, des tôles, des branches d'arbres et tout ce qu'on peut imaginer, passent avec une rapidité de projectiles.

Notre route, voisine de la côte, nous ren-

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drait difficile la fuite devant la tempête ; il est plus prudent de rester, nous restons.

Pouf passer le temps, noua accompagnons à terre le cuisinier et les hommes qui vont à un petit village chercher des provisions. Même dans le cirque où nous sommes et dont les Instructions Nautiques disent : or La mer peut être démontée au dehors, à Port- Dayot, elle est unie comme dans une darse » \ même à l'abri des montagnes qui nous entourent, le vent est violent et la mer couverte d'écume. Quel temps doit-U faire dehors ?

Le village que nous allons visiter offre ceci d'intéressant qu'il est complètement isolé. Nul ne vient ici, si ce n'est une ou deux fois par an un bateau de guerre pour y faire des exercices, ou, à des intervalles qui ne sont guère plus rapprochés, quelques navires fuyant la tempête. De plus, le village est très loin de toute autre a^lomération. Nous nous attendons à y trouver des sauvages.

L'aspect, en abordant, est des plus riant. Les paillotes sont nichées dans un bois de cocotiers et de bananiers qui n'est séparé de la mer que par une plc^ de sabte de quelques mètres de tapeur. Les naturels sourient et nous aident à débarquer. Et l'on peut dire « les naturels », car nous avons bien l'air d'être les premiers visiteurs de ce coin délicieux. La beauté de la végétation, le charme du paysage que font ces grands arbres verts penchés sur le rivage, et si près de la mer, nous rappellent les récits de Bougainville abordant aux lies Heureuses de l'Océanie.

A travers les troncs des cocotiers et les laides feuilles des bananiers, on entrevoit, à dix pas, les toits des habitations ; des pêcheurs étendent leurs

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filets, une femme avec son enfant nu, suspendu à sa hanche, nous regarde, la bouche ouverte de surprise; SUT un pont de trois planches posé d'un bord à l'autre d'une rivière minuscule, voici des enfants qui courent au-devant de nous, et, dans les va^ea mourantes, sur la plage de sable, un petit cochon gris qui s'amusait à y patauger, se sauve à notre approche.

La population vit dans la terreur constante du tigre qui abonde dans les bois avoisinants. Chaque maison s'élève au milieu d'une cour protégée contre ces fauves par une très haute palissade de bambous effilés.

Cela constitue, sur deux mètres de large, les voies les plus bizarres que l'on puisse imaginer. Ce qui nous frappe, c'est l'extrême propreté des rues et des cours, c'est aussi une préoccupation d'art qui se manifeste par un arrangement ingénieux des tiges de palmes dont le dessus des portes est orné. Nous demandons à entrer dans une habitation. Tout de suite on s'empresse et l'on nous apporte des chaises bizarres et — le croiriez-vous ? — art nouveau, que les nervures visibles des bois dont elles sont faites et leurs courbures naturellement gracieuses rendent tout à fait désirables. A la pagode, toute en bois, mais avec des dessus de portes sculptés, on lève pour nous le store qui cache l'autel placé devant l'image du génie, image peinte, probablement chinoise, et qui n'a rien de particulier

Et nous partons, ravis de notre visite dans cet oasis, égayés par le charme qui se dégageait de la promenade parmi ces maisons tranquilles.

L'après-midi est déplorable. Le vent souffle en tempête, la pluie se met de la partie, le baromètre continue à bfûsser, et notre départ remis déjà deux fois est encore reporté à demain matin.

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Nous n'arriverons plus k Saigon assez tôt pour prendre le train et le bateau qui doivent nous conduire à Pnom-Penh et de là aux ruines d'Angkor.

Comment ferons-nous ? Nous le saurons aprèsdemain... si la mer nous laisse sortir d'ici.

Jeudi 16 décembre. — Toujours de la pluie. Toujours du mauvais temps.

Vendrai 17 décembre. — Le temps s'est amélioré. On part. C'est une joie de sentir vibrer le navire depuis si longtemps silencieux.

Sàlton

Voici la copie de mon carnet de notes lors de notre première escale à Saigon.

Mardi 17 novembre. — On a décrit mille fois le spectacle de l'arrivée à Saigon, l'entrée dans la rivière protonde et lai^ qui est une des bouches du Mékong, les sinuosités qui font, lorsqu'on en approche, voir, tantôt à droite, tantôt à gauche, les clochers de la cathédrale. Je n'ai aucune impression personnelle à ajouter. Quelle est celle que j'éprouverai tout à l'heure, au premier contact avec cette colonie si décriée ?

Pendant une heure ou deux, on navigue entre deux rives plates et vertes, vertes et plates, aussi loin qu'on peut voir. Les arbustes qui la couvrent sont bas et serrés, et je ne vous en aurais peut-être pas dit assez si je m'étais borné à les appeler de leur joli nom de palétuviers, qui a si longtemps évoqué

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LA COCHINCHIMB OV

dans mon esprit l'idée des plantations lointaines, étpai^i;es et inconnue^. Rien n'est plus banal que ces buissons au nom prometteur.

Sur la rivière, de rares sampans nous montrent les premiers chapeaux pointus des Annamites. Bientôt apparaissent des cultures de riz. J'apprends que chaque année la conquête de la vase descer^d vers la mer. Voici maintenant des champs fertiles, à perte de vue. Et déjà le pessimisme de mes lectures s'at* ténue. On ne répétera jamais assez que notre installation en Cochinchine ne date que de cinquante ans, et il faudrait savoir si les Anglais — vous connaissez la phrase incessamment répétée et obsédante : «Ah I si les Anglais avaient été les maîtres de cette colonie à notre place, quel admirable parti ils en auraient tiré 1 » — il faudrait savoir si les Anglais auraient fait beaucoup mieux en si peu de temps.

Pour juger, il serait nécessaire de connaître les fautes commises, fautes toujours dissimulées par nos voisins, toujours amplifiées et publiées par nous d'une façon retentissante. La façon tant admirée dont les Anglais administrent leurs colonies n'a pas empêché aux Indes la révolte des Cipayes de 1857, ni le mouvement nationaliste révolutionnaire qui les inquiète en ce moment.

Voici Sa^n.

Je n'ai pas encore vu d'arrivée aussi souriante. A quoi tient ce caractère d'intimité, de galté, d'élégance qui saute aux yeux dès qu'on approche de l'appontement ?

Sans doute à la situation particulière de ce port en rivière, et surtout aux vêtements blancs du Tout- Saigon attendant sur l'embarcadère l'arrivée du

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90 l'imdo-chimb

courrier, aussi à ce bout de verdure tout proche, et qui, dans les obscurités où dorment à notre insu nos sensations passées, y réveille va^ement un souvenir de fête d'été sur la Seine de Bougival ou sur la Marne de Joinville-le-Pont. Des autos, des voitures élégantes avec de petits chevaux puérils, augmentent cette impression. La foule est élégante, point bruyante, comme je l'attendais. Saigon n'est paa un Marseille plus au sud et beaucoup plus à l'est. Répéterai-je après tant d'autres qu'à terre et à bord, tes yeux cherchent les visages amis, redirai-je les appels, les mouchoirs agités, et tout le reste, et aussi la montée en file indienne, par cet escalier d'échafaud qui vient d'être approché de la coupée, de tous ces vêtements sur lesquels éclatent les rubans rouges des décorations, les aiguillettes des officiers d'ordonnance et l'or des galons ajoutés aux manches et aux collets des costumes blancs ?

...11 me semble que l'enthousiasme et l'expansion manquent. C'est peut-être simplement parce qu'il y en a moins que je n'en attendais. Mais je crois remarquer que surtout, on s'observe réciproquement, chacun cherchant à lire sur les vist^es non vus depuis longtemps la marque du vieilhssement, les signes du succès ou des déceptions. Les nouveaux venus sont observés avec une sorte de gravité. Quelle est la quantité d'inconnu qu'ils apportent ? Quelles passions vont-ils ajouter à toutes les passions ? Cette femme, qui est jolie, par qui sera-t-elle aimée, quelles joies ou quelles douleurs ignorées débarquent avec elle ? Ce jeune homme à la figure énergique, quelle percée va-t-il faire, de qui vient-il prendre îa place ? Faudra-t-il se serrer jusqu'à la gêne pour ces convives nouveaux^?

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LA COCHIRCHINE 91

Avant même de toucher la terre, le pessimisme s'envole I Ah ! l'heureux, l'edmable, l'agréable contraste avec les colonies anglaises où je viens de passer! Est-ce seulement la joie d'entendre parler français et de voir ces figures familières, de se retrouver avec ces hommes inconnus, mais non étrangers, qui expriment leurs sensations par les mêmes mots, avec qui on se trouverait des liens de parenté, sans chercher bien loin peut-être, et qui connaissent des gens que l'on connaît ? Non, ce n'est pas cela. Cette foule est, plus que les autres déjà vues, gaie, élégante et cordiale. Et je suis encore agréablement surpris de ne point la voir débraillée ni trop bruyante.

Les indigènes paraissent, au moral, dans la même tonalité. Ils sont souriants, ils ont l'air à la fois chez aux et chez nous. Ils sont mélangés aux Européens et n'en paraissent point gênés. Ils n'ont point cette attitude de récents vaincus que j'ai vue sur les faces des indigènes anglais, et les vainqueurs paraissent acceptés par eux. Dans les rues, les boutiques des Chinois et des Annamites sont encadrées dans les boutiques françaises. Ce commerçant jaune a les mêmes charges et les mêmes garanties que son voisii| le commerçant blanc, et un étonnement agréablement amusé vient du contraste, sur ces enseignes, des noms chinois en plusieurs monosyllabes avec la profession : blanchisseur, bijoutier, horloger. Dans l'Inde anglaise, la ville indigène et la ville européenne sont distinctes rigoureusement l'une de l'autre. Les deux éléments sont voisins mais paraissent avoir ajouté encore une barrière à toutes celles qui les séparaient. Ces gens-ci exploitent ces gens-là, c'est visible et trop. Ici, tes efforts ont l'air d'être mis en commun. La part de véritable associa-

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V2 L INDO-CHINB

tion sous cstte apparence, je ne la connais point, mais les signes d'une certaine pénétration réciproque, d'une certaine égalité même sont trop nombreux pour ne provenir que du néant,

Che2 les An^ais, l'indigène est mendiant, quémandeur. Jamais un service ne lui paraît suffisamment rétribué, peut-être parce qu'à l'est toujours trop et qu'alors l'idée de juste salaire disparaît; l'indigène anglais a l'air de recevoir une libéralité, une aumône qui peuvent toujours être plus fortes, et non pas la rétribution débattue et acceptée d'un service rendu. Ici, je n'ai pas vu un tralneur de pousse-pousse continuer à tendre la main après avoir été payé.

Et quant à l'activité de tous, elle est grande. A Singapore, les Français du bord me montraient les travaux nouveaux en me disant : « En font-ils des améliorations, ces Anglais ! » Et ici, il a fallu ma remarque et ma question pour qu'on me parle des trois kilomètres de quais qu'on construit — avec quelle peine I — dans un terrain vaseux où l'on doit descendre jusqu'à trente-cinq mètres pour établir des fondations.

Il faut se bâter de dire qu'un autre dénigreur ne tardera pas à m'affirraer que ces travaux sont inutiles, trop coûteux et que de simples appontements en bois seraient préférables.

Bien certainement on a, ici encore, gaspillé l'argent. Le théâtre est le plus beau monument de la ville. C'est lui qui occupe la plus belle situation, dans le plus beau quartier, sur la plus belle place bordée d'agréables terrasses de café.

Cette élégance et cette galté cachent bien des angoisses et des misères même. Une grosse maison

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LA COCHINCHIHE 93

de commOTce chinoise vient de faire une faillite de ciaq millions et plusieurs maisons françaises en ont subi la répercussion.

On me montre des gens en voiture ou en automobile qui n'ont certainement pas tes moyens d'en avoir. Mais cela n'est pas spécial aux colonies.

— Un des grands malheurs de nos colons et surtout de nos fonctionnaires, me dit quelqu'un, c'est la facilité du crédit qu'on trouve en arrivant. Chez toxis les commerçantâ français ou chinois, on paye avec un bon. Comment résister à une tentation de coquetterie, si l'on est jolie femme; comment ne pas céder au désir d'être aussi bien mise que Mme X..., surtout si cette madame X... est la fenmie d'un inférieur, alors qu'il suffit de crayonner quelques mots au-dessus de sa signature pour entrer en possession de l'objet convoité? Tel commerçant d'ici que je pourrais vous nommer a perdu l'an dernier cent mille francs, qui lui étaient dus. Il fait fortune cependant, parce qu'il prévoit ses fiertés en fixant so» prix de vente.

Un passager à bord me dit :

— Je n'avais pas vu Saîgon depuis treize ans. Ce qui m'a le plus frappé, c'est la bonne mine des heibitants. Autrefois, l'impression, à l'arrivée, était vive et mauvaise, à la vue des figures bouffies et jaunes. L'état sanitaire est certainement amélioré et beaucoup. J'ai aussi remarqué une amélioration notable dans la tenue des gens, et dans la moralité au moins extérieure.

Et, en effet, bien qu'on ne voie pas d'agents de

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94 l'ihdo-chinb

police, aucune scène scandaleuse dans la rue, comme à Port-Saïd, par exemple : olTres de photographies obscènes, prostitution, enfants équivoques. La plus réservée de nos villes de province ne l'est pas plus, en apparence au moins, que Saigon.

Ctaei les scovafcs, en calonteblle

Dimanche 19 décentre. — Voulez-vous voir des sauvages ?

— Où ça ?

— Chez eux.

— Où donc, que j'y coure ?

— A vingt-cinq lieues de Saigon.

— Comment y aller ? A cheval ? En caravane ?

A dos d'éléphant ?

— En automobile.

— Avec plaisir.

Voilà comment nous sommes partis, ce matin, à sept heures, pour aller chez les Mois.

C'est étonnant comme il faut faire peu de chemin dans ce pays-ci, hors de la ville, pour arriver dans a la vraie campagne n.

Au départ, le paysage est des plus séduisants. Pendant des lieues, on roule dans un véritable jardin, habité, très habité. Le long de la route, c'est un fossé à peine plus grand que les nôtres, plein d'eau, et juste assez grand, large et protond pour porter un bateau. On a ainsi devant chez soi, une rue qui marche. Les villages semblent heureux et le pays prospère. Puis les habitations s'espacent, deviennent plus rares et disparaissent. Nous sommes maintenant en pleine forêt et nous suivons pendant quarante kilomètres l'unique route qui la traverse. Petit à petit,

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LA COCHINGHINS 95

les arbres succédant aux arbres indéBmment, la conviction s'installe en nous que les gens que nous verrons, une fois arrivés, ne seront pas des habitants de la banlieue.

La première habitation que nous apercevons est une grande maison à la française, c'est celle du Résident. Seulement c'est la seule. It faut reconnaître que, même dans la saison tempérée où nous sommes, un joli courage ^t nécessaire à une Française pour vivre là. Et cependant en voici une, alerte et gracieuse. Et en voici une autre, non moins gaie et jolie : c'est la femme d'un colon — un vrai I J'en ai vu un I — qui vient, pour le compte d'une société, exploiter la mer de bambous qui est devant nous, et en faire du papier. Dans ce pays, où il n'y a pas d'autres habitations, on est revenu aux lointaines traditions d'hospitalité et quiconque se présente à ta porte de ces aimables gens est accueilh comme s'il était attendu.

Après déjeuner, en compagnie de nos hôtes, nous partons pour le village M<rï.

...Eh bien! il n'y a pas à dire le contraire; ce sont des sauvages. D'etbord, ils vivent presque nus et surtout ils vivent sans le secours de la Société. Le coton pour leurs vêtements sommaires, ils le prennent aux arbres, et le tissent; leurs habitations sont faites avec les branches ; ils n'ont d'autres armes que des coupe-coupe, des arcs, et des flèches qu'ils savent empoisonner.

Leur nourriture est le riz, et pour le semer et le récolter, il ne leur faut pas tant d'efforts qu'aux Annamite du Delta. Us vont dans leur mer de palmiers, ils y mettent le feu, attendent qu'il soit éteint et la iem refroidie, ce qui n'est pas fatigant, puis ils creu-

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^ LIHDO-CHIHE

sent dans la terre, en y enfonçant un bâton, un certain nombre de petits trous ; dans chacun ils laissent tomber trois grains de riz, et quand ils reviennent trois mois après, ils trouvent toute prête une récolte qu'ils n'ont pas la candeur de taire selon des règles bonnes ailleurs, futiles ici : ils prennent à poignée les sommets des tiges et ce qui leur reste de grains de riz dans la main est suffisant pour leurs besoins. Le re^te est pour les oiseaux du Bon Dieu, s'ils en veulent. Ils rapportent ainsi du riz, même un peu trop pour leurs besoins ; et l'excédent, ils l'échangent à des passants contre des pièces d'argent... dont ils font des colliers et des bracelets.

Voici tout l'art de leurs architectes : sur l'emplacement choisi dans la forêt ou dans les bambous, et qu'on a nivelé par le feu, on plante de hauts piquets en rectangle. A hauteur d'homme, on en fixe d'autre horizontalement avec des hanes; on les recouvre de branchages et l'on a le plancher. D'autres branches inclinées composent le toit, et lorsqu'on a achevé la construction d'une échelle par des moyens aussi peu compliqués, on est devenu propriétaire. Sur les branches du plancher, on pose une natte et l'on dort à l'abri des attaques du tigre. On y fait aussi la cuisine, en narguant les chances d'incendie, et l'on peut, entre deux siestes, fumer un tabac qu'on a semé, dans une pipe qu'on a fabriquée soi-même. Pour ne rien oublier, disons qu'avec le riz on fait aussi de l'alcool.

Comme nous avons comphqué la vie, nous autres 1 D'ailleurs, lorsque le site a cessé de plaire ou si l'on croit être tourmenté par de méchants esprits, on s'en va, tout sûnplement, recommencer un peu plue loin la même opération. Et dire que nous faisons

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LA COCHINCBINE 97

— SOUS forme de prestations — payer des impôts à ces- gens-là I

Ceux-ci sont sédentaires, mais n'ont rien perdu de leurs traditions. On peut en juger en visitant leur cimetière. Les monuments funéraires en bois, sont en forme de civières avec des brancards grossièrement ornés. On comprend qu'autrefois on emportait ses morts avec soi, et que les Mois, aujourd'hui, bien que n'étant plus nomades, ont continué à donner à leurs tombeaux les formes adoptées par les ancêtres.

Le village est souvent visité par les touristes, pas assez encore pour que les Mois demandent « un petit sou, monsieur, s'il vous plaît», mais assez pour qu'ils soient apprivoisés au point de se mettre en rang pour la photographie, et assez aussi pour accepter les piécettes qu'on leur donne en récompense. Ils sont d'autre part, très doux, craintifs, et si l'on veut examiner de près la pipe qu'ils fument, ils la laissent prendre avec un peu d'inquiétude.

En revenant, nous avons dtné pas très loin de Saigon, sur le bord du Donnai, dans un village qui s'appelle Indo-Mot. Le restaurant a pour enseigne : A u goujon gui thêt (le thêt est le nom du jour de l'an annamite). C'est Bougival ou Chatou en Asie et les petites dames sont Japonaises. Très curieux.

La blendlsince pabllqne à Cholei

Lunai 20 décembre. — Saigon, c'est la ville de plaisir. Cholen{l), c'est la ville de travail. Saigon est habité

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98 L IltDO-CHIME

par des Fraaçats qui regardent tous du côté de la mer et guettent les paquebots en attendant celui qui les emportera. A Cholen vivent deux cent mille Chinois tournés vers l'intérieur du pays, dont ils sont les réels exploitants. Ce sont eux qui prêtent de l'argent au paysan et lui achètent sa récolte; ce sont eux qui décortiquent le riz dans leurs inunenses et poudreuses usines. Sait-on que, chaque semaine, six mille jonques amènent dans les arroyos de Cholen toutes les richesses du pays ? On devine l'animation qui en résulte. Sans doute elle ne peut se comparer à celle de Canton, mais elle est assez grande cependant pour impressionner vivement.

Nous n'avons pas encore su atteindre et toucher le paysan annamite. Il paye des impôts aux Français, mais c'est au Chinois qu'il vend son riz. C'est à lui qu'il s'adresse lorsqu'il a besoin d'argent. Si nous abandonnions i'Indo-Chine sous la poussée chinoise, la vie annamite n'en serait guère modifiée. Notre devoir est de tenter de nous substituer au Chinois, ou mieux, de nous inspirer de la forte constitution de la Commune annamite pour apprendre à nos sujets et protégés à faire leurs affaires eux-mêmes.

J'ai visité ce matin les œuvres d'assistance établies à Cholen parle maire actuel, M. Drouhet, et j'en suis revenu plein d'admiration pour cet excellent homme. Si l'on excepte nos trois ou quatre plus grands centres, il est peu de villes en France qui ne puissent envier à Cholen son hôpital et sa Maternité.

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Tout cela est l'œuvre de M. Drouhet, qui cependant m'en voudrait certainement si je n'associais à son nom ceux de ses précieux collaborateura, le D» Bailly et Mme Kuyl.

J'ai visité aussi une école annamite où les plus récents principes pédagogi(^ues sont appliqués. Les mms, par exemple, sont couverts de mille objets qui constituent un musée tout prêt pour les leçons de choses. Ce musée n'a pas coûté un sou à la municipalité. Il a été constitué par les efforts personnels du directeur de l'école, et quant à la plupart des objets usuels, ils ont été fabriqués par les parents des élèves et offerts gracieusement par eux.

J'ai longuement causé avec ce directeur, et comme je m'étonnais de la pureté avec laquelle il parlait notre langue, et aussi comme je ne savais quelle nationalité lui attribuer, on m'apprit qu'il étfdt né à la Réunion, d'un père Chinois et d'une mère iille elle-même d'un Français et d'une noire. Ce n'est pas un homme, c'est une synthèse.

J'ai eu l'honneur d'être invité à déjeuner par le p/id, dont l'habitation estime desplusbelles qui soient, dans le style annamite. Ce pkà, dont l'hospitidité princière est bien connue, est un de nos premiers anus. Un de ses fils, naturalisé Français, est officier de notre {u*mée ; un autre fait partie de notre magistrature, et j'ai appris l'histoire d'un troisième lorsqu'on me conduisit derrière l'autel des ancêtres, à une place où je pus lire, à ma grande surprise, en caractères français, cette inscription :

LINDO-CHINB

Dl NDTBB TRto llM ■! A Ml

DO HUU 8UU

Etudiant tu Mideeint, exurne de» BSpitaux de Paru

Dèddi au Sanatorium de LeTBtD, le ]( janvier 1903,

i l'Age de 3S bob.

Emporté par la tuberculofe dont il avait contracté les germes

A l'HApital BeauJoD

en donnant ses solos aux malados.

Victime de son amour pour la Science et pour l'Humanité

«t de son Devoir proteeslonnel.

Je laisse le lecteur aux réflexions que la lecture de cette inBcription peut lui suggérer. Je n'ajouterai qu'un renseignement. La mère de ces trois fils a eu vingt-trois enfants et je l'ai vue en pleine santé, alerte et aflable. Que ne pourrait-on attendre d'une telle race I

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Nous remontons le Mékong à belle allure. Les rives en sont fertiles et gaies. Des Ilots flottants de verdure descendent le courant rapide... Incessamment des volées d'oiseaux tout blancs, que notre passage effraie, se détachent des berges. Un arbre, nouveau pour nous, se montre, bizarre avec ses branches en étage : c'est le cotonnier. Ce fleuve qui déborde à date fixe et dont l'inondation fertilise, je l'ai déjà vu : c'est le NU. Mais le Nil est bordé de temples. Les eaux du Mékong ne reflètent guère que des paillotes.

Pnom -Penh

Jeudi 23 décembre. — A trois heures nous arrivons à Pnom-Penh, capitale du Cambodge. M. Marcel Monnier qui est venu ici, il y a une douzaine d'années, en parle en ces termes :

d Point commode, le débarquement ; la pente est raide, le sol glissant, couvert de détritus que fouillent les porcs et des chiens étiques. Des entailles pratiquées à la pioche permettent l'escalade, non sans quelques faux pas. Un passage étroit entre deux bâtisses donne accès à larue principale... »

Eh bien! le pays a changé, depuis! Un débarcadère commodo accueille le voyageur, de grandes rues sont sillonnées d'autos, de victorias élégantes, de voitures à bœufs et de bicyclettes, et au lieu des masures qu'a vues M. Monnier, Pnom-Penh offre,

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102 l'indo-chine

à l'arrivant, îe spectacle délicieux d'un admirable jardin public, où j'admire une fois de plus ces étranges palmiers dont toutes les feuilles sont dans le même plan, bien symétriques, et qui semblent artificiels. Des enfants français jouent à l'ombre et sous les fleurs, et de chaque côté, tout le long du fleuve, se poursuit une belle et large route toute rouge, bordée d'arbres verts.

Devant moi, c'est la pagode, le pnom, dont la forme est celle d'une fleur de lotus renversé^ avec, au-dessus, sept boudins qui représentent, parait-il, les sept parasols royaux. Sur l'ensemble, une flèche qui figuie le pistil de la fleur ; et le tout, en réalité, représente, à s'y tromper, une énorme sonnette. Jadis le monument était seul sur le haut de la minuscule colline. Avec un joli respect des croyances de nos protégés, nous avons embelli et complété tout cela. Sur la pente de la colline nous avons bâti un escalier, et on a eu le goût de l'orner de statues copiées sur certaines de celles qui ont été découvertes à Angkor. Le serpent à sept ou neuf têtes y figure plusieurs fois et y produit le meilleur effet. Pourquoi faut-il avoir tout gâté par un monument ridicule, polychrome, représentant le roi Sisowath avec, d'un côté, des danseuses, et de l'autre — ah I de l'autre 1 — un troupier français. Ce qu'il y a de terrible, c'est que le monument parait solide et qu'on ne peut prévoir le moment béni où un accident le renverserait.

Le palais royal offre peu d'objets d'admiration, mais on y rencontre plusieurs fois l'occasion de sourire. C'est même, chez certains, un peu plus qu'un sourire que provoque la vue d'une statue en bronze de Norodom à califourchon sur un cheval habillé de ripolin, et dont on dit qu'elle est une ancienne

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Statue de Napoléon III, désalTectée après le Quatre Septembre. Près d'un bâtiment tout en fer, sans originalité ni grandeur, voici une sorte d'abri, c'est-àdire un toit au-dessus d'une plate-forme. C'est, parsdt-il, le palais du protocole. Il en sort un jeune homme vêtu de kaki, couvert d'un chapeau melon, et fumant une cigarette. C'est un des fils du roi. Il est impossible d'être fils de roi avec plus de simplicité.

Norodom en avait moins. Il a fait construire à sa propre mémoire une pagode qu'on appelle la Pagode d'argent. Les dalles seulas sont faites de ce métal et c'est suffisant pour le mauvais goût. On a cependant ajouté une statue de Norodom, toute en or, grandeur naturelle, et qui porte les propres bijoux et les diamants qu'aimait le roi. La ciselure est fine et abondante, mais elle n'évoque d'admiration que pour la patience de ceux qui l'ont faite. Les murs de la pagode sont appropriés au reste, décorés de fresques grotesques et brutales.

M'en voudriez-vous si je vous laissais ignorer qu'il y a aussi, sous des vitrines, le sceptre d'ivoire et d'or, et d'autres attributs de la royauté fastueuse et disparue ?

Les Rnliea i'Kagkor

Vendredi 24 décentre. — Le grand fleuve se rétrécit jusqu'à ne plus nous être qu'un couloir, puis tout à coup c'est le grand lac, si grand qu'on y navigue à la boussole. Comme le fleuve comporte, d'une saison à l'autre, des différences de niveau qui dépassent dix mètres, les huttes sont bâties sur pilotis : il en est méitie de flottantes. Bientôt, quoique

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L iHDO-cains

la baisse des eaux ait commencé depuis longtemps déjà, nous voyons les premiers artires submer-

Le sampan sur lequel nous nous installons pour naviguer au clair de lune dans la forêt inondée est exactement la reproduction des barques que l'on voit sur les bas-reliefs des vieux temples égyptiens. Sur l'avant qui s'élève, cinq rameurs debout, chacun avec une seule rame. Autant à l'arrière qui se relève aussi. Au milieu, une large plate-bande sans rebords, recouverte d'une natte et surmontée d'un dais. Comme il n'y a pas de banc, U faut s'asseoir à l'orientale ou se coucher.

On part. Après cinq minutes, nous étions séparés du reste du monde et confiés à ces dix gaillards qui rament en chantant et en s'envoyant des gaudrioles d'un bout à l'autre du bateau. La lune brille comme un soleil de France, l'eau est calme et les têtes des arbres en sortent avec leur verdure à travers laquelle on aperçoit l'eau lumineuse et indéfinie. Nous sommes vraiment loin, et c'est délicieux de se sentir seuls au milieu de ces gens à la fois sauvages et soumis. Où allons-nous ? Eux seuls peuvent le dire. Nous doublons des caps qui sont des bosquets, nous nous insinuons entre des balises qui sont des cimes. Puis la forêt se resserre et nous naviguons à la hauteur des nids. Cela dure longtemps en pleine solitude, au milieu de cette invraisemblance, sous cette surprise perçue d'être en pleine sécurité dans un désert hquide et anormal, dans un bois en même temps que dans un lac, et à la merci de gens si dif-

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férents de nous. Je le répète, c'est délicieux, c'est toute la poésie, tout le mystère, toute l'étrangeté, et l'exotisme à la portée de la main.

Les arbres se font plus haut et nous voyons maintenant de la terre, ou tout au moins de la vase, couverte de verdure. Parfois, au détour d'un buisson, suif^t tout à coup UQ pêcheur sorti de son sampan et qui barbote dans la boue. Nous échouons, puis nous flottons de nouveau, et nous arrivons enfin au but. Il faut le croire du moins, puisque les sampaniers, les grands sampaniers qui faisaient si bel effet tout debout à l'avant et à l'arrière en se détachant sur le ciel, se sont arrêtés et descendent à terre.

Un autre sampan qui portait des officiers du Takou, nous a rejoints. Nous sommes en effet au point où la route sort de l'eau — pas définitivement comme on le verra plus loin — et à l'endroit où nous devions trouver les charrettes à bœufs qui nous conduiront à Siem-Reap.

Sinistre nouvelle 1

Nous sommes en retard de plusieurs heures, et lasses d'attendre, les charrettes à bœufs sont partiesl

Nous voità bien !

Il est dix heures du soir. Nous sommes sur la vase à peine séchée, la route est impraticable à pied et nous n'avons aucun objet de campement.

— Combien de temps faut-il pour aller chercher les charrettes à bœufs et les ramener ?

— Quatre heures.

Poser cette question et obtenir cette réponse, a demimdé une palabre de vingt minutes, et dix encore pour faire comprendre à un homme qu'il faut aller les chereher « et plus vite que cela ».

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106 l'ihdo-chime

L'homme s'enfonce dans la brousse en courant, et c'est très joli, ce départ de l'homme tout seul, dans la forêt touffue.

Lorsqu'il est parti, nous nous sentons encore plus seuls, bien qu'en compagnie de nos vingt rameurs et d'une vingtaine encore de natureb sortis on ne sait d'où.

Nous sommes cinq dont deux femmes, et sans armes. Pourvu que la tentation ne soit pas trop forte I

Ils ne sont même pas tentés, les braves gensi Ils nous r^ardent avec une curiosité amusée — accroupis commodément — commodément pour eux.

Décidément, j'ai trop d'imagination. Mais c'est si amusant 1 Etant petit, je me racontais à moi-même des histoires terrÛ>Ie3, que j'inventais pour me faire peur. Je continue, voilà tout.

Quoi qu'il en soit, il est tard, nous avons faim. Nous allons dJner: les officiers ont apporté du bord les provisions nécessaires. Mais où dîner ? Il ne faut pas songer à s'asseoir sur le sol, c'est-à-dire dans la poussière mouillée, sur la boue pas encore sèche. Nous avisons, non loin de là, un grand bateau tiré à terre. Nos quarante compagnons, sur notre désir, le poussent, le maintiennent et l'amènent à l'endroit désigné, près des sampans qu'il ne faut pas laisser partir, car nous pouvons en avoir besoin. Voilà ta salle à manger, avec des sièges, et d'autres sièges pour représenter les tables. Les tentures sont fraîchement peintes, et, comme suspension, nous avons... la lune, avec de petites lumières accessoires, mises là seulement pour le plaisir et qui sont les étoiles.

Notre instaÛation amuse beaucoup nos Cfimbodgiens qui nous aident lorsqu'ils le peuvent et édateut de rire comme des enfants lorsqu'ils le jugent à

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propos, ce qui ne correspond pas toujours au moment qu« nous aurions choisi. Puis ils s'installent en cercle autour de nous, à croupetons, dans une rabelaisienne attitude qtii est pour eux l'attitude normale de repos. Pas banal, le dîner, dans ce décor, et avec ces spectateurs.

On trouvera peut-être que je m'échauffe beaucoup pour peu de chose. Mais que voulez-vous ! Il n'y a plus maintenant d'aventures de voyages. Alors, il faut bien s'arranger avec ce que l'on a, et en tirer comme d'un citron qu'on presse, toutes les petites émotions qu'il est possible.

La preuve qu'il n'arrive plus rien à personne, en voyage, c'est qu'au moment où je trouvais avec joie l'occasion de placer ma proposition « d'allumer de grands feux pour éloigner les bêtes féroces », on vint nous avertir qu'on avait pu rejoindre les charrettes à bœufs et qu'elles seraient là dans une demiheure.

Cela nous ût grand plaisir, mais la manière dont la nouvelle nous parvint me fut peut-être plus agréable encore. Nous fumions nos pipes — laissez-moi dire nos calumets — devant nos cinquante spectateurs. Qu'on imagine l'endroit : la clairière inondée de lune, la rivière, puis de tous côtés, nous ensenant, la forêt; le bateau échoué, et le oerde des gens presque DUS, à croupetons. Nous avions l'air d'être enfermés, ou pour mieux dire, nous étions comme sur une scène de théâtre, dans un décor.

Et voilà (fue tout à coup — du côté cour ou du coté jardin ? — un homme à cheval surgit, entre deux portants, sort de la coulisse, il n'y a pas d'autres mots. Il est superbe, et ses lambeaux de vêtements, et son torse nu, dans la clarté de cette nuit

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108 L'iIfDO-CHINE

tropicale, le rendent magnifique et glorieux. Nous le reconnaissons. C'est notre envoyé de tout à l'heure qui a emprunté un cheval pour arriver plus vite et se moins fatiguer. Ah 1 la bonne idée qu'il a eue là I

Les charrettes ne tardent pas à arriver... Je vous dis qu'il y a deux mille ans, le modèle était le même, et qu'on n'y a rien ajouté, pas plus qu'aux barques égyptiennes. Le timon se prolonge en avant avec une courbe de cygne ; il y a en une dont les roues sont pleines, et les deux bœufs à bosse sont mérovingiens. Pas de siège, bien entendu: on se hisse par l'arrière à la force des reins et des poignets, et la caravane se met en marche. Je dis bien la caravane, car il y a une dizaine d'attelages, certaines voitures ne portant qu'une valise.

Mais où nous conduit-on ? Voici que les bœufs entrent dans la rivière... Non. Ce n'est qu'une mare. Vous voyez le pataugis dans la boue, les cris, les efforts pour ne pas tomber, les coups reçus dans les reins à chaque cahot — car vous ne voua attendiez pas, j'imagine, à ce que ces charrettes eussent des ressorts — et la peur de verser, peur illusoire en raison du grand écartement des roues. On regarde le compagnon qui précède pour juger par son émoi de l'ennui qui vous attend et du choc auquel il faut se préparer ; et, le mauvais pas franchi, on a la joie, en se retournant, de voir passer par les mêmes terreurs le compagnon qui suit.

Oh ! hâtez-vous d'aller voir les ruines d'Angkor avant qu'y soit installé le tramway électrique que je prévois et que facilitera la petite rivière au cours rapide à qui l'on demandera d'actionner des dynamos] Et si vous m'en croyez, gens de l'Indo-Chine, lors-

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que MM. Thos Cook and Son auront organisé ici des tours, exigez impérieuBement le maintien de la charrette, entretenez les ornières et laissez de l'eau dans les mares I

...Après une heure ou deux de cette marche lente, nous trouvons une belle route bien unie qui est comme une longue rue, suivant la rivière, bordée de l'autre côté par une succession ininterrompue de jardins. Au-dessus des haies, on voit des habitations proprettes blotties sous des bananiers, sous des arbres de toutes sortes, au milieu d'une fertilité qui n'a d'égale que celle de Ceylan.

Sur des plates-formes, on aperçoit des gens qui se soulèvent sur te coude pour nous regarder passer, et des feux apparaissent, à côté d'eux, un à chaque habitation, qui se révèlent subitement. La fée du l<^s s'agite : certainement c'est pour se garder contre les tigres qu'on a allumé ces feux. Pas du tout : c'est contre les moustiques. Ce qui ne les empêche pas d'être jolis à voir. Et leur fumée est douce à respirer, car Ub sont entretenus avec des branches de bois odorants.

L'oreille est caressée pat les chansons des primitives roues hydrauliques qui ont un doux grincement rythmé, et par le petit bruit de gargouillis que font, en se vidant, les tuyaux de bambou qui se sont plongés dans la rivière avec des mines de compiendre ce qu'ils font.

Subitement, tes bananiers disparaissent. Nous entrons dans ta forêt, et bientôt apparaît la maison d'abri aux chambres propres et rudimentaires qui, grâce au général de Beylié, remplacent la sala de fortune, malpropre et incommode dont devaient jusqu'ici se contenter les voyageurs.

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110 l'ihdo-chine

Samedi 25 décembre. — Pour ma Noël j'ai 6u un joli cadeau : j'ai vu Angkor.

C'eat admirable et irritant.

C'est admirable, parce que... Mais d'abord il faut imprégner votre esprit dea dimensions de ees l'ailles extraordinaires.

A quinze ou vingt lieues à la ronde, le pays est couvert de vest^^ de temples, grands ou petits, et au milieu de cet immense cimetière se dressent deux phénomènes : une ville de trois lieues de tour, enfermée dans un mur, que la forât a envahie et prewfue complètement détruite; et un temple de dimensions beaucoup plus grandes que celles de notre Louvre, en hauteur, en largeur, en loi^eur, et si bien conservé qu'il pourrait être rendu au culte presque immédiatement.

Mais oe qui est irritant jusqu'à en devenir pénible, c'est qu'on ne sait rien sur le peuple qui a vécu dans cette splendeur, dans cette surabondance générale de temps et d'activité surtout. Je me trompe. On sait une chose. On sait son uom. : c'est le peuple Khmer. Un point, c'est tout. Ce qui est irritant, o'eet de ne pas connaître la date de la construction de ces monuments grandioses. Ceux qui les ont élevés étaiwLt-ils contemporeûns de Néron, de Philippe- Auguste ou de Louis XIV ? Les trois opinions ont été ' émises et défendues toutes trois par des savants renommés.

Mais ce qui est pltis extraordinaire encore que d'^orer l'origine de ce peuple, c'est de ne pas savoir comment il a disparu I Au xvi^ ^ède, une nation qui devait être très nombreuse puisqu'elle a pu fournir le peuple d'artisam nécessaire à l'érection de cette ville et de ces temples. Puis, au xvii^ siècle,

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quelqu'un en découvre les ruines. Rien de plus. En uQ siècle, deux peut-être, tout ce pays est devenu UD désert et le grand peuple Kiuner a disparu sans qu'on sache comment.

S'il avait été vaincu par des voisins, Siamois ou Chinois, les vEÛnqueurs s'en seraient vantés. Non. On ne parie pas de lui, nulle part.

Et maintenant, venez, je vais vous montrer ce que j'ai vu.

Allons d'abord à la ville. Le temple qui est là tout près, nous le visiterons ensuite.

Nous suivons une assez bonne route, dans la forêt. Puis, tout à coup, une énorme porte de pierre, très sculptée, avec un mur qui, de chaque côté, se pwd tout de suite derrière les arbres.

Nous marchons une heure encore, dans la forêt toujours, et nous nous trouvons en face de ceux des monuments qui sont le mieux conservés. Depuis que nous avons franchi la porte de pierre très sculptée, nous sommes dans l'intérieur de la ville royale, tout en étant restés en pleine forêt. Voici une clairière deux ou trois fois grande comme la place de la Ck>ncorde. C'était la place publique, et si elle est restée plane, sans arbres, c'est que jusqu'à ces derniers temps, les habitants des environs en avaient fait une rizière.

Tout le long de cette place, dans un style qui évoque irrésistiblement celui de notre Renaissance, les soubassements énormes d'un temple.

Le territoire de cet Angkor-Thom de la ville royale est un champ de bataille entre les végétaux vi-

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112 l'indo-chine

vants et lee pierres mortes, fortes de leurs poids, enlaaeées par des hommes. Presque partout, le végétal est vainqueur. La forêt cet montée Ji l'aseaut, et voiei tout là-haut, cette chose invraisemblable: sur une terrasse que supportent des arcades, un arbre géant semble planté là comme le drapeau du vainqueur et, sous ses racines, on voit le cid.

D'une fleur fanée le vent a emporté une graine. Il en a emporté mille, dix mille, cent mille, à chaque printemps, et il les lançait à l'assaut de la forteresse bâtie par les hommes^ La plupart mouraient. Mais une, de temps en temps, s'insinuait entre deux pierres, y trouvait juste assez de terre pour s'y flxer, geitûer, lancer des racines dans les environs, à la recherche de nouvelles substances. E% après des années qui, sous ce climat, ont pu n'être pas très nombreuses, la sève, en gonflant les tissus de la plante, par une lente et irrésistible poussée, a rompu l'équÛibre d'un mur, d'une tour, qui se sont écroulés.

II y a des endroits où la pierre a triomphé. Des squelettes d'arbres, dea branches mortes disent sa victoire. Autre part, les combattants semblent avoir fait la paix et s'être associés. C'est ainsi que l'un des montants d'une porte en pierre sculptée est demeuré intact, tandis que l'autre, disparu, est remplacé par des lianes entrelacées qui soutiennent l'ensemÛe, comme une colonne torse.

C'est à la place où fut, oùexiste encore le monument principal, le Bayon, que la lutte se poursuit avec le plus de vigueur de la part de l'assaillant et le plus de force de la part de l'assise qui défend encore sa citadelle.

Mais la m^ée est grande et la victoire de la v^étation prochaine si l'homme n'intervient pas. Il

faut faire un effort et revenir sur ses pas, et aller, et revenir encore pour comprendre qu'on est entre des dômes.

On y est arrivé en marchant sur des colonnes et sur des pierres -sculptées, renversées, comme sur des cadavres. Le monument central avec ses quatiegigantesques faces de Brahma est d'une grande beauté, d'une beauté dont l'élément essentiel est l'effort. Et je pense au Panthéon si simple. L'ait grec atteint la beauté par la grandeur ; l'art hindou y tend par le nombre.

Que la nature a fait un beau décor à ces ruines! La laîssera-t-on continuer son œuvre ? Ce serait la disparition d'Angkor-Thom à bref délai. Mais quelle poésie ne lui enlèvera-t-oo pas si l'on abat les arbres, et que restera-t-il lorsque les lianes seront coupées ?

Une raison de plus pour vous h&ter de venir ici. VouB serez frappé, comme nous l'avons été, par le contraste de tant de science et d'art chez le sculpteur et de l'ignorance, barbare parfois, de l'architecte. Est-ce bien l'ignorance, la cause de cette enfantine disposition qui place les joints d'une assise de pierre directement au-dessus des joints de l'assise inférieure au Ueu de les alterner, idée qui vient à tous les enfants constructeurs de forteresses avec des dominos ? C'est impossible. A défaut de raisonn^nent, la pratique a dû faire voir bien vite aux architectes khmprs leur erreur. C'est un point d'interrogation à ajouter à tous les autres.

Angkov est une énigme. Il n'y a rien à apprendre des indignes. Ils n'ont gardé aucune tradition, et si l'on insiste, ils vous répondront que tout cela a été élevé par les génies en une nuit.

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114 L'iNDO-CHtKK

Aigkor With

Qu^ques pas sur la rout«, au sortir de la maison du voyageur, puis, tout de suite, à droite, une porte, une plate^forme, avec des lions de pierre. La porte franchie, une grande allée dallée, large de vingt mètres, longue de cinq cents, bordée de parapets ornés d'énormes têtes de serpenta réunies par sept ou neuf en un joli motif décoratif, et à l'extrémité, sur une grande masse construite, trois dômes en forme de twnnets d'évêque debout, en bon état et qui, s'ils n'étaient dentelés, auraient l'air d'être des dômes de chez nous ; c'est ainsi que se présente le grand temple d'Angkor.

Voici, dans l'axe de l'allée, un grand escalier de pierre qui paraît s'élever jusqu'au milieu du monument. Montons. C'est plus facile à dire qu'à faire. Les marches sont très hautes. Par contre, elles sont très étroites. De sorte qu'il faut s'aider des mains pour les gravir. Elles conduisent au Saint des Saints. Si l'architecte a voulu contraindre les foules à ne s'en approcher qu'à quatre pattes, il a réussi, et c'est un agréable tour de force que d'imposer la même attitude humiliée aux étrangers incroyants du xx^ siècle.

Un volume serait nécessaire pour décrire, mieux que sommairement, le temple d'Angkor. Je ne veux ici que vous inspirer le désir d'aller le voir. Mois puisqu'il faut toujours en revenir aux dimensions, sachez cependant que le soubassement, de six ou sept mètres de haut, a deux mille cinq cents mètres de pourtour. Et cela n'enferme pas un espace vide compris entre quatre murs, mais une quantité de petits monuments, de cours, d'escaliers, de couloirs.

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Toutes les surfaces sont couvertes de sculptures. Il y a des dieux, des hommes, des guirlandes de danseuses, des processions et des rosaces, des fleurs, des lignes et des cercles, et encore des dieux, des hommes, encore des danseuses.

Vous verrez le Saint des Saints où n'habitent plus que des chauves-souris, mais si nombreuses, et où cependant tant de rel^osité a passé qu'il demeure un endroit sacré, imposant le respect, encore impr^né du divin. Vous verrez un bas-relief qui a un kilomètre de longueur et quatre ou cinq mètres de haut, sur lequel est figurée l'épopée du Ramayana, y compris la grande bataille entre les hommes et les singes armés et aussi le» supplices de l'enfer, et vous constaterez qu'ils sont partout les mêmes. Vous adfflirffl«z le fini des sculptures et leur finesse, et, plus d'une fois, après vous être écrié : « C'est l'Egypte I » vous constaterez : « C'est de la Renaissance I » et vous vous direz aussi que tel chapibranle de porte ne jurerait pas dans un des ch&teaux historiques des bords de ta Loire. Probablement aussi vous serez troublé comme moi, à la vue d'un certain couloir dans lequel on a entassé les statues divines trouvées çà et là ; vous serez pris de tristesse devant ces dieux autrefois si fêtés, aujourd'hui sans clients, et vous recevrez une consolation émue à découvrir devant l'un d'eux, parmi les plus modestes, des baguettes d'encens non encore consumées, une petite fleur pas encore flétrie, témoignages touchants de la ferveur persistante d'un humble qui a cru sans doute avoir plus de chances d'être exaucé par cet appel à la gratitude d'un dieu à qui personne ne pensait plus.

Vous verrez, enfin, en voua éloignant à regiet.

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116 l'indo-chine

des oigogoes mr des tours, et je vous souhaite d'arriver à la grande allée lorsque te soleil oouohant dorera le sommet des dâmee. Alors, vous évoquerez dans le passé, et k l'endroit même où vous serez, les splendeurs des foules ferventes, les prooeasions nocturnes avec des éléphants sacrés, et à la lueur des torehes, les danseuses jetant des fleurs sous les pieds des prêtres et se prosternant devant ce& rois tout-puisaants, dont les noms, comme eux-mêmes, sont morts.

Je vous souhaite d'avoir le temps qui m'a manqué, et d'aller d'un côté jusqu'à Battambang, de l'autre jusqu'à Kompong-S(^ong ; de pouvoir eissi admirer d'autres tMBples presque aussi beaux, d'autras palais presque aussi grands, nombreux, serrés, laissant seulement entre eux, cfn le devine, la place pour les habitations et les rizi^«3 de ceux qui les avaient construits et les entretenaient.

L'énigme se posera encore. Quel était ce peuple ? Comment a-t-il disparu ? Des savants prétendent que tout 0^ est l'œuvre d'un petit nombre d'Iadous qui auraient fait travailler un peuple d'bMnmes inférieurs. Je comprendrais l'explication s'il s'agissait des Pyramides qu'une aristocratie aurait pu faire élevw par un peuple d'esclaves, puisque là, il ne s'agit que d'un entassement de pierres. Mais ici, il a fallu un peuple d'artistes, se perpétuant pendant des siôclee pour sculpter ces kilomètres carrés de pierre, il a fallu des fonderies pour fabriquer les outils, il a fallu nourrir tout ce monde et le maintenir en ordre, et avoir assez d'autorité et de tradition pour aaturtr dans une suite de plusieurs générations, l'achèvement, fid^e jusqu'au respect, d'un plan élaboré d'ensemble, arrêté définitivement par ceux qui le conçurent.

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LX CAHBODQB 117

Bt œ peuple n'a laissé que son nom I Et il a disparu, il n'y a pas plus de trois siècles peut-être, sans que Hs voisins en aient ooourvé le souvenir. Il faut donc qu'il ait été vainou par des hordes moins civilisées que lui, sans quoi elles auraient laissé des traces, et alors, je ne vois d'antre explication qu'une auto-destruction par la guerre civile, avec, à la fin, le triomphe de la populace qui, privée des maîtres qu'elles aura tuée, aura péri de faim et de misère, assez abêtie pour ne savtHr pas même détruire les temples que ses victimes avaient édifiés.

Cette explication, je ne l'accepte d'ailleurs que pour donner une pâture à l'esprit qui, lui, a réellement horreur du vide, à preuve tout ce qu'il a invraté pour peupler les déserts qui séparent les étoiles...

OaéoBK

Nous dlnona à bord, et nous arrivons à la nuit k Kompong-SchooDg. Nous devons partir de là pour aller à Oudong, à dos d'éléphant, voir deatooiheaux.

Cest pleine lune, et je n'ai besoin d'aucun fanal pour lire lo tél^amme qu'on me remet et que ma vanité surexcitée depuis quelques jours ne consent pas à vous laisser ignorer ;

« Résident supérieur à résiderU Kompong-Scknong.

« Prière prévenir M. Brieusc, que Sa Majesté le recevra en audience privée lundi 27 décembre à 5 heures 1/2 et qu'elle fera donner en son honneur une soirée de danses. L'audience et la soirée ne peUfVent être remises, le Roi t^ani coneetUi à donner satisfaction à ma demande, bien que lundi fût un jour saint bouddhifta. »

Et voilà :

H8 l'ibdo-chime

J'en ai, moi, des fr^uentatioos, depuis qu^que temps I Ne nous frappons pas et regardons les habitanta de Kompong-Schnong.

On nous annonce qu'on va préparer les éléphant?* Et nous voyons, en effet, sur la berge, des niasses noires qui s'agitent. On mène les éléphants boire et se baigner, puis on les bâte.

Comment est bâté un éléphant ?

Imaginez un immense tonneau en paille, défoncé des deux bouts, caché aussi par une étoffe rouge qui retombe en rideau sur les deux côtés ouverts. Supposez cela placé sur un support comme le sont les foudres dans les caves, mettez le tout sur le dos d'un éléphant et vous aurez une idée de la cage où il va falloir nous hisser.

Après des palabres, des saluts, des papiers exhibés, on place une échelle sur le côté de la bête. Ma femme monte la première, «n peu beaucoup émue — pas l'habitude. Je grimpe à côté d'elle, car elle ne veut pas être seule ; l'interprète s'installe sur un autre éléphant, le suivant porte notre valise, un autre ne porte rien, et enfin un tout petit enfant d'éléphant qui tette encore suit sa maman en faisant des grâces. Avec la monture du conducteur, nous avons sept bêtes, toute une caravane.

Et cramponnés aux galeries posées sur le fond du tonneau, nous attendons la mise en marche, non sans inquiétude, car on nous avait raconté des choses peu rassurantes sur le mouvement de ces grosses montures.

Cela slébranle, penche à droite, progresse, penche à gauche, avance encore «t recommence : c'est très supportable.

Nous suivons la beige pendant quelques centaines de mètres, nous tournons à gauche. Plus de cahutes.

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Nous sommes dans la campagne. Pas d'autres bruits que les sonnettes des bêtes, les claquements d'une aorte de crécelle et les cris des cornacs.

C'est admirable, sous ce ciel, dans cette nuit lunaire. De chaque côté de la route, des étincelles d'un blanc bleuâtre, comme électriques, passent. Feux follets ? Verts luisants ailés ? Je ne sais. Des arbres aous frôlent, bizarres, menaçant des pointes de leurs teuiUes inconnues. Oh I que nous sommes donc autre part et qu'ils ont tort ceux qui pouvant se donner cet extraordinaire, ce rare plaisir, cette joie a^é, restent sur le boulevard 1

D'abord, nous suivons la route et c'est fort bien, puis un détour : nous ne sommes plus que sur une piste, et en file indienne, nous tenons une place énorme. Un peu habitués maintenant, nous pouvons legarder, et le derrière énorme de granit mouvant qui nous précède et la trompe fureteuse de notre suivant. A certains détours nous voyons toute la suite avec le petit enfant d'éléphant qui est délicieux I

Nous quittons la piste et nous voici maintenant au milieu des rizières fauchées. Evidemment nous ne sommes pas des explorateurs, mais l'étrangeté de la scène excite notre imagination. Les bêtes, en marchant, cueillent là pailla de riz par touffes, et les secouent violemment sur leurs pieds pour en détacher la terre.

La prudence, la délicatesse de ces bêtes énormes, nous réjouit. Rien n'est amusant comme leurs hésitations, l'exploration avec la trompe et avec le pied avant de franchir une petite digue, leur habileté & éviter une souche. Maintenant, nous décrivons des laeet» au milieu d'arbres éparpillés, puis nous entrons dans la forêt, et c'est à crier de joie, de voir

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120 l'indo-chine

les gros dos sunnontés des tonneaux oscillants disparaître dans une ombre, reparaître à la lumière de la lune, sous les feuilles vertes, sous les branchages touffus et disparaître encore, avec le bruit des sonnettes, du claquoir de bois et les cris bizarres des cornacs.

Et voici dans la forêt, une clairière — trois constructions seulement ; — autour, une place vide et la forêt. C'est une pagode, une paillote close, et la troi^ème... la troisième c'est notre habitation.

Ah I jamais je n'avaisrêvéunesemblablechambre à coucher I En voici la description ;

Un grand toit de roseaux sur des piliers de |boi8.

Dans le fond, sur une plate-forme surélevée, nous voyons des lampes, des bougies allumées — une chaise de chaque côté d'unetable ; derrière, un rideau pendu par une corde. Une lumi^ se devine de l'autre côté.

Nous montons. Vous entendez bien qu'il n'y a ni portes, ni murs. Rien que des fenêtres. Ou plutôt : une seule fenêtre... qui fait le tour I

Trois meu^hes faites de planches mal assemblées, puis trois marches encore. Derrière le rideau, deux petits catafalques tout blancs, ce sont les moustiquaires qui entourent un matelas simplement posé à terre, et c'est là que nous allons dormir.

Palabre avec je ne sais quel gouverneur de couleur qui vient d'apparaître, pendant qu'on déshabille les éléphants et qu'on leur donne à manger.

Je m'installe pour écrire ces notes. Je vois la paillote sur le côté, puis des arbres, la forêt ; la lune sur la clîiirière, et les ombres des arbres qui viennent jusqu'ici. Une sonnette d'éléphant tinte de temps en temps ; un bruit de bois brisé, les chansons voisines

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et les rires de nos Cambodgiens. J'en vois d'autres à croupetons, qui. me regardent écrire, et je suis parfaitement heureux dans ce calme, dans cette vie non soupçonnée, dans ces bruits nouveaux et devant ces choses nouvelles pour moi.

Et je vais me coucher.

Lundi 27 décembre. — Très bien dormi. Mais tant qu'on ne connaît que les nuits de Paris avec les tramways, les autobus et le reste, on ne sait pas combien, en forêt, il peut y avoir de bruits au clair de la lune, ni combien d'animaux aux cris inconnus se parlent pendant que donnent les hommes, ni la quantité de choses qui tombent, qui craquent, qui glissent, qui sont broyées.

Les rideaux rouges deviennent plus rouges. Un coq chante I Ah ça I on est donc ^lé chercher des coqs, cette nuit ? Il me semble entendre au loin des cris d'enfants, nos hommes ont donc amené leurs familles ? Je me lève et je sors de ma chambre, faite d'une moustiquaire et d'un rideau.

Je n'avais pas vu, hier soir, ces deux ciels de lit auxquels pendent des ornements bizarres, découpés, dorés et probablement rituels. Je n'avais pas vu, non plus, à l'intérieur du toit, deux de ces chromolithographies soua verre représentant de gi-ands Japonais grimpant à l'assaut d'un fort russe, ni ces autres sabrant des blancs aux uniformes rouges qui s'enfuient apeurés. Mauvaises, ces gravures. Ni ce portreût d'Edouard Vil. Inutile, ce portrait. Ni cette p(^ du Punch aux dessins indifférents...

Nous avons des voisins.

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122 l'irdo-cuine

Il n'y a pas qu'une seule paillote, montée sur pilotis comme toutes celles d'ici ; il y en a pluueun, et des hommes vdtus de jaune, des bonzes, se tiennent accroupis sur des balcons.

Là, tout près, derrière les arbres avec lesquels il se confondait hier soir, c'est tout un village. Et je m'explique l'inquiétude de l'interprète. Ce sont ces habitants qu'il ne voulait pas exposer à la tentation de venir, la nuit, r^arder l'heure à nos montres.

Pour déjeuner, un homme noir vêtu de blanc avec des galon» rouges sur la manche, nous apporte deux noix de coco vertes ; il remplace le monsieur blanc en habit noir qui vient, le matin, te regard fixe et très solennel, un plateau en l'air, apporter le chocolat dans les chambres d'hôtel pendant que la petite madame se pelotonne sous les draps.

...Et moi qui allais oublier de dire que cette nuit, enfin, ils ont allumé de « grands feux pour éloigner les bêtes féroces ». J'avais cinq ans lorsque m'est venu le premier désir de dormir à côté d'un de ces feux-là I

On s'en va à pied, par de petits chemins sous bois. Grâce à la prévoyance de notre interprète qui, décidément, ne peut admettre qu'un Français voyage sans cort^^ nous formons toute une caravane pour une promenade d'un kilomètre. Il y a, en tête, un monsieur camliodgien plein de gravité qui, de sa baguette, chasse du chemin les cailloux trop gros, et dont la main écarte les branches. Il y a ensuite l'interprète. Puis nous. Puis un autre monsieur cambodgien qui porte mon appareil photographique

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(un vérascope de cinq cents grammes) avec un respect oi^eiîleux. Enfin, deux marins du SanU>or, côte à côte, formant l'arrière-garde.

Dans des circonstances analogues, j'aitoujouraeu la sensation vive et désagréable d'être le prisonnier de mon escorte.

Les pagodes et les pnoms que nous visitons sont impuissants à éveiller mon intérêt.

Au sommet de la colline, une surprise, cependant. Nous y trouvons une bâtisse banale, couverte de tuiles rouges, avec cependant quelques sculptures autour. La surprise, c'est en entrant dans cette construction qui, du dehors, paraissait basse et petite, d'y trouver une douzaine de colonnes de deux mètres de diamètre, et tm Bouddha énorme, en ciment — très laid — et dont on me dit qu'il est haut de vingt-quatre mètres, ce qui ne me parait qu'un peu exagéré. Et voilà I

Si vous n'êtes pas archéologue et si vous ne devez pas aller à Oudong à dos d'éléphant, au clair de la lune, vous pouvez vous dispenser du voyf^.

Maintenant, en route pour Pnom-Penh, pour l'audience royale et les danses.

U rel SlMwitk

Evidemment, il serait très facile de bl^^er le roi Sisowath. Lors de son voyage à Marseille et à Paris, on n'y a pas manqué. On l'a peut-être fait avec plus d'esprit que de générosité. Onyeût mis plus de discrétion certes, si on avait pu voir ce monarque chez lui.

Il a fort bon air, le roi Sisowath. Non seulement il porte allègrement ses soixante-dix ans, mais je ne

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124 l'ihdo-chihe

sais pas par quel côté il peut nouadonner à rire, à nous Français. Son désir de nous être E^réable, sa con* naissance des bienfaits que nous avtHis apportés It son pays (et ils sont réels), sa reconnaissance aussi, sa gatté, sa simplicité enfin, le rendent tout à fait sympathique.

A l'heure dite — en smoking, mais il est cinq heures du soir, cette fois — nous nous présentons, le résident et moi, au palais. Nous sommes accueillis au son de la MarseiUaise très bien jouée, ma foi, par les musiciens militaires du roi. Et cela ne donne pas à rire du tout. Les jeunes princes viennent au-devant de nous, affables et souriants, très à leur aise, et on nous introduit dans un salon, puis dans un autre qxii sont tous deux dépourvus de ces objets ridicules, ' tels qu'armoires à glace, bottes à musique ou phonographes, qu'on a à déplorer dans presque tous les palais d'Orient et d'Extrême-Orient.

Voici le roi, tout de blanc vêtu à l'européenne, avec un beau sourire content et la main tendue. Puis les cigares et l'inévitable Champagne, et la conversation commence à travers l'interprète courbé.

Vous ne sauriez croire avec quelle gentillesse, avec quelle émotion et quel tact le roi a saisi l'occasion qui lui était offerte de dire sa gratitude pour la France, ni dans quels excellents termes il a exprimé la certitude où il est qu'avec notre concours et notre direction, son pays verra grandir sa prospérité. Il a eu, entre autres, une phrase dans laquelle, il était question de notre pays « père et mère » du Cambodge, qui ne prêtait piis à la raillerie, je vous l'affirme.

Le roi a gardé de son voyage en France le meil« leur souvenir. Il m'a parié avec un plaisir visible de son ami M. Georges Leygues, ministre des colonies,

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puis de M. FalUèrea et de M. Jean Lanes. 11 me chai^ d« 8«s amitiée pour tous. Même pour eaux dont il a oublié les noms. Qu'ils les reçoivent ici.

Us

A neuf heures du soir, nous revenons au palais pour assister aux danses.

Imaginez un grand rectangle de cent mètres de long peut-être, c'est la scène. Le public se tient tout autour, bien entendu. Cette salle ne se compose que d'un plancher et d'un toit soutenu par de légers piliers. Dans ce pays tout est en plein air. Il y a, sur un des petits côtés du rectangle, un orchestre accroupi, et en face ta loge royale, toute une troupe de gens dans la même posture, dont le seul rôle sera de rythmer les danses par le choc de deux palettes de bois noir.

On nous remet un programme imprimé sur beau papier, en français et en cambodgien.

Voici le sujet du ballet :

lUSTOIRE DE NOOS

i". — Le roi Sunol envoie des meuagtn mander 1« prince NOOS (très laid dans sa Forme extérieure mais doué de toutes les qualités morales) pour le présenter à sa fille Réachéana qui a retusé déjà cmit Jeunes prine«s qui loi ont été donnée à choisir.

2°, — Lorsque la prince NOOS arrive, le roi Samol ne veut pcta le voir ; il Tait dire i ea fille de se porter au-devant de lui.

La belle Réachéana est saisie par la beauté du jeune NOOS, beauté qui resta invisible pour tous ceux qui l'anteurent. Elle lui jette une Qeur, comme gage de son amour, puis le conduit devant

3*. — X^e roi Samol, furieux, veut chasser sa fille, mais sa colère est vite «paiiés quand, lur la prière de la princesse Béachéasa.la Tertneos prince NOOS jette son masque de laideur et apparaît d'une beauté radieuse.

3oD union avec la princesse Béachéana est enfin décidée. BALLET FINAL DES ÉVENTAILS

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126 l'indo-chime

Le roi airive bientôt, toujours affable, et les danses commencent. Ce que je vois est beaucoup mieux, paralt-il, que ce que l'on a vu à Paris. Le roi nous explique « le poème n et comme j'en demande la date, Ù me répond qu'il est très vieux : « du temps des ancêtres m. C'est vague, mais il faut s'en contenter. Parmi les artistes, j'ai beaucoup remarqué l'esprit, le mouvement, le comique et la grâce de la jeune personne — douze ans peut-être — qui, la tête recouverte d'un cartonnage, représentait le prince dénué de beauté et pourvu de toutes les qualités morales.

Et vers minuit, chacun s'en fut coucher.

Mardi 28 décembre. — Sur le Sambor de Pnom- Penh à Mytko.

Mvcredi 29 décembre. — Quelle nuit nous venons de passer I Quelle nuit 1 Je devrais intituler ce chapitre : La nuit terrible ou le PUau du Mékong.

Comme bien des choses qui s'achèvent dans le tragique, cela avait commencé le mieux du monde.

La chaloupe comporte à l'avant, en prolongement de la cabine, une jolie petite place bordée de banquettes et nous décidons de nous y faire servir le dîner.

Tout en l'attendant, et en jouissant du plaisit de voir défiler les rives du Mékong, peuplées de héro ns et de vols d'oiseaux blancs, bordées de hauts bambous, de manguiers, de cotonniers, de hautes palmes, et d'aréquiers, nous voyons un des servants installer, au-dessus de nos lits, des moustiquaires.

— Précaution inutile, nous disons^nous.

...Ah ! Seigneur I

La nuit vient, la table est mise, deux bougies sous globe l'éclairent. On sert. C'est délicieux.

Ce fut délicieux jusqu'au café.

...Dans l'air jusqu'alors désert, voici qu'un moustique apparaît. Je me gifle, je le manque : c'est la tradition. Tout va bien. Mais en voici deux, puis quatre. Nous rions ; d'autres petites mouches apparaissent. C'est très drôle : on est obligé de mettre la soucoupe sur la tasse et de ne laisser qu'un tout petit trou pour boire, sans cela, trop de bêtes s'y noiraient. C'est encore très amusant.

Mais bientôt, ce ne le fut plus du tout. Comment vous expliquer ce qui s'est passé ? Si je vous dis que nous avons été assaillis par une myriade d'insectes de toutes sortes, vous comprendrez que nous avons eu beaucoup de moustiques.

Non... Vous avez vu, dans certains dictionnaires, la double page illustrée, au mot « Insectes ». Vous vous les rappelez ; de toutes tailles, de toutes grosseurs, serrés les uns contre les autres.etdetout petits dans la place laissée entre les gros ; vous vous les rappelez : hérissés de pattes crochues, d'antennes, de dards, de suçoirs et de piquants, vous vous souvenez des corps velus, des ailes multiples... Et leur nombre, surtout, n'oubliez pas leur nombre. Eh bien l la nappe, le plancher, les banquettes, nos vêtements, nos mains, nos visages sont couverts de ce fourmillement, de cette foule agressive, chatouillante, pinçante, odieuse ! L'air en est saturé. Il y a des criquets qui se prennent dans les cheveux et lorsqu'on veut les en arracher, s'y agrippent comme un chat après les vêtements. Il y a surtout de nauséabondes bêtes, grosses comme un petit pois avec

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des pattes, et qui sont particulièremenl répugnantes. Il y a l'armée tente de celles qui volent difficilement, s'abattent et marchent, et montent lourdement, aolidement. Il y en a de toute» petites qu'on respire, qu'on avale, qui s'insinuent dans les oreilles et dans les yeux. II y a aussi des espèces de hannetons...

Nous ne rions plus. Avant d'en avoir été ia victime je n'aurais pas cru qu'un vol d'insectes pût être une calamité. Je vous assure que c'était à devenir fou, et je vous laisse k imf^iner le dégoût, la défense impuissante, larépugnance nerveuse, la colère, la révolte, les nausées qu'on éprouve à sentir se glisser sous les vêtements par les manches, par le cou, cette invasion écœurante de milliers de petits êtres méchants et sales.

II n'y a qu'un moyen de salut, c'est de fuir tout habillé sous la moustiquaire. Le plus rapidement possible. Je l'entr'ouvre, passe et la referme, mais pas assez vite naturellement. Alors, c'est la chasse sérieuse, et l'on est très grave, comme devant un danger, et avec une envie de vomir.

Je vous tais les autres incidents de la lutte, je ne vous dirai pas les derniers épisodes de la bataille, les BMvivants poursuivis dans le demi-sommeil, saisis d'une main à travers le pyjama, repris par dessous de l'autre main, avec l'espoir de tuer et la peur d'écraser, ni les cauchemars grouillants d'un sommeil ^té.

Ouf I je sens encore des démangeaisons rien qu'à le raconter !

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