L'INDE BOUDDHISTE
CtylM
Samedi 30 octobre. — J'ai réalisé aujourd'hui un rêve de trente ans. J'ai mis les pieds sur te sol de l'Inde. Je suis à Colombo.
Tout disparaît pour moi dans le plaisir de cette constatation.
Je savais que l'entrée du port, que Colombo vu de la mer, c'étaient tous les ports et toutes les villes maritimes. Je n'ai pas eu de désillusion.
O voyageurs I ne vous attendez plus, sur la foi des descriptions, à voir, à l'arrivée, le gros navire entouré d'embarcations légères creusées dans un tronc d'arbre, avec un balancier, pour venir chercher les passagers. C'est un petit bateau à vapeur qui m'a transporté sur la terre promise — promise par moi à moi-même.
Et je vous le dis tout de suite, n'espérez pas trouver dans les chambres d'hôtel le spectacle bizarre cent fois décrit :
H Dès que la lumière est éteinte, dès que le silence de la nuit s'établit, peu à peu, insensiblement, la chambre s'emplit de mille petits bruits que font les insectes de toutes tailles pour lesquels commence alors la vie active. Et avant de s'endormir — quand il s'endort — le voyageur dont les yeux voient maintenant dans l'obscurité, jamais complète sous les tropiques, sent son esprit chavirer en constatant que
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tous les murs ont changé de couleur, et qu'ils remuent, et qu'une musique faite de crissements, de bourdonnements lourds, tes fait vibrer ; qu'ils sont, en un mot, devenus vivants de la vie d'une multitude innombrable d'insectes de toutes tailles dont ils sont couverts. »
Je verrai peut-être cela un jour, mais pas à Colombo ni à Kandy où nous venons de passer une nuit dans un hôtel dont ta propreté pourrait servir d'exemple à plus d'un des nôtrra.
Mais n'anticipons pas, comme disait Montépin, revenons au débarquement et à la première impression.
J'ai oublié de dire que nous n'avons pas encore trouvé de cobras sous nos traversins.
En voyage, quelles que soient les nombreuses descriptions lues, même malgré les photographies et les tableaux regardés — ce que l'on voit n'est jamais ce qu'on s'attendait à voir. C'est un des plus grands charmes du voyage. On ne reconnaît qu'après. Et les désillusions que l'on attend ne sont jamais celles qui se produisent.
Je bavarde, pour reculer le moment où j'aurai à évoquer mes premières impressions sur Colombo, sur Ceyian, sur l'Inde.
Depuis trente ans, les descriptions des livres me trottent dans l'esprit... Mais cela c'est une autre histoire, comme disait tUpling dont nous aurons à reparler.
Eh bien I si prévenu que l'on soit... J'ai passé mon été à lire ou à relire tout ou à peu près, ce qui a été écrit en français sur l'Inde, et je sais presque par
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eœur des passages du beau livre de Chevrilton — eh bieni malgré tout, la première impression est une surprise.
Les quinze jours de traversée se sont écoulés dans une torpeur. On ne fait rien à bord, on ne pense à rien, on ne se livre à aucun effort; alors, malgré qu'on en soit bien sûr, on ne peut pas croire qu'on soit aussi loin, puisqu'on n'a rien souffert pour y arriver.
Mais c'est encore une autre histoire.
Eh bien... voilà:
Colombo, c'est une ville où la terre est rouge — mais rouge, très roûge, où les arbres sont plus verts qu'ailleurs et où il y a dans les rues, qui sont très larges, entre des maisons rouges et très basses, des hommes minces, presque nus, coiffés de chignons noirs, et qui entraînent des cabriolets, au pas gymnastique.
Et puis, vous ne savez pas ce que c'est que la lumière si vous n'êtes pas venu ici. Le jour le plus lumineux de nos étés paraîtrait brouillardeux si on pouvait le mettre à côté de ce dernier jour d'octobre, de cette veille de Toussaint.
Et il y a encore ceci. La chaleur n'est pas étouffante comme chez nous, où les jours de canicule donnent l'impression d'une calamité, d'une chose extraordinaire et dangereuse. Ici la chaleur est chez elle, et elle vous enveloppe sans vous brutaliser. On sent que ce sont les hommes qui vont tout nus qui ont raison, et que ce costume-là est celui qui convient. Le nu ici est une harmonie. Il ne choque pas. Ces gens-là n'ont pas l'air d'être déshabillés. Ils sont comme on doit être. Et si beaux, si fins, si habiles, si infatigables, si élégants t Ils ont la force, mais ils l'ont d'une façon féminine, si l'on peut dire.
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Si vous coDnaissoE l'été à Maneille, Nice, NafAm, et même Tunis ou le Caire, n'ayez pas l'outrecuidance de vous croire te droit de posséder une idée de la lumière de ce pays-ci au mois de novembre. Ce n'est pas une question de plus ou de moins, c'est autre chose : c'est une question de quidité, si vous aimes mieux.
...Maintenant, si la chaleur ne parait pas accablante, c'est peut-être parce qu'on sait se défendre contre elle, parce qu'on prend deux bains par jour, paree qu'on ne "a qu'en voitare, et que dans les chambres, dans les magasins, dans les salons, partout en un mot, des ventilateurs électriques et des pankas entretiennent de perpétuels courants d'aii; paree que tes chambres d'hôtel ont six mètres de haut et de grandes fenêtres toujours ouvertes sur des vérandas dont l'entrée est interdite au soleil par des stores et des feuillages.
Lundi l*' novembre. — Dans cette lumière, dans cette chaleur, sur cette terre rouge, dans ces rues très larges, entre ces maisons basses et rouges, torse et jambes nus, des hommes de bronze, les cheveux noirs réunis en chignon, traînent des pousse-pousse au grand trot; à la porte des grands hôtels les serviteurs habillés de blanc, nombreux, très nombreux, avec l'orgueil du baudrier à la plaque dorée, voilà ce qu'on voit du premier coup d'ceil à Colombo.
Mais si vous voulez vous donner le spectacle le plus pittoresque, prenez démocratiquement, devant i'hôteJ Bristol, le tramway électrique qui va jusqu'à Kétani. Une banquette réservée aux Européens vous permettra de voir mieux qu'en voiture.
Pendant une bonne demi-heure, vous roulerez
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dans une rue étroite bordée de boutiques indigènes. Les file» des voitures de maraîchers que les coups de timbra du watmann ne font se ranger que lentement, arrêteront souvent le tramway pour le plus grand plaisir de vos yeux. Vous surprendrez la vie indigène dans toute son intimité. Vous ne verrez pas un Européen. Les voitures de maraîchers sont des chars voûtés de palmes , attelés des petits bœub d'ici, jaunes ou noirs, si bizarres avec leur bosse, la corde qui leur pince le nez et les perles bleues dont leur front est orné.
Le tramway se fraye avec peine un passage dans cette foule d'hommes presque nus, presque tous admirables de formes, de proportions. La peau bronzée donne une impression de santé, impression accentuée par un sourire perpétuel qui, malheureusement, s'ouvre trop souvent sur des bouches ensanglantées par la chique de bétel. Les enfants sont tout nus, ou si peu s'en faut que ce n'est pas la peine d'en parler.
- Quant aux femmes... Ma foi, les femmes, il est heureux qu'on en rencontre peu : la plupart sont laides; leurs seins trop abondants et flasques sont enfermés dans de simples cache-corset, blancs, de fabrication européenne, bien entendu ; quelques-unes ont conservé le costume ancien qui consiste à s'entourer le corps d'un grand morceau d'étoffe serré aux reins, mais elles sont une exception, et nous en avons vu une avec un chapeau — et quel chapeau !
— et une montre d'argent épinglée au corsage.
Si j'en parle, c'est pour ne pas avoir l'air d'oublier volontairement cette tache au tableau. On en rencontre, je le répète, fort peu, et elles disparaissent dans cette foule bariolée violemment, au milieu de ces nombreux porteurs chai^^és des choses les plus belles
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et les plus étonnantes : de longues cannes à auere, des vases de cuivre, des bidons de pétrole, il faut tout diare — mais aussi de longues palmes vertes dans des paniers, et sur les plateaux suspendus à chaque bout d'une longue perche, oscillant à chaque pas, des fruits inconnus, des choses qui se mangent sans doute, meus dont nous n'avons pas encore mangé.
C'est un grouillement abondant, serré, continu, tout le long de cette rue, si longue et si droite, et si étroite aussi. Dans les boutiques, tous les corps de métier, des scieurs de long, des menuisiers, des tresseurs de paniers et beaucoup demarchands, avec beaucoup de petites choses enfermées dans 1^ casiers de leurs boutiques. Sur des trottoirs larges comme un ruban, des enfants grouillent, et à côté des pastèques, des noix de coco, des mangues et des poissons salés, un homme assis, très grave, cherche et tue les poux d'un autre qui se laisse faire avec béatitude.
Pas de cris, si ce n'est pour exciter les animaux attelés qu'on fait seulement semblant de frapper avec une baguette, si mince d'ailleurs et si courte, que le plus méchant n'en saurait faire un instrument de cruauté.
A l'extrémité de la ligne de tramway, un enchan> tement nouveau vous attend. Subitement, c'est le iïeuve, un grand fleuve, qu'on devine profond aux remous de son courant rapide.
Et sur le fleuve, si vous suivez un peu sa rive, à gauche, c'est toute l'Asie fluviale qui vous sera révélée. Voici, pressés les uns contre les autres, de grands sampans, c'est-à-dire d'énormes barques couvertes
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d'un treillis de feuilles de palmier. Dans chacune d'elles, toute une famille, deux peut>être. Les files des voitures de maraîchers qui, tout à l'heure, avaient arrêté notre tramway étaient des charrettes de commerce portant des marchandises à ces bateaux.
La route est moins bonne, elle est défoncée, les attelles peinent, des hommes se mettent aux roues, d'autres ramènent un bœuf qui s'écarte; les charretiers crient, on s'excite, les roues grincent ; l'encomluement se dégi^, puis se reforme, pendant que des pêcheurs nombreux et peu heureux pèchent à la l^e avec une gaule qu'ils viennent de couper sur le rivage; pendant aussi que des oAuriniera à demi enbés dans l'eau, se veisent gravement des douches sur la tête, ou nagent tout près du bord. Ajoutez à cela des passants et des passants, des enfants et des enfants, et de la chair nur, brillante, jeune, ferme, en formes élégantes et Qnes...
Et partout, entre l'eau et le ciel, des bananiers, des cocotiers, des arbres à cacao, et d'autres avec de grosses fleurs, enfin des arbres que nous n'avions encore vus que sur des images.
Kandy
Dès notre arrivée à Ceylan, j'ai voulu voir tout de suite les enchantements, les folies de végétation décrites par M. ChevriUon avec tant de verve et d'édat. Débarqués à dix heures, à deux heures, nous prenions le train pour Randy.
Le trajet est une joie ininterrompue. On traverse des lacs, on longe des mares, des petits cours d'eau et des fossés, et ou assiste à la baignade religieuse de tout un
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peuple. Dès qu'il y a une (laque, elle eat habitée, hommes, femmes, enfants, buffles, tortues énormes ou grands oiseaux, sous les profondeurs vertes du feuillage.
Mais oà sont les orchidées qui font des voûtes fleuries ? On m'a promis des profusions d'orchidées. Où sont-elles ? je ne les vois pas. Les voyageurs m'ont-ils trompé ? Non. Seulement, je suis trop pressé. La réalité de leurs descriptions ne s'impose pas tout de suite. Ce n'est qu'après un certain temps qu'on sait qu'ils ont dit vrai.
Comment, à mon tour, vous donner une impression — mon impression — de ce que l'on voit pendant quatre heures de chemin de ter, entre Colombo et Kandy ? Voilà. C'est tout le temps la grande serre du Jardin d'acclimatation. Vous vous rappelez? Supprimez le plafond de verre et les murailles, multipliez par dix la hauteur des arbres. La voie est bordée d'incessants bananiers et palmiers. Elle n'en est pas bordée, elle passe au milieu d'un bois où sont rassemblées toutes les essences exotiques. Et si, au lieu de la tracer ici, on l'eût construite à droite, à gauche, à dix lieues, vingt lieues, il en eut été de même. H faut répéter le mot ; furie de végétation, parce qu'il n'y en a pas d'autre. Les clématites, les lianes inconnues montent à l'assaut des arbres, les enveloppent, les cachent sous un voile de feuilles et de fleurs.
Aux stations, du nu ! du nu ! du nu bronzé, poli, éclatant, et des dames de l'Armée du saliU, raccrocheuses, quêteuses et gênantes parce qu'il est visible qu'on les a choisies jolies exprés, et qu'on les a encouragées à des œillades, à un manège mb ordinairement au service de tentatives plu» profanes.
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On voit, à Kandy, un beau lac artificie), un beau jardÎD et des temples très vantés.
Le jardin est une révélation. On le parcourt en voiture. C'est bien ici la Terre des épiées, comme on l'appelait autrefois.
Le cocher descend dix fois, et sur le bord de la route, cueille une fleur, un fruit, coupe une petite branche qu'il nous apporte.
Ceci, c'est du poivre, cela, de la grenade. — Voici jde la girofle... de la cinnamone qui est la canelle, de la noix muscade... et voici encore des orchidées, d'autres fleurs vénéneuses, des bil]^ de caoutchouc qu'on lui a données, des grenades, du cacao et je ne sais plus quoi. Nous finissons par avoir sur les genoux toute une moisson exotique aux parfums violents et inconnus à cette intensité.
J'ai aussi visité les temples...
A la réflexion, je suis frappé de ce que ta réalisation de mon rêve soit si loin de ce que j'attendais, si loin de ce que m'avaient permis d'attendre mes lectures. Non pas que j'éprouve une déception. Ce n'est pas quelque chose de moindre : c'est autre chose. Presque toujours, ce qui m'émeut n'est pas ce qui avait ému mes prédécesseurs. Ou ne seraitce pas plutôt que les lectures n'aient d'avance usé mon émotion ? Nous portons les peines de nos joies. Nous pouvons être émus à trois mille lieues de distance par tel site ou par tel monument qu'un récit nous fait connaître, mais lorsque nous notis trouvons réellement en sa présence, nous restons insensibles, bien souvent.
Un exemple. Le Bouddha couché de Ceyian.
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J'avais longtemps rêvé de cette repréeentation du plus désenchanté des hommes. J'avais lu, je ne sais où, — peut-être dans le livre de quelqu'un qui ne l'avait pas vu, — les plus jolies choses, sur la paix qui descendait dans l'âme du visiteur en face de Siddharta; j'avais lu aussi sur ces prêtres, des pages superbes, et je me les représentais d'avance, pratiquant avec une noblesse souriante les quatre renoncements. Ils avaient, paralt-il, des conceptions philosophiques nouveUes ; ils étaient instruits et n'ignoraient rien de nos spéculations, ils citaient Kant, Spinoza et Spencer. Au lieu de cela, j'ai vu derrière une vitrine, une pâle et ins^nifiante figure sans art, et devant elle des prêtres vulgaires, celui-ci passant une petite chandelle derrière le Bouddha de cristal pour en affirmer la transparence; cet autre offrant des Heurs d'une main et tendant l'autre pour recevoir une aumône qu'il ne jugeait jamais suffisante, avec la même insistance que les tralneurs de pousse-pousse. Et ils ouvraient de grands yeux à la moindre de mes questions lorsqu'elle n'était pas celle qu'on pouvait attendre du plus ignorant des touristes.
C'est après coup seulement, et idprès un effort de réflexion que j'ai pu réunir dans mon esprit la réalité que je venais de voir et la description que je me rappelais.
liorsque je lisais les récits des voyageurs, tout me paraissait très beau, parce que tout me paraissait insaisissable, inaccessible, séparé de moi par tant de choses, si loin, surtout, si loin. \
Le voyage est trop facile, je crois.
En somme, les quinze jours de voyage ont été quinze jours de torpeur. Jamais de ma vie je n'avais
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fait si peu d'efforts que pendant ces quinze jours-là. J'étais sur le bateau, comme un colis, sans notion précise de la distance parcourue. Je me suis réveillé à terre, comme si j'y avais été transporté subitement, ayant perdu, pendant le demi-sommeil du trajet, la notion nette de la distance et du temps.
Et puis les prêtres de Ceyian, et tous les gardiens de ces lieux sacrés ont trop l'habitude, maintenant, des voyageuis; et ils laissent trop voir le mépris qu'ils professent à leur égard, mépris inspiré peutêtre par les irrévérences et les sottises qu'ils ont constatées et entendues.
Ob I que je voudrais voir tout cela réellement pour la première fois, sans jamais en avoir entendu parler par d'autres 1
Il est vrai que si nui n'en avait parlé, je n'aurais pas éprouvé la curiosité de venir.
Alors, tout est bien. Ne récriminons pas et tirons, des circonstances, le meilleur parti possible.
RflRfooa
Mardi 11 janvier. — Elle n'a pas été banne, la première irapression ! oh t non, elle n'a pas été bonne !
Rangoon, dans monesprit.c'étaitune ville coquette et pas européenne du tout, avec de jolies petites femmes birmanes, dont je savais qu'elles souriaient et qu'elles fumaient de gros cigares. C'était aussi l'entrée dans un monde nouveau, le seul vraiment bouddhiste, plus bouddhiste que Ceylan, et par conséquent habité par des hommes très doux, très polis, aimant la vie et point le travail, cultivant des fleurs et vêtus de couleurs claires.
J'avais encore ce tableau dans l'esprit lorsque j'ouvris les yeux, à l'aurore, réveillé par le silence du bateau accosté. Je m'habille en hâte, et dès sept heures du matin, je me dispose à aller seul en reconnaissance. *
Ah I mes enfants I comme disait Yvette Guilbert !
Evidemment, je n'ai pas été surpris de voir, en mettant le pied sur le quai, des grues hydrauliques et des baraques en tôle ondulée. C'était la façade ouverte sur l'Europe industrielle, sans gatté, sans douceur, sans charme. De l'autre côté du rideau, c'était la Birmanie, avec... (voir plus haut).
Je passe de l'autre côté... Et je trouve : La Chapelle, La Villette, le Southwark, une grande rue bête avec
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dee tramways électriques et des Chinois, eocora des Chinois.
Et les jolies Birmanes, avec des fleurs dans Jes cheveux, où sont-elles, les jolies Birmanes? C'en est une, cette femme au menton fuyant, aux tempes élargies, aux cheveux graisseux, avec sa camisole sale et son jupon pisseux ? Oui, c'en est une. (J'aime mieux vous le dire tout de suite : il y a en de gentilles, seulemet, à cette heure-là, elles n'étaient pas encore levées). Et quant aux Birmans, il n'y en a pas. Il y a des Chinois, il y a des grands Indiens tout maigres et presque nus, et c'est tout.
Les mes sont lai^^ et sales, et sans pittoresque, et coupées à angle droit, et désespérantes de banalité. J'ai appris par la suite que Rangoon est une ville où l'on fait beaucoup d'affaires ; j'ai appris que les tranquilles Birmans se sont retirés dans l'intérieur, cédant la place aux activités de leurs voisins de l'est ou de l'ouest mises en branle par les Anglais.
A l'intersection de deux de ces rues, il y a bien une pagode, une grande sonnette, mais elle est si mal entourée qu'elle me paraît sans caractère et sans intérêt. Toute l'impression que j'en reçois dans la perspective de cette rue industri^e, commerçante, banale, à vilains tramways électriques, est celle d'un monument quelconque dont l'usage reste inexpliqué et qu'on ne désire pas connaître.
Je suis rentré à bord en maudissant tous les lécits de voyage.
Lorsque longtemps après déjeuner (la chaleur ne permettant guère de sortir avant quatre heures)
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nous sommes allés visiter les bazars, j'ai Oni par trouver ce que j'attendais.
Si l'on débarquait ici sans avoir vu Tunis, ni le Caire, ni Constantinople, ni Canton, on pousserait des cris de joie en se promenant dans ces bazars, identiques comme dispositions aux Halles centrales et à tous les marchés de France, mais où l'on vend des choses si drôlee, et où les marchandes sont si gentilles avec leurs fleurs dans les cheveux, leur petite veste toute blanche, leur jupe rose' et leur gros cigare. Ce cigare est extraordinaire. Lorsque vous lisez ici « gros cigare n, vous pensez à un gros cigare. Vous n'y êtes pas : c'est gros comme un mirliton ou pour mieux vous en donner une idée, c'est gros comme une chandelle romaine. Les petites Birmanes sont installées sur leur éventaire, assises sur les mêmes planches où s'étalent devant elles leurs marchandises et ce sont des sourires, des rires moqueurs et enfantins, des œillades et des petites mines à n'en plus finir. Ne vous y trompez pas d'ailleurs, ces marchandes sont parfaitement honnêtes, et tout leur gracieux manège n'est que la manifestation, au profit d'un commerce licite, de la gaité générale de ce peu- 'ple enfant.
Nous verrons mieux, dans le même genre, à Mandalay, paralt-il, où l'élément birman est resté pur de tout mélange.
Si j'avais eu besoin encore d'être réconcilié avec la Birmanie, la visite à la Schew-Dagon, la grande pagode, eut emporté toutes les résistances et toutes les rancunes.
Rien, bien entendu, de l'émotion profonde res-
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sentie dans certains grands temples, mais tout de même, une chose rare, un aspect nouveau de la religiosité.
Cependant, l'admiration ne vient pas tout de suite. Par exemple, en arrivant devant la pagode, on se demande si l'on n'a pas été l'objet d'une sorte de mystification. Il y a, de chaque côté de la porte, un gros lion avec une gueule ouverte et des dents énormes. Sur les photographies, cela a l'air superbe et gigantesque. A la vue, c'est moins bien. Ce sont deux animaux rondouillards et sans art, faits de briques recouvertes de plâtre, et c'est blanchi, et ça « gueule » comme dirait un peintre, et ça ne « s'arrange pas » avec le reste, et c'est puéril et laid à donner du chagrin. Un couloir en escalier se présente. Montons. Par places, le couloir s'élargit ; de chaque côté, des marchandes souriantes et fleuries et des marchands bruyants vendent toutes sortes de choses : des fleurettes, des petits ciei^;e6 pour la divinité, et des jouets articulés. Noua avons acheté deux petits tigres auxquels un jeu de ficelles permet de donner les attitudes les plus comiques. On continue à monter dans cette indifférence religieuse, et l'on remarque seulement le petit nombre des Rdèles. Seuls, quelques religieux drapés de jaune montent ou descendent, et des gamins irrévérencieux cherchent à se faire accepter pour guides.
Mais c'est à l'arrivée sur la plate-forme du haut qu'on reçoit la révélation.
Cela ne ressemble à rien de ce que l'on a encore vu comme lieu de prières.
D'abord, la grosse sonnette qui forme la partie essentielle du temple... Quand je dis: grosse sonnette, entendez bien qu'elle a cent mètres de diamètre.
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et cent trente mètree de haut. A rintérieur, rien, ou plutôt, il n'y a pas d'intérieur : c'est un bloc doré. 11 est surmonté d'une flèche à laquelle sont accrochés des petits pendrillona et des clochettes nombreuses. Autour du bloc, il y a une multitude de petites chapelles, en fer, en marbre, en bois, mais en fer ciselé, en marbre taillé, en bois découpé à l'infini. L'élégance, la légèreté, la gatté de cette assemblée de petits monuments vous remplissent le cœur de quiétude et de joie.
Devant soi s'imposent en même temps aux yeux, mille petites lumières, dans un endroit tout fleuri et tout doré, devant des Bouddhas en or fraternellement assis à côté les uns des autres : c'est l'autel principal. La chaleur des cieif^s et l'odeur de l'encens commencent à énerver un peu. Des hwames — pas beaucoup I trois ou quatre — sont à gwioux et prient. Ils ont les mains jointes, non les doigts entrecroisés, mais les paumm des mains appliquées l'une contre l'autre, une fleur au bout.
Je ne dirai jamais assez combien tout cela est fleuri et lumineux. Vous voyez de l'or, des lumières et des corolles de toutes couleuis, surtout blanches et rouges. Autour de la grosse sonnette principale et sur les quatre cents mètres de sa circonférence, il y a, comme je l'ai dit, le groupement des mille petites chapelles, avec un grand espace circulaire et presque désert, hélasl A part deux ou trois monstres grimaçants, tous les Bouddhas sont souriants, tous ont devant eux leur offrande fleurie ou lumineuse, et loisqu'en curieux qui veut tout voir, on va regarder derrière, on est touché d'y trouver encore, invisibles pour tous, des petites flammes et des petites fleurs qui paraissent avoir voulu augmenter — par de
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la discrétion et dei'humUité — l'offrande qu'elles raprésentent. Elles ont l'air de dire à la divinité : « Il y a devant toi d'autres fleurs et d'autres cierges, mais ils sont là aussi un ppu pour tes passants. Nous, nous ne sommes là que pour toi. »
La Shew-Dagon, c'est l'adoration par la grâce et par le sourire.
Nous reviendrons la voir.
Un bon point aux Anglais. A la porte de la pagode se lit un avis par lequel les visiteurs sont priés d'avoir pour elle autant de respect qu'ils en auraient pour leur propre église.
En voici le texte.
«1 Visitors are kindly requested to pay their respect as if ihey were in their own church. »
Et c'est très bien.
D'ailleurs, on me raconte que les Aurais sont un peu anxieux d'un certain attiédissement religieux dans l'Inde et dans la Birmanie, lis ont peur de se voir échapper un admirable instrument de domination et ils commencent, ici, à donner l'enseignement religieux bouddhique dans les écoles indigènes.
Ce serait renanien si ce n'était politique.
Nous sommes allés aussi à Kenimeodine, uo vill^e voisin où se fabriquent et se vendent les Bouddhas — la rue Saint-Sulpice. — Joli, le village, et pur de toute tache européenne. Paysage bien d' v ici ». Le long des haies, de grandes pièces d'étoffe jauoe sèchent au soleil. Ce sont les vêtements des moines. On
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découvre une petite pagode toute dorée dont les guides ne parlent pas et qui est charmante.
Nous sommes revenus par )e quartier anglais.
C'est un immense parc, avec de gaies maisons en bois, à la mode du pays, au milieu de grands espaces de verdure.
Près du champ de courses, un coin, plus joli que les autres, est la potimire de ce Bois de Boulogne. La musique des soldats écossais s'y manifeste. On entend un air de biniou avec accompagnement de tambour, et l'on voit s'avancer sur soi d'un pas alerte les Highianders musiciens. Arrivés au bout de leur champ ils décrivent un petit demi-cercle, et s'en vont à l'autre bout, du même pas relevé, et toujours musiquant. De là, ils reviennent pour y retourner. Combien de temps cela dura-t-il ? Je suis pfirti avant la fm. Mais c'est fort ^réable aux oreilles et aux yeux.
Jeudi 13 l'ancier. — Non loin de la Shew-Dagon Pagode, il y a un joli paysage. Il n'est pas indiqué sur les guides, je vous donne donc ici son adresse : au bout de Campbell-Road.
C'est un tout petit lac, mais comme il est très étroit, on croirait le bras d'une rivière. Au milieu des arbres, il reflète une habitation birmane, multicolore, harmonieuse pourtant, coquette sous ses ombrages verts. Il a aussi, sur un bord, des appontements... mais comme j'aurais voulu trouver un mot différent de celui-là, qui pue l'industrie, pour désigner ces él^antes plates-formes de bois avancées sur l'eau, dont le seul but est de permettre de jeter aux
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poissons des graines et du pain, que vendent aux passants de petites Birmanes souriantes.
Nous sommes, ici, en plein pays bouddhique et le respect de tout ce qui vit est imposé par les préceptes religieux. Certains ont trouvé avec le ciel des accommodements et pèchent du poisson — mais pas dans le petit lac que nous regardons, grand dieu | Il est sacré ! — dans le fleuve. Ils déclarent qu'ils ne tuent pas le poisson, ils le sortent de l'eau. Une fois sorti, le poisson meurt ; c'est sa faute et non la leur. Et lorsqu'il est mort qu'en faire, sinon le manger ?
Nous nous asseyons et bous jetons dans l'eau du pain et des graines. Aussitôt un grouillis de poissons moustachifâ apparaît, enchevêtrés et mouvants ; il y a plus de poissons que d'eau. Puis deux énormes tortues, puis une grosse bête aquatique et bizarre, velue, dont on ne devine qu'une partie, le reste se perdant dans l'eau glauque.
Ce que je ne puis dire, c'est le charme qui se dégage de tout cela, c'est la tranquillité, la douceur et la beauté menue de l'ensemble. Tout ce que vous avez pu lire sur les petits pays^es jolis du Japon s'y trouve réalisé. On comprend, là encore, l'inutilité de nos efforts incessants d'Européens. Pourquoi s'agiter autant, puisqu'on peut se laisser vivre, tout simplement, et, au lieu de se fatiguer à s'assimiler des choses, attendre qu'on en reçoive des impressions qui vous effleurent, vous bercent, vous enveloppent sans qu'on se soit donné la peine d'agir pour les chercher. Le temps qui nous est attribué pour l'existence que nous vivons actuellement s'écoule ainsi sans qu'on en souffre, puisqu'on sait bien qu'une s^ie d'existences nouvelles suivra, toujours meil-
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leures, si nous ne déméritons pas, c'est-à-dire si nous ne faisons de mal à rien de ce qui est vivant. Regarder frétiller les poissons, suivre des yeux le vol des oiseaux et aller, des fleurs aux mains, s'agenouiller devant le sourire éternel du Bouddha, pourquoi cela ne suflîrait-il pas ? Cela suffît à tant de gens t Mais seulement aux gens qui n'ont pas besoin de vêtements et à qui la terre donne des récoltes sans exiger trop de labeur.
Comme les plantes, comme les animaux, comme les hommes, les dieux sont un produit du sol où ils vivent, et les conditions de leur être sont r^îes par le climat.
Si l'on monte l'escalier qui est là, tout près, puis un' autre, on arrive à un monastère. Rien, bien entendu, desarcadesgothiquea et des couloirs sombres. Un monastère, ici, est une ^^lomération de petites maisonnettes de bois, drôlement perchées sur leurs piquets, et dont les habitants, vêtus de jaune, vivent surtout en plein air. A côté, dans une grande pagode, toute neuve, un énorme Bouddha toujours souriant, trop grand pour la salle où on l'a construit, en perce le ÛÀt de la pointe de sa coiffure.
Je leur reproche, à toutes ces images de Gautama, d'être trop semblables, et en retrouvant toujours la même attitude répétée, je regrette les jolies variantes que tes subtils Japonais ont apportées au geste initial. Les Birmans se sont laissé imposer l'immobilité chinoise.
J'ai la hantise de la 3hew-Dagon. Noua y sommes
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revenus, le soir. Mais il n'y avait pas de lune et tout était désert. Les mendiants eux-mêmes pliaient leurs nattes, comme les ouvriers rangent leurs outils à la fin de la journée.
Pourtant, sur la grande plate-forme, celle où tant de petites chapelles avec leurs clochers pointus entourent lagigantesquesonnette dorée, restait unpeu d'animation, mais c'est celle que donnent les sacristains aux lieux sacrés d'où les fidèles sont absents. Seulement, les jolis sacristains, que ceux-ci ! Ce sont des bambins de cinq ou six ans, si comiques avec leurs cheveux raides et leurs jupes. Vous en avez vu cent fois aux devantures des marchands de chinoiseries. En voici deux, là-bas, qui ne nous voient pas et . sont fort occupés à disposer les petites flammes portées par des bougies roses, autour d'un Bouddha préféré. Us sont affairés et graves. Le bruit de nos pas attire enfin leur attention, et, sans doute, nous sommes bien inattendus ou bien effrayants, car les voici qui, après un moment d'immobilité anxieuse, se sauvent de toute la vitesse de leurs petites jambes. Pourquoi ? Je n'ai jamais pu voir un enfant me fuir sans en ressentir un vrai chagrin.
Plus loin, des prêtres prient, et entre les doigts de leurs mains jointes, ils ont remplacé les fleurs par un cierge minuscule.
Ces petites flammes allument trop de lumières dans le clinquant des ornements, dans les paillettes. Décidément cet Orient-là choque nos yeux septentrionaux amoureux des nuances. Il ressemble trop à celui des féeries, et mes yeux, qui ce soir, cherchent des sujets de désillusion, voient, plus qu'ils ne l'eussent fait à un autre moment, un horrible objet d'orfèvrerie, placé là, on ne sait pourquoi, et qui repré-
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1^ LIB IHDIB
sente... un bateau à vapeur aveo sa cbemÎDée. Oh t les misérables I Mais quelle n'est paa ma sottise d'injurier les gens parce qu'ils ne se comportent pas selon ma logique 1 Cependant, j'aurais mieux aimé qu'elle ne fut pas là non plus, cette tigresse empaillée... Allons, il laudra revenir au clair de lune.
Je vous signale la petite pagode du Strand.
Oh ! l'assemblage de ces mots I Un autel particulièrement achalandé. Par la diversité des objets qui s'y trouvent rassemblés et par le grotesque des mannequins idoles, il rappelle trop une baraque de la fête de Neuilly. Seulement, devant, il y a presque toujours un joU groupe de mignonnes Birmanes, qui prient, une fleur aux doigts, avec des physionomies de petites personnes très graves.
Vendredi 14 foncier. — Préparatifs de départ pour Mandalay.
L'après-midi, nous avons voulu voir les éléphants au travail. Curiosité permise, ordonnée même, puisque les programmes distribués aux touristes, pour la Binnanie, sur les trois photographies dont ils sont ornés, en ont une qui représente un éléphant transportant une énorme pièce de bois, et puisque le guide Murray les désigne aussi comme une des curioEÙtés de Bangoon.
On nous indique une manufacture (c'est la trompefacture qu'il eût fallu dire) à Duneedale, au bout de la ville, à droite. Le cocher ne la connaît pas et après une heure de cahots il nous arrête au petit bonheur, devant des baraquements. Nous descendons. Pas
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d'éléphants, bien qu'il y ait là beaucoup de pièces de bols. Nous nous renseignons. — Dea éléphants ?
— Oui, qui travaillent. — Qui travaillent ? — Oui, à transporter du bois. Des éléphants qui travaillent à transporter du bois. — Oui, en effet. Mais ce n'est pas ici. II faut aller au bout de la ville, à gauche, à Ahlone.
— C'est loin. — Oui, mais vous avez deux tramways électriques... l'un au bout de l'autre, qui vous y conduiront. — Merci.
Nous renvoyons le cocher, et nous montons successivement dans les deux tramways. Nous arrivons à Ahlone. Aucun des indigènes à qui je m'adresse ne comprend ce que je veux dire. Je me décide à aller au poste de police, et j'y tombe sur des gens extrêmement complaisants, mais que ma demande idiurit. Je prononce éléphants de trois ou quatre manières différentes espérant tomber sur la bonne, et, en désespoir, je me mets à imiter, avec mon bras en prolongement de mon nez, le geste de l'éléphant, ce qui fait pouffer de rire ma femme qui me regarde à quelques pas. Mes pohciers ont l'air de me comprendre ; mais sur un mot dit par l'un d'eux, ils ne comprennent plus. Celui-ci parait vouloir nous faire traverser une plaine brûlée de soleil. Merci. Nous ne risquerons pas cela pour un résultat incertain, et nous remontons en tramway. Et puisque dans cette ville antipathique, sale, poussiéreuse, banale, industrielle, puante, inhospitalière et sans éléphants, il y a surtout des tramways électriques, nous prendrons des tramways électriques. Et nous en prenons un au hasard.
— Où allez- vous? demande le distributeur de billets.
— Où vous allez!... Et nous en reprenons un autre, et ainsi de suite, jusqu'au soir, jusqu'à saturation d'odeur de poissons secs, de poussière, et de Chinois.
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En revenant k pied, nous rencontrons un guide vu la veiUe. Je lui narra nos mésaventures.
— Des éléphants ? Mais oui, il y en a encora. C'est k Duneedale, au bout de la ville à droite. Où voua êtes allés d'abord.
Nous verrons cela vendredi au retour de Mandalay.
...Parce qu'il faut avoir de la suite dans les idées.
Huit jours plus tard, de retour à Rangoon, nous avons repris notre chasse à l'éléphant, et nous avons enân pu voir l'intelligent animal travaillOT, c'eat-àdire pousser de grosses pièces de bois de la trompe ou du pied, tes retourner, en transporter d'autres sur ses défenses et nous nous sonunes amusés de cette lenteur puissante et maline.
Le soir, comme je pestais encore contre la banalité de cette capitale de la Birmanie, qui n'est pas birmane, voici que tout à coup, au détour d'une rue, devant la peigode de la ville, s'offre à nos yeux un cortège bizarre. Entre deux haies d'étendards triangulaires noirs, avec un signe blanc qu'on ne distingue pas bien, une chose énorme, brillante et fleurie oscille, portée par une foule. Puis, en voici une autre, semblable à une pièce de pâtisserie, avec mille fleurs artificielles, et encore une autre aussi bizarre. Des hommes chantent en se frappant à petits coups, de la main droite, l'épaule gauche... Enfin, il y a donc quelque chose de Birman k Rangoon I...
... Renseignements pris, ce cort^ était un cortège de mahométans qui fêtaient l'anniversaire de la mort de Hassan.
Samedi 15 janvier. — A bord du Java, sur , l'iraouaddy.
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Sur l'eau de nouveau, après une nuit passée en chemin de fer, de Rangoon à Prôme. Le Java est un grand bateau de rivière, la^ et confoitable. Nous l'avons pris d© grand matin et nous avons eu la joie d'avoir froid. Après les précédentes journées torrides, c'est très amusant. On voudrait pouvoir allumer du feu.
Le Java remorque ou pîutôt emporte un gros chaland accolé à son flanc. Sur ce chaland, un homme sonde, incessamment et annonce, en mélopée, la profondeur, toutes les minutes. Et comme elle ne varie pas, le chant ne varie pas non plus. Circonstances aggravantes : c'est absolument le cri des marchands des quatre-saisons parisiens qui vendent des pommes de terre : « Des pomm' de tè-erre I »
hes rives défilent de chaque côté, sans grand intérêt, malgré les grosses et éternelles sonnettes élevées au bord du fleuve. Nous croisons des radeaux qui transportent des bois lourds, attachés par en dessous, dans l'eau ; et d'autres radeaux portant des bestiaux. Nous croisons aussi des grandes barques à l'arrière surélevé, où se tient le pilote qui semble un Bouddha dans sa niche, nous évitons des bancs de sable et des balises, nous voyons venir et fuir les villages de bois, pendant que l'autre, sur le côté, annonce toujours ses pommes de terre.
En voici pour trois jours.
Cette vie est très reposante. Au moins, pendant ce temps, je ne verrai plus l'obsédant Chinois au torse nu, penché sur sa machine à coudre. Et le soir, c'est très joli, la navigation au projecteur. Le fleuve est parsemé de bancs de sable, aussi embarque-t-on des indigènes qui servent de pilotes; chacun d'eux ne peut être utile que pour un certain parcours, celui du
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pays qu'il fréquente chaque jour. On masque tous les feux et l'on dirige sur les rives le rayon puissant d'im foyer électrique. Ces indigènes, à la barre, reconnaissent ainsi tel arbre, telle cime, telle habitation et savent où est le chenal. Dans le rayon lumineux, apparaissent, brillants, des myriades d'insectes, au-dessus des frisures de l'eau argentée par cette lune artificielle.
Dimanche 16 janvier. — Sur l'iraouaddy.
Journée calme, commencée dans la fraîcheur.
Rien à noter, si ce n'est un ou deux arrêts devant des villages birmans, arrêts trop courts, d'une demiheure à peine, qui nous permettent cependant de descendre à terre pour nous dégourdir les jambes.
De loin^ on voit sur la haute bei^ de sable, à l'embarcadère, que rien d'autre ne désigne à l'attention, une foule qui attend le bateau. Dès la manoeuvre d'accostage terminée, les planches à peines posées, qui serviront de passerelles, tout ce monde s'anime, vocifère, s'agite. Ls lourds ballots sont montés aur les têtes ou hissés sur les dos, et sous le soleil, c'est un papillotement de toutes les couleurs, des cris stridente, des bousculades que l'Européen d'ailleurs est le seul à remarquer. Ceux-ci s'affolent pour embarquer ; ceux; , là se bousculent pour descendre. Les femmes avec leurs enfants sur la hanche, et leur gros cigare à ta bouche se tirent de la bagaire comme elles peuvent, souvent avec grâce. Cinq, six hommes peinent à retourner des ballots pour les faire avancer. Sur les planches balancées par les jambes noires et nues, on voit passer des caisses et encore des caisses, dans les deux sens.
Des étalages en plein soleil se sont dressés sur les
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berges, on y vend ces mille choses avec lesquelles l'Oriental s'empêche de mourir de faim : des mélanges noirâtres dans des vases et des cannes à sucre posées sur le sable. En haut de la pente raide, il y a une réunion de charrettes à buffle en désordre ; les petits boeufs jaunes s'écartent de la croupe, attelés seulement par le joug, et leurs cornes s'ajoutent à la forêt de petits bâtons qui forment la carcasse supérieure de ces véhicules extraordinaires.
Cet embarras franchi, on trouve un vilîage birman, bntouré de palissades et de plantes épineuses, et les enfants fuient, tes femmes regardent, les chiens aboient.
Tout à l'heure, quand le bateau sera parti, la bei^ redeviendra silencieuse et déserte sous le soleil, et le village reprendra sa vie traditionnelle, cette vie que nous ne comprenons pas et qui suffit à des milbons d'humains, depuis des milliers d'années.
Nous nous hâtons, au coup d'appel du sifflet impérieux.
Le soir, reprise de la navigation au projecteur électrique, avec les mêmes joies que la veille. Soudain un banc de sable très grand, très large, et la même scène de foide animée, mais aux lumières. Ces choses-là se voient, se devinent aussi : il ne faut pas essayer de les raconter.
. Lundi 17 janvier. — Sous le même ciel pur, dans le même air chaud, sur le fleuve aux eaux à la fois calmes et rapides, c'est la même tranquille et apaisante navigation, avec la distraction de deux esctdes et la vue — trop rapide — en passant — de Pagan, l'ancienne capitale, aux dix mille pagodes.
Il ne faut pas s'étonner de ce chiffre. Le nombre des
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monuments religieux ici, est incroyable. Il n'est pas grand, il n'est pas énorme : il est excessif. Entendes bien qu'il ne s'agit presque jamais de véritables temples au sens européen du mot, rarement de constructions très importantes, mais le plus souvent de petites pagodes de dix ou douze mètres df haut, élevées presque toujours par des gens qui, sur le tard, veulent s'attirer ainsi l'indulgence divine. Mais la campagne en est couverte. Ces petites chapelles (en forme de sonnette, toujours) sont parfois groupées par dix ou douze autour d'une plus grande. Et cent mètres plus loin, une autre se dresse, une autre assemblée. On dirait un camp que toute cette terre, un camp avec une multitude de tentes blanches.
Il en est aussi de dorées, et certaines, plus importantes, plus hautes, avec un profil un peu modifié, font irrésistiblement penser à notre dôme des Invalides.
A Pagan, la capitale abandonnée depuis huit siècles, il en est de toutes sortes et de formes pas encore vues, carrées, peu- exemple; en briques, et qui, elles, rappellent les pyramides à degrés de l'Egypte-
Comme on regrette de passer aussi vite I Pendant deux lieues, cette rive du fleuve est bordée de ruines de temples, et si nombreuses, si rapprochées, si peu déformées aussi par le temps, qu'il semble qu'on soit, non pas devant des ruines, mais devant une gigantesque capitale moderne en pleine vie, dont sui^ssent les dômes, au-dessus des maisons invisibles.
Et partout, des statues du même Bouàdha dans son éternelle contemplation souriante. Mais plus rien n'est debout, dans cette ville morte ; plus rien que les dieux, des pauvres dieux sans adorateurs. Dans les temples où cda a été possible, les paysans
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LA BIBHAHIE
ont arrangé des abris pour les bestiaux qui ptiisaeiit l'herbe rare poussée entre les pierres écroulées.
Uacontrasteanwsantàsignaler.Ilya, sous une rive, à un certain endroit, une nappe souterraine de pétrole en exploitation. On sait que chaque puits est surmonté d'une armature de fer d'une certaine hauteur ; cela fait une forêt de Tours Eiffel en réduction dont les silhouettes s'opposent à celles des pagodes blanches.
Sur les bords, des hommes se baignent avec pudeur ; des femmes viennent puiser de l'eau et en profitent pour se baigner (avec un tout petit peu moins de pudeur), puis, l'unique cotonnade qui leur sert de vêtement mouillée et collée au corps, elles gravissent la bei^ lentement, toutes droites, avec leur jarre pleine d'eau sur la tête.
A Nyangue, village voisin de ta grande ville en ruines, on fabrique des boites laquées, et tout un marché souriant, fleuri et fumant, s'est installé sur le sable, à l'arrivée du bateau. La femme birmane parait supérieure à celles que j'ai vues jusqu'ici en Orient. Elle est libre, travailleuse, intelligente puisqu'elle fait du commerce (et cela se voit d'ailleurs sur son visage), et elle est sensible. Dans un village, nous en avons vu une tenant sur ses genoux son petit chien qu'on venait de lui rapporter blessé. Le chien hurlait et sa petite maîtresse pleurait en criant, et criait d'autant plus haut que le chien hurlait plus fort. Une dame que je connais en était tout émue.
Samedi 22 janvier. — Mandalay. — Pour comprendre la Birmanie, il fallait venir ici ;
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il fallait ces quatre jours de montée du fleuve, et les deux jours passés à Mandalay.
Et cette vieille vérité que le théâtre reflète les mœurs d'une nation s'est trouvée vérifiée d'une façon particulière, car c'est à une représentation de marionnettes que j 'ai eu la révélation de ce peuple charmant.
Le Birman qui nous y a conduits est venu nous chercher à bord après diner, et c'a été l'amusant cortège de ces pays, où les hommes sont si nombreux et si inoccupés qu'on en dérange six alors qu'un suffirait. Malgré la lune, il nous a fallu accepter les bons offices d'un porteur de lanterne et, bien que la sécurité soit complète, un grand gaillard, vêtu de kaki, un Sikh, armé d'un grand sabre marchait ensuite, et derrière nous, un autre gardien semblable suivait nos deux guides.
Nous prenons à droite au lieu d'aller vers la ville qui est à gauche. Nous marchons longtemps sur la voie du chemin de fer, puis nous suivons des sentiers, puis nous pénétrons dans une agglomération de maisons de paille dont on voit les lumières intérieures à travers les murs ; puis enfin, nous arrivons dans une sorte de clairière où des marchands de comestibles, installés en plein air, à la lueur de lampes à pétrole, font cuire des mangeailles bizarres, vendent des fruits et des fleurs. Tout le monde est vêtu de couleurs claires, il ne faut pas l'oublier lorsque l'on cherche à se représenter un payss^e d'ici. Et toutes les choses que l'on vend sont, elles aussi, bleues, rotiges, vertes ou blanches.
Nous avançons parmi les étalages et les consommateurs : hommes avec des foulards roses sur la tête, femmes souriantes avec de gros cigares à la main et des fleurs dans la chevelure noire.
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LA. BIRHA.NIE 191
La foule se fait plus dense et les marchands plus rares. Encore un pas et voici les spectateurs tout seuls, ass^ à terre, pressés les uns contre les autres. L'orchestre accorde ses instruments. Mais où est-il, l'orchestre ? Là, à l'endroit où la foule est la plus dense, et enserré par elle, confondu avec elle. On voit des tambours et des claquotrs et aussi une sorte de flûte, puis, au milieu, enfermé dans une sorte de ton* neau énorme ou de panier défoncé et gigantesque, doux ou trois hommes s'agitent et font à eux seul plus de bruit que tous les autres réunis — qui pourtant I... — Ce sont les chefs d'orchestre. Un grand serpent de cuivre, très long, les domine,
Je ne vous ai pas encore parlé de la scène. Au lieu d'être sur des tréteaux, elle est sur pilotis, et elle est lai^e, large, plus que celle de l'Opéra. Une longue toile d'embaÛage grise occupe la place qu'eût prise le rideau ; comme rampe, un certain nombre de lampes en cuivre, à pétrole.
On nous conduit à notre « loge ». C'est sur le côté, une estrade où l'on accède par une sorte d'échelle. Comme seul éclairage, celui de la lune et les reflets lointains des lampes fumeuses. Le spectacle va com* meneer bientôt. On s'empresse autour de nous avec mille grâces. Mais ce qui rend ces grâces comiques et touchantes, c'est la taille et l'allure de ceux qui les déploient. Le grand gaillard vêtu de kaki, barbu de noir, armé d'un grand sabre, vient courbé, silencieux, empressé, étaler une serviette sur la table de bois qui est devant nous. Un autre tout pareil, aussi courbé et silencieux, pose doucement sur la nappe une soucoupe avec des cigares ; puis le premier revient avec des bananes, un autre avec des verres pleins d'une eau colorée ;- puis d'autres soucoupes
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i92 LIS INDES
s'avancent portant des tranches de citron, des oranges et des allumettes. Et tout cela est oflert à la fois avec timidité et tendresse, comme à des idoles, mais avec le désir de n'être point vus; comme à des enfants respectés qu'on n'oserait pas toucher et dont on voudrait d'avance satisfaire tous les désirs. J'ai eu beau dire, dès les premier hommages, que c'est assez, que c'est trop, la table est couverte de cent jolies petites choses d'ici.
Comme tout bon spectateur, je regarde la salle. Au lieu du balcon, on voit le feuillage des arbres, et, à l'oichestre, il y a une mer de chignons noirs et de foulards roses. A la place des baignoires et beaucoup plus loin, brillent les lumières, éclatantes dans l'obscurité, des marchands restaurateurs.
La musique commence — pas désî^éable du tout, — elle est même un repos après les concerta annamites et chinois — rappelant beaucoup la musique cambodgienne.
Et devant la toile que je prenais pour le rideau, et qui est la toile de fond, la première marionnette appariUt. C'est un tigre. Un pantin vient ensuite, de soixante ou quatre-vingts centimètres de haut. C'est un homme que le tigre va attaquer. La naïveté, la simplicité, la candeur de tout cela est délicieuse. Evidemment, si l'on regarde bien, on voit les ficelles — où ne les voit-on pas ? — on voit aussi les mains qui les tiennent, et si par hasard, un des âls s'embarrasse dans la queue du tigre, des mains humaines apparaissent pour la dégager. Mais cela ne gêne personne. Pourquoi compliquer les choses et se gâter à soi-même son plaisir ?
D'ailleurs, l'habileté des etrtistes presque invisibles est si grande, qu'au bout de très peu de temps
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on ne voit plus ni les ocelle ni les meiins. Les mouvementâ sont si naturels, qu'à certains moments on se demande si, cette fois, au lieu d'une marionnette, ce n'est pas une vraie petite fille qui vient d'entrer en scène. On a montré, notamment, un grand oiseau, un pélican, je crois, qui a fait notre joie par la façon si naturelle avec laquelle, de son long bec, il farfouillait sous ses ailes pour s'épouilter ; et ce fut ensuite à pâmer de rire que de le voir combattre un de ses semblables et lui disputer des poissons. Nous avons vu aussi un serpent et un éléphant, et un chien, et un cheval. Le cheval mérite une mention spéciale pour la façon comique dont il parodiait les pas des dan-
Tout cela n'était que le lever du rideau. La directrice, — ou comment vous dire î — le régisseur parlant au public, vint sur la scène, lit un petit discours qui parut plaire baucoup etdisparut. La grande pièce allait commencer. Un arbre joujou, puis une belle maison dorée à trois corps de logis, et une quantité de personnages. Hélas I c'est lorsque la représentation devint sérieuse que nous cessâmes de comprendre. Nous ne pûmes admirer que l'ingéniosité spirituelle des teneurs de ficelles. L'intérêt était dispersé. 11 eut fallu pouvoir regarder uniquement chacun des personnages et tous — pour noi^ du moins — étaient au même moment paiement intéressants. Cependant, une des dernières, une comparse, attira et retint notre attention. L'attitude du corps, les mouvements des bras et des mains, étaient si justes, les déplacements de la tête si naturels, qu'il semblait vraiment voir un vrai spectacle par le mauvais bout de la lorgnette. L'illusion à un moment fut si complète, que je crus voir, dans ses yeux, un r^aid.
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194 LES INDKS
La pièce venait de commencer. Je demandai à quelle heure elle se terminerait. A cinq ou six heures du matin, me répondit-on.
Nous n'avons pas eu la patience de rester jusque-là et après une heiure pendant laquelle nous avons éprouvé un réel plaisir, nous nous sommes retirés, conduits par notre porte-lanterne et nos grands soldats en turban, d'abord derrière la foule attentive €t accroupie, puis au milieu des jolies Birmanes et des étalages de fruits et des mets inconnus, violemment éclairés, sous le feuillage sombre que la lumière très douce de la lune na laissait qu'entrevoir.
Avant de dîner, nous étions allés à la pagode d'Arrakan. Elle ressemble trop à celles que j'ai déjà vues pour que j'éprouve plaisir à vous la décrire. Il vous suffira certainement de savoir ce qu'elle a de particulier : le Bouddha y est caché à demi par de solides portes de fer, grillées, contrairement à l'habitude. La raison en est, que les fidèles, depuis longtemps, ayant accoutumé de venir appliquer de minces feuilles d'or sur la statue, celleci est devenue un bloc d'or d'une énorme valeur. Les formes du Bouddha se sont empâtées et s'il n'était pas impossible d'atteindre plus haut que ses genoux, on pourrait prévoir le temps où le Bouddha ne serait plus qu'un bloc informe, un gros lingot.
On pourrait trouver là un symbole, et montrer comment les hommes, en adorant leurs dieux, les enlaidissent, et les déforment jusqu'à ce qu'ils les aient anéantis par leur inintelligente piété.
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LA BIRMANIE l'95
Le lendemain matin, nous sommes allés voir le palais de Mandalay.
Il n'est pas beau, le palais de Mandalay, mais il est bien intéressant.
II s'est passé là, il y a à peine trente ans, en février 1879, un de ces faits dont on pouvait croire qu'ils étaient devenus impossibles. Le roi Thibd, qui vît encore, dans un coin de l'Inde, a assassiné et fait assassiner les quatre-vin^ personnes qui composaient sa famille, afin de s'assurer la couronne. En Extrême-Orient, les épouses des monarques étant nombreuses, plus nombreux encore sont les enfants : parmi ces quatre-vingts victimes, le roi Thibô comptait donc beaucoup de frères.
C'est d'ailleurs sur l'instigation de sa propre mère qu'il se décida.
Après avoir visité le palais, on n'est pas surpris qu'il ait abrité un tel monstre.
D'abord, il faut se souvenir que Mandalay, il y a cinquante ans, n'existait pas ; que ville et palais ont été construits de 1857 à 1860 par le prédécesseur de Thibô. Cela donne déjà une idée du tyran, de ses caprices et de son pouvoir. Mais celui-là était un bon tyran. Le mauvais était possible et prochain.
Ce palais, est en réalité, une succession de masures en planches. Rien n'est plus laid, ni plus prétentieux. En bordure des toits on a placé des ornements de bois découpés à la hâte, juxtaposés grossièrement. On a peint le tout et doré tout ce qu'on a pu, A l'intérieur, des cloisons disjointes séparent les appartements royaux. Les salies d'apparat sont grotesques.
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Les colonnes et les parois de l'une d'elles sont complètement — mais complètement couvertes par des morceaux de miroir et par deux grandes glaces. Dans la salle d'audience, le trône est juché contre un mur, comme une chaire, et l'on n'y peut accéder que par la salle voisine, qui fait partie des appartements privés et qui, elle, est d'une lamentable pauvreté.
L'ensemble tient du roi nègre et de la foire. On se sent vraiment à la hmite de la civilisation, dans le temps et dans l'espace, car la fragilité de ces constructions en bois montre à l'évidence qu'elles sont toutes récentes. Ces planches à peine rabotées qui forment le sol, ont bu le sang de quatre-vingts personnes assassinées en une seule nuit par la volonté d'un seul homme, et d'un homme encore vivant. Et ce crime n'avait provoqué chez le peuple aucune révolte. L'Angleterre seule s'en émut et saisit ce prétexte pour s'empdrer de Mandalay.
Non loin de ce haïssable palais, on trouvera plaisir et apaisement à visiter le MoTiastère doré, qui contient de jolies statues de ce Bouddha, chef de la plus douce des religions et dont les autels ne furent jamais ensanglantés par aucun sacrifice. Les fleurs, la fumée de l'encens et la flamme des ciei^es sont les seules offrandes qu'il agrée. Le Monastère doré est tout de bois doré et sculpté à l'extérieur et à l'intérieur. Il n'est pas haut, n'est pas grand, et il est charmant. Les portes sont curieusement et joliment ornées de cadres de bois fouillé avec habileté et délicatesse, et chaque panneau montre, en relief, des paires de danseurs, celui-ci portant galment sur ses maina les pieds de celui-là.
Des prêtres tout vêtus de jaune, à la figure grave, invitent le visiteur à entrer, ouvrent les portes pour
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qu'il puisse mieux voir. Un chat blanc dort tranquillement au soleil, des fleurs se fanent lentement dans des coupes et de petites fumées empanachent Ips bt^;uettës d'encens, devant la statue d'or du Sage en méditation.
Le peuple birman est le plus heureux des peuples. Ses dieux ne r^nent pas sur lui ptu" la terreur. Il n'est pas comme son voisin de l'ouest, partagé en castes. Les hommes ne s'y haïssent pas, il n'y en a pas qui soient méprisés par le» autres. Les femmes n'y sont pas enfennées dans l'ombre des harems ou des zénanas, elles réjouissent les ru^ et tes champs par leur charme et par leur sourire. On s'y aime librement. On s'y marie par amour, et l'on se quitte sans trop de formalités.
Le Birman fait peu de cas des richesses. Il n'attache pas trop de prix ni à l'aient, ni au temps. Lorsqu'il est jeune, il s'applique à couvrir de bijoux la femme qu'il aime. Vieux, il fait construire une pagode, afin d'acquérir des mérites et de revivre une existence heureuse. 11 aime les fêtes. Une de ses chansons favorites a pour refrain cette phrase : " O vieillard, ne meurs pas, vis encore, afin de pouvoir assister aux fêtes de l'an prochain ». Et ces fêtes ne sont pas pour la joie de quelques privilégiés ; elles ne sont pas données dans des Ueux clos d'où les pauvres sont exclus : elles sont payées soit par un homme riche, soit par une souscription, et chacun y est admis gratuitement. II y a toujouis sur l'herbe une petite place pour s'y accroupir.
Le Birman est chaste comme le sont les grands
amoureux, et dans leB rues, dansle6carrefour3,dan3 les marchés ou dans les champs, le visiteur ne surprendra jamais entre hommes et femmes la plus petite famàiarité. Toutes les femmes sont coquettes cependant, et nulle, même parmi les vieilles, ne manque d'une fleur sur la tête. Elles font innocemment leur petite toilette en plein air, noircissant un sourcil ou barbouillant leur joli petit museau d'une poudre de riz grossière et naïve. Des fillettes de dix ans vont et viennent, sans le moindre vêtement, mais avec une giappe de mimosas qui leur pend sur l'œil.
Nul dans ce pays béni ne souffre de la faim ou du froid, et on n'y connaît ni le paupérisme ni la prostitution. Son effort religieux est nombreux mais sauf exception, chacune des pagodes n'a pas coûté grand'peine. Et pour un dieu qui la r^arderait de là-haut, la Birmanie aurait l'air de l'étalage d'un marchand de sonnettes, qui aurait exposé tous ses échantillons dorés et ses modèles de plâtre sur le drap d'un billard.
C'est un peuple souriant, vêtu de soies brillantes, et qui vit heureux dans des maisons de paille.
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